L'identité arabe : de l'espace de la nostalgie aux territoires en mouvement // Arab identity : from the Land of nostalgia to the territories in motion - article ; n°638 ; vol.113, pg 531-550

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Annales de Géographie - Année 2004 - Volume 113 - Numéro 638 - Pages 531-550
What does being an Arab mean today? Western view as seen through media
verage of recent events is distorted. The mainstream Muslim influence is inducing an Arab/Muslim overlap which does not account for non Muslim Arabs. Moreover, fairly important minorities such as the Berbers and the Kurds are often either ignored or magnified. Identifying valid keystones of an Arab identity (way of life, family and dwelling organization, desert symbolism, influence of water) are often pointless because none of these elements are wholly specific to Arabs. In actual fact, the Arab identity has been shaped by intense mobility (diasporas, evacuations, migrations) as plural, mixed, based on nomadic territories. Accelerated urbanization has been a dividing line, even amongst the city dwellers and has lead to sub-indentity offshouts. However, strong roots such as a common history, a dazzling civilisation of the Empire (as it existed at its medieval peak - today scattered into nations) and very importantly a common lan- guage continue to bind all these diverse groups together. This common thread is interwoven into identity territories, such as symbolic settings (the Holy grounds of Saudi Arabia), claimed territories (Palestine), places of belonging (the city of Fes) and domesticated dwellings (Old Cairo, but also places in foreign land such as Detroit, Marseilles or Kuwaiti districts of London). It all points to a complex constantly reshaping identity. One of its main features - refering to lost Andalusia but also against redistribution caused by globalisation - eventually seems to materialise as a kind of nostalgia or even as frustration bearing hopes but are for some, filled with revenge.
Que représente aujourd'hui le fait d'être arabe ? Pour les Occidentaux, au travers
des médias, la vision est déformée par les événements récents. L'empreinte musulmane dominante conduit à un recouvrement Arabe/Islam, laissant de côté les Arabes non musulmans. De plus, des minorités souvent fort importantes (Berbères, Kurdes) sont soit ignorées soit au contraire magnifiées. La recherche de marqueurs valables d'une identité arabe (modes de vie, organisation de la famille et de l'habitat, symbolique du désert, présence influente de l'eau) s'avère infructueuse car aucun des éléments analysés n'est totalement spécifique des Arabes. De fait, par suite de l'intense mobilité (diasporas, évacuations, migrations), l'identité arabe est devenue plurielle, métissée, organisée selon des «territoires nomades». L'urbanisation accélérée a créé des fragmentations, y compris dans les populations citadines, et a contribué à faire naître des sous-identités. Il demeure cependant des racines fortes, un lien entre tous les groupes, reposant sur l'histoire commune, la brillante civilisation de l'Empire - aujourd'hui subdivisé en nations - telle qu'elle exista au temps de la splendeur médiévale, et surtout sur la langue, véritable ciment de l'ensemble arabe. Ce lien peut se lire à travers les «territoires d'identité» qui sont des lieux-symboles (les Lieux Saints d'Arabie), des lieux revendiqués (la Palestine), des lieux d'appartenance (la ville de Fès), des lieux apprivoisés (le Vieux Caire, mais aussi des pôles particuliers en terre étrangère comme Détroit, Marseille ou les quartiers koweïtiens de Londres). De tout cela résulte une identité complexe, en perpétuel remaniement. L'une de ses composantes essentielles - par référence à l'Andalousie perdue mais aussi en réaction aux redistributions qu'opère la mondialisation - semble finalement être une forme de nostalgie, voire de frustration, porteuse cependant d'espoirs et, pour certains, de revanche.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 2004
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Language English
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Jean-François Troin
L'identité arabe : de l'espace de la nostalgie aux territoires en
mouvement // Arab identity : from the Land of nostalgia to the
territories in motion
In: Annales de Géographie. 2004, t. 113, n°638-639. pp. 531-550.
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Troin Jean-François. L'identité arabe : de l'espace de la nostalgie aux territoires en mouvement // Arab identity : from the Land
of nostalgia to the territories in motion. In: Annales de Géographie. 2004, t. 113, n°638-639. pp. 531-550.
doi : 10.3406/geo.2004.21637
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_2004_num_113_638_21637Abstract
What does being an Arab mean today? Western view as seen through media
verage of recent events is distorted. The mainstream Muslim influence is inducing an Arab/Muslim
overlap which does not account for non Muslim Arabs. Moreover, fairly important minorities such as the
Berbers and the Kurds are often either ignored or magnified. Identifying valid keystones of an Arab
identity (way of life, family and dwelling organization, desert symbolism, influence of water) are often
pointless because none of these elements are wholly specific to Arabs. In actual fact, the Arab identity
has been shaped by intense mobility (diasporas, evacuations, migrations) as plural, mixed, based on
"nomadic territories". Accelerated urbanization has been a dividing line, even amongst the city dwellers
and has lead to sub-indentity offshouts. However, strong roots such as a common history, a dazzling
civilisation of the Empire (as it existed at its medieval peak - today scattered into nations) and very
importantly a common lan- guage continue to bind all these diverse groups together. This common
thread is interwoven into "identity territories", such as symbolic settings (the Holy grounds of Saudi
Arabia), claimed territories (Palestine), places of belonging (the city of Fes) and domesticated dwellings
(Old Cairo, but also places in foreign land such as Detroit, Marseilles or Kuwaiti districts of London). It
all points to a complex constantly reshaping identity. One of its main features - refering to lost Andalusia
but also against redistribution caused by globalisation - eventually seems to materialise as a kind of
nostalgia or even as frustration bearing hopes but are for some, filled with revenge.
Résumé
Que représente aujourd'hui le fait d'être arabe ? Pour les Occidentaux, au travers
des médias, la vision est déformée par les événements récents. L'empreinte musulmane dominante
conduit à un recouvrement Arabe/Islam, laissant de côté les Arabes non musulmans. De plus, des
minorités souvent fort importantes (Berbères, Kurdes) sont soit ignorées soit au contraire magnifiées.
La recherche de marqueurs valables d'une identité arabe (modes de vie, organisation de la famille et de
l'habitat, symbolique du désert, présence influente de l'eau) s'avère infructueuse car aucun des
éléments analysés n'est totalement spécifique des Arabes. De fait, par suite de l'intense mobilité
(diasporas, évacuations, migrations), l'identité arabe est devenue plurielle, métissée, organisée selon
des «territoires nomades». L'urbanisation accélérée a créé des fragmentations, y compris dans les
populations citadines, et a contribué à faire naître des sous-identités. Il demeure cependant des racines
fortes, un lien entre tous les groupes, reposant sur l'histoire commune, la brillante civilisation de l'Empire
- aujourd'hui subdivisé en nations - telle qu'elle exista au temps de la splendeur médiévale, et surtout
sur la langue, véritable ciment de l'ensemble arabe. Ce lien peut se lire à travers les «territoires
d'identité» qui sont des lieux-symboles (les Lieux Saints d'Arabie), des lieux revendiqués (la Palestine),
des lieux d'appartenance (la ville de Fès), des lieux apprivoisés (le Vieux Caire, mais aussi des pôles
particuliers en terre étrangère comme Détroit, Marseille ou les quartiers koweïtiens de Londres). De tout
cela résulte une identité complexe, en perpétuel remaniement. L'une de ses composantes essentielles -
par référence à l'Andalousie perdue mais aussi en réaction aux redistributions qu'opère la
mondialisation - semble finalement être une forme de nostalgie, voire de frustration, porteuse
cependant d'espoirs et, pour certains, de revanche.L'identité arabe: de l'espace de la nostalgie
aux territoires en mouvement
Arab identity: from the Land of nostalgia
to the territories in motion
Jean-François Troin
Professeur émérite à l'Université de Tours
Résumé Que représente aujourd'hui le fait d'être arabe ? Pour les Occidentaux, au travers
des médias, la vision est déformée par les événements récents. L'empreinte mu
sulmane dominante conduit à un recouvrement Arabe/Islam, laissant de côté les
Arabes non musulmans. De plus, des minorités souvent fort importantes (Berbèr
es, Kurdes) sont soit ignorées soit au contraire magnifiées. La recherche de mar
queurs valables d'une identité arabe (modes de vie, organisation de la famille et
de l'habitat, symbolique du désert, présence influente de l'eau) s'avère infruc
tueuse car aucun des éléments analysés n'est totalement spécifique des Arabes.
De fait, par suite de l'intense mobilité (diasporas, évacuations, migrations),
l'identité arabe est devenue plurielle, métissée, organisée selon des «territoires
nomades». L'urbanisation accélérée a créé des fragmentations, y compris dans
les populations citadines, et a contribué à faire naître des sous-identités. Il de
meure cependant des racines fortes, un lien entre tous les groupes, reposant sur
l'histoire commune, la brillante civilisation de l'Empire aujourd'hui subdivisé
en nations telle qu'elle exista au temps de la splendeur médiévale, et surtout
sur la langue, véritable ciment de l'ensemble arabe. Ce lien peut se lire à travers
les «territoires d'identité» qui sont des lieux-symboles (les Lieux Saints d'Arab
ie), des lieux revendiqués (la Palestine), des lieux d'appartenance (la ville de
Fès), des apprivoisés (le Vieux Caire, mais aussi des pôles particuliers en
terre étrangère comme Détroit, Marseille ou les quartiers koweïtiens de Lon
dres). De tout cela résulte une identité complexe, en perpétuel remaniement.
L'une de ses composantes essentielles par référence à l'Andalousie perdue
mais aussi en réaction aux redistributions qu'opère la mondialisation semble
finalement être une forme de nostalgie, voire de frustration, porteuse cependant
d'espoirs et, pour certains, de revanche.
Abstract What does being an Arab mean today? Western view as seen through media
verage of recent events is distorted. The mainstream Muslim influence is indu
cing an Arab/Muslim overlap which does not account for non Muslim Arabs.
Moreover, fairly important minorities such as the Berbers and the Kurds are of
ten either ignored or magnified. Identifying valid keystones of an Arab identity
(way of life, family and dwelling organization, desert symbolism, influence of
water) are often pointless because none of these elements are wholly specific to
Arabs. In actual fact, the Arab identity has been shaped by intense mobility (dias
poras, evacuations, migrations) as plural, mixed, based on "nomadic territories".
Accelerated urbanization has been a dividing line, even amongst the city dwell
ers and has lead to sub-indentity offshouts. However, strong roots such as a
common history, a dazzling civilisation of the Empire (as it existed at its mediev
al peak today scattered into nations) and very importantly a common Ian-
Ann. Geo., n° 638-639, 2004, pages 531-550, © Armand Colin Jean-François Troin Annales de Géographie, n° 638-639 2004 532
guage continue to bind all these diverse groups together. This common thread
is interwoven into "identity territories", such as symbolic settings (the Holy
grounds of Saudi Arabia), claimed territories (Palestine), places of belonging (the
city of Fes) and domesticated dwellings (Old Cairo, but also places in foreign
land such as Detroit, Marseilles or Kuwaiti districts of London). It all points to a
complex constantly reshaping identity. One of its main features refering to
lost Andalusia but also against redistribution caused by globalisation event
ually seems to materialise as a kind of nostalgia or even as frustration bearing
hopes but are for some, filled with revenge.
Mots-clés Identité, territoires, arabe/musulman, migrations, urbanisation, lieux symboli
ques, recompositions identitaires, permanences historiques, mondialisation.
Key-words Identity, territories, Arab/Muslim, Migrations, Urbanization, symbolic places,
identity making, permanence through history, globalization.
«Qu'est-ce qu'être arabe aujourd'hui?» Si l'on cherche à répondre à
cette question au travers du prisme des médias occidentaux, c'est, bien sûr,
une vision marquée entre autres par le terrorisme des contestataires islamistes,
les atteintes quasi quotidiennes à l'existence des Palestiniens sur leur terre,
ou encore les réactions à la législation sur le voile chez les femmes musul
manes en France qui devrait partiellement émerger. Une identité de résis
tance, en quelque sorte, mais qui est terriblement réductrice et simplificat
rice. Et puis de quels Arabes, s'agit-il? Des émirs du Golfe roulant en
limousine américaine, du petit épicier de quartier dans nos grandes villes
apprécié pour les larges horaires d'ouverture de sa boutique (et qui est le
plus souvent un Berbère: Chleuh de la région d'Agadir, Kabyle ou Jer-
bien), du bazariste de Marrakech interlocuteur privilégié des touristes, du
paysan yéménite accroché à ses terrasses de montagne ou du jeune des ban
lieues européennes enfermé dans sa cité HLM? Bien entendu, ce n'est pas
en se limitant aux populations immigrées qu'il faut tenter de cerner une
identité arabe, trop éclatée, perturbée par les crises récentes et parfois
repliée sur elle même, mais bien plutôt en se plaçant à la fois dans les pays
d'accueil délicat euphémisme! et sur les rives sud et est de la
Méditerranée, au cur du foyer de peuplement arabe. Il serait certes pré
férable qu'un chercheur de ce foyer vivant sur la terre de ses ancêtres
réponde lui-même à cette difficile question. Mais c'est à nous qu'elle est
posée et nous allons essayer d'y répondre, en bénéficiant de la distancia
tion, pas forcément inutile ni perturbatrice, de l'Occidental.
1 De la difficulté de cerner les contours d'une identité
spécifique: examen de quelques marqueurs
1.1 Arabe/musulman
Tout d'abord une différenciation s'impose: il y a fréquemment dans l'opi
nion confusion entre identité arabe et identité musulmane, ce qui s'expli- L'identité arabe: de l'espace de la nostalgie aux territoires en mouvement 533 Articles
que aisément, la grande majorité des Arabes étant musulmans et l'empreinte
religieuse étant partout dominante. Les signes en sont très marquants et
fortement présents: mosquées sur l'horizon des villes et des campagnes,
appels répétés à la prière, fêtes religieuses unanimement célébrées, pratiques
du mois de Ramadan, interdiction du porc et de l'alcool dans l'alimenta
tion, foulard ou voile portés par une proportion croissante de femmes. Mais
il existe d'importantes communautés d'Arabes chrétiens, coptes, maronites,
grecs orthodoxes au Moyen-Orient et il ne peut donc y avoir recouvrement
total entre religion et communauté. Par ailleurs, les musulmans arabes ne
constituent que moins d'un quart des musulmans dans le monde. Aux por
tes du monde arabe, deux grands pays musulmans, la Turquie et l'Iran, en
sont tout à fait distincts. Nous excluons donc de notre champ l'aire persane
(traitée dans un autre article par B. Hourcade) en rappelant que les fri
ctions sont réelles entre Arabes et Iraniens : appellation du Golfe tantôt per-
sique, tantôt arabique, guerre menée contre l'Iran par le régime irakien au
nom des Arabes, etc. Nous écartons également l'espace turc et afghan, pays
musulmans mais non arabes. À l'opposé, débordant de la zone maghrébine
et moyen- orientale, notre approche devrait inclure le Soudan, Djibouti et
la Somalie (même si ces deux derniers pays n'ont pas une population arabe
dominante) voire les Comores. Quoi qu'il en soit, les populations non
musulmanes sont très minoritaires et c'est donc bien la marque de l'Islam
qui est aujourd'hui la plus significative de l'aire arabe.
Ceci ne veut pas dire pourtant que le fait d'être musulman soit total
ement englobant et prenne absolument le dessus sur l'appartenance arabe.
En effet, si le repli religieux a pu être considéré un certain temps comme
une défense identitaire, prônée par des mouvements fondamentalistes le
fait est patent en Egypte , en réaction à l'occidentalisation des murs et
à la mondialisation envahissante, l'observation de l'évolution des façons de
vivre, des habitudes consumeristes, des comportements religieux montre
une certaine forme d'ouverture notamment dans les grandes métropoles.
C'est ce que suggère le sociologue Patrick Haenni quand il évoque un
«new age» islamique et découvre «une triangulation étonnante entre islam,
sécularisation et globalisation, empruntant de nouveaux chemins (le marché),
de nouveaux styles (l'hédonisme) et de nouvelles postures (les syncrétismes)»
(Catalogue de l'exposition Musulmanes, musulmans au Caire, à Téhéran,
Istanbul, Paris, Dakar, Paris-La Villette, 2004). Être musulman est ainsi
dans ces grandes agglomérations avant tout un comportement, être arabe
est une forme de reconnaissance entre soi.
1.2 Arabisme/Arabité
L'identité arabe coïnciderait-elle alors avec les pays de la Ligue Arabe?
Cette association d'Etats constituée en Egypte en 1945, prônant l'unité de
la nation arabe et animant la lutte contre toute oppression ou tout
démantèlement, opposée au sionisme et au développement d'Israël est han
dicapée par la diversité des régimes politiques qui la composent. Mais elle Jean-François Troin Annales de Géographie, n° 638-639 2004 534
représente une sorte d'ONU arabe et est donc porteuse d'une grande
valeur symbolique auprès des hommes politiques et des intellectuels.
Cependant les masses populaires la connaissent mal et ne peuvent pas fo
rcément se reconnaître en elle. Une institution ne suffit pas à créer une
identité. Pourtant, la Ligue est une héritière de Varabisme, identité politique
construite née sous sa forme moderne il y a 150 ans et qui a été, comme
le rappelle Gilles Kepel (1994), un mode d'affirmation identitaire d'abord
face à l'empire ottoman puis face au colonialisme européen et enfin une
forme «d'union sacrée» contre le sionisme israélien. Du fait des tensions
sociales non résolues, l'islamisme est venu ces dernières décennies se subs
tituer en tant qu'idéologie à l'arabisme (G. Kepel, op. cit.) mais ce dernier
a été un constituant majeur dans chaque nation du monde arabe d'une
identification personnelle et collective très forte face à l'État sioniste et en
faveur de la cause palestinienne.
Plus durable est sans doute dans tous les milieux et classes sociales des
pays arabes l'allusion à la grande civilisation historique du temps de la
splendeur de l'Empire à l'époque médiévale. Des monuments anciens tou
jours debout, des articles de presse, des discours, des expositions, des
manuels scolaires, des émissions de télévision rappellent plus concrètement
aux habitants ces temps de gloire et raniment une sorte de fierté. L'évocation
est parlante auprès d'un public alphabétisé qui est loin, on le sait, de couv
rir la totalité des populations, les écarts entre pays étant ici considérables
(le taux d'alphabétisation varie entre 90 % en Jordanie et 47,7 % au Yémen)
mais elle est beaucoup moins efficace dans des pays aux forts contingents
d'habitants ruraux illettrés (Maroc, Soudan, Irak, Egypte).
Plus évident encore est le rôle de la langue dans la constitution d'une
identité commune, et ce malgré la présence de parlers et dialectes fort
divers. C'est bien l'usage de la langue qui caractérise le mieux l'ethnie
arabe (Rodinson, 1979). L'arabe est la langue du Coran et en cela compose
un ciment unitaire qui dépasse les limites de l'espace arabe proprement dit.
Plus que la langue parlée, c'est sans doute l'écriture qui est un indéniable
facteur identitaire. De Nouakchott à Mascate, les étals de marchands de
journaux reflètent bien cette communauté de l'écrit et, dans n'importe quel
pays de l'aire arabe, tout citoyen arabophone sachant lire se sent comme
mis en confiance face à une presse qu'il déchiffre aisément et qui assure,
plus que tout autre moyen de communication, un véritable continuum. On
ne peut avoir semblable impression lorsque l'on voyage dans l'Union
Européenne où le multilinguisme de la presse est de mise. Ajoutons que
l'arabesque, combinaison de lignes dans la décoration, qui a été portée à
son plus haut degré de perfection par les Arabes, est aussi un élément const
itutif d'une identité culturelle arabe.
1.3 Des signes distinctifs mais non réservés
Quant à la musique, longtemps restée confinée dans des registres classiques,
à la différence de la poésie d'une richesse et d'une inventivité permanentes L'identité arabe: de l'espace de la nostalgie aux territoires en mouvement 535 Articles
au travers des siècles, elle a deux caractéristiques principales assez typiques:
l'importance du soliste et le rôle majeur du vocal. Mais cela n'est pas par
ticulier à la civilisation arabe. Une nouvelle dimension lui est aujourd'hui
acquise par le développement du raï qui est un symbole d'identité maghréb
ine, opérant un véritable reclassement identitaire, transgressant les frontières
entre les langues (Bourqia, 2001) offrant aux jeunesses immigrées en Europe
un véritable instrument de reconquête culturelle et sociale et ralliant en
même temps les aspirations de toute une jeunesse, en général, bien au delà
des beur et des populations d'origine arabe.
Peut-on relier l'identité arabe à un certain mode de vie? On pense tout
de suite à la vigueur de la cellule familiale, à la solidité, aujourd'hui mise
à mal par l'éclatement des foyers, des familles patriarcales, au pouvoir de
rassemblement des fêtes célébrées en commun. L'intensité des échanges
sociaux lisible dans l'importance des visites familiales, des formes de loisirs
collectifs, et plus particulièrement des sorties et pique-nique du vendredi
au Moyen-Orient, pourrait constituer une marque distinctive. Mais ces
traits se retrouvent plus largement dans l'ensemble du bassin méditerra
néen, même s'ils y ont moins perduré, et ils ne seraient donc pas spécif
iques de l'aire arabe. Bien évidemment, le retrait de la femme de la sphère
publique, tout spécialement des lieux fréquentés par les hommes et qui a
pour conséquence une dominante des foules masculines urbaines est un
aspect majeur lié à la religion. Mais les nuances (et ce que M. Rodinson
appelle les «revanches») sont nombreuses: présence de la femme dans les
sociétés berbères même fortement arabisées, parité femmes/hommes très
avancée en Tunisie, visibilité évidente dans les pays où résident des chré
tiens arabes (Syrie, Liban, Jordanie), grande liberté dans la société bour
geoise cairote s'opposent ainsi à la claustration des femmes saoudiennes ou
à leurs modestes apparitions dans les autres pays du Golfe.
Les habitudes alimentaires, la cuisine, la présence généralisée de certains
produits agricoles dans les consommations pourraient, elles aussi, aider à
mieux définir une aire de civilisation mais pas pour autant une identité ori
ginale, car là aussi la zone d'extension de ces consommations dépasse les
limites habituelles du monde arabe. On pense à l'utilisation de l'huile
d'olive, des amandes, de certaines épices dans l'ensemble de la zone, de la
semoule au Maghreb et non au Machreq qui lui préfère le riz. Cet usage
de denrées, tout en étant largement répandu en pays arabes appartient à
une aire bien plus large. Ce qui est par contre plus spécifique, c'est la pré
paration de certains plats réservés aux fêtes et notamment aux mariages et
devenus des mets emblématiques: on pense à la pastilla marocaine. Mais
nous entrons là dans des sous-identités régionales dont il sera question
ultérieurement et, de plus, ces héritages culinaires évoluent vite : on distin
gue ainsi au Maroc une cuisine dite authentique d'une cuisine évoluée,
deux formes qui accompagnent des mutations dans les modes de vie mais
aussi probablement des glissements identitaires. Jean-François Troin Annales de Géographie, n° 638-639 2004 536
Il en va de même pour l'habillement qui prend toute sa valeur avec les
habits de fête, portés ostensiblement certains jours de l'année, et qui se ra
ttachent à des traditions vestimentaires volontairement maintenues (bur
nous, jellabas, caftans, babouches...). Cette habitude du vêtement festif
existe aussi dans d'autres aires mondiales, mais le type de est en
pays arabe très particulier par sa forme, sa coupe, ses couleurs. Il est arboré
par des personnes souvent habillées le reste de l'année à l'occidentale et,
dans les pays d'immigration en Europe ou en Amérique, par les ressortis
sants arabes les jours de fêtes musulmanes: voilà donc un fort marqueur
d'identité. Un cas intéressant est celui des costumes régionaux en Péninsule
arabique: cape saoudienne (abaya), robe d'homme au Yémen (fûta), tuni
que omanaise (dishdâsha). Portés par l'ensemble des hommes ils manifes
tent une volonté de singularité et s'ils ne sont pas signe d'une identité
arabe globale, ils veulent marquer une différence par rapport à d'autres
tenues issues d'Occident et mondialisées. L'identité est ici multiple, elle se
décline en sous-ensembles, mais elle se traduit par une tenue vestimentaire
qui manifeste une différenciation volontariste: une identité arabe régional
isée en quelque sorte.
1.4 Médina, eau, désert: une vision par trop occidentale?
On pourrait être tenté de rechercher du côté de l'habitat urbain classique
une forme identitaire bien spécifique d'une culture et d'une société arabe:
un habitat traditionnel constitué par des demeures repliées sur la vie
domestique intérieure, aveugles sur la rue. N'a-t-on pas un moment voulu
isoler ainsi une ville arabo-musulmane, assemblage de ces maisons à patio
autour de la mosquée et des souks, accessibles par des impasses donnant
sur des ruelles étroites et sinueuses? C'était oublier qu'il existe au cur des
pays arabes des types de maisons largement ouvertes (demeures fa timides
ou mameloukes du Caire, libanaises) ou d'anciennes maisons aux
multiples fenêtres, aux façades composées (La Mecque, Sanaa). C'était ne
pas tenir compte de la densification au fil des siècles de l'habitat dans un
périmètre fermé, amenant à une disposition imbriquée, ou «tortueuse»
pour les observateurs étrangers, des bâtisses, processus qu'ont connu nos
villes médiévales et qui ne doit rien à l'Islam (Panerai, 1989; Wirth, 1982).
De toute façon, ce mode d'habiter est aujourd'hui largement abandonné
au profit de maisons plus ouvertes, accessibles à l'automobile, organisées
selon des standards occidentaux et la demeure traditionnelle de plus en plus
reléguée au niveau de modèle historique. Ce qui se traduit sur le terrain
par une résurrection de ces maisons traditionnelles sous la forme des riad
pour étrangers, à Marrakech par exemple. Dans cette ville, plus d'un millier
de ces maisons à jardin intérieur ont été évacuées de leurs habitants, ven
dues et restaurées pour devenir aujourd'hui résidences de charme pour
Européens, maisons d'hôte, restaurants ou petits hôtels. L'identité recréée
pour des besoins allogènes est en quelque sorte usurpée et change de des
tinataires. L'identité arabe: de l'espace de la nostalgie aux territoires en mouvement 537 Articles
Poursuivant notre quête d'indices, évoquons la place de l'eau dans la
constitution d'une identité arabe. Cette place est majeure tant dans le sym
bolisme, les usages religieux (ablution), les références coraniques (soixante
citations de l'eau dans le Coran), les productions artistiques, le bâti et
l'aménagement urbain (vasques, fontaines, canalisations), l'utilisation pour
la réalisation de champs irrigués et de jardins. L'eau, indispensable source
de vie, élément sacré, symbole d'éternité est omniprésente dans les repré
sentations, les écrits, les aménagements des hommes. Sa mobilisation a
donné lieu à la réalisation d'ouvrages aussi divers qu'ingénieux. Mais cette
fonction et cette utilisation de l'eau remontent à des périodes lointaines
ante-islamiques (Egypte pharaonique, barrage de Maarib au Yémen au VIIIe
siècle avant J.-C.) et de plus débordent largement l'aire arabe, couvrant
l'Europe méditerranéenne dans son ensemble et jusqu'aux rives du Gange
et de Plndus. C'est la rareté de la ressource, la longueur de la saison sèche,
les besoins domestiques de civilisations raffinées (thermes, jardins), les
nécessités de la production agricole qui ont donné à l'eau cette importance
dans toute une zone dite «subtropicale» comprenant les régions à climats
méditerranéens mais aussi d'immenses aires arides et semi-arides. Si l'espace
arabe n'est donc pas le seul à magnifier l'eau, à la domestiquer et à l'utiliser
admirablement, il est sans doute, de par les conditions physiques, celui qui
lui est le plus étroitement lié.
Opposée à la bienfaisance de l'eau, la rudesse du désert fait partie d'une
mythologie surtout mise en relief par les Occidentaux, accentuée par le
développement du tourisme saharien, ce milieu symbolisant la pureté minér
ale, la noblesse du nomade autant qu'un lieu propice à la quête de l'absolu
(Bisson, 2003). Même si le colonel Khadafi prend appui sur le «ressourcement
bédouin» et sur la tribu nomade pour organiser le fonctionnement de
l'Etat libyen (Bisson, op. cit.), même si les Saoudiens vont périodiquement
retrouver sous la tente le vide et le silence du désert, après des journées
entières passées dans leurs gratte-ciel ou sur leurs autoroutes urbaines, ce
désert n'est pas un élément distinctif pour l'ensemble des populations arabes.
Il est présent dans l'histoire de la conquête arabe, dans l'imaginaire, dans
les préoccupations économiques à la fois comme lieu de ressources (eau,
hydrocarbures) et comme espace d'enclavement à faire disparaître , et de
plus en plus dans les technologies contemporaines. Le genre de vie du pasteur
nomade, comme le rappelle M. Rodinson {op. cit.), fait ainsi figure de
modèle idéal chez de nombreux penseurs arabes et est encore évoqué
comme inséparable du terme «arabe» lui-même. Mais fort importantes sont
aussi les attaches montagnardes (Liban, Anti-Liban, Yémen, une partie
d'Oman) ou encore les connexions littorales illustrées par les boutres du
Golfe arabo-persique ou l'expansion des commerçants navigateurs arabes
vers les côtes d'Afrique orientale ou d'Asie. Le désert ne saurait donc être
associé à tout le peuplement, même s'il est présent dans les esprits, les images,
les aspirations d'un bout à l'autre du monde arabe. Jean-François Troin Annales de Géographie, n° 638-639 2004 538
Les composantes d'une identité arabe sont donc d'une grande comp
lexité et se modifient dans le temps. Elles ne peuvent se résumer à un trait
particulier, elles s'entremêlent, elles se compliquent localement d'identités
sous-nationales vivaces, souvent d'origine non arabe mais dont une bonne
partie des membres parle l'arabe en plus de sa langue propre, sous la forme
de minorités importantes: communautés berbères du Nord, du Centre et
du Sud marocain (entre 9 et 11 millions d'habitants au total), de Kabylie
et des Aurès (6 à 7 millions), Kurdes (25 à 28 millions), etc. Pour faire
simple et court, de nombreux observateurs ont défini cette identité arabe
par opposition à d'autres ensembles: Occident chrétien européen, Turcs et
Persans, État hébreu, Américains de plus en plus. Ceci est une simplification
facile et dangereuse qui gomme la réalité des diasporas arabes vers ces pôles
extérieurs et qui ne peut qu'attiser la braise des conflits. En réalité, comme
on va le voir, l'identité arabe d'aujourd'hui est soumise à un vigoureux
mouvement d'échanges, de brassage, d'emprunts et sa lisibilité n'en est que
plus délicate.
2 D'ici et d'ailleurs: l'intensité du métissage
La mobilité est un fait structurel dans l'aire arabe. Aux périodes historiques,
elle fut indissociable des mouvements périodiques du nomadisme; elle
atteignit sans doute son point culminant avec les conquêtes arabes. On
reste encore aujourd'hui surpris par l'ampleur territoriale de ce vaste mou
vement d'assimilation, par la longueur des distances parcourues, par la
diversité des régions et des peuples convertis à l'Islam. Les résistances
furent certes nombreuses mais la religion, la langue, le mode de vie, la cul
ture finirent pas pénétrer tout cet espace distendu de la conquête, par
l'organiser et par créer des formes diverses et subtiles de métissages. On
comprend mieux ainsi le rêve récent d'une grande nation arabe chez les
réformateurs et nationalistes des XIXe et XXe siècles, la douleur de l'Anda
lousie perdue chez les poètes et écrivains, ou encore la revendication des
mouvements islamistes actuels pour un espace sans frontière ni nation où
ils régneraient sans partage.
2. 1 Diasporas arabes et reformulations d'identités
Plus près de nous, ce sont d'intenses diasporas qui ont déplacé des millions
d'Arabes pour des raisons politiques ou économiques: Syriens et Libanais,
Palestiniens, Omanais et Yéménites, Égyptiens, Maghrébins. Déracinements
brutaux liés aux conflits, recherche d'un emploi dans un pays industrialisé
ou drainage des cerveaux par des États riches se combinent pour donner
naissance à ces migrations. Les insertions dans les pays d'accueil ne sont
pas équivalentes les immigrants vont des «réfugiés» jusqu'aux «natural
isés» en passant par les «autorisés à séjourner» et les «intégrés», mais
partout et dans tous les cas il y a exil, nécessité d'adaptation à une société
étrangère, abandon de spécificités en même temps que volonté de résistance