Mgr Haycinthe Thiandoum
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Description

La vie et le ministère du cardinal Thiandoum méritent d'être perpétués dans les mémoires, parce qu'ils révèlent le destin d'un témoin privilégié et d'un acteur de premier rang dans une période déterminante de la vie du Sénégal et des autres nations africaines, de la vie de l'Eglise au Sénégal, en Afrique et dans le monde. Ordonné prêtre en 1949 et évêque en 1962, décédé en 2004, il aura exercé son ministère sacerdotal et épiscopal, durant cette seconde moitié du XXè siècle qui a été pour l'Afrique une période de mutations importantes.

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Published 01 March 2007
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EAN13 9782336282688
Language English

Legal information: rental price per page 0.0005€. This information is given for information only in accordance with current legislation.

Exrait

Sociétés Africaines et Diaspora
Collection dirigée par Babacar SALL

Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l’Afrique et sa diaspora. Elle accueille également des essais et témoignages pouvant servir de matière à la recherche. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s’appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu’elle initie.
Souleymane Jules DIOP, Wade, l’avocat et le diable, 2007.
Abdou Latif COULIBALY, Sénégal, Affaire M e Sèye : un meurtre sur commande, 2005.
Issa Thioro Gueye, Sénégal, les médias sous contrôle, 2006.
Issa Laye THIAW, La femme Seereer (Sénégal), 2005.
Mar FALL, Le destin des Africains noirs en France, 2005.
Modibo DIAGOURAGA, Modibo Keïta un destin, 2005.
Mamadou DIA, Radioscopie d’une alternance avortée, 2005.
Mamadou DIA, Echec de l’alternance au Sénégal et crise du monde libéral, 2005.
Mody NIANG, M e Wade et l’altemance, 2005.
Amadou NDOYE, Les immigrants sénégalais au Québec, 2004.
Khadim SYLLA, L’éducation en Afrique , 2004.
Abdoulaye GUEYE, Les intellectuels africains en France, 2001.
Mamadou Abdoulaye NDIAYE, Alpha Amadou SY,
Africanisme et théorie du projet social, 2000.
Mgr Haycinthe Thiandoum

Cherif Elvalid Seye
© L’Harmattan, 2007 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296027114
EAN : 9782296027114
À toi,
C’était au préau de l’école primaire de Thiadiaye. J’avais six ans. D’un regard, tu m’avais signifié toute ta déception de ne pas voir mon nom sur le tableau n oir accroché sur la véranda qui citait les meilleurs élèves. Je me suis juré de ce jour de ne plus jamais te décevoir.
Aux autres, tu disais ta fierté de m’avoir pour frère, avec moi, tu te montrais toujours plus exigeant. J’espère que cet ouvrage, posthume pour toi, ne t’aurait pas trop déçu. Ton jugement me manquera.
Remerciements
À Albert, /e fidèle compagnon de M gr Thiandoum, parti le rejoindre quelques mois après sa mort, à soп neveu, aux abbés Joseph Sène, Joseph Roger de Benoist, Léon Diouf, à l’archevêque M gr Théodore Adrien Sarr, à son neveu, Charles Léon Ciss, aux habitants de Poponguine, à Mamadou Khoulé, pour /a recherche documentaire, Mamadou Diouf et Saly Wade, pour la relecture. Sans vous tous, ce livre aurait difficilement été achevé. Je vous exprime ma très sincère gratitude.
Sommaire
Sociétés Africaines et Diaspora Page de titre Page de Copyright Dedicace Remerciements Préface I - L’adieu II - Dernière volonté III - Poponguine, le village de naissance IV - Les Portugais par le glaive et le goupillon V - Libermann, Kobès, pères de l’Église africaine VI - Les Sereer VII - Une famille village VIII - Hyacinthe Jalabert, l’homonyme IX - Grandeur de Dieu, beauté des lieux X - Une enfance ordinaire XI - Armand, Bôss, Pierre-Claver et les autres XII - Père François, Maman Anna XIII - La vocation XIV - Le séminaire XV - Le missionnaire XVI - Archevêque de Dakar XVII - Cardinal XVIII - Vatican II XIX - La déchirure Lefebvre XX - L’épreuve Jacques Thiandoum XXI - Dialogue avec l’islam XXII - Église de Tivaouane, le chemin de croix XXIII - Le pape enfin XXIV - Information : le sel et la lumière XXV - Les épines de la politique XXVI - Le coup d’État de 1962 XXVII - Mai 1968, première année blanche scolaire XXVIII - Léopold Sédar Senghor XXIX - Abdou Diouf XXX - Moustapha Niasse XXXI - Cardinal Gantin, l’alter ego ami XXXII - Menaces contre M gr Sarr : la dernière geste XXXIII - Devoir de partage XXXIV - Les lieux XXXV - Le porche de la vocation XXXVI - Les hommes XXXVII - M gr Lefebvre XXXVIII - Mon ami, Ahidjo XXXIX - Lamy, le franc-maçon XL - Diamacoune et la crise casamançaise XLI - Le grand voyage XLII - La succession XLIII - La paix a un cœur XLIV - La tragédie du Joola XLV - Alternance politique Épilogue Postface
Préface
Le 18 décembre 2004, huit mois après le décès de son éminence Hyacinthe cardinal Thiandoum et des cérémonies de ses obsèques, je présidai les manifestations du baptême du jardin d’enfants Cardinal-Hyacinthe-Thiandoum, à la maison mère des filles du Saint-Cœur-de-Marie.
Je félicitai et remerciai les membres de cette congrégation religieuse, l’une des premières sinon la première des congrégations autochtones de l’Afrique subsaharienne (elle fut fondée à Dakar en 1858) :
« Vous comptez parmi les congrégations pionnières de l’éducation préscolaire au Sénégal, et voilà que vous devenez pionnières dans l’œuvre de perpétuation de la mémoire du cardinal Thiandoum, à laquelle nous voulons et devons nous atteler. Vous êtes, en effet, les premières à donner son nom à l’une de nos œuvres. »
Devant toute l’assemblée, je prenais l’engagement que « nous allons poser d’autres gestes similaires » dans les mois et années à venir :
« Je le proclame à nouveau haut et fort : nous devons continuer de déployer des efforts d’imagination et de créativité, pour inscrire dans l’Histoire les grands et beaux sentiments que nous nourrissons envers la personne du cardinal Hyacinthe Thiandoum : admiration et affection profondément enracinées en nos cœurs, fierté pour nous tous que le village de Poponguine, la communauté catholique et le Sénégal aient donné à l’Église, à l’Afrique et au monde, un homme d’uпe telle dimension religieuse et sociale ; un homme de Dieu et un pasteur qui a pu rassembler non seulement les disciples de Jésus-Christ, mais aussi les chrétiens et les musulmans ; un homme de dialogue qui, dans la discrétion, a contribué à résoudre tant de difficultés politiques au Sénégal et ailleurs !
La vie et le ministère du cardinal Thiandoum méritent d’être perpétués dans les mémoires, parce qu’ils révèlent le destin d’un témoin privilégié et d’un acteur de premier rang dans une période déterminante de la vie du Sénégal et des autres nations africaines, de la vie de l’Église au Sénégal, en Afrique et dans le monde.
Ordonné prêtre en 1949 et évêque en 1962, décédé en 2004, il aura exercé son ministère sacerdotal et épiscopal, durant cette seconde moitié du xx e siècle qui a été pour le monde, et tout particulièrement pour l’Afrique, une période de mutations importantes, et daпs tous les domaines, peut-on dire.
Dans le domaine de la politique mondiale, on était passé de la grande guerre ouverte à la guerre froide, avec la division des nations se livrant toujours une lutte sans merci, qui ne s’atténuera qu’avec la chute du bloc communiste. Les sociétés des différents pays connaissaient, dans la même période, de profonds bouleversements. Une véritable révolution culturelle parcourait le monde entier.
L’Afrique évidemment n’échappait pas aux bouleversements, mais vivait en plus une mue politique fondamentale avec l’accession à l’indépendance des colonies que constituaient la plupart de ses territoires. De la soumission à des puissances étrangères, les Africains passaient à la gestion par eux-mêmes de leur vie politique et économique, du moins en principe.
Constituée d’hommes vivant au milieu des hommes, et comme eux, l’Église a connu elle aussi, durant ce demi-siècle, une évolution remarquable dans les domaines de la pensée théologique et morale, de la vie liturgique, de la discipline interne et de la pastorałe. Il suffit d’évoquer le concile Vatican II et le renouveau qu’il a produit, véritable révolution qui s’est traduite en changements vérifiables chez les fidèles, les communautés locales et l’Église universelle.
En Afrique subsaharienne, et donc au Sénégal, la vie de l’Église est marquée fortement du phénomène de l’africanisation : africanisation de la hiérarchie et du personnel apostolique, africanisation de la liturgie, inculturation de la catéchèse, etc. Le synode africain de 1994 en a été la consécration et lui a imprimé un nouvel élan pour l’entrée dans le siècle et le millénaire nouveaux.
C’est dans ce contexte social, politique et ecclésial du Sénégal, de l’Afrique et du monde que s’est inscrit le destin du cardinal Thiandoum, destin d’un témoin et d’un acteur de premier rang.
Témoin bien placé et réfléchi, il l’a été pour les orientations, options et décisions politiques prises au Sénégal, ainsi que pour les situations et événements heureux ou malheureux vécus.
Acteur de premier rang, il l’a été dans la vie et l’apostolat de l’Église alors en pleine extension au Sénégal, en tant que directeur de la centrale des œuvres catholiques, archevêque de Dakar et président de la conférence épiscopale.
Acteur de premier rang, il l’a été aussi dans la vie et l’apostolat de l’Église en Afrique, à travers des instances comme la conférence épiscopale régionale de l’Afrique de l’Ouest (CERAO) et le Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et Madagascar (SCEAM), dont il a été un des pères fondateurs, et un des présidents.
Témoin et acteur encore dans la vie de l’Église universelle, lui qui a participé au concile Vatican II et a été membre de plusieurs dicastères romains ; lui qui a pris part à plusieurs assemblées du synode des évêques, et en a été deux fois rapporteur général.
Une telle vie et un tel ministère au sein d’une Église et d’un monde en mutation ne peuvent et ne doivent tomber dans l’oubli. Il nous incombe de les perpétuer dans les mémoires.
Comment ne pas relever que c’est un musulman qui écrit la première biographie du cardinal Thiandoum ? Loin de tenir du hasard, le fait est un fruit de cette vie et de ce ministère que nous admirons et voulons arracher à l’oubli. À lui seul, il constitue un témoignage fidèle et reconnaissant de ce que le prélat sénégalais a vécu, enseigné et promu.
Pasteur dans l’Église et pour les fils de l’Église, il s’est tant évertué à l’être, il a tant réussi à l’être que le pape Paul VI en a fait un proche collaborateur en le nommant cardinal. Mais, en même temps, il pratiquait une attention, une ouverture, un amour continuels et persévérants envers tous ceux et celles qui ne sont pas fils et filles de l’Église, en particulier les frères et sœurs musulmans qui constituent la large majorité de la population de son pays.
Rien d’étonnant alors qu’il se soit laissé convaincre par l’un d’entre eux, et qu’il lui ait confié, pour la postérité, la mission de recueillir et transcrire le beau récit de sa vie et de son action.
Nous lui sommes reconnaissants de cet enseignement et de ce témoignage, inscrits parmi les derniers de son existence terrestre.
À Chérif Elvalide Sèye, nous exprimons les félicitations chaleureuses et les remerciements cordiaux des fils et filles de l’Église, des frères et sœurs musulmans du Sénégal et du monde, de tous ceux et celles qui se nourriront de la lecture des pages qui suivent et ne manqueront de s’en inspirer pour la conduite de leur vie et de leurs relations.
M gr Théodore Adrien Sarr, archevêque de Dakar
« Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix.
Là où est la haine, que j’apporte l’amour,
Là où est l’offense, que j’apporte le pardon,
Là où est la discorde, que j’apporte l’union,
Là où est le doute, que j’apporte la foi,
Là où est l’erreur, que j’apporte la vérité,
Là où est le désespoir, que j’apporte l’espérance,
Là où est la tristesse, que j’apporte la joie,
Là où sont les ténèbres, que j ‘apporte la lumière. »
C’est cette prière de saint François d’Assise qui était collée près du lit du cardinal Hyacinthe Thiandoum, dans sa chambre à coucher.
I
L’adieu
Pourquoi avais-je choisi cette fois un après-midi ? Le soleil se couchant rougeoyait au-dessus de l’océan Atlantique, enveloppant d’un voile de mélancolie les Badamiers, la résidence de l’archevêque émérite de Dakar 1 . En franchissant le seuil de la villa, vers dix-sept heures, alors que le soleil dardait ses derniers rayons que n’atténuait aucun nuage, je ne m’étais pas posé la question.
Mes pensées étaient tout entières occupées par lui. Depuis bientôt deux mois, je ne l’avais vu. Quand il n’allait pas très bien, je le savais tout de suite. Son fidèle Albert, habituellement si aimable derrière son ton bourru, montait alors un barrage quasi infranchissable autour de lui. Pas question de le déranger. Plusieurs fois de suite, j’avais eu droit, au téléphone, à une réponse expéditive. « Monseigneur est pris », « Il ne va pas très bien. Il faut rappeler un autre jour ».
Cet après-midi-là, j’avais décidé d’y aller sans prévenir. Quaпd je sonnai, c’est lui qui ouvrit, étonné que je vienne sans lui avoir été annoncé. « L’archevêque doit dire bientôt sa messe », objecta-t-il avec fermeté. Décidé à voir l’archevêque, je répondis sur le même ton. « Je ne suis pas venu pour travailler mais pour prendre de ses nouvelles. Cela ne prendra pas longtemps. » Un moment silencieux, il s’écarta, m’invitant aiпsi à entrer.
M gr Thiandoum n’était pas dans ce salon sobrement meublé de photos et de souvenirs où il m’avait si souvent reçu. Une aile avait été ajoutée au vieux bâtiment apparemment resté en l’état depuis toujours. Quand les travaux avaient commencé, il m’avait fait visiter le chantier, presque en s’excusant, comme s’il avait le sentiment de défigurer les Badamiers. Il n’avait pourtant plus le choix. Sa chambre à coucher se trouvait à l’étage et il avait de plus en plus de mal à gravir les quelques marches qui y conduisaient. L’archevêché lui avait proposé la construction d’une nouvelle aile au rez-de-chaussée, côté jardin, face à la mer, comprenant une chambre à coucher, des toilettes attenantes et un salon. Il n’aurait plus ainsi à monter et descendre des marches.
De la porte, je l’aperçus. Il était assis sur un fauteuil austère, offrant son profil à l’air venant du large. Pourquoi ne profitait-il pas du jardin et du ciel sur lesquels donnait la porte ? Pourquoi faisait-il ainsi face à un mur nu, les fauteuils disposés par deux, côte à côte de part et d’autre d’une petite table ? Pourquoi n’avait-il pas fait tourner son fauteuil, s’il ne pouvait le faire lui-même, pour avoir vue sur le jardin et le ciel ? Pourquoi contemplait-il ce mur nu ?
Il se tourna avec difficulté vers moi quand je lui fus annoncé. Je m’empressai de le rassurer. « Excusez-moi d’être venu sans prévenir. Je tenais seulement à prendre rapidement de vos nouvelles. Albert m’a dit que vous vous apprêtez à dire votre messe. Je ne vous prendrai donc pas trop de temps. »
« Ah ! Non, tu es toujours le bienvenu. Toi, tu fais partie de la maison, dit-il, à l’intention d’Albert. Cela me fait plaisir que tu viennes. »
Je ne le trouvais pas en très grande forme. Il m’apparut encore plus menu. Il prit, comme à son habitude, le temps de prendre de mes nouvelles, m’interrogeant sur mes fréquents voyages.
En plus de prendre de ses nouvelles, je lui annonçai que je devais aller à Cotonou et que je souhaitais qu’il me fasse un mot pour que je rencontre M gr Gantin. Il fut ravi par cette perspective. À la mi-mai 2003, M gr Gantin devait venir le voir à Dakar. Il me l’avait annoncé avec une joie très sincère. Cela aurait dû coïncider avec son anniversaire qu’ils auraient fêté ensemble. Il avait été convenu que je me joindrais à eux durant une journée pour recueillir le témoignage de son ami béninois sur lui. Malheureusement, M gr Gantin ne put venir. Il me l’avait annoncé avec regret. Il était donc heureux que je pus profiter de mon séjour à Cotonou pour discuter avec M gr Gantin. M gr Thiandoum me demanda de repasser chercher le mot qui allait me faciliter les choses. Je ne reçus jamais ce mot.
Quelques jours avant mon voyage, la fille de son ami Simon Kiba, le docteur Augustine Kiba, m’appela pour m’annoncer qu’il était hospitalisé à l’hôpital principal de Dakar. La veille de mon départ, je décidai d’aller lui dire au revoir. Ce n’était pas l’heure des visites, mais le personnel soignant se montra compréhensif quand j’ai expliqué que je voyageais le lendemain et que je devais récupérer un mot pour son confrère Gantin du Bénin.
Je longeai le long couloir incurvé de la clinique Brévié de l’hôpital principal de Dakar avec appréhension. La porte de sa chambre était fermée. Je ne sus pas trop s’il fallait frapper avant d’entrer au risque de le réveiller s’il dormait. Je pris le parti d’effleurer la porte pour m’annoncer et entrai. Face à la porte, un autre de ses fidèles qui sembla me reconnaître. Lui était allongé sur le dos, les yeux fermés. Endormi, m’expliqua son compagnon. « Il vient de s’assoupir ».
« Ne le réveillez surtout pas. J’étais venu lui dire au revoir. Vous voudrez bien le lui dire quand il se reveillera. »
Je contemplai, pendant un temps qui m’apparut long, ce visage serein sur ce corps vieilli. Incarnation encore vivante de l’Église sénégalaise, dont la voix avait porté si loin, il était là allongé sur ce petit lit d’une chambre d’hôpital. Je pressentais, je savais bien sa fin prochaine, mais je n’étais pas envahi de tristesse. L’émotion plutôt, en contemplant cet homme qui avait donné sa vie à Dieu.
Cette fois fut donc la dernière. Elle refermait une parenthèse ouverte quelques années auparavant sur le désir ardent de mieux faire connaître ce destin exceptionnel d’un membre de la petite communauté safene de la Petite Côte du Sénégal, au sud de la capitale sénégalaise, d’offrir sa vie en exemple. Pourquoi lui, comment lui ?
Vaines questions pour lui puisqu’il considère que « la charge et la mission auxquelles [il] a été appelé par grâce depuis cinquante ans relève du mystère du choix divin 2 ».
Mais, monseigneur, comme nous en avions convenu, ce témoignage ne s’adresse pas qu’aux seuls chrétiens du Sénégal. Il veut embrasser tous les Sénégalais, tous les Africains, tous les chrétiens. Son horizon est le monde. Aussi tenterons-nous de décrypter, avec quelque vanité, probablement, les signes avant-coureurs d’un destin finalement exceptionnel. D’un destin accompli ainsi que son père en avait fait la prière.
L’entreprise a pris forme par un message transmis par une consœur partie lui rendre visite. Il lui demanda de mes nouvelles et la chargea de me dire qu’il était désormais prêt pour la biographie. Je courais derrière ce moment depuis plus de cinq ans. J’avais voulu entreprendre d’écrire la biographie du cardinal Thiandoum à la suite d’une longue interview qu’il m’avait accordée. Je le connaissais, comme tous les Sénégalais. Je l’admirais beaucoup, comme la plupart des Sénégalais, toutes confessions confondues, mais cette interview me révéla des pans insoupçonnés de la plupart de ses concitoyens, des Africains et des chrétiens.
Au départ, il me répondit assez abruptement qu’il ne voulait pas d’une biographie. Le moment du départ venu sera la fin de sa tâche sur terre. J’eus beau lui expliquer qu’il n’en était rien, que sa vie devait servir d’exemple sinon de modèle, qu’il se devait de faire comprendre certaines de ses décisions qui ont pu être mal comprises, non pour se faire pardonner mais surtout dans un dessein pédagogique, lui qui a toujours voulu apprendre des gens et leur apprendre. Rien n’y fit.
Le déclic viendra finalement de son jubilé. Une musique de Bach fut choisie à son insu pour accompagner la messe. Il en éprouva le plus grand bonheur car, éclectique en musique, il en aime une au-dessus de toutes les autres, celle de Bach. Il m’appela après la messe pour me remercier. « Ça, c’est ton interview. Ils ne pouvaient pas deviner. Et ton interview, tout le monde m’en a dit le plus grand bien. Je te remercie d’autant plus qu’ils ont choisi cette musique pour m’avoir entendu te dire que je préférais la musique de Bach à toutes. Tu m’as convaincu, il faut que nous fassions la biographie. » J’étais très heureux, sans savoir si c’était vraiment mon interview qui avait inspiré les organisateurs de la messe. Peu m’importait. L’essentiel est qu’il avait enfin dit oui à mon projet.
Mais que de temps avant que le projet ne se réalise ! À plusieurs reprises, je l’ai relancé, mais il y avait toujours un contretemps. À commencer par une maladie qui le retint longtemps à Rome. Quand il était à Dakar, il prétexta d’une maladie pour repousser le démarrage. Puis, en 2000, je quittai la direction de la radio Sud FM pour la présidence de la République. J’eus moins de temps et ne le relançai plus.
Jusqu’à ce mois de novembre 2003 et le message d’une consœur. Me demandant par la suite si le désir de me trouver une occupation n’avait pas influé sur sa décision. Je ne sais toujours pas. Le message reçu, je lui rendis visite et il me dit : « On commence quand tu veux. » Je ne me le fis par répéter. Je pris rendez-vous pour le lendemain et commençai les entretiens.
Nous convînmes que je lui poserais toutes les questions que je voudrais, qu’il y répondrait avec toute la sincérité requise. Il pouvait aussi suggérer des sujets à aborder. Il me recommanda aussi quelques lectures.
Pendant un an et demi, je l’ai rencontré en moyenne trois à quatre fois par mois. J’enregistrais systématiquement tous les entretiens, à l’exception d’un seul, le magnétophone m’ayant lâché ce jour-là.
Sa voix n’était pas très audible. Il s’en excusait en m’expliquant que c’est sa maladie qui en était la cause et que je ne devais pas hésiter à lui redemander quand ce n’était pas audible. Je ne manquais pas de le faire. De plus en plus souvent, car, à mesure que le temps passait, sa voix se dégradait.
Les séances n’étaient jamais très longues. Au bout d’une heure, il s’essoufflait visiblement et devait s’arrêter. Un jour que nous avons abordé le sujet de l’église de Tivaouane, il ne sut pas s’arrêter. Pour une fois, en colère, il se dressa de son corps frêle et tremblant, se défendit avec une force soulignée par sa faiblesse physique. Je le sus à bout, voulus l’arrêter. Il ne m’écouta point et continua plus d’une demi-heure. Ce que nous craignions tous les deux arriva. Il en tomba sérieusement malade. Depuis, plus de risque. Au bout d’une heure, nous arrêtions et restions toutefois à parler de choses et d’autres pendant longtemps.
Ainsi est née cette biographie.
II
Dernière volonté
« Pauvre je suis entré dans le monde, pauvre je veux quitter ce monde. Que le souci dominant de mes parents et amis soit de prier Dieu pour le repos de mon âme. »
« Je n’autorise personne, 3 pas même mes amis intimes, à faire un discours, allocution ou “panégyrique”, sur ma personne. Je n’ai besoin que de prières. »
« Mon cercueil sera fait de bois simple 4 , très simple, muni d’un simple crucifix sans garnitures 5 , avec l’inscription : Hyacinthe, évêque. Pas de couronnes ou guirlandes. Que ceux qui voudraient me les payer en donnent l’argent pour des messes. Que l’occasion de mon décès ne donne lieu à aucune fête ou “huitième jour” et surtout pas dans mon village natal. »
« Tout ce que je laisserai sera propriété du diocèse qui en disposera à son gré. »
« Je souhaiterais beaucoup que la maison paternelle où ont vécu mes parents, qui étaient des confesseurs de la foi, soit gardée en leur mémoire et souvenir. »
Ce testament est à l’image de l’homme. Simple. Deux pages. Sur la première, une simple page blanche, de son écriture gauche qui ne lui ressemble guère, il a écrit au feutre noir « testament du cardinal » sur une ligne, plus bas, « strictement personnel ». La seconde page est tapée à la machine. En titre : « Mon testament — établi en novembre 1972 à Vicarella-Romano et remanié en mars 1976 (cardinalat) et en mars 1982 à Rufisque ».
Tout Thiandoum est dans ce testament. La simplicité d’abord. Avec sa retraite, il a quitté le pourpre et l’éclat de l’habit de cardinal. Chez lui, il est invariablement habillé d’un vieil habit de prêtre ou d’un boubou sénégalais, très usé. Ne rappelle plus l’éminent homme d’église qu’une grosse croix reposant sur sa poitrine menue au bout d’une grosse chaîne.
Il mangeait tout aussi sobrement. Depuis toujours, précise Albert Mendy, son fidèle cuisinier. Tous les soirs, du couscous de mil au poisson, dans la journée, au petit déjeuner, un pain complet conservé parfois plusieurs jours de suite, du café au lait.
Alors qu’il sait que le temps lui est compté, M gr Thiandoum n’a eu aucune envie d’une quelconque dernière jouissance. Avant même qu’on ne le découvre dans son testament, il s’est fait « pauvre comme il est entré dans le monde ». Il avait bien quelques biens, quelque argent, une maison à Poponguine, construite peut-être autant sur l’insistance de son cousin, l’abbé Sène, que pour y recevoir le pape Jean-Paul II. Auparavant, de passage à Poponguine, il se contentait de dormir parmi les prêtres, sans confort, à Notre-Dame-de-la-Délivrande.
Pauvre, il a voulu quitter ce monde dans un « cercueil fait de bois simple , très simple, muni d’un simple crucifix sans garnitures, avec l’inscription : Hyacinthe, évêque. Pas de couronnes ou guirlandes ».
« Que l’occasion de mon décès ne donne lieu à aucune fête ou “huitième jour” et surtout pas dans mon village natal », précise-t-il encore. Ultime refus de tout rite plutôt traditionnel comme en a conservé son village de Poponguine 6 , comme partout au Sénégal.
Enfin, le don ultime pour l’Église, à qui il s’est donné depuis ce jour où il déclara, sans trop savoir pourquoi, qu’il voulait être prêtre avant de prier Dieu, que si cela était son destin, qu’il s’accomplît. « Tout ce que je laisserai sera propriété du diocèse qui en disposera à son gré. » Cette décision parachevait ainsi le don de sa vie, corps, âme et biens à l’Église.
Telles étaient les dernières volontés du premier cardinal sénégalais. Ce testament n’a été officiellement trouvé et rendu public qu’après ses obsèques — qui ne furent pas ce qu’il avait souhaité.
Le Sénégal, l’Église et l’État n’ont pas voulu d’une telle simplicité, d’un tel dépouillement au moment de le rendre à Dieu. Alors que lui estimait sa mission terminée, ceux-là ont estimé devoir lui faire donner une dernière leçon en offrant en exemple sa vie à tous. Le testament du cardinal n’avait pas été ouvert au moment des obsèques, mais nul doute que son commandement n’aurait pas été respecté.
Il n’a manqué personne. L’État représenté au plus haut niveau, l’Église, de Rome à Dakar, en passant par les pairs d’Afrique, son ami le cardinal Gantin en l’occurrence. Mais aussi ses « amis », les dignitaires musulmans, ses anonymes coreligionnaires et le petit peuple de Dakar.
Les obsèques du cardinal Hyacinthe Thiandoum ont eu lieu le jeudi 27 mai 2004 à la cathédrale Notre-Dame-des-Victoires de Dakar. Elles ont été présidées par le cardinal Bernardin Gantin, le doyen du collège des cardinaux, envoyé par le pape Jean-Paul II qui écrit dans un message de condoléances à la nation sénégalaise lu par le nonce apostolique Giuseppe Pinto :
« Je veux rendre hommage en ce jour solennel à ce noble fils sénégalais décédé : le cardinal Hyacinthe Thiandoum, qui s’est dépensé généreusement sur cette terre d’Afrique. Il a été près du successeur de Pierre que je suis, une voix éclairée pour l’Afrique. Confiant l’illustre défunt à la miséricorde du Seigneur, je m’unis par la pensée et la prière à ceux qui sont réunis dans l’espérance pour accompagner le cardinal Thiandoum à sa dernière demeure dans la prière. C’est pourquoi je leur accorde volontiers en gage de récompense une particulière bénédiction apostolique. »
Dans son homélie, M gr Gantin a invité les chrétiens à relire sous le regard de Dieu la vie de celui qui fut le bon pasteur de Dakar, et qui prit une part active à l’évangélisation et à l’édification de l’Église sur le continent africain. Pour sa part, il a « été particulièrement frappé par trois grandes fidélités qui font de cet homme d’église, comblé de Dieu, une référence lumineuse et exemplaire pour tous : la fidélité du cardinal Thiandoum à Dieu, sa fidélité à l’Église et sa fidélité viscérale à l’Afrique. »
Dakar ou Poponguine, Hyacinthe Thiandoum n’avait pas opté pour sa dernίère demeure. Alors l’Église a décidé. Ce sera Dakar, en la cathédrałe Notre-Dame-des-Victoires. Lui qui voulait d’une messe toute simple eut droit à deux. Parce qu’à Poponguine, le village natal, on a aussi prié.
III
Poponguine, le village de naissance
« Quel magnifique site pour un sanctuaire à la Vierge ! » En cette fin de l’année 1887, le 29 décembre précisément, ces quelques mots changent le destin d’un village, Poponguine, d’une région et peut-être d’un pays. Ils sont prononcés par M gr Picarda certainement ébloui par la beauté du site. Le frais alizé du mois de décembre, le bleu de l’océan Atlantique venant lécher au gré des vagues une falaise surplombant le paysage, tel a dû être le décor qui s’offrit à lui.
Ce jour, décidément, n’était pas comme les autres. M gr Picarda revenait de Guéréou, un village voisin où il avait baptisé les 29 premiers chrétiens. Une grande victoire sur musulmans et païens établis de longue date. Vicaire général de M gr Riehl, M gr Picarda lui a succédé quand, malade, il a dû rentrer en France. Il est sacré en France et revient au Sénégal en novembre 1888. Il programme une fête des baptêmes à Guéréo pour le 28 décembre. Vingt-neuf adolescents sont prêts. Le journal de la communauté des pères spiritains relate avec précision la cérémonie.
« Tous les habitants sont sur la plage. Vers midi, le Sainte-Anne arrive de Ngasobil et jette l’ancre. Une abondante provision de poudre a été distribuée, les fusils crépitent, monseigneur descend à terre au milieu des ovations et se rend à la mission. Le soir, tandis qu’on procède à l’installation d’un autel en plein air pour la messe du lendemain, l’évêque fait la visite des cases. Le matin, tout le village est de nouveau rassemblé. Au pied de l’autel, les 29 catéchumènes, habillés de blanc, sont agenouillés, et les cérémonies du baptême solennel commencent, douce joie pour le père Strub qui, après deux années d’effort, voit enfin la moisson mûrir 7 . »
Le bonheur de cette consécration, la beauté des lieux. Pour le Breton M gr Picarda, c’est un déclic et une illumination. Il connaît Notre-Dame de la Délivrande, au diocèse de Bayeux ainsi que son pèlerinage. Missionnaire aux Antilles où la dévotion à Notre-Dame de la Délivrande était en honneur, M gr Picarda a aussi connu l’existence de la basilique de Notre-Dame-de-la-Délivrande de Fort-de-France. Un début de filiation pour Popenguine.
Les signes se multiplient. Le nom du village est une déformation de l’expression wolof bop djinn, « tête du génie, tête du serpent ». N’est-il pas une invitation à y organiser un pèlerinage en l’honneur de la Vierge dont Dieu avait dit qu’elle écraserait la tête du serpent (Gen. 2, 15) ?
Par ailleurs, ce village était déjà fort singulier. Le visitant en juin 1885, le père Strub y avait reçu un accueil qui l’avait marqué : « Ici, les gens montrent plus d’ouverture qu’ailleurs. Ils accueillent avec empressement le missionnaire. Tout le monde suit avec intérêt le catéchisme ; et le cantique à la Sainte Vierge termine la réunion, à la grande satisfaction de tous 8 . » Autre signe de la prédestination à recevoir le plus fameux sanctuaire des catholiques du Sénégal ?
La conviction que les nouveaux chrétiens ont besoin d’un enracinement concret de leur foi inspire à M gr Picarda de créer un lieu de pèlerinage à Popenguine. Il invite ses diocésains à se retrouver à Popenguine le 22 mai 1888, mardi de la Pentecôte : « L’objet de ce pèlerinage qui ouvrira, nous l’espérons, la série des manifestations de la foi et de la piété envers Notre-Dame de la Délivrande est d’introniser solennellement la Vierge dans le nouveau domaine que nous lui avons choisi et dont elle voudra bien, nous en avons l’assurance, accepter le patronage.
« Nous nous proposons d’obtenir, par cet acte public et solennel de foi et de piété, le développement de l’esprit et la pratique de la foi chrétienne dans la colonie. Nous offrons en même temps à Dieu et à la Vierge Marie des supplications instantes pour la conversion des païens qui nous entourent, et spécialement celle des Sereers-Nones.
Dès le lundi soir, des centaines de pèlerins arrivent, la plupart en bateau, de Dakar, Gorée et même Saint-Louis. L’évêque arrive dans la nuit avec la statue à bord du Sainte-Anne . Et la célébration de l’intronisation se déroule le lendemain avec tout le faste possible. Elle est couronnée, le jour suivant, par le baptême de trente-huit jeunes néophytes. Parmi eux se trouvent François Fari Thiandoum et Anna Ndiémé Sène, les parents du futur cardinal Thiandoum dont le fils, Hyacinthe, sera cardinal en 1976, après avoir été le premier archevêque sénégalais de Dakar en 1962 9 . »
La chrétienté découvre Popenguine en 1885, mais le village existait déjà. La période antérieure à l’arrivée des pères est plus controversée. À commencer par la signification du nom. En français, on écrit indifféremment Popenguine ou Poponguine ; en langue nationale bop djinn (tête du génie), si l’origine du terme est wolof. Au XIX e siècle, la transcription française était Bop’ngine 10 . En sereer, en revanche, pob-ngiin ou pob-ndiim signifie « se cacher ». Selon cette version, le village a été fondé par des Sereer Saafi ou Safeen 11 venus se cacher en ce lieu pendant la guerre du Djobass qui les opposa aux Wolof. Son fondateur serait Tongoor, d’où son nom de Pob-Nguiin Tongoor 12 .
À Poponguine même, au moins deux autres versions ont cours. Chez les Sène, on soutient que le village a été créé par leur arrière-grand-père Maboury Sène, musulman, arrivé de Yoff. C’est aussi l’aïeul de Ndiémé Sène, la mère du futur cardinal. L’arrivée des musulmans avant les chrétiens semble constante 13 .
Une seconde version, servie par le septuagénaire Baïtir Dione dans le quotidien sénégalais Le Soleil 14 , voudrait que les ancêtres fussent plutôt des Socé. Selon lui, le village est vίeux de 340 ans. À l’époque, les éléphants venaient s’abreuver dans les rivières et marigots, ajoute Mbengue, un autre notable du village.
Contrairement à ce qui se passe dans le Siin où, s’étant mêlés aux Sereer, ils ont été quasiment phagocytés, pour donner naissance aux Guelwaaг qui sont la noblesse du Sine, les Socé refusent ici tout contact avec les nouveaux venus. Ils préfèrent laisser la place aux Sereer Safeen et aux Lebu venus de l’ouest.
Le premier Sereer arrivé s’appellerait Mbougane Faye. Ce n’est pourtant pas lui qui fonda finalement le village. Ayant allumé un feu comme le voulait la coutume, pour délimiter sa propriété foncière, selon la surface embrasée, il causa la mort d’une femme, Fatim Samb, habitant un village situé à l’emplacement de l’actuelle ville de Rufisque. En guise de réparation, Mbougane Faye dut donner aux parents de la pauvre femme brûlée vive la moitié de l’aire délimitée par le feu. C’est ce lieu qui sera le village de Popenguine 15 .
Le premier contact réussi avec l’islam allait s’établir avec un marabout venu du Saloum, du nom de Tafsir Khaly Sarr. Le prosélyte réussit à convertir le roi Mbagnick Diouf, avant d’épouser sa fille qui lui donna six enfants, dont deux érudits. La greffe venait de prendre. En réussissant à attirer vers la nouvelle foi Alassane Gueskel, le chef du village de Popenguine, et ancêtre de M gr Hyacinthe Thiandoum, le marabout venait de marquer un point déterminant, puisque le notable entraîna avec lui beaucoup de monde et fit édifier la première mosquée du village.
Que les Sereer Safeen aient été les premiers habitants du village ou pas, ils sont aujourd’hui les plus nombreux. Poponguine est situé dans le triangle safeen délimité par Poponguine, Diamnadio et Thiès. Il comporte une soixantaine de villages au total, dont 43 comptent plus de 80 % de Safeen sur une population totale de 117 000 habitants en 2002.
Il revient aux historiens d’établir de manίère irréfutable l’origine du village. En revanche, presque tous s’accordent sur le nom du génie du village : Coumba Tioupam. Un génie comme en ont tous les villages sénégalais. La légende prétend que Coumba Tioupam, munie d’une lampe-tempête, assure la sécurité des voyageurs et demande courtoisement aux noctambules d’aller se coucher. Pour d’autres, le génie n’est pas aussi avenant. Il serait, bien au contraire, puissant et terrible, ayant le pouvoir d’attirer à lui les piroguiers et de briser les embarcations sur des rochers.
Le génie habiterait le cap de Naze, une colline qui surplombe Popenguine, face à la mer. Elle est, curieusement, depuis toujours, inhabitée. M gr Thiandoum ne s’expliquait pas que les Européens, qui ont toujours su choisir les meilleurs endroits, ne se soient pas installés dans ce lieu aussi beau que stratégique 16 . Pour ne pas déranger le génie ?
Légende ou réalité ? Popenguine semble être un lieu particulier, béni des dieux. Les dizaines de milliers de chrétiens mais aussi de musulmans qui s’y pressent chaque année depuis 1888 contribuent à parer le village de beaucoup de vertus. Certains chrétiens, allant plus loin, affirment même que la Vierge y a fait son apparition aux hommes, comme à Fatima. Les prêtres se font fort de tempérer l’enthousiasme des fidèles en leur rappelant que l’apparition de la Vierge Marie à Popenguine n’a pas été confirmée.
Ils ont pu se consoler quand le pape Jean-Paul II, en visite au Sénégal en 1992, a confirmé la présence mariale, reconnu la validité du lieu de culte et consacré le triangle de la grâce reliant l’Afrique, l’Amérique et l’Europe. Comme en écho à un autre triangle, funeste, celui-là, de la traite négrière.
Certains villageois n’en sont pas moins formels. Ils racontent que, lors de la fermeture de la station de Popenguine en 1901 à cause de l’épidémie de fièvre jaune, des voix étaient entendues chaque soir par les villageois. Des voix exigeant la réouverture du lieu de culte. Une version voisine prétend que le chef du village, pourtant musulman, a fait une rencontre un soir qui l’a obligé à rouvrir le site.
Les mythes semblent devoir marquer éternellement le village. Et pas seulement pour les chrétiens qui en ont fait un haut lieu de culte bien que n’y étant pas majoritaires. Certains musulmans prétendent ainsi que Elhadj Omar Tall y est passé alors que la contrée n’était habitée que de païens guerriers qui tuaient et dépouillaient tous les musulmans s’y aventurant. Malgré l’hostilité des païens, Elhadj Omar leur aurait demandé l’autorisation de prier. Ayant besoin d’eau pour faire ses ablutions, il aurait légèrement creusé la terre et fait jaillir de l’eau. Suffisant pour que les païens prennent peur et se dispersent. Hélas ! les récits des conquêtes de Elhadj Omar ne mentionnent pas cette étape de Popenguine.
Autre miracle musulman, en janvier 1995, un poisson pêché au large du village portait l’inscription Allah. Le fait a été confirmé par le cheikh Moneim, le chef de la communauté chiite musulmane du Sénégal 17 .
Popenguine a su aussi inspirer les arts. Le cinéaste sénégalais Moussa Sène Absa a choisi le village pour un beau film, Ça twiste à Popenguine, réalisé en 1993.
À cheval entre l’art et le miracle, l’histoire de Marielle Trolet. Diplômée de Sciences-Po, catholique et « blanche comme une endive », Marielle Trolet avait 35 ans, un compagnon non seulement séduisant mais aussi riche, un travail non seulement bien payé mais aussi intéressant, une maison non seulement belle mais aussi vaste. Rien ne lui manquait, sauf l’essentiel : une raison d’exister [...]
Un 1 er avril de la fin des années quatre-vingt-dix, elle décide alors de tout larguer, mec, boulot, limousine, villa, pays. Elle part pour le Sénégal [...] Après avoir traversé la brousse, l’ancienne diplômée de la rue Saint-Guillaume arrive dans un petit village côtier, Popenguine, qui veut dire “j’y suis, j’y reste”. C’est ce qu’elle fait en tombant amoureuse d’un pêcheur, Tamsir Ndiaye. Elle l’épouse. Marielle devient Madjigen 18 . »
C’est ce village qui a vu naître Hyacinthe Thiandoum.
IV
Les Portugais par le glaive et le goupillon
Popenguine, ville sainte chrétienne au pèlerinage centenaire 19 , plus haut lieu de la chrétienté sénégalaise, est loin d’être le premier contact de l’Église au Sénégal. L’Église catholique, qui s’implante en Afrique du Nord dans les cinq premiers siècles de son histoire avant d’être balayée à partir du VII e siècle par l’expansion arabo-musulmane, ne découvre le sud du Sahara qu’à partir du XVII e siècle. Une complexe conjonction de faits aboutit au commencement de l’évangélisation de l’Afrique noire par les Portugais.
La conquête de la ville de Ceuta le 21 août 1415 par le roi du Portugal, Joao 1 er , lui ouvre l’Afrique au sud du Sahara. En ce 15 ème , de toutes les puissances européennes, le Poгtugal, petit pays maritime tourné vers le large, qui a fini de reconquérir tous ses territoires, est le mieux disposé à explorer ce nouvel horizon. Toutes les autres puissances ont fort à faire sur le vieux continent. Le Portugal, qui a perdu le septième de sa population dans une terrible épidémie de peste noire en 1350, a par ailleurs grand besoin de main-d’ œuvre servile pour ses champs.
L’or manque aussi sur le vieux continent. L’expansion de l’islam au Proche- et au Moyen-Orient a coupé les voies de ravitaillement, la route terrestre, dite de la soie et des épices, qui conduisait aux mines de Chine et d’Afrique noire, notamment le Bambouk et le Bouré dans la vallée supérieure du Sénégal. L’idée d’une route maritime de contournement est agitée. C’est une aubaine pour Dom Henrique. Infant du Portugal, âgé de 21 ans seulement, il est l’un des artisans de la conquête de la ville de Ceuta. Si jeune, il sait bien qu’il n’a aucune chance d’accéder au trône. Il s’établit alors à l’extrême sud de sa patrie pour y « régner ».
En 1442, Dom Henrique demande au pape « une part des trésors de la sainte Église pour le salut des âmes de ceux qui trouveraient la mort dans les travaux de ces conquêtes ». L’Église ambitionnant aussi de s’étendre, le pape Eugène IV donne aux membres de l’ordre du Christ dont Henrique est l’administrateur, la permission de « faire la guerre aux sarrasins et autres ennemis de la foi » et accorde une indulgence à ceux qui mourront dans cette lutte par la bulle Illius qui se du 19 décembre 1443.
La conquête peut se poursuivre avec le glaive et le goupillon. Dès que l’île d’Arguin est prise en 1445, un fort y est construit et la première messe, probablement célébrée dans cette partie du continent pendant que les premiers esclaves sont débarqués dans le port de Lisbonne 20 .
En l’absence de voies de communication vers l’intérieur des terres, les fondateurs de l’Église se confinent aux côtes de l’Atlantique et de l’océan Indien. Le Sénégal situé sur ła côte est naturellement le tout premier pays à recevoir colons portugais et missionnaires venus évangéliser les nouvelles terres à partir du XVII e siècle. Ils se cantonnent sur la côte, à Gorée, Saint-Louis, des îles plus facilement contrôlables, habitées par les colons et les commerçants européens, puis Rufisque, Portudal, Joal.
Le premier lieu de culte chrétien sénégalais a été établi à Saint-Louis en 1633, date de la création par Richelieu, à l’embouchure du fleuve Sénégal, de la première compagnie commerciale du Sénégal, dite du Cap-Vert 21 . Le fait est attesté par une mention écrite datée de 1663, « un état des bâtiments dudit fort Saint-Louis » mentionnant une chapelle avec la chambre de l’aumônier (60 pieds sur 20 ).
À partir du XVIII e siècle, le Vatican entre en scène. Il entend prendre directement en main les actions missionnaires. Il crée la congrégation de la Propagande et confie l’évangélisation aux ordres de Saint-François, des Capucins et des Cordeliers. Des capucins français et espagnols débarquent ainsi sur la Petite Côte entre 1635 et 1646 pour convertir les populations entre Rufisque et Joal. L’abbé Demanet décrit ainsi Joal :
« La plupart des habitants sont catholiques. Dans la mission que j’y ai faite, en 1764, j’y ai baptisé au-delà de 800 personnes de tous âges, et converti plusieurs mahométans. Le roi fut charmé de leur conversion ; et lorsqu’il me permit de faire cette mission dans son royaume, il me protesta que ses meilleurs sujets étaient les chrétiens et qu’il serait enchanté si je pouvais convertir ceux qui ne l’étaient pas. Il est porté pour le christianisme, il reconnaît un être suprême, et confesse que le grand Dieu que nous honorons est celui qu’il reconnaît pour le maître de l’univers. Il raisonne par principes, cherche à s’instruire, parle avec enthousiasme de la religion, examine les preuves qu’on lui donne, fait ensuite ses objections et se rend à l’évidence. Sur les mystères où la foi nous dirige par la révélation, il répond n’y rien comprendre. Car, comment avoir cette foi, dit-il, qui est un don de Dieu ? Si Dieu ne nous la donne pas, je ne l’aurai jamais. C’est ainsi que le prince n’a fait jusqu’ici qu’une petite partie du chemin vers la vraie religion. C’est l’effet du défaut d’instruction 22 . »
Le Vatican est parfois en concurrence avec les congrégations catholiques favorisées par les rois de France qui avaient fini par s’imposer face aux Hollandais et aux Anglais à Gorée et Saint-Louis. Le Roi-Soleil fait construire à Gorée une chapelle et donne son nom au comptoir grandissant au nord, Saint-Louis.
Alors que la France s’apprête à vivre sa grande Révolution de 1789, Gorée compte 140 chrétiens sur 1 500 habitants et Saint-Louis, en 1758, 169 sur 1 400 habitants.
Ces progrès sont stoppés par les guerres entre Européens. La reprise de Gorée par les Anglais de 1774 à 1783 et de 1800 à 1817 prive l’île d’église puisqu’elle est brûlée la nuit de Noël 1799 par un groupe de soldats anglais. Gorée attendra 1830 pour avoir une nouvelle église.
À Saint-Louis aussi, une pause intervient dans l’œuvre missionnaire avec la Révolution française et la reprise de l’île par les Anglais de 1809 à 1817.
Les conversions enregistrées ne doivent pas faire illusion. La greffe chrétienne ne prend pas réellement. La foi demeure empreinte de couleur locale. Le père Alexis de Sainct-Lô raconte ainsi un enterrement en 1635 : « Ils mettent proche la fosse du mort, le pot où il a fait cuire son couscous et l’espace d’un an les plus proches le remplissent de ce couscous. Ils mettent du vin de palme ou de l’eau-de-vie après, disant que c’est pour l’âme du défunt, de peur qu’elle n’ait faim dans l’autre monde 23 . »
La véritable évangelisation du continent africain débute en réalité au XIX e siècle. En Europe, c’est la révolution industrielle. Elle favorise la conquête du monde par cette seconde colonisation qui pénètre jusqu’au cœur des continents. Le pape Grégoire XVI (1831-1846) et ses successeurs peuvent alors entamer une évangélisation persévérante et méthodique de l’Afrique. Cette fois, la greffe prend. « Du grain semé jusqu’au cœur du continent a levé une magnifique moisson. »
V
Libermann, Kobès, pères de l’Église africaine
L’Église d’Afrique en général et celle du Sénégal plus particulièrement portent la marque indélébile d’un homme et d’une congrégation : François-Marie Paul Libermann et la congrégation du Saint-Esprit, dont il est le cofondateur avec Claude-François Poullart des Places.
L’histoire de Jacob Libermann, de la naissance de sa congrégation et leur rencontre avec l’Afrique subsaharienne par le Sénégal, est exceptionnelle. Le pape Jean-Paul II, en 1992, lors de la première visite papale au Sénégal, a rappelé, à Poponguine, le village natal du cardinal Thiandoum mais aussi sanctuaire marial, que, « premier pays d’Afrique à accueillir les pères spiritains, le Sénégal doit beaucoup aux fils spirituels du père Libermann, pour qui l’annonce de l’Evangile devait déboucher sur la création d’une Église qui ait son évêque, son clergé et son laïcat. Les pères spiritains donnèrent à l’Église locale de solides assises ».
En écho, l’archevêque de Dakar à l’époque, le cardinal Hyacinthe Thiandoum, devant plus de 60 000 personnes réunies au stade l’Amitié, devenu stade Léopold-Sédar-Senghor avant la célébration eucharistique de la visite papale, de citer une lettre du père Libermann à Elimane, roi de Dakar (1848) : « Mon cœur est à vous ; mon cœur est aux Africains... Jésus m’inspire un amour plus vif, plus tendre pour ses chers frères, les hommes noirs ; et parce que j’aime si tendrement les hommes noirs, je veux que toute ma vie, je sois occupé à faire le bonheur des hommes d’Afrique 24 ... »
Des circonstances et un homme exceptionnels ont accouché de la rencontre de l’Afrique avec les spiritains et le père Libermann.
Le 24 avril 1778, un bateau à voile Le Marin appareille du Havre pour Cayenne aux Antilles. Surpris par le banc de sable d’Arguin, connu des familiers de cette route, le bateau s’échoue en face des côtes mauritaniennes. Les survivants réussissent à gagner la plage. Maigre consolation car ils sont faits prisonniers par les Maures et vendus aux Anglais qui occupent alors Saint-Louis. Ils les embarquent à leur tour pour l’Angleterre. Parmi ces prisonniers, deux abbés, Deglicourt et Bertout. La nouvelle expédition n’arrivera pas non plus à bon port. Un corsaire français l’intercepte dans la Manche et libère les prisonniers. Le ministère de la Marine les interroge bien évidemment et prend connaissance de la faiblesse des moyens militaires anglais au Sénégal. Décision est prise de reprendre le pays. Les deux abbés doivent être de la nouvelle expédition mais Bertout est malade. Deglicourt embarque une nouvelle fois, s’imaginant aller en Guyane. C’est chemin faisant qu’il apprend la véritable destination du bateau. Il assiste à la prise de Saint-Louis le 29 janvier 1779.
Bien que sans pouvoirs, car ceux qu’il avait reçus étaient valables pour Cayenne, l’abbé Deglicourt commence immédiatement son ministère. Le supérieur du séminaire du Saint-Esprit, Becquet, régularise cette situation en lui obtenant le titre de préfet apostolique.
Son compagnon d’infortune, Bertout, est devenu 6 e supérieur général de la congrégation et le séminaire du Saint-Esprit est chargé à partir de 1779 de fournir les préfets et les prêtres nécessaires pour łe Sénégal 25 . De cette date et jusqu’en 2002, le préfet puis l’évêque de Saint-Louis sont toujours spiritains ou dépendent de cette congrégation.
L’homme qui parachève la rencontre du continent et des spiritains apporte aussi sa part de miracle et de mystère. Rien ne prédestinait ce père, au parcours atypique, à se faire noir avec les Noirs. Juif alsacien, Jacob Libermann est né en 1802 en France. Sa mère meurt alors qu’il a 11 ans, et son éducation est assurée par son père, un rabbin. Il passe ses vingt premières années (1802-1822) dans un milieu culturel totalement juif. Nourriture kascher, prière avant les repas, habits traditionnels. Il ne parle ni le français, ni l’allemand, mais le judéo-allemand. Prénommé, comme de juste, Jacob, il est naturellement destiné à succéder au père, rabbin. Des années durant, il doit étudier le Talmud. À 20 ans, le fils promis au rabbinat est donc envoyé à l’école rabbinique de Metz, en 1822 26 .
Quittant le cercle très fermé de son enfance, Jacob découvre la langue française, apprend le latin et le grec. Il lit Rousseau. C’est le choc de la modernité. Peu à peu, il ne se reconnaît plus dans la foi de ses pères et tombe dans une espèce de doute rationaliste. Quasi simultanément, au début de 1826, deux de ses frères deviennent catholiques. C’est un très grand choc pour lui. Il ne renie pas encore le judaïsme mais il est déjà décidé à ne plus devenir rabbin.
Finalement, c’est sa rencontre avec Drach, très célèbre rabbin devenu catholique, qui lui permet de surmonter le déchirement qu’il éprouve à l’idée de renier la religion de son père. Drach lui fournit l’alibi intellectuel avec sa théorie de « l’harmonie entre l’Église et la Synagogue ».
Quand il se décide à aller à Paris et que Drach lui trouve un logement au collège Stanislas, la cause est alors entendue. Libermann se convertit le lundi 13 novembre 1826. Dans un ultime moment d’angoisse, à moins que la réaction prévisible du père ne le hante encore, Jacob Libermann prie une dernière foi le Dieu de son père, de son peuple avant d’embrasser définitivement la foi chrétienne. Catéchisé par Paul Drach, il est baptisé la veille de Noël 1826, sous le nom de ses parrains : François, Marie, Paul.
Déjà forgé pour entrer dans les ordres, à défaut d’être rabbin, il veut entrer dans un ordre, celui de l’Église catholique. Il veut devenir prêtre. Drach le fait rentrer au séminaire de Saint-Sulpice. En 1827, il passe sans transition de son monde juif au milieu particulier d’un séminaire sulpicien. Il en est du coup fortement marqué par le modèle sacerdotal sulpicien pour lequel la sainteté est le premier devoir du prêtre.
François Marie Paul est un élève modèle, assidu. Les portes de la prêtrise lui sont grandes ouvertes. Mais, en 1829, à l’ultime étape du diaconat qui doit lui ouvrir les portes de la prêtrise, il est victime de graves crises d’épilepsie. Il est jugé inapte au sacerdoce. Son nouveau monde s’effondre, peut-être sous les coups indirects du père rabbin qui l’a renié quand il a appris sa conversion. C’est beaucoup d’interrogations et une tragédie pour l’ex-futur rabbin, ex-futur prêtre.
La maladie qui le frappe n’est pas banale à l’époque. Connue dès le v e siècle avant Jésus-Christ par les Grecs qui la nomment la « maladie sacrée », l’épilepsie charrie toutes sortes de croyances. Les malades sont rejetés, craints, considérés comme des damnés, traités comme des parias. Dans l’Antiquité, il était même d’usage de cracher en présence d’un épileptique, à la fois par dégoût et par peur d’une éventuelle contamination. C’est pourquoi l’épilepsie était nommée morbus insputatus, « la maladie sur laquelle on crache ».
Tout à ses malheurs, Libermann se console peut-être de savoir qu’en 1819 un certain Giovanni Maria Conte Mastai-Ferretti a pu guérir de l’épilepsie et être ordonné prêtre à 27 ans avant de s’installer sur le trône de Pierre sous le nom de Pie IX en 1846 pour le plus long règne papal de l’Histoire, qui s’achève en 1878 alors qu’il est âgé de 85 ans.
Il sait aussi qu’un des apôtres, saint Paul, a connu la même épreuve. Peut-être résonne dans son cœur et dans sa tête ce passage de l’histoire des apôtres dans le Nouveau Testament : « Et subitement une lumière venue du ciel l’encercla, il tomba à terre et entendit une voix qui lui dit : “Saul, Saul, pourquoi me poursuis-tu ?” Saulus se leva. Bien qu’il ouvrît les yeux, il ne vit rien. Il resta aveugle trois jours durant et ne but ni ne mangea. » Le Nouveau Testament dans l’événement de Damas (Acte des apôtres 9, 3-9) rapporte ainsi l’attaque épileptique de Saulus, du nom de l’apôtre saint Paul avant sa conversion au christianisme. C’est pourquoi l’épilepsie était aussi appelée St Paul’s disease, la maladie de Saint-Paul, dans la vieille Irlande.
Ces précédents n’émeuvent guère les sulpiciens. Ils lui refusent l’ordination. Pourtant, c’est beaucoup plus tard, en 1918, que l’Église prit un décret paru dans le Codex Juris Canonici spécifiant que l’épilepsie est un obstacle à la consécration des prêtres. Clause abolie en 1983.
Dans son malheur, Libermann a une maigre consolation. Il n’est pas exclu du séminaire. Il fait preuve d’une telle acceptation de la souffrance, d’une telle douceur que les directeurs du séminaire ne peuvent se résoudre à le renvoyer. Ils l’envoient au séminaire d’Issy-les-Moulineaux comme adjoint de l’économe. Un commissionnaire en somme, bon à toutes les tâches. Cela lui suffit pour asseoir une influence considérable, devenant, sans en avoir le titre, le directeur spirituel de très nombreux séminaristes, avec le bienveillant accord de la direction du séminaire. Son influence sur les futurs prêtres (et de futurs évêques) de toutes origines sera plus tard sa providence. Un formidable réseau qui constituera la base de sa société missionnaire.
Libermann ne peut se satisfaire de cette influence puisque, malgré l’espacement des crises, les sulpiciens ne le jugent toujours pas apte au sacerdoce dans leur société. Ils le recommandent toutefois aux eudistes comme candidat et maître des novices pour leur maison de Rennes ! Ce succédané ne fait pas non plus son bonheur. Et ces deux années, de 1837 à 1839, sont particulièrement éprouvantes pour lui. Il se sent inutile.
La providence, encore une fois ! Alors que, malgré une foi chevillée au corps, il est au bord du desespoir, qu’il s’interroge peut-être encore sur son destin avorté de rabbin, sur la trahison du père, il est sollicité au début de l’année 1839 par deux prêtres créoles, Frédéric Le Vavasseur, Réunionnais, et Eugène Tisserant, Haïtien, qui l’avaient connu à Issy. Ils se souviennent de sa grande aptitude à former les âmes et s’adressent à lui. Dans leurs îles, les pauvres et les Noirs sont laissés en dehors de l’Église. Les prêtres ne s’occupent que des maîtres qui ont, il est vrai, beaucoup à se faire pardonner. Les deux prêtres créoles sont préoccupés par la détresse de leurs semblables noirs, victimes d’humiliations, de sévices parfois. Leur entreprise est encouragée par les voix qui commencent à s’élever pour l’abolition de l’esclavage avec Victor Schœlcher. Le gouvernement du roi Louis-Philippe veut du reste que les Noirs soient « moralisés », c’est-à-dire éduqués dans la chrétienté, et le pape Grégoire XVI condamne le commerce des esclaves, mais non le principe de l’esclavage.
En cette décisive année 1839, les deux prêtres créoles s’engagent dans la création d’une « œuvre des Noirs », association de prêtres pour évangéliser les Noirs, esclaves ou affranchis, des îles de la Réunion et de Haïti et souhaitent le concours de Libermann. Paradoxalement, ce dernier ne saisit pas cette chance ultime de devenir prêtre. Il rejette la proposition. La tâche peut paraître exaltante mais il est convaincu que désormais, il ne sera plus jamais prêtre et, avec une santé toujours délicate, il ne peut envisager d’aller si loin.
Le Vavasseur n’est pas ébranlé par ce premier refus. Il peaufine son projet, insiste. Le miracle se réalise enfin. En octobre 1839, Libermann écrit au père Le Vavasseur qu’il a eu « quelque petite lumière » et qu’il accepte de se joindre à eux. Peut-être a-t-il simplement compris qu’il pouvait, en sauvant les âmes noires, commencer par sauver sa vie en se trouvant une nouvelle raison de vivre ou plutôt les moyens de réaliser sa seule raison de vivre.
Le 11 juin 1840, il prend définitivement les affaires en main en se rendant à Rome pour présenter à la Propagande le projet de l’œuvre des Noirs et de la congrégation du Très-Saint-Cœur-de-Marie pour l’évangétisation de l’Afrique. Il est incardiné au diocèse de l’île Maurice, sous juridiction anglaise. Malade pour évangéliser les Blancs, Libermann est jugé apte à sauver les âmes noires, les esclaves. Peu lui chaut ! L’essentiel est pour lui dans le travail sacerdotal. Le 27 septembre 1841, il ouvre le noviciat. Les premiers missionnaires peuvent partir. Les premières destinations sont naturellement Haïti et l’île Maurice, puis l’Afrique. L’expédition vers l’Afrique, en 1843, s’avère dramatique. Le naufrage du bateau n’épargne que deux seuls survivants, le père Bessieux et le frère Grégoire.
Ce premier drame n’altère pas sa résolution. Il se met à la tâche avec l’ardeur de sa grande foi et sans doute un peu la force de ses frustrations passées. Six années passent ainsi, exaltantes. Néanmoins, il ne se suffit pas des âmes des Noirs aux Antilles. Les Noirs ne sont pas que là-bas, et la France s’est lancée à la conquête de l’Afrique. La mission évangélisatrice doit s’étendre.
Libermann décide alors de présenter un projet, qui sera, dans l’histoire de l’Église, le premier plan d’ensemble pour l’évangélisation de l’Afrique noire. Mesure-t-il pleinement la portée du moment en ce 15 août 1846, quand, dans la moite chaleur estivale romaine, ses pas le portent de l’hôtel pour pèlerins du 39, place de l’Ara-Cœli vers la place d’Espagne au siège de la Sacrée Congrégation chargée des missions dans le monde entier ? Il n’en dépose pas moins son « Mémoire sur les missions des Noirs en général et sur celle de la Guinée en particulier ».
Son projet est rapidement approuvé sous réserve que le signataire, l’abbé Libermann, devienne... prêtre ! La vocation s’accomplit enfin. L’archevêque de Paris consent qu’il devienne prêtre dans un autre diocèse. Ce que l’évêque de Strasbourg accepte dans le sien. Sous-diacre, puis diacre, Libermann est enfin ordonné prêtre en 1841 au siège attribué près d’Amiens à l’œuvre naissante. Il a 39 ans et il est élu supérieur de la société des missionnaires du Saint-Coeur-de-Marie.
Quelques années plus tard, en 1848, le moment est venu de franchir une étape supplémentaire. En accord avec Rome, Libermann rejoint, avec prêtres et séminaristes, la congrégation du Saint-Esprit fondée au XVIII e siècle par le Breton Claude-François Poullart des Places. Le petit juif de Saverne en est élu supérieur général.
Ayant finalement pu accéder à sa vocation grâce aux Noirs, Libermann s’attachera à leur exprimer sa gratitude. Mais la seule reconnaissance à la race noire n’explique pas tout son engagement en leur faveur. C’est aussi parce que, à l’image des apôtres, il entend se mettre au service des plus pauvres et des plus abandonnés dans l’Église d’alors : les Nègres.
Aussi part-il en guerre contre les clichés racistes. Plaidant la cause des Noirs, il s’adresse aux cardinaux de Rome, en ces termes : « Nous avons le bonheur de pouvoir affirmer à vos éminences que les Noirs en général, dans tous les pays où nos missionnaires les ont vus, sont d’un naturel bon, doux, sensible et reconnaissant... Les Noirs ne sont pas moins intelligents que les autres peuples... »
Il prend grand soin à préparer ses missionnaires à leur sacerdoce en Afrique. Il écrit ainsi, le 19 novembre 1847, une « Lettre à la communauté de Dakar et du Gabon ». C’est l’une des plus célèbres consignes missionnaires de l’époque contemporaine, une exhortation au missionnaire pour qu’il soit le serviteur de celui qu’il évangélise. « Ne jugez pas au premier coup d’œil ; ne jugez pas d’après ce que vous avez vu en Europe, d’après ce à quoi vous avez été habitués en Europe ; dépouillez-vous de l’Europe, de ses mœurs, de son esprit ; faites-vous Nègres avec les Nègres pour les former comme ils le doivent être, non à la façon de l’Europe, mais laissez-leur ce qui leur est propre... »
Libermann mesure également les limites de son exercice. S’il se veut engagé pour la cause des Noirs, il tient compte du contexte. Aussi prévient-il également les futurs missionnaires : « Nous devons toujours travailler à établir le règne de la charité fraternelle entre les hommes ; nous devons toujours prendre en main la cause des malheureux. Mais pour cela, nous devons agir non seulement avec гėle, mais avec prudence ; par exemple, bien que notre désir soit que tous les esclaves deviennent libres, gardons-nous bien, dans les colonies, de manifester ce désir ; ce serait mettre les maîtres contre nous et contre les esclaves, et par là nous mettre dans l’impossibilité de faire à ces malheureux Noirs le bien que nous pourrions leur faire en agissant prudemment 27 . »
C’est encore à Libermann que revient le mérite de la formation d’un clergé autochtone africain. Libermann adhère totalement à la pensée de son disciple et ami, Jean Luquet (1810-1858), des missions étrangères de Paris, qui soutenait que la naissance d’une Église suppose non seulement la formation d’un clergé indigène mais aussi la nomination d’évêques. « C’est l’évêque, successeur des apôtres, qui fait l’Église en un lieu. »
Libermann souligne que « les points capitaux consistent à répandre l’instruction, à former un clergé tiré des gens du pays, ainsi que des catéchistes et des maîtres d’école, à répandre parmi ces peuples les connaissances des choses utiles à la vie... » Il érige quelques garde-fous, en 1847 : « Je mettrai une condition à ces gens, c’est qu’ils resteront prêtres séculiers, afin qu’ils puissent prendre leur place dans le clergé ordinaire du pays. Il est urgent que les prêtres nés dans le pays aient en main l’administration ecclésiastique et soient à la tête des principales places ; par conséquent ils ne doivent pas être enrôlés dans une communauté religieuse 28 . »
Les drames qui ont endeuillé les premières expéditions vers les côtes africaines du Sénégal et du Gabon, en soulignant le danger de ces périples vers l’Afrique, confortent sa position. Aussi développe-t-il ensuite un plan d’évangélisation demandant pour l’Afrique des églises locales de plein droit, fixées sur le sol.
Libermann a réussi sa mission. Peut-être au-delà de ses espérances. « Sur les 3 010 spiritains qui abordent le 3 e millénaire, un tiers déjà sont des disciples africains de Libermann et de Poullart des Places, quittant leur propre pays pour aller au plus près des plus loin et des plus pauvres... », ainsi que le résume Paul Coulon 29 .
François Marie Paul Libermann meurt le 2 février 1852, dans une chambre voisine de la chapelle pendant qu’aux vêpres on chante le cantique de Marie : « Il élève les humbles. »
Avec Libermann, le pape Jean-Paul II a également loué le rôle d’un autre évêque, M gr Kobès, dans son homélie à Poponguine pendant sa visite au Sénégal, en 1992, disant de lui : « Le véritable fondateur de la chrétienté sénégalaise est M gr Kobès, spiritain, vicaire apostolique de la Sénégambie. »
Né à Kochersberg en 1820, Kobès servit comme prêtre dans le diocèse de Strasbourg. C’est le père Libermann qui le fait nommer, à 28 ans, coadjucateur du vicaire apostolique des deux Guinées, M gr Bessieux. Quand ce vicariat est séparé en deux en 1863, M gr Kobès prend en charge celui de la Sénégambie comptant, alors, 8 600 catholiques.
M gr Kobès s’est distingué par la fondation de missions, d’écoles, d’ateliers, de colonies agricoles et d’un séminaire. C’est également lui qui fait venir les sœurs de Castres pour l’instruction des filles. Persuadé de la nécessité de parler les langues locales pour toucher les cœurs et les esprits, il apprend lui-même le wolof et publie un dictionnaire francais-wolof en 1855, un catéchisme bilingue en 1860, une grammaire wolof de 360 pages en 1869. La petite imprimerie de Ngasobil lui permet d’éditer les publications de la mission.
Il comprend tôt que le développement d’un clergé local est indispensable pour une implantation durable de ła chrétienté. Il ordonne le premier prêtre sénégalais, Guillaume Jouga, le 31 juillet 1864 30 .
VI
Les Sereer
Monseigneur Hyacinthe Thiandoum est Sereer. Son ethnie fut la première cible de l’évangélisation au XIX e siècle, quand l’Église entreprend de s’étendre. Elle cible, plus particulièrement, les communautés non islamisées : Sereer et Joola et plus tard Basari, car elle sait qu’il lui est difficile d’affronter l’islam sans l’appui des autorités coloniales qui lui est alors parcimonieusement accordé. Malgré l’édit du 28 mai 1864 qui crée la Compagnie des Indes en l’obligeant « à faire passer dans ses possessions les prêtres nécessaires aux besoins des habitants et à la conversion des indigènes et à y bâtir des églises », les autorités coloniales n’associent pas véritablement la religion chrétienne à leur politique d’expansion. Le souvenir de la Révolution de 1789 est encore frais dans les mémoires. De nombreux administrateurs affirment leur laïcité voire leur agnosticisme.
Le combat contre l’islam s’annonce ardu, sans secours. Cette religion a pour elle son antériorité. Dès le XI e siècle, les marabouts du Fouta Toro islamisé, sous l’égide des Almoravides 31 , engagent de nombreuses guerres saintes contre les souverains animistes et conquièrent le nord du Sénégal.
L’islam implanté à partir du Sahara a, également, l’avantage d’apparaître plus authentique. Ses propagateurs sont des autochtones, contrairement à la religion chrétienne arrivée par l’océan Atlantique avec le colon européen.
Consciente de tout cela, l’Église vise donc en premier les populations réfractaires à l’islam. Ce sont, entre autres, les Sereer. Ils ont fui le Tekrour en 1607 quand les Almoravides ont pris l’empire du Ghana dont dépendait ce royaume situé à l’embouchure du fleuve Sénégal. Les Sereer refusant l’islamisation, prennent le chemin d’un exode, probablement en plusieurs étapes, sur deux axes, du Fouta vers le nord du Siin et du Waalo vers la Petite Côte.
Ils rencontrent dans la région de Thiès des groupes anciens : Noon, Safeen, Ndut ainsi qu’un groupe originaire du Khasso (région de Kayes au Mali), les Kasinka et les ancêtres des Joola. Un second apport manding parachève le visage de l’ethnie sereer au XIV e siècle, avant l’intervention des Gelwaar, une aristocratie guerrière, originaire du Gaabu 32 .
Dans la biographie qu’il consacre au premier archevêque de Dakar, M gr Marcel Lefebvre, Bernard Tissier de Mallerais note pour sa part que « les Peuls poursuivent l’islamisation par les confréries Turup, créatrices d’un islam populaire mâtiné d’animisme. Au XVIII e siècle, enfin, arrivent dans le Sine les princes guélowars venus du nord. Ils ont préféré l’exil à l’adoption de l’islam, ce sont les sérérabés, “ceux qui se sont séparés” ou Sérères 33 . »
Opposés aux musulmans, habitant sur la côte, donc faciles à atteindre, les Sereer sont doublement attrayants pour les missionnaires chrétiens. Ils sont naturellement parmi les premières cibles des missionnaires. Ils ont d’autres atouts aux yeux des missionnaires. L’univers religieux sereer tel que décrit par le père Gravand, en 1961, est éminemment religieux. « Les Sereer ont un dieu suprême, appelé Roog Seen, qui intervient et est invoqué dans l’histoire et le gouvernement de l’univers. Entre Dieu et les hommes se trouvent placés des esprits intermédiaires, tels les malaka (anges), qui gardent les outres de la pluie, et les jinné, esprits comme eux, mais qui peuvent prendre des apparences humaines et vivent près des hommes, et surtout les pangool, plus près encore des hommes et mêlés à leur vie, qui sont, pour les Sereer, les véritables intermédiaires entre la divinité et l’humanité. Le rôle de ces pangool semble fondamental, et leur culte polarisa jusqu’à maintenant le système religieux sereer 34 . »
Et le président sénégalais, Léopold Sédar Senghor, ancien séminariste et Sereer lui-même, de renchérir : « L’univers chrétien ressemblait tellement au royaume d’enfance 35 avec ses morts, ses saints, ses anges et la Vierge Marie, si belle, si bonne et parfois noire, et le petit Jésus si doux ! Et Dieu Sène était si proche ! Et ce monde chrétien où Blancs et Noirs se côtoyaient familièrement, affectueusement, me paraissant tellement plus pittoresque et merveilleux 36  ! »
Les Sereer n’attirent pas que les religieux catholiques. Ils peuvent aussi être les alliés des colons face aux pouvoirs islamisés. Ainsi contre les tout-puissants royaumes musulmans d’El Hadj Omar Tall au nord et de Samory Touré au sud qui la défient, la France fait cause commune avec les animistes sereer.
M gr Riehl (1884-1886), dans un rapport à la Propagation de la foi, note que « Kaolack est sous la protection de la France qui y entretient un poste de quelques soldats pour défendre le roi contre les mahométans. Dans ces différents pays soustraits à l’influence mahométane et protégés par la France contre le despotisme brutal des rois nègres, l’établissement de la religion dépendra de l’action du temps, du nombre de missionnaires que nos ressources permettent d’entretenir 37 ».
Non loin de Poponguine, à Mbodiène, en 1894, pour fuir les chefs musulmans qu’ils supportent de moins en moins, les Sereer transfèrent leur village près de l’église de Ngasobil dont la population de 217 habitants compte 57 chrétiens.
L’Église peut aussi compter sur l’existence d’une documentation dans les langues locales, wolof et sereer. « Le concours des catéchistes et des maîtres d’école indigènes nous sera d’autant plus utile que nous avons maintenant le moyen de faire enseigner aux indigènes la lecture de leur langue. Ainsi, nous avons des abécédaires et des catéchismes en séreer et en wolof, un abrégé de l’histoire sainte, un recueil de prières, un manuel de cantiques, etc., autant d’ouvrages imprimés pour les missions 38 . »
Attrait non négligeable, le christianisme permet aux populations sénégalaises d’intégrer le cercle fermé du monde occidental et les postes de fonctionnaire subalterne qui leur sont souvent réservés.
La protection contre les rois musulmans ne tardera pas à se transformer en handicap pour l’Église quand la France changera de stratégie vis-à-vis des chefs musulmans. Une fois les royaumes pacifiés, la France préfère s’appuyer sur les marabouts musulmans pour tirer avantage de la puissance des peuples musulmans et de leur habilité au commerce. Sans compter qu’après la Révolution de 1789, la laïcité acquiert droit de cité. L’État doit se séparer de l’Église.
Et c’est au tour des missionnaires de se plaindre pour protéger leurs fidèles contre les chefs musulmans imposés par les autorités coloniales. Le père Roger de Benoist note ainsi : « Une des principales doléances que les missionnaires essaient de faire entendre aux autorités coloniales, de la part des populations du Sine et du Baol, est leur exploitation par des chefs qui leur sont imposés par l’administration coloniale. Aussi est-ce avec satisfaction qu’ils accueillent la décision du gouverneur général Chaudié, le 12 juillet 1899, de relever de leurs fonctions tous les chefs musulmans nommés dans les pays sereer et le Baol : Abd-el-Fader, chef des provinces séreer autonomes, “pour la négligence grave et l’incurie qu’il a apportées dans l’exercice de ses fonctions” ; les chefs wolof Mamour Kondji (Diéghem), Mandicou (Dioba), Penda Yoro Dieng et Samba Laobé Dieng, diaraf, « qui se sont rendus coupables d’abus nombreux au préjudice de leurs administrés séreer » et sont expulsés des pays séreer et du Baol » ; les autres diarafs et sous-diarafs wolof des provinces autonomes séreer doivent rallier Fissel dans le délai d’un mois. Les nouveaux chefs de la province, choisis parmi les Séreer, seront élus par les lamane (chefs de village) et notables 39 ... »
Plus trivial, mais non moins important atout dans ces contrées grandes consommatrices d’alcool, la non-prohibition par la nouvelle religion, au contraire de l’islam qui interdit l’alcool.
La religion venue d’ailleurs n’a toutefois pas que des atouts. Quelques écueils en dissuadent plus d’un, qui demeurent animistes. Au premier rang, la polygamie. Plus on était riche et important, plus on avait d’épouses. L’islam autorise quatre épouses alors que la religion chrétienne n’admet qu’une femme. C’est un sacrifice bien difficile à consentir.
C’est la raison du désintérêt des prêtres pour les garçons, après leur circoncision, et des filles, après leurs fiançailles. Ils estiment que les « personnes âgées [sont] aveugles volontaires, s’obstinent à vouloir vivre et mourir, comme leurs ancêtres, dans la polygamie, dans l’ivrognerie, dans toutes leurs pratiques superstitieuses. Aussi l’Évangile borne-t-il en général ses conquêtes aux enfants que le missionnaire peut instruire et former de bonne heure 40 ».
VII
Une famille village
A Poponguine, beaucoup sont apparentés. Ils ne le sont certes pas tous comme à Diaminar, village rendu célèbre par l’ouvrage La femme village 41 , mais la famille de Alassane Gaskel Sene, chef du village et imam en son temps, à qui l’islam doit beaucoup pour son implantation à Poponguine, grand-père de M gr Thiandoum par sa mère Anna Ndiémé Sène, est bien une famille village. Rares sont les familles du village qui ne comptent aucun descendant de cette famille Sène qui porte bien, à la fois, la marque et les contradictions de Poponguine. À commencer par les religions. Si Alassane Gaskel Sène est l’imam, sa fille Anna Ndiémé Sène, mère du futur archevêque, est parmi les premiers catholiques du village. Elle est l’un des 38 enfants ou adolescents baptisés le 22 mai 1888 à l’occasion du premier pèlerinage à Notre-Dame-de-la-Délivrande par M gr Picarda (1887-1889) pour « faire coïncider le pèlerinage avec le baptême des premiers néophytes du village, [et] offrir à Notre-Dame les prémices de cette tribu dont elle sera désormais la reine et la mère ».
Du côté de son père, Hyacinthe descend de ce qui deviendra l’autre grande famille du village, les Thiandoum. Son père Fari est avec Guedj les deux enfants issus du mariage de Koumba Faye de Popenguine Sereer et de Ndiack Thiandoum du village de Ndiogob. Quand meurt son mari en 1876 après dix ans d’un mariage aussi heureux que bref, Koumba Faye, accusée de porter malheur, est chassée du village de Ndiogob. Récupérée avec ses deux enfants, Guej âgé de quatre ou cinq ans et Fari, son cadet d’un an, par son frère Moussé Mandiaye Faye, elle est mariée à un notable de Popenguine nommé Diam Ciss. Elle réside désormais avec ses deux enfants à Poponguine.
Ce mariage scelle une nouvelle parenté entre les Thiandoum descendants des Faye par Koumba Faye et les Ciss. De ce mariage ne naît qu’un fils, Gane Ciss, en 1881, demi-frère donc du père de Hyacinthe, Fari. Les Sène s’invitent de nouveau dans la famille car l’un des trois enfants de Gane Ciss, Pierre-Claver, épouse une Sène, Pauline, nièce de Anna Ndiémé Sène, la mère de Hyacinthe Thiandoum.
L’endogamie se consolide par la suite puisque Adélaïde et Madeleine, les filles de Guedj Thiandoum, frère de Fari Thiandoum, épousent des Ciss, tout comme deux filles de Fari épousent des Ciss. Il s’agit de Henriette Thiandoum, la grande sœur de M gr Thiandoum, qui a épousé son cousin Manuel Ciss, et de Marthe Thiandoum, mariée à René Ciss, neveu de Diam Ciss.
Il résulte de ces mariages endogamiques que quatre noms font finalement la famille de Thiandoum et une certaine partie de Poponguine, les Sène, les Ciss, les Thiandoum et les Faye. Une famille carrefour des Sereer du Siin, des Sereer Safeen et des Lebu, à l’image de Poponguine.
Ainsi en est-il de l’abbé Sène. Celui qui a suivi l’archevêque dans les ordres est doublement son neveu. Par sa mère, Joséphine Thiandoum fille de Pierre Guedj Thiandoum et donc cousine germaine du cardinal, mais aussi par son père, Joseph Sène, cousin de Hyacinthe parce qu’il est le fils de Paul Thiloye Sène frère de Anna Ndiémé Sene, la mère du cardinal.
Fary Thiandoum et Ndiémé Sène, les parents de Hyacinthe, sont donc parmi les premiers Poponguinois que touche la grâce ďe Marie en ce mardi 22 mai 1888. Ils sont 38 bienheureux car les prétendants étaient trop nombreux. Un deuxième groupe a dû attendre un peu plus tard, le 29 mai, et les plus petits, encore plus longtemps, le 1 er juillet. Ngane Ciss, le dernier fils de Koumba Faye, sera de ceux-là.
Pourquoi Fary et Anna sont-ils parmi les premiers néophytes qui embrassent la nouvelle religion ? La mère de Fari, Koumba, restée animiste, avait la réputation d’être une femme d’une grande droiture. Ces qualités lui valent-elles l’amitié ou, à tout le moins, la considération des prêtres de passage ? Tombe-t-elle elle-même sous le charme de cette nouvelle religion des Blancs ? Difficile à dire. En revanche, il est certain qu’elle n’est pas pour rien dans la conversion de ses trois enfants. Elle a veillé à ce qu’ils accomplissent scrupuleusement leurs devoirs religieux. Il semble même qu’elle a souhaité recevoir le baptême avant de mourir en 1916. Hélas ! le père de la mίssion avait été rappelé en métropole par la première guerre mondiale, et son fils Gane, devenu Benoît, catéchiste, qui voulait tellement donner le baptême à sa maman, se trouvait à Rufisque. Il n’a pu arriver à Poponguine que plusieurs heures après la mort de sa maman.
Quant à Ndiémé Sène, mère du cardinal Thiandoum, elle doit, probablement, sa conversion au statut de son père. Alassane Sène est un notable. II deviendra chef de canton dans les années 1900-1905. Pour asseoir durablement leur domination, les colons avaient créé l’École des otages, appelée plus tard l’École des fïls de chef, qui recrutait essentiellement les fils de chef et autres souverains. L’Église n’a pas dérogé à la règle. Elle aussi a cherché, naturellement, à convertir ceux qui avaient le plus d’influence, les notables, les chefs de canton et autres personnalités locales. Aujourd’hui, on dirait les leaders d’opinion.
Pourquoi Fari devenu François Fari Thiandoum épouse-t-il Ndiémé, devenue Anna Ndiémé Sène ? Celle-ci a suivi la voie des jeunes chrétiennes qui suscite l’admiration de M gr Barthet (1899-1899) ; celui-ci, après avoir béni et posé la première pierre du sanctuaire du village, le mardi de Pentecôte 1890, magnifie « les jeunes filles surtout [qui] se sont montrées vraiment héroϊques pour résister à leurs menaces et à leurs violences comme à leurs flatteries et à leurs séductions. Souvent fiancées en bas âge à des hommes devenus musulmans, enlevées de force pour être livrées à leur mari, elles se sont échappées pour se réfugier chez les religieuses 42 »...
François et Anna ayant décidé de se marier en religion, les chances devenaient nombreuses pour eux de tomber l’un sur l’autre. Les vingt jeunes filles baptisées ne pouvaient plus se marier dans le village que parmi leurs dix-huit compagnons de baptême. Desquels Anna doit soustraire Pierre Guedj, le grand frère de François Fari ainsi que son propre frère, Paul Tilaw Sene. Elle ne pouvait plus choisir que l’un des seize chrétiens.
« Les mariages chrétiens sont la vraie pierre de touche du progrès de nos œuvres... On n’exagère pas en disant qu’un mariage chrétien pèse autant dans la balance que cinquante baptêmes », explique M gr Kunemann (1901-1903) 43 .
Le frère aîné, Pierre, est le premier à se marier en 1894 avec Hélène Ciss. François, pour sa part, est devenu l’homme de confiance du père Strub. Il épouse Anne Ndiémé Sène le 24 juin 1896. Ils sont encore bien jeunes. François a 20 ou 21 ans. Anna est plus jeune encore.
Qu’importe ! Le couple est fécond. Treize enfants. Ce n’était toutefois pas très loin de la moyenne pour les femmes tôt mariées en général. Toute nouvelle naissance signifie un bras en plus pour les travaux champêtres pour les garçons ou domestiques pour les filles.
Les deux premiers enfants, Joseph et Marie, meurent peu après leur baptême. Le 22 octobre 1899, leur grande douleur est atténuée par la naissance d’un troisième enfant, une fille, Marthe, baptisée le 26 octobre. Dieu lui prête vie. Elle se mariera avec René Ciss, et l’un de ses fils, Jean-Baptiste, deviendra prêtre.
Le cercle de la pieuse famille va s’élargir avec les naissances de Jacques, Rose, Louis-Gonzague, Marie-Louise, Georges, Henriette, Simon, Jean-Baptiste, Hyacinthe et Gabriel.
Hyacinthe est donc l’avant-dernier, mais, de fait, sera le cadet de la famille. Son petit frère, Gabriel, né le 12 octobre 1923, est mort en bas âge. C’est dire que Hyacinthe a été particulièrement chéri. Anna, déjà éprouvée par toutes ces pertes d’enfants — huit seulement de ses treize enfants arriveront à l’âge adulte, parmi lesquels quatre décèdent jeunes – , reporte sur le dernier toute sa tendresse. « Le petit Thiandoum était le petit dernier de la famille et comme tel il était peut-être l’objet d’une certaine préférence 44 . »
Au Sénégal, d’une manière générale, le dernier enfant, appelé avec tendresse thiate en wolof, est toujours gâté. C’est lui qui profite le plus de ses parents, de sa mère surtout. Les autres enfants sont sevrés dès que l’enfant suivant s’annonce. Et avec les travaux domestiques, la mère n’a plus beaucoup de temps à consacrer aux autres enfants. Le peu de temps que lui laissent la cuisine à faire, le bois de chauffe à chercher, le lopin de terre à cultiver, la lessive à faire, est consacré au dernier-né.
Hyacinthe Thiandoum naît le 2 février 1921 dans la maison familiale avec l’assistance de la matrone du village faisant office de sage-femme. Il est baptisé par le père Abiven le 16 février 1921.
2 février, institué par le pape Jean-Paul II, depuis 1997, fête de la « vie consacrée » pour marquer les trois mystères que l’Église célèbre en ce jour. La présentation, par Marie, de l’enfant Jésus à son père, ensuite la Purification, ou « relevailles » de Marie, et enfin la rencontre des humains, de « ceux-qui-attendent » – représentés par deux vieillards, Siméon et Anne – avec « Celui-qui-vient ».
2 février, c’est aussi le jour de sainte Ella, veuve de Guillaume Longue-Épée et belle-sœur de Richard Cœur de Lion, prince d’Angleterre qui fonda une abbaye de religieuses augustines dans le Lancashire, dont elle fut la première abbesse.
Le futur cardinal vient au monde alors que la colonie connaît ses premiers frémissements politiques. M gr Le Hunsec (1920-1926), qui revient à Dakar le 18 juillet 1920, note : « II n’est pas douteux qu’un mouvement se dessine ; lequel, si on n’y met pas le holà, aboutira à un résultat pratique ; le Sénégal aux Sénégalais. On n’en est pas encore à la révolte ouverte contre les représentants de l’autorité, mais fatigués de voir le jeu de bascule des différents gouverneurs généraux et locaux qui se succèdent avec rapidité – celui-ci les flattant et leur accordant tout, celui-là les rabrouant et voulant les mettre en pénitence –, ils en sont venus à vouloir se gouverner eux-mêmes, comme les Libériens, lesquels, disent-ils, sont bien moins intelligents que nous 45 . »
La même année naît un autre Sénégalais, Amadou Mahtar M’Bow, qui s’illustrera en devenant le premier Africain à diriger l’Organisation des Nations unies pour la science, l’éducation et la culture (Unesco), de 1974 à 1987.
1921, c’est aussi l’année de l’attribution du prix Goncourt à René Maran pour son célèbre Batouala, qui dénonce « les débordements des colons causés par l’alcool, qui pillent les villages sans vergogne ». C’est un sacré coup contre la « mission civilisatrice » des colons. Maran est contraint de démissionner de son poste d’administrateur des colonies, et le livre est interdit de diffusion en Afrique 46 .
Le bébé Thiandoum ne ressent rien de tout cela, bien évidemment. En revanche, il n’en est peut-être pas de même des événements qui se passent au-dessus de sa tête, dans le ciel, parmi les astres. Le matin du 8 avril 1921 a lieu une éclipse solaire en partie en Afrique. Le soleil fut couvert à 85 %. En novembre est découverte la 1 000° astéroïde homologuée (969 Leocadia).
Quelques années auparavant, événement encore plus significatif pour Thiandoum qui aura une particulière dévotion pour Marie, l’apparition, le 13 mai 1917, de la Vierge à Fatima, petit village portugais qui porte le nom d’une jeune fille mauresque convertie au catholicisme au XII e siècle. Fatima, comme le nom de la fille du prophète de l’islam Mohamed (PSL).
Le 13 mai 1917 apparut pour la première fois la Vierge Marie à trois petits bergers, les petits pastoureaux, comme on les appelait à l’époque, Lucie de Santos, 10 ans, accompagnée de ses deux cousins Jacinthe, 7 ans, et François Marto, 10 ans, tous trois issus d’une famille paysanne misérable. Toute de blanc vêtue, elle łeur demanda de venir six mois de suite, le 13 de chaque mois, à cette même heure et de « réciter le chapelet tous les jours pour obtenir la paix dans le monde et la fin de la guerre ».
Ils sont de plus en plus nombreux à accompagner les trois bergers aux rendez-vous. Plusieurs centaines pour le 13 juin où l’Immaculée Conception se présente à nouveau et annonce à Lucie : « J’emmènerai bientôt François et Jacinthe au ciel, mais toi tu resteras encore ici quelque temps, Jésus veut se servir de toi pour me faire connaître et aimer. » François et Jacinthe sont morts en 1919 et 1920, et Lucie, le 14 février 2005 à l’âge de 97 ans.
Pour la troisième apparition, ils sont 4 000. Mais seule Lucie voit l’apparition. Les autres ne « voient » rien eux-mêmes, mais constatent des faits inhabituels, tels des éclairs, un halo de lumière...
Pour la sixième et dernière apparition, le 13 octobre 1917, « les fidèles sont plus de 50 000 sous la pluie. Lucie demande aux fidèles de fermer leur parapluie afin de réciter, tous ensemble, le chapelet et de mieux observer l’arrivée de la Sainte Vierge. L’Immaculée Conception se présente alors à Lucie comme étant Notre-Dame du Rosaire et lui demande de faire bâtir une chapelle en son honneur. Elle annonce que la guerre allait se terminer. »
François et Jacinthe Marto ont été béatifiés par le pape Jean-Paul II le 19 mai 1989, et Fatima est aujourd’hui un centre mondial de pèlerinage. II est, avec Lourdes, un des principaux sanctuaires consacrés au culte de la Vierge Marie 47 . Ainsi qu’annoncée par la Vierge, la première guerre mondiale, « Quatoze-dix-huit » comme disaient les tirailleurs, est terminée quand Thiandoum vient au monde.
La guerre n’a malheureusement pas épargné le quotidien des colonisés. La vie est devenue plus difficile. Le prix du sac de 100 kg de riz est passé de 1914 à 1920 de 30 à 180 francs, les 100 kg de mil, de 15 à 120 francs.
La guerre a été vécue de manière tragique par le Sénégal, et singulièrement sa côte, plus accessible. Poponguine, situé sur l’Atlantique, a dû payer son tribut. Vivres, matières premières et surtout hommes quittent le continent pour la « patrie ». Au total, entre 1914 et 1918, plus de 275 000 soldats indigènes ont servi dans l’armée coloniale, dont 181 512 tirailleurs sénégalais ressortissant de toute l’Afrique de l’Ouest et non du seul Sénégal comme peut le laisser croire la dénomination. Les tirailleurs constituaient l’essentiel de ce que le général Mangin appelait « la force noire », dont environ 80 000 soldats ne revinrent jamais 48 .
Cette tragédie arrache des mots terribles à un fils du terroir, Léopold Sédar Senghor, ancien élève du petit séminaire de Ngasobil. « On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu. Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme 49 . »
Une guerre que dénonce aussi vigoureusement le pape Benoît XV (1914-1922) qui écrit dans sa première encyclique Ad beatissimi du 1 er novembre 1914 : « De tous côtés domine la triste image de la guerre, et il n’y a pour ainsi dire pas d’autre pensée qui occupe les esprits. Des nations — les plus puissantes et les plus considérables — sont aux prises : faut-il s’étonner si, munis d’engins épouvantables, dus aux derniers progrès de l’art militaire, elles visent pour ainsi dire à s’entre-détruire avec des raffinements de barbarie ? Plus de limites aux ruines et au carnage : chaque jour la terre, inondée par de nouveaux ruisseaux de sang, se couvre de morts et de blessés. »
Benoît XV ne survivra pas łongtemps à la venue au monde du dernier des Thiandoum puisqu’il s’éteint le 22 janvier 1922.
Le Soudan français qui accueille le dernier des Thiandoum compte alors, sur une population d’environ 2 millions de personnes, 20 492 catholiques, 4 prêtres africains, 23 étrangers, pas de frère sénégalais mais 7 étrangers, 24 sœurs africaines et 57 étrangères 50 . Mais, à Poponguine, la guerre 1914-1918 entraîne la mobilisation du personnel religieux et la fermeture de la mission.
François Fari n’en tient pas moins une promesse.