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Interactions physiologie-outils thérapeutiques dans les constructions physiopathologiques du goitre exophtalmique (1860-1960) / Physiological interactions, as therapeutic tools in physiopathological constructions of the exophtalmic goiter (1860-1960) - article ; n°1 ; vol.53, pg 107-132

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Revue d'histoire des sciences - Année 2000 - Volume 53 - Numéro 1 - Pages 107-132
SUMMARY. — This paper deals with the relationship between physiology and therapeutic tools in the construction of the concept of exophtalmic goiter, the commonest form of thyroid hyperfunction. The clinical symptoms consisting in thyroid enlargement (goiter), exophtalmos and heart palpitations were described between 1835 and 1840. In 1862, this clinical triad was widely discussed at the French Academy of medicine and interpreted as a nervous disease. In the 1880 's the development of thyroid surgery and the discovery of the thyroid gland function led to a profound change in the interpretation of the disease. Exophtalmic goiter was now looked upon as a thyroid disease with specific histological lesions. These lesions justified the surgical treatment of the disease. As early as 1900, exophtalmic goiter was reinterpreted in the light of thyroid chemistry and considered as being due to a vitiating thyroid secretion. Taking into account the physiological knowledge, several therapeutic schemata led to a dead end. At the beginning of the 1940's empirical observations brought about alternative medical treatments : the use of radioiodine and antithyroid compounds. From 1940 to 1960, the application of radioiodine shed a completely new light on thyroid physiopathology. This study shows that Claude Bernard's linear schema in the field of scientific medicine — 1) physiology ; 2) pathology ; 3) therapeutic — should be used with caution.
RÉSUMÉ. — Cet article est consacré aux interactions entre savoir physiologique et outils thérapeutiques dans la construction du concept de goitre exophtalmique, forme la plus commune d'hyperfonctionnement thyroïdien. Dans les années 1830, la médecine clinique décrit cette nouvelle entité clinique dont la triade symptomatique (goitre, exophtalmie et palpitations) et son éventuelle origine nerveuse font l'objet d'un long débat à l'Académie de médecine en 1862. Vingt ans plus tard, le développement de la chirurgie thyroïdienne, qui permet l'émergence de la fonction du corps thyroïde, transforme le goitre exophtalmique en une maladie spécifique de la glande thyroïde avec l'identification de lésions histologiques justifiant son traitement par thyroïdectomie. Dès 1900, l'essor de la chimie thyroïdienne conduit à associer lésion histologique et viciation de la sécrétion thyroïdienne sur laquelle on s'efforce d'agir autrement que par la chirurgie. Plusieurs schémas thérapeutiques sont construits à partir de la physiologie thyroïdienne, qui débouchent sur des impasses. Au début des années 1940, des approches empiriques ont favorisé l'émergence de deux alternatives médicales au traitement chirurgical : l'iode radioactif et les antithyroïdiens de synthèse qui bloquent le métabolisme de l'iode intrathyroïdien. Ces deux outils ont permis un accroissement prodigieux des connaissances en physiologie thyroïdienne. Cette étude nuance ainsi le schéma linéaire proposé par Claude Bernard pour le développement de la médecine scientifique : physiologie, pathologie et thérapeutique.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 2000
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M PHILIPPE FRAGU
Interactions physiologie-outils thérapeutiques dans les
constructions physiopathologiques du goitre exophtalmique
(1860-1960) / Physiological interactions, as therapeutic tools in
physiopathological constructions of the exophtalmic goiter
(1860-1960)
In: Revue d'histoire des sciences. 2000, Tome 53 n°1. pp. 107-132.
Citer ce document / Cite this document :
FRAGU PHILIPPE. Interactions physiologie-outils thérapeutiques dans les constructions physiopathologiques du goitre
exophtalmique (1860-1960) / Physiological interactions, as therapeutic tools in physiopathological constructions of the
exophtalmic goiter (1860-1960). In: Revue d'histoire des sciences. 2000, Tome 53 n°1. pp. 107-132.
doi : 10.3406/rhs.2000.2078
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0151-4105_2000_num_53_1_2078Abstract
SUMMARY. — This paper deals with the relationship between physiology and therapeutic tools in the
construction of the concept of exophtalmic goiter, the commonest form of thyroid hyperfunction. The
clinical symptoms consisting in thyroid enlargement (goiter), exophtalmos and heart palpitations were
described between 1835 and 1840. In 1862, this clinical triad was widely discussed at the French
Academy of medicine and interpreted as a nervous disease. In the 1880 's the development of thyroid
surgery and the discovery of the thyroid gland function led to a profound change in the interpretation of
the disease. Exophtalmic goiter was now looked upon as a thyroid disease with specific histological
lesions. These lesions justified the surgical treatment of the disease. As early as 1900, exophtalmic
goiter was reinterpreted in the light of thyroid chemistry and considered as being due to a vitiating
thyroid secretion. Taking into account the physiological knowledge, several therapeutic schemata led to
a dead end. At the beginning of the 1940's empirical observations brought about alternative medical
treatments : the use of radioiodine and antithyroid compounds. From 1940 to 1960, the application of
radioiodine shed a completely new light on thyroid physiopathology. This study shows that Claude
Bernard's linear schema in the field of scientific medicine — 1) physiology ; 2) pathology ; 3) therapeutic
— should be used with caution.
Résumé
RÉSUMÉ. — Cet article est consacré aux interactions entre savoir physiologique et outils
thérapeutiques dans la construction du concept de goitre exophtalmique, forme la plus commune
d'hyperfonctionnement thyroïdien. Dans les années 1830, la médecine clinique décrit cette nouvelle
entité clinique dont la triade symptomatique (goitre, exophtalmie et palpitations) et son éventuelle
origine nerveuse font l'objet d'un long débat à l'Académie de médecine en 1862. Vingt ans plus tard, le
développement de la chirurgie thyroïdienne, qui permet l'émergence de la fonction du corps thyroïde,
transforme le goitre exophtalmique en une maladie spécifique de la glande thyroïde avec l'identification
de lésions histologiques justifiant son traitement par thyroïdectomie. Dès 1900, l'essor de la chimie
thyroïdienne conduit à associer lésion histologique et viciation de la sécrétion thyroïdienne sur laquelle
on s'efforce d'agir autrement que par la chirurgie. Plusieurs schémas thérapeutiques sont construits à
partir de la physiologie thyroïdienne, qui débouchent sur des impasses. Au début des années 1940, des
approches empiriques ont favorisé l'émergence de deux alternatives médicales au traitement chirurgical
: l'iode radioactif et les antithyroïdiens de synthèse qui bloquent le métabolisme de l'iode intrathyroïdien.
Ces deux outils ont permis un accroissement prodigieux des connaissances en physiologie
thyroïdienne. Cette étude nuance ainsi le schéma linéaire proposé par Claude Bernard pour le
développement de la médecine scientifique : physiologie, pathologie et thérapeutique.VARIA
Interactions physiologie-outils thérapeutiques
dans les constructions physiopathologiques
du goitre exophtalmique (1860-1960)
Philippe Fragu (*)
RÉSUMÉ. — Cet article est consacré aux interactions entre savoir physiolo
gique et outils thérapeutiques dans la construction du concept de goitre exophtal
mique, forme la plus commune d'hyperfonctionnement thyroïdien. Dans les
années 1830, la médecine clinique décrit cette nouvelle entité clinique dont la
triade symptomatique (goitre, exophtalmie et palpitations) et son éventuelle ori
gine nerveuse font l'objet d'un long débat à l'Académie de médecine en 1862.
Vingt ans plus tard, le développement de la chirurgie thyroïdienne, qui permet
l'émergence de la fonction du corps thyroïde, transforme le goitre exophtalmique
en une maladie spécifique de la glande thyroïde avec l'identification de lésions bis-
tologiques justifiant son traitement par thyroïdectomie. Dès 1900, l'essor de la
chimie thyroïdienne conduit à associer lésion histologique et viciation de la sécré
tion sur laquelle on s'efforce d'agir autrement que par la chirurgie.
Plusieurs schémas thérapeutiques sont construits à partir de la physiologie thyroï
dienne, qui débouchent sur des impasses. Au début des années 1940, des appro
ches empiriques ont favorisé l'émergence de deux alternatives médicales au trait
ement chirurgical : l'iode radioactif et les antithyroïdiens de synthèse qui bloquent
le métabolisme de intrathyroïdien. Ces deux outils ont permis un accroisse
ment prodigieux des connaissances en physiologie thyroïdienne. Cette étude
nuance ainsi le schéma linéaire proposé par Claude Bernard pour le développede la médecine scientifique : physiologie, pathologie et thérapeutique.
MOTS-CLÉS. — Thyroïde ; hyperthyroïdie ; goitre exophtalmique ; maladie
de Basedow ; histoire des outils thérapeutiques.
SUMMARY. — This paper deals with the relationship between physiology and
therapeutic tools in the construction of the concept of exophtalmic goiter, the com
monest form of thyroid hyperfunction. The clinical symptoms consisting in thyroid
enlargement (goiter), exophtalmos and heart palpitations were described bet
ween 1835 and 1840. In 1862, this clinical triad was widely discussed at the French
Academy of medicine and interpreted as a nervous disease. In the 1880 's the develop
ment of thyroid surgery and the discovery of the thyroid gland function led to a pro-
(*) Philippe Fragu, inserm U 158, Hôpital Necker-Enfants malades, Univ. Rene-
Descartes - Paris V, 149, rue de Sèvres, 75743 Paris, Cedex 15.
Rev. Hist. Set, 2000, 53/1, 107-132 108 Philippe Fragu
found change in the interpretation of the disease. Exophtalmic goiter was now looked
upon as a thyroid disease with specific histological lesions. These lesions justified the
surgical treatment of the disease. As early as 1900, exophtalmic goiter was reinte
rpreted in the light of thyroid chemistry and considered as being due to a vitiating
thyroid secretion. Taking into account the physiological knowledge, several therapeut
ic schemata led to a dead end. At the beginning of the 1940 's empirical observations
brought about alternative medical treatments : the use radioiodine and antithyroid
compounds. From 1940 to 1960, the application of radioiodine shed a completely new
light on thyroid physiopathology. This study shows that Claude Bernard's linear
schema in the field of scientific medicine — 1) physiology ; 2) pathology ; 3) thera
peutic — should be used with caution.
Graves' KEYWORDS. — Thyroid; hyperthyroidism ; exophtalmic goiter;
disease ; history of therapeutic tools.
Dans son ouvrage inachevé, Principes de médecine expériment
ale, Claude Bernard (1813-1865) assigne, et ce à plusieurs reprises,
à la médecine expérimentale l'objectif d'intégrer médecine théo
rique et pratique. La connaissance du déterminisme des
maladies, qui consistent en une modification de l'état physiologique
normal, conduit aussi à une explication rationnelle de leur trait
ement. Ainsi, la médecine expérimentale « va droit au traitement par
la connaissance des modifications à apporter dans le milieu inté
rieur (1) ». Ce programme bernardien se veut en rupture complète
avec les pratiques thérapeutiques antérieures, introduites à partir de
l'observation empirique de leurs effets bénéfiques. C'est le cas de
l'éponge séchée, utilisée depuis des siècles dans le traitement du
goitre endémique, de l'écorce de quinquina pour le des
fièvres ou de l'extrait digitalique pour les affections cardiaques,
remèdes dont les principes actifs, l'iode (éponge séchée), la quinine
et la digitaline sont isolés grâce au développement de la chimie
organique dans la première moitié du XIXe siècle, sans que pour
autant on s'interroge sur leur mode d'action.
Le développement de la biomédecine durant le xxe siècle paraît
une illustration permanente des principes énoncés par Claude Ber
nard. Pourtant, dans son livre, Le Clinicien et le chercheur, consa
cré à l'histoire des rachitismes, Christiane Sinding a ouvert une
série de questions :
« Quels sont les outils qui permettent de créer une entité nosologique,
quelles manières successives d'appréhender la maladie président à l'inven-
(1) Claude Bernard, Principes de médecine expérimentale (Paris : PUF, 1987), « Quad
rige », 98. Constructions physiopathologiques du goitre exophtalmique 109
tion intellectuelle dans la médecine occidentale du XXe siècle, à quel
moment intervient l'outil thérapeutique et comment modifie-t-il la percep
tion qu'ont de la maladie les médecins et la société (2) ? »
L'histoire du goitre exophtalmique (3), forme la plus commune
d'hyperfonctionnement thyroïdien, permet d'étudier le rôle respectif
du développement des connaissances physiologiques et de l'inno
vation thérapeutique dans la construction des schémas physiopathol
ogiques de cette maladie. Dans ses formes cliniques typiques, le
goitre exophtalmique est resté inchangé, ce qui facilite la relecture
des débats qu'il suscite à partir de 1860. La première tentative
d'explication se fonde sur les travaux expérimentaux réalisés sur les
mécanismes de régulation nerveuse de l'activité des organes : c'est la
théorie de la névrose du grand sympathique cervical qui fournit un
premier cadre rationnel sans implication thérapeutique. A partir
de 1880, c'est précisément le développement d'un outil thérapeut
ique — la chirurgie thyroïdienne du goitre — qui transforme le
goitre exophtalmique en une maladie spécifique de la glande thy
roïde avec l'identification de lésions histologiques, que l'essor de la
chimie thyroïdienne conduit à associer à une viciation de la sécrétion
thyroïdienne, au début du xxe siècle. Deux types d'approches théra
peutiques sont alors utilisés. Le premier, qui découle du savoir
acquis, vise à rétablir une sécrétion normale et débouche sur une
impasse. Le second repose sur l'observation empirique des effets des
nouveaux traitements dont les bases rationnelles d'utilisation ne
sont construites qu'a posteriori, à partir des travaux engendrés par
leur succès. C'est le cas de l'iode radioactif et des antithyroïdiens de
synthèse, ces deux alternatives médicales au traitement chirurgical
qui sont apparues simultanément dans les années 1940 et qui ont
complètement renouvelé le savoir thyroïdien.
En bref, il s'agit de comprendre comment l'outil thérapeutique
corrige les hypothèses physiopathologiques et comment ces derniè-
(2) Christiane Sinding, Le Clinicien et le chercheur (Paris : PUF, 1991), 19.
(3) Le goitre exophtalmique est appelé maladie de Graves dans les pays anglo-saxons et
maladie de Basedow chez les Européens continentaux. Selon G. Dock (The development of
our knowledge of exophtalmic goiter, jamá, li (1908), 1119-1125), la différence de nomenc
lature semble liée aux difficultés linguistiques de prononciation du nom de Basedow dans le
monde anglo-saxon. L'historique de cette maladie a fait l'objet, depuis 1991, de deux articles
dans des revues d'endocrinologie : G. Hennemann, Historical aspects about the development
of our knowledge of morbus Basedow, Journal of endocrinological investigation, 14 (1991),
617-624 ; C. T. Sawin, Theories of causation of Graves' disease : A historical perspective,
Endocrinology and metabolism of North America, 27 (1998), 63-72. 110 Philippe Fragu
res infléchissent l'invention thérapeutique. Telles sont les deux
questions que je me propose d'étudier à travers l'analyse de ces
trois théories successives - nerveuse, thyroïdienne et hormonale -
construites autour du goitre exophtalmique et des traitements pro
posées pour cette maladie entre 1860 et 1960.
1 / La théorie de la névrose du grand sympathique cervical
ou la construction d'une pathologie fonctionnelle
du goitre exophtalmique
A la fin du XIXe siècle, la découverte de la fonction thyroïdienne
a donné naissance au premier schéma explicatif de l'endocrino
logie : une glande, un produit de sécrétion dont le défaut ou l'excès
produisent une pathologie spécifique. Georges Canguilhem (4) a
montré comment la construction de ce schéma est née de la triple
rencontre des observations des chirurgiens, des médecins et des
physiologistes.
En s'interrogeant dès le début du xixe siècle sur les phénomènes
pathologiques associés à l'hypertrophie du corps thyroïde - le
goitre - les cliniciens ont soulevé rapidement le problème de l'unicité
de cette pathologie. La publication en 1800 du Traité du goitre et du
crétinisme, de François Fodéré (1764-1834), inaugure la construc
tion de la pathologie thyroïdienne moderne puisqu'il relie le crét
inisme - un état morbide qui associe débilité mentale et dégénéres
cence physique - à un goitre congénital souvent familial (5). A partir
de 1835, une nouvelle forme de goitre apparaît avec la publication
par Robert Graves (1796-1853) des observations de trois patients
atteints d'un goitre acquis et de violentes palpitations cardiaques.
En 1840, Cari von Basedow (1799-1854) rapporte les cas de quatre
nouveaux patients qui présentent la triade symptomatique suivante :
goitre, palpitations et saillie anormale des globes oculaires hors de
l'orbite — Г exophtalmie. Le tableau clinique se précise avec Jean
Charcot (1825-1893) qui, dans la première observation française
publiée en 1856, insiste sur le tremblement des extrémités. Il se comp
lète à la fin du siècle par la description du myxœdème prétibial, qui
(4) Georges Canguilhem, Pathologie et physiologie de la thyroïde au XIXe siècle, in
Études d'histoire et de philosophie des sciences (Paris : J. Vrin, 1968), 274-294.
(5) François Fodéré, Traité du goitre et du crétinisme (Paris : Bernard, 1800). Constructions physiopathologiques du goitre exophtalmique 111
se présente sous la forme d'une infiltration bilatérale de la face anté
rieure de la jambe, en dessous du genou (6). Ainsi, à partir de 1850,
deux symptomatologies cliniques opposées sont associées à un goitre
alors interprété comme un excès d'action du corps thyroïde (7). Quel
est donc la spécificité du goitre exophtalmique ? C'est le sens des
débats qui s'instaurent dans la littérature qui prolifère rapidement :
au nombre de 13 au début des années 1850, les publications atte
ignent 1 423 en 1902 - moment où le chirurgien suisse Theodor
Kocher (1841-1917), lauréat du prix Nobel en 1909, précisément
pour ses travaux sur la glande thyroïde, les recense.
Le premier temps fort de cette discussion est incontestablement
le débat qui s'ouvre à l'Académie de médecine lorsque, le 22 juil
let 1862, elle commence la discussion du « Rapport sur la maladie
de Graves ou goitre exophtalmique (8) ». Ce débat marque la diffi
cile entrée des données de la physiologie naissante dans le raisonne
ment du clinicien. S'amorce ainsi une transformation radicale de la
pensée médicale à qui Claude Bernard assigne pour mission
« d'expliquer rationnellement et expérimentalement les maladies de
manière à prévoir leur marche ou à les modifier (9) ».
En 1860, l'Académie a en effet nommé une commission spéciale
chargée de se prononcer sur deux observations de goitre exophtal
mique, dont l'une est soumise par François Aran (1817-1861),
médecin de l'hôpital Saint-Antoine (10). La pratique est courante,
(6) Les publications princeps sur le goitre exophtalmique sont les suivantes : R. J. Grav
es, Palpitations of the heart with enlargement of the thyroid, London Medical and Surgical
Journal (Renshaw's), VII (1835), 516-517 ; C. A. von Basedow, Exophaltmos durch Hypert
rophie des Zellgewebes in der Augenhôhle, Wochenschrift fur die gesammte Heilkunde, 6
(1840), 197-204, 220-228 ; J. M. Charcot, Mémoire sur une affection caractérisée par des palpi
tations du cœur et des artères, la tuméfaction de la glande thyroïde et une double exophtalmie,
Gazette médicale de Paris, 11 (1856), 583-585, 599-601 ; Pierre Marie, « Contribution à l'étude
des formes frustres de la maladie de Basedow », thèse de médecine (Paris, 1883, n° 149) ;
P. Watson- Williams, A case of Graves' disease, Clinical Journal, 7 (1895), 93-98 ; W. Ostler,
On diffuse scleroderma ; with special reference to diagnosis, and to the use of the thyroid gland
extract, Journal of cutaneous and genito-urinary diseases, 16 (1898), 50-67, 127-134.
(7) Dictionnaire de médecine ou répertoire général des sciences médicales, 2e éd. (Paris :
Bechet et Labé, 1840), t. 14, article GOITRE, 166-184.
(8) Rapport sur la maladie de Graves ou goitre exophtalmique, Bulletin de l'Académie
nationale de médecine, 27 (1862), 993-1017, 1041-1061, 1069-1083, 1087-1097, 1101-1121,
1130-1135, 1149-1157.
(9) Bernard, op. cit. in n. 1, 76.
(10) A. Aran, De la nature et du traitement de l'affection connue sous le nom de goitre
exophtalmique, Maladie de Basedow, Bulletin de l'Académie nationale de médecine, 26
(1860), 122-126. 112 Philippe Fragu
l'Académie se devant d'évaluer les mémoires qui lui sont sou
mis (11). Les débats, qui vont durer trois mois, opposent deux per
sonnalités médicales éminentes : Jean-Baptiste Bouillaud (1796-
1881), professeur de clinique médicale à l'hôpital de la Charité, et
Armand Trousseau (1801-1867), professeur de clinique médicale à
l'Hôtel-Dieu et rapporteur de la commission. Tous deux sont les
représentants typiques de cette illustre école médicale parisienne qui
a participé à la construction de la clinique pendant la pre
mière moitié du xixe siècle (12). Ils se rattachent à l'école éclectique
qui, à partir de 1830, a tenté de synthétiser les différents courants
médicaux issus de la Révolution française. Bouillaud est un fervent
défenseur d'une médecine exacte, fondée sur la méthode anatomo-
clinique, sur le recours aux mesures précises du volume du cœur et
aux examens de laboratoire. C'est un spécialiste incontesté des
maladies cardiaques et nerveuses. Trousseau, qui est à la fois
pédiatre et neurologue, défend une approche plus psychogène de la
pathologie, notamment à partir de sa propre expérience des crises
d'asthme. Bouillaud et Trousseau se sont politiquement affrontés
en 1848 lorsque Bouillaud était doyen de la faculté de Médecine,
conflit qui s'est terminé par sa démission.
Les débats de 1862 sont centrés sur deux questions : la première
renvoie à la réalité de l'entité morbide construite à partir de la
triade des symptômes cliniques, la seconde à la nature de l'affection
pour laquelle il convient de tenter de formuler un schéma explicatif
global des troubles atteignant trois organes différents : cœur (palpi
tations), thyroïde (goitre), et globes oculaires (exophtalmie).
Dans son rapport, Trousseau, qui a consacré l'année précédente
l'une de ses Cliniques de l'Hôtel-Dieu à cette affection (13), avance
des arguments en faveur de l'existence de cette maladie « si
bizarre ». Il remarque que
« la saillie oculaire et la tumeur thyroïdienne augmentent et diminuent
simultanément dans chacun des paroxysmes, comme s'ils étaient soumis à
la même influence étiologique (14) »,
(1 1) La commission constituée pour évaluer le mémoire d'Aran est spécifiquement aca
démique. Voir Georges Weisz, The Medical Mandarins : Thefrench Academy of medicine in
the nineteenth and early twentieth centuries (New York : Oxford Univ. Press, 1995).
(12) Erwin H. Ackerknecht, La Médecine hospitalière à Paris, 1794-1848, éd. franc.
(Paris : Payot, 1986).
(13) A. Trousseau, Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Paris : Du goitre exophtalmique
ou maladie de Graves (Paris : Baillère, 1861), t. 2, 614-654.
(14) Rapport sur la maladie de Graves, op. cit. in n. 8, 997. Constructions physiopathologiques du goitre exophtalmique ИЗ
et que les
« symptômes s'amendent d'une manière considérable lorsque les mala
des deviennent enceintes, tandis que tous les symptômes de la maladie se
montrent à nouveau après l'accouchement (15) ».
Cette évolution s'oppose complètement à celle du goitre endé
mique « des montagnes » dont l'ensemble des symptômes se révèlent
par de la torpeur et par une vieillesse prématurée (le crétinisme). Il
propose d'appeler cette nouvelle maladie Maladie de Graves. Posi
tion qui est loin de faire l'unanimité parmi les académiciens.
Bouillaud ne veut y voir qu'un assemblage de phénomènes dis
parates, n'ayant en commun que la compression exercée par le
goitre sur les gaines vasculo-nerveuses du cou et entraînant soit des
troubles nerveux, soit des troubles circulatoires, soit les uns et les
autres simultanément. Bouillaud souligne que le rapport de Trous
seau est en contradiction
« avec les principes fondamentaux d'après lesquels les maladies considér
ées d'une manière abstraite ou générale doivent être conçues, constituées
et pour ainsi dire définies, avec les règles ou les lois qui doivent présider à
leur nomenclature, à leur dénomination (16) ».
Se ralliant au langage représentatif de Jean-Louis Alibert (1768-
1837), il estime que les maladies doivent porter un nom qui repré
sente leur siège et leur nature : il ne peut y avoir de maladies sans
organes malades, ni de fonctions sans organes sains. Bouillaud se
refuse d'admettre la spécificité morbide du goitre exophtalmique :
« Les inventeurs de l'entité en litige ne nous ont pas encore fait
connaître la cause pathogénique particulière, pour ainsi dire spécifique,
sous l'influence de laquelle se produiraient, d'une manière constante
et comme deux effets inséparables, indivisibles, et le goitre et
l'exophtalmie (17). »
Ce que demande Bouillaud, c'est la preuve d'une cause spéci
fique au « priapisme » de la glande thyroïde et des yeux. C'est év
idemment poser le problème de la nature de la maladie, que le
médecin irlandais William Stokes (1804-1878) a classée pour la pre
mière fois, en 1854, dans le cadre nosologique des névroses.
Inventé en 1769 par William Cullen (1710-1790), le terme géné
rique de névrose permet de regrouper, selon le Dictionnaire de
(15) Rapport sur la maladie de Graves, op. cit. in n. 8, 1005.
(16) Bouillaud, in ibid., 1071.
(17) Ibid., 1090. 114 Philippe Fragu
médecine ou répertoire général des sciences médicales de 1840, « les
divers troubles apyrétiques de la sensibilité et de la mobilité, sans
altération appréciable ou notable des organes qui président aux dif
férentes fonctions (18) ». Stokes parle alors d'une névrose car
diaque qui selon Charcot
«consiste essentiellement dans une altération fonctionnelle caractérisée
par une excitation permanente du cœur, des artères du cou, à laquelle se
joignent comme épiphénomènes un gonflement de la thyroïde et une aug
mentation de volume (?) des globes oculaires (19) ».
Dans son rapport, Trousseau s'attache à démontrer que le
volume cardiaque n'est pas modifié au cours de l'évolution du
goitre exophtalmique, éliminant ainsi le rôle d'une lésion cardiaque
dans l'étiologie de la maladie. Sa démonstration, à laquelle adhère
Bouillaud, repose sur une évaluation précise du volume
obtenue par percussion de la zone de projection cutanée du cœur.
La définition d'un indice clinique quantitatif permet ainsi de tran
cher, amorce d'une méthode qui se généralisera ultérieurement.
Alors que Bouillaud estime contradictoire de classer sous le
vocable de névrose les deux éléments de la triade - le goitre et
l'exophtalmie - qui sont caractérisés par des lésions anatomiques
évidentes, Trousseau construit son interprétation de la maladie
autour des troubles vasomoteurs qui sont associés à l'exophtalmie :
larmoiement, dilatation de la fente palpébrale et dilatation des vais
seaux sanguins oculaires. Adoptant le schéma du rôle harmonisa-
teur du système nerveux, élaboré par Claude Bernard quelques
années auparavant (20), il affirme que la cause commune de la
triade du goitre exophtalmique a son siège dans le système nerveux
du grand sympathique cervical :
« [...] les expériences récentes de M. Claude Bernard, qui montrent
l'influence de la destruction ou de l'irritation des filets et des ganglions du
grand sympathique sur les phénomènes de congestion; les expériences
variées par lesquelles Moritz Schiff [1823-1896] produit à volonté de
l'exophtalmie en excitant les ganglions sympathiques cervicaux, tandis que
la destruction de ces mêmes produit le retrait du globe oculaire ;
les expériences curieuses du même physiologiste sur les organes érectiles et
sur les congestions locales ; les hypertrophies et les atrophies produites à
(18) Dictionnaire de médecine, op. cit. in n. 7, t. 21, article NÉVROSE, 38.
(19) J. M. Charcot, op. cit. in n. 6, 600.
(20) Voir Mirko G. Grmek, Le Legs de Claude Bernard (Paris : Fayard, 1997),
chap. VII : La « piqûre diabétique », 251-274.