Canguilhem avant Canguilhem/Canguilhem prior to Canguilhem - article ; n°1 ; vol.53, pg 9-26
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Revue d'histoire des sciences - Année 2000 - Volume 53 - Numéro 1 - Pages 9-26
RÉSUMÉ. — Georges Canguilhem est l'auteur de nombreux articles et d'un livre avant la publication de l'Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique en 1943. Dans ces textes peu connus, il s'inspire d'Alain pour proposer une philosophie de la révolte contre l'« adoration du fait », puis de Bergson pour entamer une réflexion sur la technique dans la vie, avant de développer sa propre philosophie de la technique et de la création. Ces intuitions de jeunesse de Canguilhem se retrouvent dans les œuvres d'histoire des sciences de la maturité, et permettent ainsi de mieux comprendre sa critique de la psychologie, son vif intérêt pour la médecine ou son refus passionné d'une conception déterministe du milieu, qui semble être au cœur de sa pensée.
SUMMARY. — Georges Canguilhem wrote several papers and a book before publishing his 1943 Essay concerning some problems related to the normal and the pathological. In these less well known publications, he begins by taking his inspiration from the French philosopher Alain and suggests a philosophy based on a rebellion against «fact-worshipping » ; he then uses Bergson' s thinking to broach a reflection on the place of technics in life, and he eventually elaborates a philosophy of his own on technics and creation. Those early insights reappear in Canguilhem' s later work on the history of science, and thus may lead to a clearer understanding of his critique of psychology and his deep interest in medicine, together with his passionate denial of a deterministic view of the environment, a point which appears to be the core of his thinking.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 2000
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Language English
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Exrait

M JEAN FRANCOIS
BRAUNSTEIN
Canguilhem avant Canguilhem/Canguilhem prior to Canguilhem
In: Revue d'histoire des sciences. 2000, Tome 53 n°1. pp. 9-26.
Résumé
RÉSUMÉ. — Georges Canguilhem est l'auteur de nombreux articles et d'un livre avant la publication de l'Essai sur quelques
problèmes concernant le normal et le pathologique en 1943. Dans ces textes peu connus, il s'inspire d'Alain pour proposer une
philosophie de la révolte contre l'« adoration du fait », puis de Bergson pour entamer une réflexion sur la technique dans la vie,
avant de développer sa propre philosophie de la technique et de la création. Ces intuitions de jeunesse de Canguilhem se
retrouvent dans les œuvres d'histoire des sciences de la maturité, et permettent ainsi de mieux comprendre sa critique de la
psychologie, son vif intérêt pour la médecine ou son refus passionné d'une conception déterministe du milieu, qui semble être au
cœur de sa pensée.
Abstract
SUMMARY. — Georges Canguilhem wrote several papers and a book before publishing his 1943 Essay concerning some
problems related to the normal and the pathological. In these less well known publications, he begins by taking his inspiration
from the French philosopher Alain and suggests a philosophy based on a rebellion against «fact-worshipping » ; he then uses
Bergson' s thinking to broach a reflection on the place of technics in life, and he eventually elaborates a philosophy of his own on
technics and creation. Those early insights reappear in Canguilhem' s later work on the history of science, and thus may lead to a
clearer understanding of his critique of psychology and his deep interest in medicine, together with his passionate denial of a
deterministic view of the environment, a point which appears to be the core of his thinking.
Citer ce document / Cite this document :
BRAUNSTEIN JEAN FRANCOIS. Canguilhem avant Canguilhem/Canguilhem prior to Canguilhem. In: Revue d'histoire des
sciences. 2000, Tome 53 n°1. pp. 9-26.
doi : 10.3406/rhs.2000.2072
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0151-4105_2000_num_53_1_2072Canguilhem avant Canguilhem
Jean-François Braunstein (♦)
RÉSUMÉ. — Georges Canguilhem est l'auteur de nombreux articles et d'un
livre avant la publication de l'Essai sur quelques problèmes concernant le normal et
le pathologique en 1943. Dans ces textes peu connus, il s'inspire d'Alain pour pro
poser une philosophie de la révolte contre Г « adoration du fait », puis de Bergson
pour entamer une réflexion sur la technique dans la vie, avant de développer sa
propre de la technique et de la création. Ces intuitions de jeunesse de
Canguilhem se retrouvent dans les œuvres d'histoire des sciences de la maturité, et
permettent ainsi de mieux comprendre sa critique de la psychologie, son vif intérêt
pour la médecine ou son refus passionné d'une conception déterministe du milieu,
qui semble être au cœur de sa pensée.
MOTS-CLÉS. — Alain ; Bergson ; Canguilhem ; création ; fait ; milieu ;
médecine ; pacifisme ; psychologie ; technique ; valeur.
SUMMARY. — Georges Canguilhem wrote several papers and a book before
publishing his 1943 Essay concerning some problems related to the normal and the
pathological. In these less well known publications, he begins by taking his inspira
tion from the French philosopher Alain and suggests a philosophy based on a rebel
lion against «fact-worshipping » ; he then uses Bergson' s thinking to broach a reflec
tion on the place of technics in life, and he eventually elaborates a philosophy of his
own on technics and creation. Those early insights reappear in Canguilhem' s later
work on the history of science, and thus may lead to a clearer understanding of his
critique of psychology and his deep interest in medicine, together with his passionate
denial of a deterministic view of the environment, a point which appears to be the
core of his thinking.
KEYWORDS. — Alain ; Bergson ; Canguilhem ; creation ; fact ; environment ;
medicine ; pacifism ; psychology ; technics ; value.
(*) Jean-François Braunstein, Université Paris-I, 17, rue de la Sorbonně, 75005 Paris, et
Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques, 13, rue du Four,
75006 Paris.
Rev. Hist. Scl, 2000, 53/1, 9-26 Jean-François Braunstein 10
Selon les bibliographies courantes, Georges Canguilhem semble
n'avoir rien publié avant la première édition de Y Essai sur quelques
problèmes concernant le normal et le pathologique, parue en 1943,
livre aujourd'hui assez bien connu pour qu'il ne soit pas nécessaire
d'en proposer un nouveau commentaire (1). Mais une étude plus
précise fait apparaître que Georges Canguilhem a en fait beaucoup
publié avant cet Essai, qui paraît alors qu'il a déjà trente-neuf ans :
de nombreux articles et même un livre dont il n'est que très rarement
fait mention et qui sont oubliés par les commentateurs (2). Son pre
mier article dans la Revue de Genève en 1926 (3), une trentaine
d'articles, plus ou moins longs, dans les Libres propos, de 1927 à
1934, dont certains, souvent les plus politiques, sont signés du pse
udonyme C. G. Bernard, une dizaine d'articles dans Europe de 1929
à 1936, quelques articles dans Méthode : Revue de l'enseignement
philosophique, le Discours de distribution des prix au lycée de Charle-
ville en 1930, une communication au congrès Descartes de 1937 sur
« Descartes et la technique », une communication à la Société tou
lousaine de philosophie sur « Activité technique et création »
en 1938, un « Commentaire au troisième chapitre de L'Évolution
créatrice» en 1943. Georges Canguilhem a également publié
en 1939, en collaboration avec C. Planet, un manuel de philosophie,
sous le titre de Traité de logique et de morale.
Ce sont ces écrits du premier Canguilhem qu'il nous semble
utile d'étudier ici. Nous croyons en effet qu'ils permettent de mieux
comprendre l'évolution ultérieure de l'œuvre, de saisir à la fois ce
qui subsiste de ce point de départ, mais aussi ce qui en est définit
ivement rejeté par Canguilhem. Cela permet de rectifier l'image cou
rante qui fait de Canguilhem un pur historien des sciences ou un
simple continuateur de l'œuvre de Gaston Bachelard. Une telle lec
ture semblera peut-être sacrilège à ceux qui ne veulent connaître
que le Canguilhem de la maturité, l'historien des sciences. Elle est
pourtant autorisée par avance par Canguilhem lui-même, qui expli
quait, à propos d'une histoire des Libres propos esquissée par
(1) Cf. en particulier Dagognet, 1997, Le Blanc, 1998, Bing, Braunstein, Dagognet et al.
(éd.), 1998, et Gayon, 1998.
(2) La bibliographie de loin la plus complète, même si elle n'est pas tout à fait exhaust
ive, est celle qui est procurée par C. Limoges dans Canguilhem, 1994.
(3) Que Madame S. Canguilhem a eu la gentillesse de nous autoriser à republier récem
ment dans le Bulletin de psychologie, avec les deux autres réponses, de R. Aron et
D. Lagache, à une enquête sur « Ce que pense la jeunesse universitaire d'Europe ». Canguilhem avant Canguilhem 11
Jeanne Alexandre, qu'il ne regrettait rien « de [ses] écrits ou actes
dont la collection des Libres propos conservera la trace pour la post
érité », et ajoutait : « Ayant changé sur quelques points fondament
aux, je n'éprouve aucune gêne à voir rappelées les positions dont
je suis parti (4). » C'est ce point de départ que nous évoquerons. Il
est clair qu'il ne s'agit pas ici de travaux d'épistémologie, ni même
d'histoire des sciences au sens courant, mais certains des premiers
combats de Georges Canguilhem orienteront l'approche propre
ment épistémologique de l'œuvre ultérieure.
Alain : la « valeur » contre le «fait »
Les premiers textes de Canguilhem portent la marque des deux
grands philosophes français de l'époque, Alain et Bergson, dont il
va successivement embrasser la doctrine avant de s'en déprendre.
En premier lieu Alain, dont il fut très proche jusqu'à la mort de ce
dernier. Canguilhem fut son élève en khâgne, puis rédigea de nomb
reux articles dans la revue d'Alain, les Libres propos, dont il
assura même, pendant l'année 1932, le secrétariat de rédaction.
La proximité se manifeste d'abord dans le style, volontiers pro
vocateur et « rustique », riche en formules frappantes. Par exemple
lorsque Canguilhem signe son tout premier article de 1926 :
« Georges Canguilhem. Languedocien. Élève à l'École normale
supérieure pour préparer l'agrégation de philosophie. Le reste du
temps, à la campagne, à labourer (5). » Ou lorsqu'il proclame dans
le Discours de distribution des prix de Charleville :
« N'est pas penseur qui veut, il est plus aisé d'être saltimbanque. Et
c'est aussi plus immédiatement profitable, car vous savez que le danseur
est toujours secrètement préféré au calculateur. »
Et qu'il poursuit sur la justice :
« Prospérité d'abord ? Non, mais d'abord justice. Sécurité d'abord ?
Non mais d'abord justice (6). »
Quant au fond, le premier point d'accord entre Canguilhem et
Alain est politique : tous deux sont des pacifistes convaincus. Dans
(4) Canguilhem, 1968a, 48.
(5)1926, 799.
(6)1930c, 4, 7. 12 Jean-François Braunstein
les Libres propos, Canguilhem écrit de nombreux articles contre la
guerre et le militarisme. En 1925, il est à l'origine d'une pétition de
normaliens contre la loi militaire Paul-Boncour et, en 1927, lors de
la revue de l'École normale, il ridiculise la préparation militaire
supérieure. En 1931, il s'élève contre la « caporalisation des intel
lectuels ». Plus tard, en 1968, se rappelant cette période, Canguil
hem revendiquera « cette pensée militante contre le militarisme
français, contre la séquelle politique d'une "victoire" surestimée et
d'un carnage passé au compte de profits et pertes (7) ».
En outre, les adversaires d'Alain et de Canguilhem sont les
mêmes : les « arrivés », « les riches d'abord et les puissants que la
richesse ou le pouvoir ferment à toute pensée et à toute générosité
vraie (8) ». Il existe d'ailleurs, selon Canguilhem, un lien entre
guerre et richesse :
« C'est la guerre qui a l'éclat, et tout ce qui a éclat touche à la guerre.
Les bals de l'opéra, les bijoux des femmes, les expositions coloniales, les
fêtes aériennes, les mannequins parés et les hommes suffisants, tout cela
c'est guerre et encore guerre (9). »
Dans le Discours de Charleville il s'en prend également à tous
« les politiques présents et à venir », soulignant, après Alain, que
« tout pouvoir corrompt tout dirigeant (10) ». Il retrouve ainsi
l'esprit de révolte et d'insoumission qui était celui du Citoyen
contre les pouvoirs d'Alain, paru en 1926.
Plus largement, Canguilhem interprète l'enseignement d'Alain
comme un refus de ce qu'il appelle Г « adoration du fait ». Ainsi
dans un article contre la loi Paul-Boncour, il explique que :
« le fait n'a point par lui-même de valeur. Et même, du moment qu'il
existe comme fait, c'est qu'il porte avec lui ses conditions. Les conditions,
qui les connaît les change. Aussi le fait traduit-il non pas ce qu'on fait,
mais ce qu'on ne fait pas (1 1) ».
Il n'accepte pas que le réel puisse être considéré comme un
donné non susceptible d'être transformé et cite Paul Valéry pour
montrer que « l'homme est incessamment et nécessairement opposé
à ce qui est par le souci de ce qui n'est pas (12) ». Il convient de ne
(7) Canguilhem, 1968a, 48.
(8)1926, 797.
(9)1929*, 392.
(10) Canguilhem, 1930c, 7.
(11)1927, 54.
(12)19306, 45. Canguilhem avant Canguilhem 13
jamais se résigner à l'ordre du monde : le Traité de logique et de
morale de 1939 conclut qu' « une action purement conservatrice
d'un état de choses donné est moralement nulle (13) ». Canguilhem
développe ainsi une véritable philosophie de la révolte (14). A cette
adoration du fait, il oppose les exigences de la « valeur ». Le réel
lui-même est une valeur, dans la mesure où il comprend également
tous les possibles : « Celui qui n'admet d'autre valeur que le réel
sacrifie allègrement tous les possibles (15). » C'est bien sûr dans
Y Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le patholo
gique que l'on trouvera les plus riches développements de cette
idée, avec la définition de la vie comme instauration de normes :
santé comme maladie ne sont pas des faits mais des normes. Can
guilhem présente alors explicitement sa philosophie comme une
«philosophie des valeurs», en référence à la Wertphilosophie
allemande (16).
Le summum de l'adoration du fait est en revanche atteint par
« les psychologues », qui manifestent un extraordinaire « appétit
d'obéir ». Canguilhem cite à leur propos l'article d'Alain, « Lâches
penseurs », « chapitre que les psychologues n'ont sans doute jamais
lu, pour leur repos » : dans ce texte Alain estimait qu'ils « effec
tuent un travail de haute police » et désapprennent à « penser
debout » (17).
« En effet, ajoute Canguilhem, en faisant de l'esprit un petit univers à
part, separable et observable, comme avec des appareils, on fait de l'esprit
une chose, c'est-à-dire qu'on l'enterre comme esprit (18). »
Cette dimension éthique plus encore qu'épistémologique de la
critique de la psychologie se retrouvera jusque dans les derniers
articles de Georges Canguilhem.
Le refus du fait est exprimé d'une manière particulièrement frap
pante dans le Discours de distribution des prix prononcé au lycée de
(13) Canguilhem, Planet, 1939, 283.
(14) Pour qui s'étonnerait de la cohérence entre une telle philosophie de la révolte et les
fonctions d'inspecteur général de philosophie, il conviendrait de méditer les remarques de
P. Acot (1999), 100 : la biographie de Canguilhem « est porteuse de sens, comme si son inté
rêt pour le pathologique et le normal s'enracinait dans une vie complexe et contradictoire,
elle-même à la fois faite de déviance et de "normalité" ». P. Acot note très justement
qu' « on ne glisse pas graduellement de l'université à la clandestinité ».
(15) Canguilhem, 1938, 82.
(16)19436, 109, 138.
(17) Alain, 1921, 645.
(18) Canguilhem, 1929a, 192. 14 Jean-François Braunstein
Charleville en 1930. Le jeune professeur de philosophie s'en prend à
Paul Bourget et à Barrés, et à l'image que ceux-ci donnaient du pro
fesseur de philosophie dans Le Disciple et Les Déracinés. Il montre
que s'opposent « deux manières de concevoir une âme » : « Une
âme, c'est selon les auteurs, un héritage ou une conquête. » Ceux,
comme Barrés, qui veulent faire de l'âme un héritage, se réfèrent à
« votre Taine », originaire de Charleville, à sa théorie de « la race,
du milieu et du moment » (19). Pour eux l'âme est « un fait
qu'expliquent le sol natal, la tradition nationale, le sang famil
ial (20) ». Contre eux, Canguilhem cite Lucien Herr pour refuser le
déterminisme du sol et du climat : ce qui compte « ce n'est pas ce
qu'un homme a dans le sang, c'est ce qu'il a dans l'esprit et ce qu'il
veut faire (21) ». L'affaire Dreyfus est bien sûr présente en arrière-
plan : Canguilhem s'indigne de ce que Barrés, « l'ancien ennemi des
lois devenu ami de la loi », ait vu « dans les réclamations de la jus
tice lors d'une affaire à la fois tristement et noblement célèbre, une
orgie de métaphysiciens » (22). En vérité la justice « est ce pourquoi
il n'y a ni race privilégiée ou maudite, ni milieu favorable ou hostile,
ni moment opportun ou importun ». C'est dans ce Discours de Charl
eville qu'il est une des premières fois question du « milieu » chez
Canguilhem : l'article célèbre sur « Le vivant et son » revien
dra d'ailleurs sur Taine qui a répandu cette vision déterministe du
milieu « dans tous les milieux, y compris le milieu littéraire (23) ».
Là aussi l'emportement de Canguilhem à propos de ce qui paraît
n'être qu'un concept scientifique, s'éclaire mieux lorsqu'on se sou
vient de ces indignations de jeunesse.
Les erreurs d'Alain
Deux raisons, qui sont liées, ont conduit Canguilhem à
s'éloigner d'Alain. D'abord une raison politique. Canguilhem,
après 1934, n'accepte plus le « pacifisme intégral » que continue de
prôner Alain et qui conduira certains de ses disciples à la collabo-
(19) Taine était également la cible d'une chanson de la revue de l'École normale supé
rieure en 1927, « Sur l'utilisation des intellectuels en temps de guerre », dont on a pu suppos
er que Canguilhem était l'auteur (Sirinelli, 1988, 330).
(20) Canguilhem, 1930c, 4.
(21) Ibid., 6.
(22)5.
(23) Canguilhem, 1952ft, 174. Canguilhem avant Canguilhem 15
ration. Alain soutiendra d'ailleurs les accords de Munich et signera
après la déclaration de guerre, comme Giono, le très contestable
«appel pour une paix immédiate». Canguilhem, qui milite au
Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, comprend bien,
quant à lui, que la situation n'est plus la même que celle de la Pre
mière Guerre mondiale :
« Après le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, je n'avais
pas apprécié la persistance dans un certain pacifisme de certains alanistes,
avec qui j'avais auparavant beaucoup de rapports très étroits et pour qui
je conserve un souvenir respectueux (24). »
La trace la plus nette de ce changement de point de vue se lit
dans le Traité de logique et de morale, qui résonne des menaces de
l'année 1939 : tout en y citant Mars ou la guerre jugée comme
« l'un des livres les plus importants sur la question » de la guerre, il
souligne le « défaut de ceux qui placent la paix au-dessus de tout »
et déplore que « ce qu'on nomme la paix reste une négation pure
ment verbale de la guerre » (25). La situation est toute différente, il
ne s'agit plus seulement de mots, et il ne faut plus distinguer,
comme le faisait Alain à propos de l'Allemagne, entre politique
intérieure et politique extérieure.
« II n'y a plus de politique intérieure, plus de politique extérieure, la
guerre se fait pour l'organisation de la société humaine. Une morale idéal
iste enjoint d'opter pour les groupes qui représentent un idéal progressif.
Ici, comme PHamlet de Shakespeare, il faut choisir (26). »
Ce sont les derniers mots de la dernière page du Traité.
La faute politique d'Alain est sans doute liée à une insuffisance
proprement philosophique. S'il croit que la situation de 1914 se
répète, alors que tout a changé, c'est qu'il manque de « sens histo
rique ». Selon Canguilhem, Alain, comme Valéry qu'il admire, est
absolument hostile à l'histoire : contre l'esprit historique, il « croit
à la nature humaine, à l'Éternelle Histoire (27) ». Ainsi au lieu
de s'intéresser aux techniques singulières, Alain ne parle que de
« la » technique d'une manière abstraite. Un détail, mais très signi
ficatif, témoigne de ce désintérêt d'Alain pour le particulier de
l'histoire : « H n'aimait pas qu'on lui rappelât que les statues grec-
(24) Canguilhem, 1998, 124.
(25)Planet, 1939, 297-298.
(26) Ibid., 299.
(27) Canguilhem, 1952a, 181. 16 Jean-François Braunstein
ques étaient peintes (28). » La spécialisation, la diversité souvent
notées des recherches de Canguilhem semblent être l'exact opposé
du désintérêt d'Alain pour le particulier. Ce qui permettra à Can
guilhem de prendre ses distances avec la philosophie d'Alain, c'est
sans doute le contact avec un domaine « concret » que lui procu
rera la médecine. Canguilhem souligne également l'importance de
la Résistance dans cette évolution : 1' « alanisme », « cela m'a
passé, et ce qui m'a fait passer cela, c'est précisément l'occupation,
la résistance et la suite... et la médecine » (29).
Bergson, la vie et les machines
L'autre pôle d'attraction pour la pensée de Canguilhem à cette
époque-là est constitué par l'œuvre de Bergson : dans une certaine
mesure, cet intérêt pour Bergson succède à l'engouement pour
Alain. Lorsqu'il était disciple d'Alain, Canguilhem était pourtant,
comme il se doit, très hostile à Bergson. En témoigne le compte
rendu enthousiaste qu'il fait du virulent pamphlet de Georges
Politzer, La Fin d'une parade philosophique, le bergsonisme :
« Je l'ai lu et relu, je le sais presque par cœur. Je le tiens comme un
hommage au prolétariat tel qu'il déshonore les autres classes, pour n'en
pouvoir inspirer un semblable (30). »
Politzer a bien montré que Bergson est un « penseur qui n'est
pas inviolable et sacré », dont les discours chauvins de la Première
Guerre mondiale doivent toujours être rappelés. Canguilhem
apprécie en particulier la critique que fait Politzer de l'abstraction
bergsonienne en psychologie.
En revanche, à partir des années 1940, Canguilhem est beaucoup
plus élogieux sur la philosophie de Bergson. Dès 1939, il le qualifie
de «grand philosophe (31)». Cette nouvelle lecture de Bergson,
Canguilhem l'attribue pour une part à ses études médicales : « Je l'ai
mieux lu après mes études de médecine qu'auparavant (32). » Dans
son « Commentaire de L'Évolution créatrice », en 1943, Canguilhem
reprend l'idée que «la philosophie doit se faire un regard neuf
(28) Canguilhem, 1952a, 181.
(29)1998, 129.
(30)1929a, 194.
(31) Canguilhem, Planet, 1939, 32 n.
(32)1998, 129. Canguilhem avant Canguilhem 17
devant le fait vital », aller au-delà des méthodes employées en phys
ique, pour expliquer la matière inerte (33). Il relève chez Bergson
plusieurs formules avec lesquelles il s'accorde, en particulier que « la
première condition pour brutaliser un être est de le tenir pour
brut (34) » : la critique de la connaissance mécaniste du vivant a
aussi une portée éthique. En 1947, dans la « Note sur la situation
faite en France à la philosophie biologique », Canguilhem entre
prend, dans le contexte du lendemain de la guerre, de réhabiliter
Bergson « contre l'assimilation mysticisme, romantisme, fascisme :
Hegel, Nietzsche, Bergson, Hitler ». Contre les « rationalistes
modernes », c'est-à-dire les marxistes, Canguilhem refuse que
« la philosophie de l'élan vital soit souvent présentée chez nous comme un
irrationalisme mystique révélant la décomposition, la perte de confiance
en soi et la chute de tension constructrice du capitalisme français à la fin
du XIXe siècle (35) ».
La référence à Bergson est également sensible dans l'introduction
à La Connaissance de la vie où Canguilhem montre que « la pensée
du vivant doit tenir du vivant l'idée du vivant (36) ». Un bilan défi
nitif, et plus nuancé, de l'apport bergsonien est fait dans l'article sur
« Le concept et la vie » de 1966, où les thèses de Bergson sont crit
iquées du point de vue de la science biologique du xxe siècle : au
moment même où Bergson écrivait L'Évolution créatrice, la théorie
chromosomique le contredisait en « étayant sur de nouveaux faits
expérimentaux et par l'élaboration de nouveaux concepts, la
croyance en la stabilité des structures produites par la génération » :
la génétique est une « science antibergsonienne » qui maintient l'idée
de stabilité contre le flux universel et le refus des formes bergso-
niens (37). C'est pourquoi Canguilhem explique qu'il n'arrive pas
« à suivre jusqu'au bout une philosophie biologique qui sous-estime le fait
que c'est seulement par le maintien actif d'une forme, et d'une forme spé
cifique, que tout vivant contraint, quoique précairement il est vrai, la
matière à retarder mais non à interrompre sa chute (38) ».
(33) Canguilhem, 1943a, 131.
(34) Ibid., 142.
(35)1947, 330.
(36) Canguilhem, 1952Z», 12.
(37) Canguilhem, 19686, 339.
(38) II conviendrait de faire une étude plus approfondie des rapports de Canguilhem à
Bergson dans l'ensemble de son œuvre. On peut penser que la référence à un Comte vitaliste
jouera par la suite le rôle qui était imparti à Bergson dans la première partie de l'œuvre
(cf. Braunstein, 1998).