La préservation des forêts du Rif centro-occidental : un enjeu de développement de la montagne rifaine / Preservation of forests in the central western Rif massif : a key element in the development of the Rif Mountains - article ; n°4 ; vol.84, pg 75-94
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La préservation des forêts du Rif centro-occidental : un enjeu de développement de la montagne rifaine / Preservation of forests in the central western Rif massif : a key element in the development of the Rif Mountains - article ; n°4 ; vol.84, pg 75-94

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Description

Revue de géographie alpine - Année 1996 - Volume 84 - Numéro 4 - Pages 75-94
Abstract : The forests of the Rif massif, which constitute a major ecological and biological resource for Morocco, have today reached a critical stage of degradation. This situation has resulted not so much from the traditional system of land use, based on a slash-and-burn type of shifting cultivation, nor from the considerable growth in population which caused widespread deforestation of the Rif massif, but rather from a number of external factors : the overcropping of the great forests for timber by the Spanish protectorate, the vast clearing operations carried out by the local population in response to attempts to delimit the areas of state forests (in the 1 960-75 period), and lastly the rise in the growth of cannabis, which constitutes a tremendous drain on forest land and its humus. Today, preservation of the forests must be considered an integral part of the development process of the Rif Mountains (for institutional, social, economic and ecological reasons). The only possible way to ensure such preservation lies, on the one hand, in a gradual change in the production systems and the lifestyles of the local population (a change which seems to be already under way) and, on the other, in the State playing a role which is not only clear and strong, but also based on greater public consultation.
La préservation des forêts du Rif centro-occidental : un enjeu de développement de la montagne rifaine Preservation of forests in the central western Rif massif : a key element in the development of the Rif Mountains Rémi Grovel Resume : Massif forestier d'intérêt écologique et biologique majeur pour le Maroc, le Rif accuse aujourd'hui un état de dégradation critique de ses forêts qui est la résultante de plusieurs périodes successives. Ce n'est pas tant le système traditionnel d'exploitation de l'espace basé sur la culture itinérante sur brûlis, ni l'accroissement démographique fort qui est à l'origine de la deforestation massive du Rif, mais des facteurs externes comme la surexploitation des grandes forêts pour le bois d'œuvre par le protectorat espagnol, les grands défrichements de la population rifaine en réaction aux tentatives de délimitation du domaine forestier de l'Etat (dans les années 1960-75) et enfin l'essor de la culture de cannabis, forte consommatrice d'espace forestier et de ses humus. Aujourd'hui, la préservation des forêts constitue un enjeu indissociable du processus de développement des montagnes rifaines (pour des raisons institutionnelles, sociales, économiques et écologiques), et la seule voie possible réside d'une part dans une modification progressive des systèmes de production et des modes de vie des rifains (qui semble se dessiner) et d'autre part dans une intervention de l'Etat clarifiée, renforcée mais plus consensuelle.
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Published 01 January 1996
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M. Rémi Grovel
La préservation des forêts du Rif centro-occidental : un enjeu de
développement de la montagne rifaine / Preservation of forests
in the central western Rif massif : a key element in the
development of the Rif Mountains
In: Revue de géographie alpine. 1996, Tome 84 N°4. pp. 75-94.
Citer ce document / Cite this document :
Grovel Rémi. La préservation des forêts du Rif centro-occidental : un enjeu de développement de la montagne rifaine /
Preservation of forests in the central western Rif massif : a key element in the development of the Rif Mountains. In: Revue de
géographie alpine. 1996, Tome 84 N°4. pp. 75-94.
doi : 10.3406/rga.1996.3887
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rga_0035-1121_1996_num_84_4_3887Abstract
Abstract : The forests of the Rif massif, which constitute a major ecological and biological resource for
Morocco, have today reached a critical stage of degradation. This situation has resulted not so much
from the traditional system of land use, based on a slash-and-burn type of shifting cultivation, nor from
the considerable growth in population which caused widespread deforestation of the Rif massif, but
rather from a number of external factors : the overcropping of the great forests for timber by the Spanish
protectorate, the vast clearing operations carried out by the local population in response to attempts to
delimit the areas of state forests (in the 1 960-75 period), and lastly the rise in the growth of cannabis,
which constitutes a tremendous drain on forest land and its humus. Today, preservation of the forests
must be considered an integral part of the development process of the Rif Mountains (for institutional,
social, economic and ecological reasons). The only possible way to ensure such preservation lies, on
the one hand, in a gradual change in the production systems and the lifestyles of the local population (a
change which seems to be already under way) and, on the other, in the State playing a role which is not
only clear and strong, but also based on greater public consultation.
Résumé
La préservation des forêts du Rif centro-occidental : un enjeu de développement de la montagne rifaine
Preservation of forests in the central western Rif massif : a key element in the development of the Rif
Mountains Rémi Grovel Resume : Massif forestier d'intérêt écologique et biologique majeur pour le
Maroc, le Rif accuse aujourd'hui un état de dégradation critique de ses forêts qui est la résultante de
plusieurs périodes successives. Ce n'est pas tant le système traditionnel d'exploitation de l'espace basé
sur la culture itinérante sur brûlis, ni l'accroissement démographique fort qui est à l'origine de la
deforestation massive du Rif, mais des facteurs externes comme la surexploitation des grandes forêts
pour le bois d'œuvre par le protectorat espagnol, les grands défrichements de la population rifaine en
réaction aux tentatives de délimitation du domaine forestier de l'Etat (dans les années 1960-75) et enfin
l'essor de la culture de cannabis, forte consommatrice d'espace forestier et de ses humus. Aujourd'hui,
la préservation des forêts constitue un enjeu indissociable du processus de développement des
montagnes rifaines (pour des raisons institutionnelles, sociales, économiques et écologiques), et la
seule voie possible réside d'une part dans une modification progressive des systèmes de production et
des modes de vie des rifains (qui semble se dessiner) et d'autre part dans une intervention de l'Etat
clarifiée, renforcée mais plus consensuelle.La préservation des forêts du Rif centro-occidental
un enjeu de développement de la montagne rifaine
Rémi Grovel
SECA, Parc scientifique Agropolis 2, F -34397 Montpellier cedex 5
JL our tenter d'enrayer le processus de deforestation des forêts rifaines, à la fois rapide et
complexe, l'Union Européenne apporte depuis 1994 un appui à la communauté maroc
aine dans la résolution simultanée de problèmes institutionnels, techniques et participat
ifs qui sont actuellement les freins au développement d'une gestion rationnelle et
concertée des espaces forestiers du Rif. Cet appui se réalise à travers un projet pilote,
mené dans la province de Chefchaouen, qui vise à démarrer une approche test avec les r
iverains de deux massifs forestiers, tout en contribuant à donner les moyens aux Eaux et
Forêts de garantir l'application des mesures indispensables pour la protection des écosys
tèmes forestiers du Rif (politique forestière, foncière et de développement). Cette inte
rvention doit contribuer, de façon directe et indirecte, à lutter contre le défrichement des
forêts (arrêt du front d'avancée du kif, nom local du cannabis) et à proposer un autre
modèle de développement économique du Rif où la forêt serait exploitée autrement,
plus rationnellement, mais aussi « plus complètement », c'est-à-dire en utilisant au mieux
toutes ses potentialités (biodiversité, écotourisme, produits forestiers ligneux et non l
igneux...) au profit des populations locales.
1. Le Rif : la région forestière du Maroc par excellence
Formant la barrière montagneuse du nord du Maroc, peu élevée (moins de 2 500 m)
mais compacte, le massif rifain possède des caractéristiques et des particularismes écolo
giques, bioclimatiques et physiques très forts qui le distinguent de tous les autres massifs
marocains. Le Rif central (ou centro-occidental) s'étend sur une superficie d'environ
20 000 km2 et est formé de 5 à 6 provinces dont les 2 principales sont Chefchaouen et Al
Hoceima. Plus des 2/3 nord de ce Rif Central correspondent à l'ancien protectorat espa
gnol, mais aussi aux massifs les plus montagneux et les plus boisés du Rif, c'est-à-dire
aussi aux zones les plus isolées et les plus sous-équipées du Maroc. Forêts de montagne,
les forêts rifaines sont caractérisées par un gradient d'altitude sur lequel s'ajoutent des in
fluences continentales, océaniques et méditerranéennes selon la position géographique.
Le Rif constitue de ce fait un massif forestier d'intérêt écologique et biologique majeur
tant au niveau national qu'international, tant par la diversité forestière (une quinzaine
d'espèces forestières sont représentées : cèdre, chêne liège, sapin, pins, chêne zeen, chêne
tauzin, thuya, ...) que par l'importance biologique des espèces qu'il recèle (très nomb
reuses essences endémiques). En terme d'occupation de l'espace, les formations fores
tières qui ont considérablement diminué, représentent entre 295 à 332 000 ha dans le
REVUE DE GEOGRAPHIE ALPINE 1996 № 4 LA PRÉSERVATION DES FORÊTS DU RIF CENTRO-OCCIDENTAL : UN ENJEU DE DÉVELOPPEMENT. . .
D
Rif central (soit un taux de couverture forestière de 38 % sur les 2 provinces de Chef-
chaouen et d'Al Hoceima), et sont essentiellement cantonnées sur les sommets des mass
ifs montagneux formant ainsi des chapeaux forestiers.
Les importantes fonctions économiques des forêts rifaines sont issues des multiples pro
duits fournis par cette forêt et reflètent la diversité des milieux forestiers et des espaces (bois
d'œuvre issu du cèdre, bois d'industrie des pins et liège sont les principaux produits comm
ercialisés). Le massif rifain est d'ailleurs considéré comme prioritaire par l'administration
forestière marocaine en ce qui concerne les potentialités de production de bois d'œuvre,
bois de construction et bois de mine. Le Plan National de Reboisement affirme ainsi nett
ement la vocation de production de bois d'œuvre de ces forêts et invite les services forestiers
à multiplier les reboisements de production, généralement à base de résineux.
Les cédraies, malgré leurs superficies restreintes (15 200 ha), sont les formations fores
tières les plus productives en terme de recettes forestières (après les reboisements de pin),
même si la qualité du bois de cèdre du Rif est jugée inférieure à celle de l'Atlas. Le chêne
liège, qui constituait auparavant l'essentiel des peuplements forestiers du Rif central,
n'occupe aujourd'hui qu'une place très réduite, tant au niveau des superficies qu'au ni
veau des produits générés (moins de 10 000 stères de liège produits pour 60 000 ha de
suberaie sur Chefchaouen) ; cela est dû à l'ampleur des défrichements récents qui se sont
effectués en priorité sur les suberaies (et à l'absence de tout plan d'aménagement des fo
rêts). Les suberaies qui, autrefois, occupaient une place de choix dans les formations et
les productions forestières du Rif, sont aujourd'hui reléguées à un rôle mineur, supplant
ées dans leur rôle économique régional par les opérations de reboisements de product
ion devenues de plus en plus importantes. Ceci est encore plus vrai en ce qui concerne
les forêts de chêne tauzin (unique au Maroc) et de chêne zeen qui couvrent environ
4 500 ha et qui, ayant été totalement laissées pour compte tant au plan économique
qu'au plan écologique, sont aujourd'hui menacées de disparition progressive du fait de la
conjugaison des projets de reboisement et des besoins en bois des populations riveraines.
Or ces forêts rifaines ont surtout des fonctions socio-économiques vitales pour les po
pulations rurales. En effet, les produits forestiers d'usage domestique, tels que le bois de
feu et le bois de chauffage, le parcours et le fourrage aérien, le bois de service etc. mobili
sent des volumes considérables et concernent pratiquement l'ensemble des superficies fo
restières des massifs rifains, tant la densité de population et la dispersion de l'habitat sont
grandes. La population rifaine distingue d'ailleurs la « petite forêt » (surtout utilisée
comme réserve foncière) de la « grande forêt » (davantage utilisée pour les parcours et la
récolte du bois). Dans tous les cas, ce sont les formations de matorral et de maquis
constituées d'essences dites « secondaires » (ligneux bas et peuplement arboré clairsemé)
qui satisfont en majorité les besoins domestiques de ces populations rurales du Rif; le
matorral couvre plus de 150 000 ha, soit près de la moitié des superficies forestières des 3
provinces du Rif central (Taounate, Chefchaouen, Al Hoceima). '
REMI GROVEL
Cèdre et Sapin TANGER
Chêne zeen tauzin
Chêne liège
Chêne vert + matorral
MER MÉDITERRANÉE Thuya
AL HOCEIMA Pins
.Limite Rif r occidental I ■ Zone d'étude Illustration non autorisée à la diffusion
Situation
approximative
des forêts
résiduelles
du Rif
centro-occidental
Source : AEFCS,
50 avec modifications
de l'auteur (R.G.)
2. Les causes de la disparition des forêts rifaines
Une dégradation récente par périodes successives
Le système d'exploitation traditionnel de l'espace montagnard rifain est basé sur l'exi
stence d'un cheptel caprin important (conduit de façon extensive en forêt), jumelé à une
pratique ancienne de la culture itinérante nécessitant de disposer de nouveaux terrains de
culture (par défrichement). Cette culture itinérante sur brûlis, bien que s'opérant au dé
triment de la forêt, n'a pas fait régresser considérablement celle-ci : les défrichements par
rotation s'effectuaient de façon non irréversible (permettant la régénération) et essentie
llement sur la « petite forêt », c'est-à-dire les formations arbustives (ligneux bas à fort pou
voir de régénération) ; la « grande forêt » n'était touchée qu'en fonction du rythme
d'accroissement de la population. Ce système a perduré même durant le protectorat e
spagnol, et ce jusqu'à l'Indépendance, contrairement à ce qui s'est passé dans la zone sud
du Maroc. Dans son évolution récente, c'est-à-dire depuis le début du siècle, la forêt ri-
faine est passée par trois stades de dégradation différente, correspondant à 3 périodes his
toriques :
- avant 1956 : le mandat espagnol est marqué par l'exploitation intensive du bois
d'œuvre des forêts rifaines. La forêt régresse peu en superficie mais se dégrade au niveau
du capital ligneux : cette surexploitation du bois a largement contribué à affaiblir et ré
duire les peuplements forestiers.
- de 1956 à 1968 : arrivée d'une législation forestière régissant les prélèvements et la ges
tion forestière. Par les contrôles et l'application progressive de la législation le domaine se LA PRÉSERVATION DES FORÊTS DU RIF CENTRO-OCCIDENTAL : UN ENJEU DE DÉVELOPPEMENT...
D
constitue peu à peu et la forêt se dégrade moins, mais les superficies défrichées augment
ent très fortement en réaction à la procédure de délimitation. Ces défrichements s'opè
rent au détriment de la petite et de la grande forêt.
- à partir de 1 968 : essor de la culture du kif et régression rapide de la superficie forestière
en 20-30 ans, les pics de défrichement se situant dans les années 80. Le forestier semble
dépassé par l'ampleur du phénomène qui touche essentiellement la « grande forêt »
(chêne liège, cèdre).
Les facteurs directs de la dégradation
Parmi les nombreuses causes de directe du capital forestier, et en dehors
du processus traditionnel d'extension des cultures familiales vivrières (céréales), le défr
ichement pour la culture du kif et la coupe pour le bois de chauffage représentent près de
90 % du processus de deforestation.
L'extension de la culture du cannabis, depuis la fin des années 70, est responsable de
l'avancée spectaculaire du front de deforestation et reste l'ennemi principal du forestier.
La « kifficulture » a ainsi éradiqué la majorité des chênaies du Rif et s'attaque actuell
ement aux bastions d'altitude que constituent les cédraies. Le rythme élevé du défrichpour la culture du kif, pouvant atteindre 2 000 ha/an (province de Chefchaouen),
a provoqué la disparition de 40 à 60 % du couvert forestier du Rif sur une période de 30
ans A titre indicatif, signalons que plus de 20 000 ha ont disparu dans la seule zone de
Kétama en 20 ans. Sur la province de Chefchaouen, de 1981 à 1991, en 11 ans, la superf
icie défrichée annuellement a été en moyenne de 1 550 ha/an, tandis que dans la pro
vince d'Al Hoceima cette superficie défrichée annuellement a été de 1 035 ha/an pour la
période de 1966-1986. On notera toutefois que le défrichement de cette ampleur est
spécifique aux zones du kif et que les chiffres officiels de 1986 issus des procès verbaux
dressés par les forestiers ne donnent qu'une réduction de 30 % du couvert.
Parallèlement, les besoins en bois de chauffage et en bois de feu sont très élevés dans le
Rif central et complètent ce processus de deforestation, les défrichements permettant à la
fois d'étendre les cultures et de satisfaire les besoins en bois. Des enquêtes récentes (projet
GEFRIF, 1996) ont montré que les postes de consommation de bois les plus importants
sont le four à pain, le chauffage de l'eau et le chauffage hivernal. Les besoins atteignent de
6 à 14 tonnes de bois/famille/an en fonction de l'existence d'un système de chauffage
(poêle) dans les habitations, soit une moyenne de 9,5 tonnes/famille/an). Face à l'absence
de bois mort gisant en forêt (dont le ramassage est autorisé par la législation forestière), la
coupe de bois vif, qui reste alors la seule solution offerte aux riverains pour satisfaire leurs
besoins, tend à se généraliser de façon dramatique dans les zones d'altitude.
D'autres facteurs interviennent dans la dégradation directe du capital forestier mais
sont d'ordre secondaire et en régression depuis l'apparition du kif: ainsi le pâturage en
forêt, la coupe de bois d'œuvre et de bois de construction (cèdres, pins, sapins), l'extrac
tion de produits divers (liège, miel), la carbonisation, les incendies, les délits de coupes
lors des adjudications forestières. . . RÉMI GROVEL
Les facteurs indirects de la dégradation
A cela s'ajoute un certain nombre de causes indirectes de dégradation, qui sont généra
lement plus profondes et plus complexes :
— Les contraintes juridiques et foncières :
L'absence de législation forestière dans le Rif, jusqu'en 1958, donc de domaine forestier
de l'Etat, a favorisé l'exploitation abusive de la forêt par la population riveraine. Cette
période a été suivie après l'indépendance par l'application d'une procédure de délimita
tion des forêts de l'Etat tardive, peu efficace et non concertée : la de
tion des terrains présumés domaniaux menée depuis les années 60 par les services
forestiers a eu généralement pour effet d'accélérer indirectement le défrichement. En
particulier, la volonté des Eaux et Forêts de tout « domanialiser », même la « petite forêt »,
a provoqué par réaction un accroissement des défrichements par la population pour s'oc
troyer le maximum d'espaces privés. On a assisté alors à une course à l'occupation de l'e
space, pour une appropriation définitive, entre les agriculteurs et les forestiers.
— L'absence de politique forestière : de plan d'aménagement et de vocation affirmée sur la majorité des espaces fo
restiers a été également un élément favorable au développement d'une utilisation anar-
chique des ressources naturelles, voire à une appropriation pure et simple de portions de
forêts par les riverains (plus de 80 % des forêts du Rif ne sont pas aménagées et aucune
ne l'est pour et avec la population !). Cette « non-gestion » ne fait que conforter et légit
imer la revendication de ces espaces forestiers par la population pour leurs usages ou leurs
cultures. On constate par ailleurs que le rythme des reboisements est toujours largement
inférieur à celui des défrichements et prélèvements divers (bois de feu, bois de chauff
age).
— L'augmentation de la population :
Dans une région montagneuse déjà très densément peuplée (en moyenne 95 habitants/
km2) la croissance démographique, par ailleurs stimulée par l'expansion de la culture du
kif, induit des besoins en espace et en ressources naturelles toujours plus importants, ce
qui ne fait qu'accroître la pression s' exerçant sur la forêt.
La problématique foncière et la délimitation du domaine forestier de
l'Etat
Aujourd'hui les forêts rifaines sont toujours considérées comme une réserve foncière
permanente par les populations riveraines, pour subvenir à leur besoins et disposer de
nouveaux terrains de cultures (kif et céréales) après défrichement ; la culture de kif, qui
épuise rapidement les sols, constituant une grande consommatrice d'espaces forestiers.
Les convoitises des riverains sur le domaine forestier, ajoutées à une situation juridique
complexe et conflictuelle des forêts, ont jusqu'à présent entravé, voire bloqué, les actions
visant la préservation des écosystèmes forestiers rifains. Cette situation foncière, particul
ière au Rif, demande donc à être apurée rapidement car elle favorise la revendication :
LA PRÉSERVATION DES FORÊTS DU RIF CENTRO-OCCIDENTAL UN ENJEU DE DÉVELOPPEMENT...
D
conflictuelle du foncier par les deux parties, avec pour conséquences une exploitation
anarchique des forêts et un défrichement incontrôlé.
En fait c'est l'application du dahir de 1917 (législation forestière) qui est en grande
partie à l'origine de l'ampleur accrue des défrichements (en dehors de la culture du kif
bien sûr) et des problèmes de délimitation du domaine forestier de l'Etat (donc des
conflits avec la population) puisqu'il précise que toute formation naturelle appartient et
doit revenir au domaine de l'Etat. Le lancement des opérations de délimitation a eu pour
conséquence d'inciter les agriculteurs à s'empresser de défricher la forêt afin de mettre un
maximum de terres hors de portée des forestiers, de revendiquer la propriété de la terre
défrichée et d'augmenter ainsi leur capital foncier. La procédure de délimitation par les
services forestiers entraîne une véritable course à l'occupation de l'espace avec les populat
ions riveraines. C'est ce qui s'était déjà passé dans le pays Djbala (sud-rifain) lors de la
délimitation du domaine forestier de l'Etat sous le protectorat français, avec pour consé
quence le déséquilibre du système agroforestier régional.
L'arrivée du kif n'a fait qu'aggraver les choses, et il est vraisemblable que si le problème
du foncier avait été résolu avant le développement de cette culture, on aurait pu préser
ver plus du double de la forêt actuelle. La situation juridique des forêts rifaines est au
jourd'hui loin d'être apurée. Le rythme d'avancement des travaux de délimitation est très
lent du fait des oppositions formulées par les riverains avec l'appui de « moulkyas » (titres
fonciers) ou de titres « registradores » dont ont bénéficié certaines personnes pendant la
période du protectorat espagnol. Actuellement une centaine d'affaires de ce genre sont
recensées et en jugement devant les tribunaux. Toutefois elles ne représentent pas la total
ité du contentieux civil puisque chaque année sont présentés, pour appropriation du do
maine forestier, des titres khalifiens ou des moulkyas jusqu'ici ignorés. Une étude en
cours menée par le projet GEFRIF a montré qu'en 1996, sur 340 000 ha de forêts présu
mées domaniales, 112 000 ha sont en contentieux ou bloqués par des oppositions de r
iverains.
Ainsi, malgré les tentatives réalisées depuis 25 ans par les Eaux et Forêts pour trouver
des compromis fonciers avec la population, le problème de délimitation n'a que peu
avancé, et on se trouve dans une situation de demi-échec due aux raisons suivantes :
— l'effet d'entraînement dévastateur de la culture du kif (force économique puissante face
à un flou juridique et à la faiblesse des moyens des services forestiers),
— des modalités d'intervention de l'Etat non clarifiées au niveau national et peu adaptées
pour régler une situation foncière particulière ; notamment, la procédure juridique et ad
ministrative pour entériner les statuts fonciers est trop lente et complexe.
— l'absence de plan d'aménagement et de gestion (absence de vocation affirmée) sur de
larges espaces forestiers (suberaie, tauzaie, zeenaie...) alors revendiqués par la populat
ion,
— l'absence de dialogue et de véritable sensibilisation auprès de la population riveraine
des espaces forestiers, ainsi que l'absence de considération des réalités sociales et histo
riques par l'administration forestière. REMI GROVEL
Conséquences des défrichements des forêts rifaines
L'impact du développement de la culture du kif
Si le phénomène de deforestation procède d'une combinaison de plusieurs facteurs de
dégradation, la culture du kif est aujourd'hui la cause première de la disparition de la
forêt et des ravages provoqués, à savoir :
— l'accélération des défrichements sauvages au détriment du couvert forestier (abattage
systématique des espèces arborées, la « grande forêt » disparaissant elle-même)
— l'augmentation et la dispersion des constructions dans l'espace rural, plus particulièr
ement en forêt (mitage de l'espace forestier, sillonnage de par des pistes d'accès
aux nouvelles installations)
— la forte immigration, saisonnière ou définitive, résultant de l'appel à une nombreuse
main-d'œuvre extérieure (venant d'autres provinces: Fès, Meknès, Marrakech...) pour
faire face à l'augmentation des superficies cultivées. L'accroissement de la densité de po
pulation, dans ces zones de travail très rentable, ne peut qu'accroître les menaces pesant
sur la forêt (besoins en terres, en bois de chauffage etc.).
Inversement l'amélioration des revenus et du pouvoir d'achat des agriculteurs leur a
permis l'accès aux énergies de substitution plus pratiques et moins pénibles : le nombre
de foyers à gaz et de fours à gaz s'est ainsi multiplié en milieu rural, ayant pour
conséquence directe de diminuer quelque peu les prélèvements de bois de feu sur les fo
rmations naturelles. On peut penser que cet accès au gaz a compensé en partie l'augment
ation de la pression due à l'accroissement de la population. D'autre part le
développement de cette culture de fort revenu a eu pour conséquence l'abandon des acti
vités d'élevage par une grande partie de la population, d'où une diminution du parcours
en forêt et des coupes de délit ; cette tendance ayant favorisé la régénération des cédraies
situées au cœur des massifs forestiers.
Des forêts rifaines morcelées et une biodiversité menacée
La biodiversité des forêts rifaines est aujourd'hui fortement menacée par l'ampleur des
défrichements d'une part (avec combinaison des pressions pour le bois de feu et la cul
ture du kif sur les forêts d'altitude) et par la réponse apportée par les services forestiers
d'autre part, à savoir les reboisements monospécifiques en résineux. L'urgence de l'arrêt
de la deforestation vient du fait que celle-ci s'applique essentiellement aux formations
naturelles, les zones reboisées étant généralement respectées car bornées sans conteste par
l'administration et parce que l'arbre planté est, aux yeux de la population, une affirma
tion de fait de la propriété. De cette évolution régressive de la forêt rifaine, on peut dres
ser le bilan sommaire suivant :
- la majorité des suberaies d'altitude ont disparu, de même que les chênaies (zeenaie,
tauzaie) ;
— jusqu'à présent les cédraies ont été relativement préservées car elles présentent un cer
tain nombre de facteurs limitants pour la culture du kif, qui sont le sol (plus superficiel,
plus fragile, nécessitant davantage d'engrais) et surtout les conditions climatiques d'alti- :
LA PRÉSERVATION DES FORÊTS DU RIF CENTRO-OCCIDENTAL UN ENJEU DE DÉVELOPPEMENT...
tude (supérieure à 1 500 m) qui réduisent considérablement la période de végétation (le
cannabis ne pouvant pas arriver à maturité s'il n'est pas irrigué). Toutefois, les massifs
d'altitude supportant les cédraies sont également des châteaux d'eau et l'irrigation de
quelques parcelles de kif en pleine cédraie est rendue possible par la dérivation des nomb
reuses petites sources qui descendent de la montagne.
— au total, et par extrapolation, environ 50 000 ha ont été défrichés sur les 2 provinces
depuis 1 966 (résultat basé sur les chiffres officiels, mais probablement très inférieur à la
réalité, car ne prenant pas en compte les superficies forestières transformées en maquis et
matorral) ;
— les forêts résiduelles ne forment plus que des « chapeaux forestiers » au sommet des
montagnes.
3. Evolution des systèmes de production dans la montagne rifaine
Aperçu sur les de rifains
Dans le Rif, les prédispositions des milieux montagnards en ressources agricoles, pas
torales et forestières ont induit des systèmes de production polyvalents, mais plus spécif
iquement basés sur l'arboriculture de montagne et la culture itinérante sur brûlis (à la
différence des zones d'élevage transhumant du Moyen-Atlas et des zones spécialisées en
agriculture de montagne du Haut- Atlas, par exemple). C'est autour de ces deux noyaux
centraux des systèmes de production que s'articulait traditionnellement l'essentiel des
connaissances techniques.
Par ailleurs, contrairement aux autres zones montagneuses du Maroc, les montagnes
rifaines n'ont pas vu la constitution de images perpendiculairement aux axes principaux
des montagnes, s'étageant d'amont en aval depuis les pâturages d'altitude jusqu'aux pâ
turages de vallée. En effet, dans le Rif, les activités de l'homme se sont situées à peu près
toutes sur le même plan altitudinal car les regroupements humains avaient des fonde
ments plus stratégiques, induits notamment par le caractère très forestier de ce massif
montagneux. Les douars du Rif central présentent des formes souvent très dispersées et
le finage rencontré aujourd'hui résulte autant du conflit perpétuel entre les hommes et la
nature que du conflit entre les hommes eux-mêmes.
Lancé dans les années 60 et prévu pour 25 années, le projet DERRO (Développement
Economique et Rural du Rif Occidental) a constitué l'un des projets les plus importants
pour le Nord marocain. Il avait pour objectif d'établir un plan de développement écono
mique et social basé sur la vulgarisation de techniques agricoles limitant l'érosion, inté
grant des pratiques agricoles, pastorales et sylvicoles. Pour « lever la contrainte majeure
au développement que constitue la dégradation des sols sous l'effet de l'érosion », le plan
de du Rif Occidental reposait sur la transformation des systèmes de pro
duction « céréales et élevage en parcours » en systèmes basés sur « arboriculture et élevage
sur base fourragère ». Ce projet, qui a vu la réalisation de très nombreuses études, s'est
traduit essentiellement par des plantations fruitières (en grande majorité à base d'olivier)
avec ouvrages anti-érosifs. Si l'importance de ces plantations d'olivier est localement vi-