Numa et Jupiter ou les dieux citoyens de Rome / Numa and Jupiter or the Gods Citizens of Rome - article ; n°1 ; vol.59, pg 41-53

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1985 - Volume 59 - Numéro 1 - Pages 41-53
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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John Scheid
Numa et Jupiter ou les dieux citoyens de Rome / Numa and
Jupiter or the Gods Citizens of Rome
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 59/1, 1985. pp. 41-53.
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Scheid John. Numa et Jupiter ou les dieux citoyens de Rome / Numa and Jupiter or the Gods Citizens of Rome. In: Archives
des sciences sociales des religions. N. 59/1, 1985. pp. 41-53.
doi : 10.3406/assr.1985.2344
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1985_num_59_1_2344Sc soc des Rel. 1985 59/1 janvier-mars) 41 53 Arch
John SCHEID
NUMA ET JUPITER
ou
LES DIEUX CITOYENS DE ROME
The famous colloquy between Jupiter an Numa Ovia Fastes
3.329 sq. provides an ideal setting for study of polytheism in
Rome since it underlines fundamental characteristic of the
gods i.e they were considered to be citizens of Rome This collo
quy can be understood on two levels First the protagonists pos
tures all fit into single semantic category within the field of State
religion most notably in the case of the auspiciai system and the
accomplishment of feats Second this text transcribes an impor
tant mutation in the functioning of the city In fact it refers to the
creation of political institutions by King Numa and attributes ti
tles to both interlocutors one is called the king in the new city
while the other is designateci as citizen of Rome celestial
colleague of the terrestrial magistrate If such is the founding
myth of official theology it should also be possible to transpose
the fundamental principles governing the human polity to the di
vine However even under the rule of an emperor the respublica
never abandons the plurality of its governing bodies lest it fall
prey to tyranny which is to ordinary public life what superstition
is to religion Absolute monotheism would thus have been Just as
inconceivable as hard-line atheism because of the necessary exis
tence and plurality of public servants profoundly rooted in the Ro
man mind
II existe après les Anciens trois théologies trois manières de penser les
dieux trois lieux pour les expliquer la théologie mythique la théologie physi
que la théologie civique ou bien celle des poètes celle des philosophes celles
des peuples ou encore celle du théâtre celle du monde celle de la cité
Quelle que fût la préférence des penseurs anciens ils entendaient en tout
cas pour proclamer la préséance de la théologie civique dans la réalité quoti
dienne
41 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Je me conformerai dans une certaine mesure leur précepte puisque je me
placerai dans la perspective du troisième genre de cette théologie que doivent
connaître et appliquer dans les cités les citoyens et surtout les prêtres Tou
tefois pour montrer que les dieux sont de Rome je commencerai par
faire une infraction ce principe et même la grauitas que le sujet impose Au
lieu accabler le lecteur sous une enumeration indices je lui proposerai une
historiette Tout en excusant de abaisser ainsi au rang du uulgus ignorant et
crédule public traditionnel du genre mythique je partirai de cette histoire parce
elle circonscrit beaucoup mieux un propos de philosophe ou une exégèse
de pontife le problème dont ai traiter
Cette histoire est celle un colloque entre Jupiter et Numa qui se tint sur
Aventin un mois de mars des origines Le rapport du colloque se lit chez
Ovide Plutarque et Arnobe 2) il remonte après ce dernier Valerius An-
tias un annaliste de époque de Sylla Voici le point culminant du colloque
dans la version Ovide est un extrait des Fastes 329-376 On sait com
ment trembla le sommet boisé de Aventin et comment la terre affaissa écra
sée sous le poids de Jupiter Le ur du roi bat se rompre le sang se retire de
tout son corps ses cheveux se hérissent Quand il se fut resaisi il dit Donne-
moi un moyen sûr de conjurer la foudre roi et père des dieux en haut si ai
toujours touché tes autels avec des mains pures si cette prière que je te fais
maintenant sort une bouche pieuse Le dieu un mouvement de tête exau
sa prière mais dissimula la vérité dans une obscure énigme et terrifia le roi par
son propos ambigu Sacrifie une tête dit-il alors le roi Je serai obéissant
je ferai sacrifier une tête oignon arrachée dans mon jardin Non ajouta le
dieu un homme Tu en auras les cheveux dit Numa Jupiter réclame
alors une vie Oui celle un poisson répond Numa Jupiter éclate de rire et
dit Sers-toi de ces moyens pour conjurer mes éclairs mortel qui ne crains
pas de entretenir avec les dieux Quant moi demain lorsque Cynthios aura
élevé au-dessus de la terre son disque tout entier je te donnerai un gage infailli
ble de domination
La liberté de ton et la roublardise du bon Numa ont plu davantage Jupiter
aux professeurs de latin sans même insister sur la forme du récit ils procla
maient que état esprit ne serait pas romain du tout il porterait la marque
écrasante de hellénisme Ces deux arguments me paraissent aussi contesta
bles un que autre
Il est vrai que la forme de histoire est grecque est un exercice de style
un aition dans le goût de la poésie hellénistique développant les commentaires
traditionnels des fêtes consignées sur le calendrier liturgique sur les fastes
Nous verrons tout heure que imitation va très loin et transpose même pour
une partie de toute histoire un mythe grec célèbre Mais est-ce que cela
prouve La forme est hellénistique est certain Ovide fait lui-même un clin
il au lecteur et dans un registre plus austère Plutarque refuse même tout
crédit ce genre de fables Pourtant et Ovide et ainsi que les grands
calendriers monumentaux transmettent et continuent de transmettre ce type de
récit important étant moins on croie que les choses se sont passées ainsi
que la fa on dont ils transmettent ou fabriquent leurs fables Les intellectuels ro
mains étaient sans doute pas tous des psychopathes et nous sommes autorisés
admettre que ces fables sont peut-être des bêtises mais des bêtises intelligen
tes La forme hellénistique mythologique sert de véhicule une pensée est mise
42 LES DIEUX CITOYENS DE ROME
en uvre par rapport une pensée on me comprenne bien je ne veux pas
dire il agit de vestiges de mythes antiques mais simplement que même in
ventée cette histoire on la raconte est inventée en fonction de quelque
chose de réel est pertinente par rapport une pensée une pensée cohérente de
ce réel
Quelle est cette pensée ici Certains commentateurs citent des cérémonies
voisines concernant Vulcain et lisent derrière historiette une mise en scène de
la suppression des sacrifices humains Cette lecture est pas erronée puis
que Ovide par exemple fait allusion lui aussi toutefois elle doit être intégrée
dans un contexte plus large autres commentateurs suivent en revanche
apologiste Arnobe pour condamner purement et simplement le manque de res
pect de Numa qui ne serait pas conforme la piété romaine Rien ni la
forme ni le fond ne seraient donc romains
ai impression que cette interprétation est fondée sur la conviction que la
piété le sentiment religieux sont inconciliables avec pareille liberté de ton
Rome comme ailleurs Inutile insister ce qui fonde cette opinion est la con
viction il existe une fa on aborder Dieu celle de Occident chrétien
Bref le dialogue de Numa et de Jupiter est aux yeux de tous ces commenta
teurs une fantaisie inutile ou alors un signe attristant de la disparition du senti
ment religieux
Je tenterai de démontrer que la pensée qui sous-tend cette petite histoire
est ni absurde ni décadente mais simplement banale est-à-dire pertinente
essaierai de faire voir suivant la voie indiquée par certains commentaires 6)
que cette anecdote décrit propos des origines en recourant la mimesis un
aspect aussi fondamental que courant des représentations religieuses romaines
Et cette représentation peut se résumer sous cette formule que les dieux sont ci
toyens de Rome
Pour extraire cette représentation des sources il convient certes de dépas
ser la lecture superficielle et de chercher la clé du récit Tout en faisant la juste
part de la mimesis il convient de rechercher la représentation qui structure
comme par exemple sur le forum Auguste une forme culturelle origine hellé
nistique Un seul niveau de lecture me paraît privilégier car il sert de référence
commune tous les éléments du récit est la tradition religieuse publique En
effet dans la geste de Numa dans Valtion concernant la procuration de la fou
dre aussi bien que dans le commentaire ovidien des Fastes publics ce sont les
comportements et les représentations de la religio qui donnent sens et cohésion
une forme conventionnelle
Nous pouvons vérifier tout de suite si cette approche est confirmée par les
sources Prenons le récit Ovide qui est le plus détaillé
Sans vouloir prendre ici en compte la complexité de la composition des
Fastes et la construction du livre III il convient élargir un peu la perspective
et de considérer toute histoire racontée de replacer dans son cadre le fameux
dialogue entre Numa et Jupiter
43 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
Nous sommes au début du mois de mars sujet du livre III est-à-dire
au début de année archaïque où trouvent place propos des fêtes du 1er mars
une série de récits concernant les origines naissance de Romulus et de Remus
leur adolescence mort de Remus enlèvement des Sabines Cette introduction se
conclut par Vaition des boucliers des saliens où se situe intervention de Numa
Face au caractère violent inquiétant des récits concernant Romulus les vers
consacrés Numa sont voués la célébration de la paix et de la piété
Le bon roi en effet entrepris sa fameuse uvre de pacification est là
que débute notre récit origine dit Ovide les Quirites étaient trop prompts
se battre Numa décida de les adoucir en leur inspirant le respect du droit et
de la crainte des dieux. 7) bref il jette par les lois et par la religion confor
mément une théorie qui est attestée pour la première fois dans le Sisyphe Eu
ripide ou de Critias les fondements une cité policée cette uvre civili
satrice succède le fameux dialogue
Ce qui est en cause est donc la mise en place aux origines de la cité des
institutions politiques et religieuses par le roi fondateur qui reprend oeuvre au
point où le farouche Romulus avait laissée La dominante de tout ce récit est
donc la création définitive de la cité romaine et de ses institutions et comme
dans toute la tradition sur ce genre de fondations la référence évidente est
bien le fonctionnement politique et religieux de la Rome réelle ou du moins les
représentations on en faisait
Les relations entre Numa et Jupiter intégrent de toute évidence dans oeu
vre fondatrice du roi non seulement la rencontre constitue le noyau de toute la
légende mais encore elle se conclut par envoi aux Quirites et au roi un gage
de domination garantissant la réussite de leur entreprise est donc dans ce
contexte de fondation et aussi prosaïquement que le récit de la première entre
prise du roi il faut lire le récit de son colloque avec Jupiter
Quels sont les événements Une fois les hommes pacifiés et devenus ci
toyens Quirites est Jupiter qui pose des problèmes au roi Numa Il manifeste
une mauvaise humeur extrêmement violente et suscite un prodige terrible
Face ce déchaînement Numa conseillé par la nymphe Egèrie organise une ré
action Il adopte une stratégie deux temps abord il consulte deux divinités
mineures Aventin Picus et Faunus ensuite grâce aide de ces dieux il ren
contre directement sur Aventin le roi Jupiter Le colloque se déroule bien et se
conclut par annonce puis envoi du bouclier gage empire
Que signifie toute cette histoire en quoi et comment intègre-t-elle dans
ensemble du récit
Deux lectures sont nécessaires pour en rendre compte nous lirons cette
histoire abord avec il du citoyen par rapport aux institutions avant de
prendre du recul et essayer de comprendre le sens de toute la légende en fonc
tion des premiers résultats
Pour analyser ce récit un point de vue technique il convient inventorier
les lieux les acteurs les gestes
44 LES DIEUX CITOYENS DE ROME
Le lieu est abord Aventin Pour tout Romain cette colline possède
deux ou trois connotations évidentes époque des origines cette région est
pas intégrée la cité Elle est aux marges boisée habitée par des divinités agres
tes se trouve la limite du monde animal et humain 10 autre part Aven
tin est également le lieu par excellence des étrangers hommes et dieux ins
tallant Rome est le lieu des alliances avec les amis du peuple Romain
comme le montre par exemple le sanctuaire de Diane siège de la ligue latine
autel qui est origine de ce récit appartient Jupiter Elicius suivant éty-
mologie varronienne Elicius est censé venir de elido inviter attirer comme
il était question un Jupiter invité et installé sur Aventin Notons enfin que
ce lieu marginal et ambigu se prête bien aux cérémonies initiation et de transi
tion
Le deuxième lieu est le ur même de Rome le bouclier tombe du ciel
devant la maison de Numa est-à-dire devant la regia où étaient ailleurs dé
posés les boucliers des saliens époque Ovide Le lieu précis où sont instal
lés Numa et les Quirites est aire centrale du forum tardo-républicain
Les rencontres avec Jupiter se déroulent donc en deux points opposés mais
complémentaires la marge dans un espace ambigu mais destiné aux pactes et
aux traités puis au centre au lieu par excellence de action politique du citoyen
romain
Les lieux étant définis il convient de interroger sur les personnages du ré
cit et sur leur comportement Je propose de commencer par Jupiter et Numa
avant élargir le cercle
Jupiter est non seulement le roi et le père des dieux mais il est aussi le maî
tre des signes envoyés aux hommes Il est pour tout Romain interlocuteur pri
vilégié et permanent de la république et son protecteur le plus puissant Son
comportement est pas moins clair Dans les grandes occasions Jupiter inter
vient dans la vie de la cité par envoi éclairs accompagnés éventuellement de
prodiges plus inquiétants Autrement dit nous sommes en présence du système
des auspices et des prodiges qui occupe une place centrale dans le système poli
tique républicain 11)
Numa est évidemment le roi est-à-dire le magistrat suprême du peuple
romain Nous pouvons comprendre ce rôle deux niveaux un point de vue
général il est la préfiguration légendaire du détenteur imperium pouvoir de
commandement civil et militaire suprême de époque historique le fondateur
des institutions mais un point de vue plus immédiat un bon roi est aussi
époque Ovide le double légendaire de empereur Bref Numa un déten
teur du pouvoir suprême en tant que tel il exerce deux pouvoirs le pouvoir de
commandement Vimperium et le pouvoir de consulter Jupiter et les dieux)
Vauspicium
Avant aller plus loin passons en revue les autres acteurs Passifs et sou
mis au roi les Quintes sont balancés entre la superstition devant les prodiges et
incrédulité devant les révélations de Numa sur le résultat de son entrevue Ce
sont des citoyens frais émoulus qui ont ni un comportement religieux équili
bré ni cette confiance absolue que le citoyen romain est censé avoir en son en
ses magistrats Egèrie est la nymphe Se trouve-t-elle là en raison du modèle
Idothée Certainement mais on peut également songer une clé institution
nelle Egèrie est celle qui donne Numa des conseils avisés et techniques Si
45 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
donc Numa est le magistrat Egèrie est la fois sa prudentia son pouvoir de
prévision et de gouvernement raisonnable et son consilium Ce consilium est
soit le consilium privé du magistrat dépositaire du savoir technique soit un
niveau plus formel augure qui assiste le magistrat ou même au plus haut ni
veau le suprême est le Sénat surtout en matière religieuse Les
dieux agrestes Picus et Faunus après certaines sources père et fils antiques
rois du Latium sont également connus comme devins comme dieux oraculaires
12)
Une fois ces acteurs identifiés nous pouvons les laisser agir en interprétant
leurs comportements après leur caractère et par rapport la vie institution
nelle Dans un premier temps Numa par cette ruse des fondateurs tat do
mestique les Romains Sur ce Jupiter se déchaîne Numa réagit après un mo
ment hésitation et consulte Egèrie celle-ci lui indique que ces prodiges peu
vent être expiés et que Picus et Faunus pourront lui révéler le rituel en question
La circonstance et la qualité oraculaire des deux divinités permet de com
prendre quelle est la procédure Ovide sous-entend devant un prodige le ma
gistrat consulte le sénat qui lui conseille de adresser un oracle est-à-dire
aux Livres Sibyllins parfois aux haruspices étrusques voire un oracle étran
ger Aux origines mythiques tout cela existe pas encore néanmoins on peut
constater que Numa se rend aux marges pour consulter deux divinités du terroir
romain dans un quartier qui une ouverture sur autre Comment se fait cette
consultation Elle se fait abord suivant un modèle célèbre la consultation de
Pr tee par Meneias au livre IV de Odyssée 13 Je insisterai pas sur aspect
formel qui est évident ni sur la ruse de Numa dont aurai reparler Ce qui
me paraît important est que les éléments essentiels la contrainte exercée par
Numa et le secret de la révélation harmonisent parfaitement avec le niveau de
lecture proposé dans le registre religieux cette contrainte peut traduire le pou
voir contraignant de Vimperium du magistrat Les Livres Sibyllins par exemple
ne peuvent être consultés que sur la demande expresse du magistrat suprême et
ailleurs les prophéties consignées dans ce recueil venu de extérieur consti
tuent un ensemble clos déposé une fois pour toutes dans un coffre du temple de
Jupiter puis Apollon Rome la Sibylle ne parle que sous la contrainte du
consul autre part la révélation par les prêtres compétents de oracle sélec
tionné proposant notamment la voie pour sortir une crise se fait toujours
huis-clos On impression que le refus Ovide de révéler les conclusions de
Picus et Faunus se conforme cette règle
Ainsi donc Picus et Faunus indiquent Numa les moyens pour résoudre la
crise faire descendre Jupiter et dialoguer avec lui est mal comprendre les
sources que de se scandaliser devant irrévérence de Numa On notera en effet
abord avant et après la descente du dieu le roi est présenté comme un mo
dèle de piété et surtout que Jupiter acquiesce la fin dans la bonne humeur ce
est que chez Arnobe que le maître des cieux se fâche autre part la banalité
de ce dialogue éclate si nous relisons la scène dans son contexte politique Jupi
ter foudroyant et Numa dialoguant avec lui propos de ces signes et de leur ex
piation est tout banalement la réponse donnée par un magistrat un prodige
ou un signe demandé La technique pour apaiser Jupiter est révélée Numa
travers un dialogue qui reproduit exactement non seulement les termes un sa
crifice archaïque mais surtout le déroulement de la prise des auspices Avant
chaque acte politique ou militaire le magistrat prend les auspices et tant que
46 LES DIEUX CITOYENS DE ROME
ces activités politiques ou militaires sont en cours il continue observer le ciel
Mais pour comprendre le dialogue qui instaure il convient de se rappeler que
le magistrat est seul décider quel signe il demande quel sens il lui accorde et
enfin il est seul aussi décider il accepte ou non un signe impromptu aus
picium oblatiuum) quel sens comporte ce signe et quelle est expiation il mé
rite
Dans le cas présent nous sommes en présence un ensemble de signes non
sollicités Par son effroi Numa reconnaît leur statut de signe puis il met en
marche la procédure que tout Romain connaissait une part une consultation
pour voir ce qui ne va pas et pour trouver le moyen de résoudre la crise de au
tre le traitement habile du signe envoyé par le dieu Les restrictions imposées
Jupiter au cours de ce dialogue sont expression de la haute main que le magis
trat terrestre détient sur la parole du dieu Comme dans le cas des oracles Sibyl
lins est encore le magistrat qui le dernier mot sur terre et discipliné Jupiter
se soumet Ce jeu est évidemment dangereux pour être précis il faut encore
mentionner un droit dont dispose en quelque sorte le dieu Sous la République
aucun magistrat suprême est Jamais seul il toujours au moins un collègue
Et celui-ci le droit observer le ciel tout au long des actes présidés par son
collègue est-à-dire il peut proclamer des signes défavorables attestant oppo
sition de Jupiter Parallèlement les augures ont le droit arrêter net toute as
semblée du peuple Nul ignore que ces garanties contre la tyrannie fonction
nent de plus en plus mal la fin de la République et que ailleurs même ceux
qui garantissent la liberté de Jupiter et parlent en son nom exercent sunlui le
même type de tutelle que le magistrat suprême Si toutes les règles républicaines
sont bafouées si le magistrat abuse de son pouvoir auspiciai et que les autres
garanties républicaines ne fonctionnent pas Jupiter recourt comme le fait par
fois le peuple aux grands moyens les catastrophes climatiques biologiques
ou militaires sont autant de révoltes divines Numa quant lui ne fait pas cou
rir ce risque la république il est parfaitement pieux et Jupiter accepte son in
flexible autorité conforme au droit auspiciai
On me demandera si je invente pas cet arrière-plan institutionnel Lisons
la même histoire dans la version de Tite Live au chapitre 20 du 1er livre Ou
tre le culte aux dieux en haut le pontife devait aussi donner des avis sur les ri
tes funéraires sur les moyens apaiser les mânes et indiquer les prodiges signa
lés par la foudre ou par tout autre phénomène il fallait retenir ou conjurer
Pour arracher ces secrets aux esprits célestes Numa consacra Jupiter Elicius
un autel sur Aventin et consulta le dieu par prises augures auguras sur ceux
des prodiges il fallait retenir Ce passage qui résume histoire qui nous oc
cupe précise irréfutablement deux points importants ce qui est en cause est
effectivement la fondation des institutions sacrées et notamment celles du sys
tème interprétation des signes envoyés par les dieux autre part et est la
preuve que notre lecture est juste cette fondation se produit travers une con
sultation auspic ale Ce Ovide présente de fa on allusive Tite Live le dit en
toutes lettres 14)
47 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Une lecture au ras des institutions nous permis de banaliser tout ce récit
et atteindre un niveau de signification évident pour tout Romain Une fois dé
gagé et assuré ce sens élémentaire nous devons maintenant prendre du recul re
lire ensemble cette lumière afin atteindre le sens global de la légende et de
comprendre la valeur symbolique qui est attachée aux boucliers des saliens
Ce qui est en jeu ici ce sont deux transformations essentielles pour Rome
une part activité fondatrice de Numa sur le plan politique et religieux de
autre la conclusion une sorte de pacte avec Jupiter propos des signes et des
prodiges transformation marquée par envoi de ce bouclier
Nous avons vu comment Numa fondé un ordre policé un tat reposant
sur la justice les lois la religion En constatant le lien étroit voire opposition
entre cette pacification et le problème de expiation de la foudre qui rien de
pacifique au départ nous comprenons que anecdote du dialogue avec les dieux
doit être envisagée du même point de vue que celle de la pacification des Quiri-
tes Numa doit parfaire sa construction institutionnelle par la création de règles
claires dans un domaine obscur et terrifiant les signes envoyés par Jupiter la
capacité et la modalité du traitement de ces signes par les hommes Pour acqué
rir définitivement et dans certaines formes ce pouvoir capital pour un magistrat
suprême 15) Numa doit subir une sorte initiation où deux reprises il doit
faire preuve de ruse pour être qualifié Cette consiste dans la solution
du problème des prodiges terrifiants déchaînés par Jupiter Comment le roi va-t-
il se comporter En superstitieux ou en magistrat pieux
Numa acquiert la maîtrise de la foudre et sa qualification en deux temps
Il recourt abord au moyen suggéré jadis Meneias Héraclès ou Pelée
16) mais transcrit la ruse en latin est par le charme magique du vin pur en
langage religieux par un sacrifice autant que par des liens appliqués leurs
mains que Numa lie pendant leur sommeil Picus et Faunus qui lui révèlent en
suite ce il désire savoir cette première épreuve en succède une deuxième
qui déplace enjeu vers le langage comme suggéré Dumézil 17) vers la
parole du magistrat et joue sur la terreur De cette épreuve encore Numa se dé
gage par la ruse par une ruse verbale et Jupiter atteste par son rire il recon
naît habileté de son partenaire qui su prendre la perche il lui tendait Il
propose de sceller leur accord par envoi un gage te gage de domination qua
lifiant Numa ses yeux et aux yeux des citoyens 18)
épreuve verbale aussi bien que la consultation des dieux oraculaires est
la transcription sur le plan mythologique de exégèse traditionnelle un magis
trat confronté la foudre ou un prodige Nous avons vu Mais il plus
Nous avons relevé la terreur des Quirites après apparition des prodiges joviens
Numa lui-même est ébranlé un court instant mais il se rassure grâce la con
sultation du consilium et ose même glacé effroi affronter Jupiter dans la fa
meuse rencontre de Aventin Si nous traduisons en langage religieux le com
portement des Quirites la première inclinaison de Numa et ses décisions une
fois il est ressaisi nous découvrons que ces réactions expriment exactement
les deux attitudes possibles devant la manifestation des signes célestes ou bien
on est terrifié et cette panique ridicule et vulgaire est fondée sur la conviction
que les dieux sont lointains méchants et tyranniques ou alors on estime et
est attitude pieuse que les dieux sont proches des hommes leur veulent du
bien et sont solidaires de leurs entreprises condition être traités correcte-
48 DIEUX CITOYENS DE ROME LES
ment La deuxième attitude est conforme la religio de la cité aussi bien
celle des philosophes les signes envoyés par les dieux ne sont pas destructeurs
et méchants leurs avis ou leurs colères peuvent et doivent être traités par les ri
tes de la religion traditionnelle 19)
Contrairement aux Quirites Numa est donc pas superstitie sus mais reli-
giosus il se ressaisit chaque fois et par les artes les techniques appropriées il
conjure la foudre La qualification de Numa cette transformation qui opère
devant nous est donc en fait la preuve donnée il est pas terrifié par les si
gnes que les dieux adressent aux hommes il ne refuse pas de dialoguer avec
eux mais il manifeste une calme assurance et une parfaite piété Couronnée
par Jupiter cette attitude est pas seulement une caractéristique de Numa elle
exprime parfaitement les fondements de la religion publique comme culte des
dieux et juste interprétation de leurs signes Bref en qualifiant Numa Jupiter
donne en fin de compte son approbation cette religio cette religion publi
que con ue comme la gestion correcte des relations entre la cité et les dieux
Jupiter approuve tout cela Mais si nous regardons de plus près il fait
même plus que cela autel de Aventin rappelle aux Romains il est des
cendu sur terre il est venu discuter avec Numa et il conclu une sorte
accord avec lui Or Aventin est cette région où installent époque histo
rique beaucoup de divinités évoquées est-à-dire invitées et transférées
Rome est là que se déroule la première rencontre sur un pied égalité pro
portionnelle entre Jupiter et Numa comme si on voulait faire allusion une
sorte invitation et installation Rome de un qui était jusque là
beaucoup plus éloigné de cette cité Le lendemain Jupiter envoie son gage en
plein centre de Rome endroit le plus politique comme si désormais il dis
posait du droit de exprimer comme il avait subi lui aussi une transforma
tion
Et effectivement on impression que Jupiter se soumet une initiation
acceptée dans la bonne humeur et se terminant par un éclat de rire parallèle la
joie de Numa En quoi consiste cette initiation Sur quelle transformation
débouche-t-elle est globalement une sorte de domestication parallèle celle
que Numa impose aux Quirites et Picus et Faunus avec pour résultat entrée
en cité de Jupiter
Comme les Quirites en effet Jupiter est abord agressif belliqueux il se
déchaîne alors que manifestement personne ne offensé et dans les demandes
il formule il exprime des exigences terrifiantes Numa décide mettre bon
ordre Il appelle sur terre expose sa piété et demande les moyens de régler ces
crises pour construire des rapports pacifiques Peu importe pour notre propos
la manière dont les foudres sont expier ce qui dans ce dialogue qui
pose les termes du nouvel ordre est une part le jeu avec le terrifiant et la ter
reur de autre la tutelle exercée sur la volonté du dieu par le magistrat Le dieu
et homme apprennent un ne pas se conduire de fa on cruelle autre ne
pas avoir peur devant le dieu ou plus précisément puisque est de toute évi
dence Jupiter qui prend les devants par sa colère puis par la perche il tend
Numa en disant une tête Jupiter vérifie les bonnes dispositions du roi en
éprouvant sa résistance toute exigence barbare trois reprises il le tente et
trois reprises Numa esquive dans le bon sens attestant par là il sait la bonté
des dieux et il juge impensable ils puissent avoir pareille exigence ou-
49

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