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Réconcilier les sciences et les lettres : Le rôle de l'histoire des sciences selon Paul Tannery, Gaston Milhaud et Abel Rey / Reconciling the sciences and the humanities : The role of history of science according to Paul Tannery, Gaston Milhaud and Abel Rey - article ; n°2 ; vol.58, pg 433-454

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Revue d'histoire des sciences - Année 2005 - Volume 58 - Numéro 2 - Pages 433-454
SUMMARY. — The chair Gaston Bachelard held at the Sorbonne has a history of its own. It was founded in 1909 for Gaston Milhaud as « History of philosophy in its relation with science ». How did this specialty come to be established? Taking up his inspiration from Paul Tannery, Milhaud specifies the methods and aims of history of science. The new discipline arose as an attempt to reshape the encyclopedia of the Enlightenment. It was a response to the series of crises that shook the sciences since the mid-19th century. Moreover, history of science benefited from the development and the extension of historical methods. The establishment of a discipline requires public recognition. The work of Auguste Comte and its impact provided an incentive. Given the role ascribed to history of science, one may bring out certain aspects of educational policy at the time. Simultaneously, it was necessary to adapt history of science to a new scientific situation. Abel Rey, Milhaud's successor, took up the task and brought about full recognition for the field, by founding an institute and a journal. One witnesses here the process of constitution of a discipline. By focusing on the figures of Tannery, Milhaud and Abel Rey, I aim to study the filiation between three generations, so many stages in the development of history of science, from its exercise on the outskirts of academia to its practice within higher education.
RÉSUMÉ. — La chaire qu'occupera Gaston Bachelard à la Sorbonne à partir de 1940 a son histoire. Elle est fondée en 1909 pour Gaston Milhaud, sous le titre « Histoire de la philosophie dans ses rapports avec les sciences ». Comment un tel enseignement s'est-il mis en place ? S'inspirant de Paul Tannery, Milhaud précise les méthodes et les objectifs de l'histoire des sciences. La nouvelle discipline procède du remodelage de l'encyclopédie des Lumières. Elle répond aux crises successives qui secouent les sciences depuis le milieu du XIXe siècle. Enfin, l'histoire des sciences tire profit du développement et de l'élargissement des techniques historiques. L'établissement d'une discipline requiert l'appui des pouvoirs publics. L'œuvre d'Auguste Comte et son influence vont servir d'argument. Du fait du rôle dont on l'investit, l'histoire des sciences est propre à révéler certaines tendances de la politique de l'éducation à l'époque. En même temps, il s'agit d'adapter l'histoire des sciences à la nouvelle situation scientifique. Abel Rey, successeur de Milhaud, poursuit la tâche et achève l'inscription institutionnelle avec la création d'un institut et d'une revue. On assiste ici au processus de constitution d'une discipline. À travers les figures de Tannery, de Milhaud et de Rey, nous pouvons étudier la filiation entre trois générations, autant d'étapes dans le développement de l'histoire des sciences, de son exercice en marge de l'institution à sa pratique au sein de l'université.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 2005
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M Anastasios Brenner
Réconcilier les sciences et les lettres : Le rôle de l'histoire des
sciences selon Paul Tannery, Gaston Milhaud et Abel Rey /
Reconciling the sciences and the humanities : The role of history
of science according to Paul Tannery, Gaston Milhaud and Abel
Rey
In: Revue d'histoire des sciences. 2005, Tome 58 n°2. pp. 433-454.
Citer ce document / Cite this document :
Brenner Anastasios. Réconcilier les sciences et les lettres : Le rôle de l'histoire des sciences selon Paul Tannery, Gaston
Milhaud et Abel Rey / Reconciling the and the humanities : The role of history of science according to Paul Tannery,
Gaston Milhaud and Abel Rey. In: Revue d'histoire des sciences. 2005, Tome 58 n°2. pp. 433-454.
doi : 10.3406/rhs.2005.2256
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0151-4105_2005_num_58_2_2256Abstract
SUMMARY. — The chair Gaston Bachelard held at the Sorbonne has a history of its own. It was
founded in 1909 for Gaston Milhaud as « History of philosophy in its relation with science ». How did
this specialty come to be established? Taking up his inspiration from Paul Tannery, Milhaud specifies
the methods and aims of history of science. The new discipline arose as an attempt to reshape the
encyclopedia of the Enlightenment. It was a response to the series of crises that shook the sciences
since the mid-19th century. Moreover, history of science benefited from the development and the
extension of historical methods. The establishment of a discipline requires public recognition. The work
of Auguste Comte and its impact provided an incentive. Given the role ascribed to history of science,
one may bring out certain aspects of educational policy at the time. Simultaneously, it was necessary to
adapt history of science to a new scientific situation. Abel Rey, Milhaud's successor, took up the task
and brought about full recognition for the field, by founding an institute and a journal. One witnesses
here the process of constitution of a discipline. By focusing on the figures of Tannery, Milhaud and Abel
Rey, I aim to study the filiation between three generations, so many stages in the development of
history of science, from its exercise on the outskirts of academia to its practice within higher education.
Résumé
RÉSUMÉ. — La chaire qu'occupera Gaston Bachelard à la Sorbonne à partir de 1940 a son histoire.
Elle est fondée en 1909 pour Gaston Milhaud, sous le titre « Histoire de la philosophie dans ses
rapports avec les sciences ». Comment un tel enseignement s'est-il mis en place ? S'inspirant de Paul
Tannery, Milhaud précise les méthodes et les objectifs de l'histoire des sciences. La nouvelle discipline
procède du remodelage de l'encyclopédie des Lumières. Elle répond aux crises successives qui
secouent les sciences depuis le milieu du XIXe siècle. Enfin, l'histoire des sciences tire profit du
développement et de l'élargissement des techniques historiques. L'établissement d'une discipline
requiert l'appui des pouvoirs publics. L'œuvre d'Auguste Comte et son influence vont servir d'argument.
Du fait du rôle dont on l'investit, l'histoire des sciences est propre à révéler certaines tendances de la
politique de l'éducation à l'époque. En même temps, il s'agit d'adapter l'histoire des sciences à la
nouvelle situation scientifique. Abel Rey, successeur de Milhaud, poursuit la tâche et achève
l'inscription institutionnelle avec la création d'un institut et d'une revue. On assiste ici au processus de
constitution d'une discipline. À travers les figures de Tannery, de Milhaud et de Rey, nous pouvons
étudier la filiation entre trois générations, autant d'étapes dans le développement de l'histoire des
sciences, de son exercice en marge de l'institution à sa pratique au sein de l'université.Réconcilier les sciences et les lettres :
Le rôle de l'histoire des sciences
selon Paul Tannery, Gaston Milhaud
et Abel Rey
Anastasios Brenner (*)
RÉSUMÉ. — La chaire qu'occupera Gaston Bachelard à la Sorbonně à partir
de 1940 a son histoire. Elle est fondée en 1909 pour Gaston Milhaud, sous le titre
« Histoire de la philosophie dans ses rapports avec les sciences ». Comment un tel
enseignement s'est-il mis en place ? S'inspirant de Paul Tannery, Milhaud précise les
méthodes et les objectifs de l'histoire des sciences. La nouvelle discipline procède du
remodelage de l'encyclopédie des Lumières. Elle répond aux crises successives qui
secouent les sciences depuis le milieu du xixe siècle. Enfin, l'histoire des sciences tire
profit du développement et de l'élargissement des techniques historiques.
L'établissement d'une discipline requiert l'appui des pouvoirs publics. L'œuvre
d'Auguste Comte et son influence vont servir d'argument. Du fait du rôle dont on
l'investit, l'histoire des sciences est propre à révéler certaines tendances de la poli
tique de l'éducation à l'époque. En même temps, il s'agit d'adapter l'histoire des
sciences à la nouvelle situation scientifique. Abel Rey, successeur de Milhaud,
poursuit la tâche et achève l'inscription institutionnelle avec la création d'un insti
tut et d'une revue.
On assiste ici au processus de constitution d'une discipline. À travers les figu
res de Tannery, de Milhaud et de Rey, nous pouvons étudier la filiation entre trois
générations, autant d'étapes dans le développement de l'histoire des sciences, de
son exercice en marge de l'institution à sa pratique au sein de l'université.
MOTS-CLÉS. — Auguste Comte ; conventionnalisme ; critique historique ;
enseignement de l'histoire des sciences ; histoire générale des sciences ; Gaston
Milhaud ; Henri Poincaré ; positivisme ; Abel Rey ; Paul Tannery ; Troisième
République.
SUMMAR Y. — The chair Gaston Bachelard held at the Sorbonně has a history
of its own. It was founded in 1909 for Gaston Milhaud as « History of philosophy in
its relation with science ». How did this specialty come to be established ? Taking up
his inspiration from Paul Tannery, Milhaud specifies the methods and aims of his
tory of science. The new discipline arose as an attempt to reshape the encyclopedia
of the Enlightenment. It was a response to the series of crises that shook the sciences
(*) Anastasios Brenner, Département de philosophie, Université Paul- Valéry - Montpel-
lier-III, route de Mende, 34199 Montpellier Cedex 5.
Rev. Hist. ScL. 2005, 58/2, 433-454 434 Anastasios Brenner
since the mid- 19th century. Moreover, history of science benefited from the develop
ment and the extension of historical methods.
The establishment of a discipline requires public recognition. The work of
Auguste Comte and its impact provided an incentive. Given the role ascribed to his
tory of science, one may bring out certain aspects of educational policy at the time.
Simultaneously, it was necessary to adapt history of science to a new scientific situa
tion. Abel Rey, Milhaud's successor, took up the task and brought about full recog
nition for the field, by founding an institute and a journal.
One witnesses here the process of constitution of a discipline. By focusing on the
figures of Tannery, Milhaud and Abel Rey, I aim to study the filiation between three
generations, so many stages in the development of history of science, from its exer
cise on the outskirts of academia to its practice within higher education.
KEYWORDS. — Auguste Comte ; conventionalism ; historical criticism ; his
tory of science teaching ; general history of science ; Gaston Milhaud ; Henri Poin-
caré ; positivism ; Abel Rey ; Paul Tannery ; Third Republic.
Introduction
Paul Tannery, Gaston Milhaud et Abel Rey ont apporté succes
sivement une contribution essentielle à l'histoire des sciences. À tra
vers ces trois figures, nous assistons à un tournant de la discipline.
Milhaud et Abel Rey se sont succédé à la chaire d'histoire et philo
sophie des sciences de la Sorbonně ; ils se sont réclamés, tous deux,
des travaux de Tannery. Si celui-ci n'a jamais occupé de poste uni
versitaire, il a joué un rôle pionnier, par son œuvre, dans
l'établissement de l'histoire des sciences. Tannery est de quinze ans
l'aîné de Milhaud ; quinze ans encore séparent Milhaud d'Abel
Rey. On peut faire état de rapports étroits entre ces auteurs : rela
tion de maître à disciple ou de fondateur à continuateur. En même
temps, les changements d'ordre politique, scientifique et philoso
phique survenus au cours de cette période sont suffisamment
importants pour qu'on puisse évoquer une différence de sensibilité.
Nous disposons ainsi d'un point de vue sur l'évolution de l'histoire
des sciences.
En retenant Milhaud et Abel Rey en tant qu'héritiers de Tan
nery, nous sommes amené à porter notre attention sur l'ense
ignement de l'histoire des sciences dans le cadre des études philoso
phiques. En effet, après une formation en mathématiques, Milhaud
présente une thèse de philosophie ; il est appelé à enseigner dans le
cadre de la faculté des lettres. Si Abel Rey peut faire valoir une Réconcilier les sciences et les lettres 435
expérience scientifique significative, il est philosophe de formation.
La chaire de la Sorbonně, créée pour Milhaud et occupée ensuite
par Abel Rey, suit de plusieurs années la chaire d'histoire générale
des sciences du Collège de France. Celle-ci a fait l'objet de plu
sieurs études, dont nous nous servirons ici (1). Mais la chaire de la
Sorbonně a aussi son importance : elle n'a jamais été remise en
cause. Pendant de nombreuses années, il s'est agi d'un des princi
paux lieux d'enseignement de l'histoire des sciences et de la philo
sophie des sciences en France. On peut établir un lien entre ces
deux chaires : les cours du Collège de France incitent à étendre ce
type d'enseignement.
Né en 1843, Tannery est un contemporain d'Emile Boutroux, qui
combine kantisme et positivisme ; il est à peine plus jeune que les
premiers pragmatistes, Charles S. Peirce et William James. Son tra
vail pionnier dans le domaine de l'histoire des sciences peut être mis
en parallèle avec celui d'Ernst Mach. La naissance de Tannery se
place sous la monarchie de Juillet ; sa jeunesse sous le Second
Empire. Le régime de la bifurcation est en vigueur à l'époque de sa
formation : on ne dispense pas le même enseignement dans les clas
ses littéraires et dans les classes scientifiques. Milhaud, né en 1858,
sera le condisciple d'Henri Bergson, de Jean Jaurès et d'Emile Durk-
heim à l'École normale supérieure. La république est désormais ins
tallée. Il s'associe à la nouvelle direction imprimée par Henri Poin-
caré. Les scientifiques de cette génération reçoivent une formation
exceptionnelle, alliant les lettres et les sciences, mais qui sera de
courte durée. Abel Rey, dont la naissance se place en 1873, suit de
près Léon Brunschvicg. Il est également contemporain de Bertrand
Russell. Sa jeunesse couvre une époque d'accélération des réformes,
notamment dans le domaine de l'éducation, et il ne sera pas soumis
à l'obligation de présenter une thèse latine. Tannery, Milhaud et
Abel Rey marqueront chacun un moment dans le développement de
l'histoire des sciences et de la philosophie des sciences (2).
(1) Voir Harry W. Paul, Scholarship and ideology : The chair of the general history of
science at the Collège de France, 1892-1913, Isis, 67 (1976), 376-397 ; Ernest Coumet, Paul
Tannery : L'organisation de l'enseignement de l'histoire des sciences, Revue de synthèse,
52/101-102 (1981), 82-123 ; Annie Petit, L'héritage du positivisme dans la création de la
chaire d'histoire générale des sciences au Collège de France, Revue d'histoire des sciences,
48/4 (1995), 521-556.
(2) Pour une étude des débats épistémologiques au tournant des XIXe et XXe siècles, voir
Anastasios Brenner, Les Origines françaises de la philosophie des sciences (Paris : PUF, 2003). 436 Anastasios Brenner
I. — L'œuvre pionnière de Tannery
II est clair que l'épanouissement de l'histoire des sciences est le
résultat d'une longue série de travaux. L'activité scientifique
depuis le xvine siècle est marquée par une spécialisation accrue, et
la transmission des connaissances est caractérisée par l'exclusion
des considérations historiques et par l'adoption de plus en plus
nette de l'ordre dogmatique. Auguste Comte, qui a analysé ce
phénomène, a proposé l'élaboration d'une histoire des sciences en
tant que domaine autonome. Si Comte est le théoricien de l'his
toire des sciences, Tannery en est le premier praticien. Il ne se
contente pas d'appeler de ses vœux la création d'un enseignement ;
il se fait historien, recherchant des manuscrits dans les bibliothè
ques françaises et étrangères, étudiant les documents produits par
l'activité scientifique.
Tannery était prédisposé à devenir un esprit universel. Égale
ment doué pour les lettres et pour les sciences, il poursuit sa format
ion à l'École polytechnique, tout en cultivant l'histoire et les lan
gues anciennes. Il convient néanmoins de noter les circonstances
dans lesquelles Tannery se décide à entreprendre des recherches his
toriques, en marge de sa fonction d'ingénieur des Tabacs, qu'il
exerce jusqu'à la fin de sa vie. Ses premières publications suivent de
peu la guerre de 1870. Il a participé à la défense de Paris, et son
biographe, Pierre Louis, souligne qu'il en a été profondément mar
qué (3). Cet événement a conduit toute une génération à analyser
les causes de la défaite et à réfléchir aux moyens d'y répondre.
C'est le constat d'un reflux de la science française depuis la grande
époque du xvnr siècle et la prise de conscience du dynamisme du
système universitaire allemand. La guerre franco-allemande marque
aussi un changement de régime politique : la chute de Napoléon III
et l'établissement progressif de la république. Ce changement
(3) Voir Pierre Louis, Biographie de Paul Tannery, in Paul Tannery, Mémoires scientifi
ques, 19 vol. (Paris : Gauthier-Villars, 1912-1950), vol. 17. Cf. Marie Tannery, Paul Tannery,
Osiris, 41 (1938), 633-689 ; George Sarton, Paul, Jules, and with a note on
Grégoire Wyrouboff, Isis, 38 (1947), 31-35 ; Karine Chemla et Jeanne Peiffer, Paul Tannery
et Joseph Needham : Deux plaidoyers pour une histoire générale des sciences, Revue de syn
thèse, 4/2-4 (2001), 367-392. Réconcilier les sciences et les lettres 437
s'accompagne de multiples projets de réforme de l'éducation et de
rénovation des universités. C'est à ce moment que le positivisme va
s'imposer auprès de la classe politique. Sans confondre deux ordres
différents de phénomènes, il est difficile de ne pas voir une interac
tion entre les événements politiques de l'époque et les motivations
sous-jacentes à une nouvelle discipline. Lorsque Tannery se tourne
vers l'Antiquité et le début des Temps modernes, il est manifeste
que l'étude du passé doit déboucher sur une proposition pour
l'avenir. Milhaud, en s'inscrivant dans le sillage de son prédécess
eur, ne manque pas de souligner que l'histoire des sciences doit
permettre de remettre en cause un enseignement devenu sclérosé et
de saisir les conditions et les facteurs du progrès scientifique (4).
Il faut prendre la mesure du bouleversement qui marque le
milieu du xixe siècle. Il touche au moins à trois domaines essent
iels du savoir. L'intuition révèle ses limites dans la science du
nombre, soulevant le problème des fondements de l'arithmétique.
La multiplicité des systèmes géométriques, développés à la suite de
Nicolaï I. Lobatchevski et de Bernhard Riemann, met en cause
l'unicité de l'espace. Enfin, l'une des qualités fondamentales de la
science ancienne, le chaud, donne prise au raisonnement mathé
matique et expérimental. Et pourtant, la théorie de la chaleur ne
suit pas le modèle de la physique newtonienne. On touche là à la
table des catégories : le nombre, l'espace, la qualité, auxquels on
pourrait ajouter le temps, devenu irréversible. Il ne s'agit pas seu
lement du remplacement d'un paradigme scientifique par un autre,
mais d'un processus plus large, qui conduit à sortir définitivement
de la science classique pour tendre vers un nouvel esprit scienti
fique. C'est la génération suivante qui commencera à en formuler
un diagnostic précis. Tannery n'en suit pas moins avec curiosité
les nouvelles découvertes scientifiques (5). Il s'interroge sur les
geometries non euclidiennes. Les recherches sur la notion de
nombre ne lui sont pas inconnues ; son frère Jules, avec lequel il
est très lié, participe au mouvement de la rigueur en arithmétique.
Paul Tannery s'intéresse encore à la thermodynamique. En étu
diant les doctrines des présocratiques, il évoque toute une série de
(4) Voir Gaston Milhaud, Paul Tannery, in Nouvelles études sur l'histoire de la pensée
scientifique (Paris : Alcan, 1911), 7.
(5) Comme en témoignent les comptes rendus réunis dans ses Mémoires scientifiques,
op. cit. in n. 2, vol. 11 et 12. 438 Anastasios Brenner
résultats récents dans les domaines de la chimie, de la géologie et
de la physiologie (6).
On a appelé le xixe siècle le siècle de l'histoire ; cette discipline
connaît alors un essor considérable. Tannery publie, à partir
de 1876, une série d'articles informés de la science récente et met
tant en œuvre les outils critiques de l'histoire (7). Une dizaine
d'années plus tard, ses travaux débouchent sur deux ouvrages fon
dateurs : Pour l'histoire de la science hellène : De Thaïes à Empé-
docle et La Géométrie grecque. Enfin, en 1893, Tannery fait
paraître ses Recherches sur l'histoire de l'astronomie ancienne (8). Il
participe à tout un courant de de la pensée antique, qui se
démarque de la pratique antérieure, par le recours à une démarche
critique, devenue plus exigeante et plus rigoureuse. Littré en précise
la nature :
« Critique philologique, critique où l'on considère si tous les mots,
toutes les idées sont bien à l'auteur, s'il n'y a pas de phrases interpolées,
ou des formes de style qui ne puissent pas lui appartenir ; critique histo
rique, critique où l'on cherche si tous les faits énoncés sont conformes à la
vérité historique, ou au moins aux témoignages des principaux historiens,
s'il n'y a pas d'anachronismes, etc. (9). »
Les historiens du xixe siècle sont conduits à proposer une nouvelle
interprétation des sources et du développement de la science.
Après le rejet de la physique d'Aristote par la science moderne,
on en vient à contester son autorité en tant qu'historien. Ainsi Tan
nery déclare-t-il : « II est impossible [...] d'accepter les renseigne
ments historiques d'Aristote au sujet des opinions émises avant lui
sans réserve (10). » Ce jugement doit être étendu à ses disciples.
Nos sources pour la physique et les mathématiques remontant à
Théophraste et à Eudème, il s'avère nécessaire de procéder à une
(6) Paul Tannery, Pour l'histoire de la science hellène : De Thaïes à Empédocle, 2e éd.
(Paris : Gauthier-Villars, 1930), 109, 195.
(7) Ces articles paraissent d'abord dans la Revue philosophique de la France et de
l'étranger, fondée en 1876 par Théodule Ribot.
(8) Tannery, op. cit. inn. 6; Id., La Géométrie grecque : Comment son histoire nous est
parvenue et ce que nous en savons (Paris, 1887) ; Id., Recherches sur l'histoire de l'astronomie
ancienne (Paris, 1893).
(9) Emile Littré, Critique, in Dictionnaire de la langue française, 4 vol. (Paris :
Hachette, 1863-1872). Cf. Tannery, op. cit. in n. 5, 91, 143 ; Gaston Milhaud, Leçons sur les
origines de la science grecque (Paris : Alcan, 1893), 162 ; Abel Rey, La Science dans l'Anti
quité, 5 vol. (Paris : La renaissance du livre et Albin Michel, 1930-1948), vol. 2, 8.
(10) Tannery, op. cit. in n. 6, 19. Cf. Milhaud, op. cit. in n. 9, 160, 290. Réconcilier les sciences et les lettres 439
véritable reconstruction historique. Tannery complète, pour la géo
métrie, le travail accompli par Hermann Diels, le grand doxo-
graphe de la physique présocratique. À la suite de Gustav
Teichmuller, Tannery propose encore une réinterprétation des
concepts fondamentaux des présocratiques (11). Milhaud, qui éta
blit une synthèse des recherches de Tannery à l'usage des étudiants
dans ses Leçons sur les origines de la science grecque, nous donne
un témoignage sur le développement des connaissances historiques
elles-mêmes. Il montre comment on s'est éloigné des théories pro
posées par les savants réunis autour de Denis Diderot et Jean Le
Rond d'Alembert : « Au siècle dernier, la tendance, avec les Encyc
lopédistes, est d'attribuer aux anciens peuples d'Orient, en même
temps qu'une antiquité prodigieuse, des sciences fort avan
cées (12). » Cette attribution ne se fondait pas sur une analyse
scientifique des sources qui étaient disponibles. Le déchiffrement
des hiéroglyphes, la lecture des papyrus de la science égyptienne, et,
de façon générale, le perfectionnement des méthodes historiques
ont permis de renouveler la compréhension du savoir ancien. Abel
Rey prolonge cette ligne d'interprétation :
« C'est pourquoi les nombreuses thèses (Bailly, Biot, Gladish,
Roeth, etc.), qui ont été très ingénieusement dressées pour prouver
l'origine purement orientale ou égyptienne des philosophies présocrati
ques, des éléments de la géométrie, de l'astronomie ou du calcul, voire de
la physique, de la chimie et de la médecine, furent - et, de manière génér
ale, à bon droit - combattues et à peu près écartées par la critique de la
fin de ce siècle ; on en a conclu en reprenant les anciennes assertions de
Montucla et Ritter, avec Zeller, Cantor, Brochard, Milhaud, Gomperz, et,
dans une certaine mesure et sous une autre forme, Diels et Burnet, que la
pensée hellène est tout entière originale : c'est le miracle grec (13). »
(11) Voir Tannery, op. cit. in n. 6, 11, 17.
(12) Milhaud, op. cit. in n. 9, 69. Il est à noter qu'Auguste Comte avait déjà signalé la
voie, en mettant en avant sa doctrine sociologique selon laquelle il existe une solidarité fon
damentale entre les différents aspects de l'organisme social : « L'histoire des sciences peut
surtout donner [...] quelque idée de l'importance d'un tel secours, en rappelant, par exemple,
comment les vulgaires aberrations des érudits sur les prétendues connaissances en astro
nomie supérieure attribuées aux Anciens Égyptiens ont été irrévocablement dissipées, avant
même qu'une plus saine érudition en eût fait justice, par la seule considération rationnelle
d'une relation indispensable de l'état général de la science astronomique avec celui de la géo
métrie abstraite alors évidemment dans l'enfance. » (Auguste Comte, Cours de philosophie
positive, 2 vol. (Paris: Hermann, 1975), 111 sqq.)
(13) Rey, op. cit. in n. 9, 8 sqq. Tannery évoque brièvement la science égyptienne dans
son chapitre sur Thaïes dans Pour l'histoire de la science hellène {pp. cit. in n. 6). Milhaud lui
accorde une longue étude, Les origines des sciences mathématiques dans les civilisations 440 Anastasios Brenner
II est à noter qu'Abel Rey apportera en réalité plusieurs nuances à
cette thèse. Il admet l'existence d'une science orientale et lui
consacre même une étude séparée. Ce qu'il faut retenir ici, c'est la
volonté de se fonder sur une évaluation rigoureuse des témoignag
es et un examen scrupuleux des documents. Nous saisissons
ici une certaine communauté d'esprit entre Tannery, Milhaud et
Abel Rey.
Un clivage ne manquera pas d'apparaître entre historiens des
sciences et historiens de la philosophie. Les auteurs qui font l'objet
de notre étude se réclament de Comte. C'est on ne peut plus expli
cite dans le cas de Tannery, qui le reconnaît sans ambages : « Je ne
me suis jamais assimilé réellement qu'une seule philosophie, celle
d'Auguste Comte, et cela à vingt-deux ans ; et c'est même son
influence sur moi qui a provoqué mes travaux, dont le but était de
vérifier et de préciser ses idées sur l'histoire des sciences (14). » Si
Tannery s'est intéressé à bien d'autres philosophes, parmi lesquels
Kant, et s'il a pris ses distances par rapport au fondateur du positi
visme, il ne fait pas de doute que la lecture de son œuvre,
vers 1865, a constitué l'un des facteurs intellectuels qui ont déter
miné sa voie. L'influence positiviste persiste jusqu'à Abel Rey. Il
s'agit d'introduire une méthode scientifique en histoire. La socio
logie, récemment constituée, sert de base. On reconduit plusieurs
thèses comtiennes : l'unité des sciences, l'apport de la science à la
civilisation et la nécessité de réformer l'éducation sur la base des
connaissances scientifiques. D'où l'affirmation que les premiers
penseurs grecs sont avant tout des savants ou scientifiques. Tan
nery s'inscrit par là en faux contre l'interprétation hégélienne pro
posée par Eduard Zeller (15).
orientales et égyptiennes : L'apport de l'Orient dans la science grecque, dans Gaston Mil
haud, Nouvelles études sur l'histoire de la pensée scientifique (Paris : Alcan, 1911). Abel Rey
consacre le premier volume de La Science dans l'Antiquité (op. cit. in n. 9) à La Science
orientale avant les Grecs, où il fait état des sciences chaldéo-assyrienne, égyptienne, chinoise
et hindoue. Le débat rebondira avec Black Athena de Martin Bernai (New Brunswick : Rut
gers University Press, 1987). Pour une étude récente, voir Mary Lefkowitz, Not out of Africa
(New York : Basic books, 1997).
(14) Paul Tannery, Titres scientifiques (Lettre de candidature du 22 avril 1903), Archi
ves du Collège de France, G-IV-g, 13S. Cf. Paul Tannery, Auguste Comte et l'histoire des
sciences, Revue générale des sciences, 16 (1903), 410-417, et Id., op. cit. in n. 6, 212.
(15) Paul Tannery écrit : « Jusqu'à Platon, les penseurs hellènes, en presque totalité, ont
été, non pas des philosophes, dans le sens que l'on donne aujourd'hui à ce nom, mais des
physiologues, comme on disait, c'est-à-dire des savants. » (Tannery, op. cit. in n. 6, 10.)
Cf. Rey, op. cit. in n. 9, vol. 2, 4.