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Lamarck et l'art des distinctions / Lamarck and the art of distinctions - article ; n°1 ; vol.58, pg 145-168

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Revue d'histoire des sciences - Année 2005 - Volume 58 - Numéro 1 - Pages 145-168
SUMMARY. — The works of the naturalist Jean-Baptiste Lamarck highlight the significant contribution of the rhetorical figure of antithesis in scientific thought. Systematically used by Lamarck in the dichotomous method applied in the Flore françoise, this figure equally fulfils other functions within the framework of his first scalar representations of nature. On the one hand, antithesis provides the means for defining end-points in the graded series of living beings, while at the same time further corroborating the theory of evolution. On the other hand, it offers a reliable method for singling out the various artificial classifications that are essential towards understanding the vast plan of nature. Finally, Lamarck also uses antithesis in order to fix unconditional limits on the different realms of nature. By so doing he brings into doubt the idea of a continuous chain as well as that of the existence of intermediary beings such as zoophytes. The rational use of this powerful tool of conceptualization, which Lamarck calls in some instances the « art of distinctions », clearly proves to be an essential rhetorical procedure for the transmission as well as the discovery of new fields of knowledge.
RÉSUMÉ. — Les travaux du naturaliste Jean-Baptiste Lamarck révèlent l'apport essentiel de la figure de l'antithèse dans l'argumentation scientifique. Employée de manière systématique dans la méthode dichotomique mise à l'œuvre dans la Flore françoise, cette figure revêt également diverses fonctions au sein des premières représentations scalaires de la nature développées par ce naturaliste philosophe. En effet, l'antithèse permet, d'une part, d'établir des extrêmes dans la série graduée des êtres vivants afin de consolider la thèse du transformisme. Elle offre d'autre part, une méthode assurée pour distinguer artificiellement les différentes classifications indispensables à la compréhension du vaste plan de la nature. Enfin, Lamarck fait également usage de l'antithèse afin de délimiter catégoriquement les différents règnes de la nature et remettre en question l'idée d'une échelle continue ainsi que l'existence supposée d'êtres intermédiaires, tels que les zoophytes. L'application raisonnée de ce puissant instrument de conceptualisation, que Lamarck nomme dans certains cas l'« art des distinctions », apparaît manifestement comme un procédé rhétorique indispensable à la transmission mais aussi à la découverte de nouveaux savoirs.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 2005
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MME LYNDIA ROVEDA
Lamarck et l'art des distinctions / Lamarck and the art of
distinctions
In: Revue d'histoire des sciences. 2005, Tome 58 n°1. pp. 145-168.
Citer ce document / Cite this document :
ROVEDA LYNDIA. Lamarck et l'art des distinctions / Lamarck and the art of distinctions. In: Revue d'histoire des sciences.
2005, Tome 58 n°1. pp. 145-168.
doi : 10.3406/rhs.2005.2241
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0151-4105_2005_num_58_1_2241Abstract
SUMMARY. — The works of the naturalist Jean-Baptiste Lamarck highlight the significant contribution
of the rhetorical figure of antithesis in scientific thought. Systematically used by Lamarck in the
dichotomous method applied in the Flore françoise, this figure equally fulfils other functions within the
framework of his first scalar representations of nature. On the one hand, antithesis provides the means
for defining end-points in the graded series of living beings, while at the same time further corroborating
the theory of evolution. On the other hand, it offers a reliable method for singling out the various artificial
classifications that are essential towards understanding the vast plan of nature. Finally, Lamarck also
uses antithesis in order to fix unconditional limits on the different realms of By so doing he brings
into doubt the idea of a continuous chain as well as that of the existence of intermediary beings such as
zoophytes. The rational use of this powerful tool of conceptualization, which Lamarck calls in some
instances the « art of distinctions », clearly proves to be an essential rhetorical procedure for the
transmission as well as the discovery of new fields of knowledge.
Résumé
RÉSUMÉ. — Les travaux du naturaliste Jean-Baptiste Lamarck révèlent l'apport essentiel de la figure
de l'antithèse dans l'argumentation scientifique. Employée de manière systématique dans la méthode
dichotomique mise à l'œuvre dans la Flore françoise, cette figure revêt également diverses fonctions au
sein des premières représentations scalaires de la nature développées par ce naturaliste philosophe.
En effet, l'antithèse permet, d'une part, d'établir des extrêmes dans la série graduée des êtres vivants
afin de consolider la thèse du transformisme. Elle offre d'autre part, une méthode assurée pour
distinguer artificiellement les différentes classifications indispensables à la compréhension du vaste
plan de la nature. Enfin, Lamarck fait également usage de l'antithèse afin de délimiter catégoriquement
les différents règnes de la nature et remettre en question l'idée d'une échelle continue ainsi que
l'existence supposée d'êtres intermédiaires, tels que les zoophytes. L'application raisonnée de ce
puissant instrument de conceptualisation, que Lamarck nomme dans certains cas l'« art des distinctions
», apparaît manifestement comme un procédé rhétorique indispensable à la transmission mais aussi à
la découverte de nouveaux savoirs.VARIA
Lamarck et l'art des distinctions
Lyndia Roveda (*)
RÉSUMÉ. — Les travaux du naturaliste Jean-Baptiste Lamarck révèlent
l'apport essentiel de la figure de l'antithèse dans l'argumentation scientifique.
Employée de manière systématique dans la méthode dichotomique mise à l'œuvre
dans la Flore françoise, cette figure revêt également diverses fonctions au sein des
premières représentations scalaires de la nature développées par ce naturaliste
philosophe. En effet, l'antithèse permet, d'une part, d'établir des extrêmes dans
la série graduée des êtres vivants afin de consolider la thèse du transformisme.
Elle offre d'autre part, une méthode assurée pour distinguer artificiellement les
différentes classifications indispensables à la compréhension du vaste plan de la
nature. Enfin, Lamarck fait également usage de l'antithèse afin de délimiter cat
égoriquement les différents règnes de la nature et remettre en question l'idée d'une
échelle continue ainsi que l'existence supposée d'êtres intermédiaires, tels que les
zoophytes. L'application raisonnée de ce puissant instrument de conceptualisat
ion, que Lamarck nomme dans certains cas Г « art des distinctions », apparaît
manifestement comme un procédé rhétorique indispensable à la transmission
mais aussi à la découverte de nouveaux savoirs.
MOTS-CLÉS : Lamarck ; antithèse ; rhétorique ; argumentation ; méthode ;
ordre de la nature.
SUM MAR Y. — The works of the naturalist Jean-Baptiste Lamarck highlight
the significant contribution of the rhetorical figure of antithesis in scientific thought.
Systematically used by Lamarck in the dichotomous method applied in the Flore
françoise, this figure equally fulfils other functions within the framework of his first
scalar representations of nature. On the one hand, antithesis provides the means for
defining end-points in the graded series of living beings, while at the same time fur
ther corroborating the theory of evolution. On the other hand, it offers a reliable
method for singling out the various artificial classifications that are essential towards
understanding the vast plan of nature. Finally, Lamarck also uses antithesis in order
to fix unconditional limits on the different realms of nature. By so doing he brings
into doubt the idea of a continuous chain as well as that of the existence of interme-
(*) Lyndia Roveda, Fonds national de la Recherche scientifique - Flandre (Belgique),
Université de Gand, Blandijnberg, 2, B-9000. E-mail : lyndia.roveda@UGent.be.
Rev. Hist. Sci, 2005, 58/1, 144-168 146 Lyndia Roveda
diary beings such as zoophytes. The rational use of this powerful tool of conceptualiz
ation, which Lamarck calls in some instances the « art of distinctions », clearly pro
ves to be an essential rhetorical procedure for the transmission as well as the
discovery of new fields of knowledge.
KEYWORDS : Lamarck ; antithesis ; rhetoric ; argument ; method ; order of
nature.
L'antithèse occupe une place fondamentale dans l'argumentation
scientifique, au même titre que la métaphore. Dans un ouvrage
récent, Jeanne Fahnestock a démontré l'extrême fécondité de cette
figure de rhétorique non seulement dans les travaux de Francis Bacon
et de Charles Darwin, mais aussi au sein des recherches actuelles
publiées dans les revues Science et Nature (1). L'antithèse fait donc
partie des concepts opératoires d'une rhétorique « profonde » dont le
champ d'application dépasse les simples modalités de la communicat
ion pour incarner des formes de raisonnement propres à l'activité
scientifique (2). Je voudrais montrer ici que dans le domaine plus spé
cifique de l'histoire naturelle au tournant des xvnr et xixe siècles, le
naturaliste Jean-Baptiste Lamarck offre un exemple particulièrement
convaincant de l'intérêt méthodologique de cette figure.
Celle-ci joue un rôle de premier plan dès ses premières études de
botanique (3), où elle concourt à l'établissement d'un système de
reconnaissance rapide des fleurs, fondé sur l'appariement de clés
dichotomiques. Lorsque Lamarck obtient, en 1793, la chaire
d'enseignement des « insectes, vers et animaux microscopiques » du
Muséum d'histoire naturelle, la découverte du vaste monde inex
ploré des invertébrés le conduit à développer une nouvelle vision de
l'ordre de la nature (4). Suivant les modalités de l'argumentation de
(1) Jeanne Fahnestock, Rhetorical figures in science (New York : Oxford University
Press, 1999), 45-85.
(2) Pour une mise au point et une exemplification des liens étroits unissant tradition
rhétorique et pensée scientifique, voir Fernand Hallyn, Une rhétorique sans frontières,
Théorie, littérature, enseignement, 18 (2000), 7-27.
(3) Outre la célèbre Flore françoise (1779) et une série d'articles sur la philosophie bota
nique parus dans le Journal d'histoire naturelle (1792), Lamarck s'est occupé de la rédaction
des trois premiers tomes du Dictionnaire de botanique de Y Encyclopédie méthodique (1783-
1786).
(4) La bibliographie étant particulièrement abondante, je ne citerai que quelques études
situant la pensée de Lamarck dans le contexte scientifique du XVIIIe siècle : Léon Szyfman,
Lamarck et son époque (Paris : Masson, 1982) ; Pietro Corsi, Oltre il mito : Lamarck e le
scienze naturali del suo tempo (Bologna : II Mulino, 1983), et Ludmilla J. Jordánova,
Lamarck (Oxford : Oxford University Press, 1984). Lamarck et l'art des distinctions 147
Lamarck, l'antithèse revêt alors plusieurs fonctions spécifiques
dans ses travaux de zoologie.
En effet, parmi les nombreuses représentations de la nature uti
lisées à l'époque (5), Lamarck privilégie l'image scalaire qu'il aban
donnera à la fin de sa carrière au profit de l'arbre phylogéné-
tique (6). Dans un premier temps, il choisit donc d'étudier la
distribution des animaux sous la forme d'une série graduée.
L'antithèse apparaît d'abord aux extrémités de la série animale
sous la forme d'un maximum et d'un minimum mettant en relief la
gradation nuancée existant entre les êtres. À ce titre, elle contribue
à asseoir la thèse du transformisme. Mais cette figure permet aussi
à Lamarck d'établir des points de repos dans la distribution, sous
la forme de « lignes de séparation » artificielles instaurées entre les
objets de la nature. Elle fait alors partie intégrante d'un arsenal de
techniques nommées « les parties de l'art » ou « art des distinc
tions ». Enfin, en tant que partisan d'une échelle des êtres discont
inue, Lamarck est amené à fonder des coupes naturelles entre les
différents règnes de la nature. L'antithèse sert dans ce cas
d'adjuvant indispensable à la mise en place des « hiatus » délimi
tant le cadre de référence des règnes minéral, végétal et animal.
La figure de v antithèse
L'antithèse est définie par Aristote comme une structure verbale
qui met en place des termes opposés dans des constructions syn
taxiques parallèles (7). Elle peut être composée d'une ou de deux
(5) De l'échelle des êtres à la carte géographique en passant par l'arbre ou les faisceaux,
cette recherche de l'ordre de la nature offre des modèles variés de représentation. Bien que la
découverte du polype par Abraham Trembley en 1740 ait relancé l'idée d'une chaîne
continue entre les êtres, on assiste au progressif déclin de ce principe au cours du
xvill* siècle. Sur cette problématique, voir Giulio Barsanti, La Scala, la mappa, l'albero
(Firenze : Sansoni, 1992).
(6) Cet arbre apparaît pour la première fois dans un Supplément à son Histoire naturelle
des animaux sans vertèbres datant de 1815. Goulven Laurent a analysé la manière dont la
pensée de Lamarck évolue au cours du temps et s'éloigne peu à peu de la notion trop sim
pliste de série linéaire, cf. Goulven Laurent, Lamarck : De la philosophie du continu à la
science du discontinu, Revue d'histoire des sciences, XXVIII/4 (1975), 325-360.
(7) L'antithèse bénéficie d'une attention particulière au livre III de la Rhétorique
d'Aristote (1409a - 1410e). Cette figure satisfait aux critères rhétoriques essentiels de persua
sion et de plaisir. 148 Lyndia Roveda
paires de termes opposés (double antithèse), comme l'illustrent les
exemples classiques suivants : « Hippolyte est sensible, et ne sent
rien pour moi », « Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve »
(Racine, Phèdre, respectivement acte IV, scène v, v. 1203 et acte II,
scène и, v. 542). Considérée comme un puissant outil d'analyse et
de persuasion, l'antithèse satisfait aux requisite stylistiques fonda
mentaux de la clarté et de la vivacité. À l'origine, cette figure suit
des exigences syntaxiques et sémantiques très précises. Mais au fil
du temps, l'antithèse se verra progressivement assimilée dans les
traités de rhétorique à une simple opposition sémantique, comme
l'oxymoron, ou encore au seul style de composition formé de
l'appariement de phrases équilibrées (8).
Au xviii6 siècle en France, elle semble souffrir d'une mauvaise
réputation en littérature, liée à un usage trop systématique ou
encore à son caractère froid, déjà souligné par Quintilien (9). Chez
Condillac, par exemple, l'antithèse est tolérée lorsqu'il s'agit de
marquer plus vivement une opposition entre les idées mais elle
n'est « l'expression véritable du sentiment, que lorsque le
sentiment ne peut pas être exprimé d'une autre manière » (10).
Bannie du domaine des passions, l'antithèse n'en demeure pas
moins présente dans l'argumentation philosophique et scientifique
de cette époque, comme le démontrent notamment les écrits de
Lamarck.
Pour mon propos, je retiendrai deux types d'oppositions sémant
iques fondamentaux distingués par Aristote entre les opposés con
traires et contradictoires (11). Les premiers ont la particularité
d'admettre l'existence d'intermédiaires comme, par exemple, dans
l'opposition « chaud/froid » entre lesquels se manifestent, entre
(8) Pour une analyse détaillée de l'antithèse chez Aristote et un bref survol de
l'historique de cette figure, voir Fahnestock, op. cit. in n. 1, 46-58.
(9) L'article ANTITHÈSE de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert offre un exemple
caractéristique de cette dépréciation esthétique de la figure. Sur le statut de l'antithèse dans
le contexte culturel du Siècle des lumières, voir Jôrg Villwock, Antithèse, in Historisches
Wôrterbuch der Rhetorik (Tubingen : M. Niemeyer, 1992), vol. 1, 743-750.
(10) Etienne Bonnot de Condillac, Cours d'études pour l'instruction du prince de Parme
[1775], éd. Georges Le Roy, Corpus général des philosophes français (Paris : PUF, 1947),
t. XXXIII, vol. 1, 558-560. Si Condillac consacre quelques lignes sévères aux abus de cette
figure, il admet que « deux vérités, qui ont quelque opposition, s'éclairent en se rapprochant,
et paraissent s'éclairer davantage, à proportion que l'opposition est plus marquée ».
(11) Aristote, Catégories, \\b 17 -14a 25. Aristote distingue également les modes
d'opposition relatif et privatif. Lamarck et l'art des distinctions 149
autres, les degrés « tiède », « glacial » ou « brûlant ». Les opposés
contradictoires, par contre, déterminent un rapport de distinction
absolue, basé sur les principes d'affirmation et de négation (12). Du
point de vue lexical, les opposés contradictoires se reconnaissent à
l'ajout d'une forme négative, comme dans les opposés « verté
brés/invertébrés » ou « céphalés/acéphalés » que l'on retrouve sous
la plume de Lamarck.
La possibilité ou l'impossibilité d'une médiation entre les
opposés offre une distinction cruciale pour toute argumentation
utilisant des antithèses connues ou formant de nouvelles anti
thèses. En effet, construite à partir d'opposés contraires, cette
figure pourra, par exemple, servir à situer des extrémités opposées
le long d'une échelle de valeurs intermédiaires. Lamarck distingue
de cette manière deux extrêmes antithétiques dans la série
graduée des animaux, représentés par un maximum et un mini
mum. Dans Y Encyclopédie méthodique, Jean-François Marmontel
souligne cette fonction spécifique de l'antithèse qui ne con
tribue pas toujours à « marquer plus vivement les rapports de dif
férence et d'opposition » mais permet aussi de « rapprocher les
extrêmes (13) ».
Cependant, Lamarck utilise en priorité des paires d'opposés
contradictoires qui offrent l'avantage de déterminer des critères
absolus de vérité et de fausseté. Le choix d'une alternative exhaust
ive est donc lié chez lui à la nécessité d'établir des coupes soit
infalsifiables (dans la classification) soit absolues (dans la distinc
tion des règnes de la nature). Une analyse plus détaillée des potent
ialités de l'antithèse dans les écrits de Lamarck me permettra de
saisir l'intention persuasive particulière cultivée avec soin par ce
naturaliste « philosophe ».
(12) Antoine Arnauld, Pierre Nicole, La Logique ou l'art de penser [1662], éd. Pierre
Clair et François Girbal (Paris : J. Vrin, 1981), 241 : « Les termes contradictoires ont cela de
propre, qu'en ôtant l'un, on établit l'autre. »
(13) Article antithèse, in Encyclopédie méthodique : Grammaire et littérature (Paris :
Panckoucke, 1782), vol. I, 202. Lyndia Roveda 150
Distribution et classification
Pour comprendre le rôle joué par l'antithèse dans l'œuvre de
Lamarck, il faut tenir compte de certains paramètres méthodolog
iques propres au travail du naturaliste au xvine siècle (14).
Selon Cuvier, l'habitude de devoir ordonner un très grand
nombre d'idées a incité les historiens de la nature à élaborer un
véritable « art de la méthode », emprunté à la logique, et devenu,
selon lui, aussi rigoureux et développé que le syllogisme (15).
Lamarck distingue très précisément deux étapes essentielles dans
cette méthode : d'une part, la distribution générale, fondée sur la
recherche des « rapports » de similitude entre les êtres et, d'autre
part, la classification qui consiste à établir des distinctions et des
« coupes » dans la distribution (16). Si la première procédure
garantit l'établissement d'un ordre naturel, la seconde n'instaure au
contraire que des divisions artificielles dont il s'agira petit à petit de
se départir. Ces dernières n'en demeurent pas moins indispensables
à la compréhension de la nature. Distribution et classification font
partie intégrante de ce « corps de préceptes et de principes relatifs à
l'étude des animaux» que Lamarck réunit, dès 1809, sous le titre
de Philosophie zoologique (17).
La nécessité d'une théorisation et d'une réglementation de cette
méthode apparaît dès les premières œuvres de botanique de
Lamarck où il critique les prétendus systèmes, les classifications
aléatoires ainsi que les définitions peu claires. Ce discours ne ces
sera de se développer au fur et à mesure de ses observations sur le
monde animal et sur celui des invertébrés en particulier. Dans
(14) Fondée sur le principe de la comparaison, la méthode dans les sciences naturelles
offre une « gamme » représentant les « rapports & contrastes qui sont entre les différentes
productions de la nature », cf. article MÉTHODE, in Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des
sciences, des arts et des métiers (Paris : Briasson, 1765), vol. X, 458.
(15) Georges Cuvier, Le Règne animal (Paris : Déterville, 1817), t. 1, xvill-xix. Cuvier
souhaite que les principes de la distribution et de la classification accèdent au statut de disci
plines enseignées dans Г « éducation commune ».
(16) Sur le travail de classification et de distribution de Lamarck, voir l'étude désormais
classique de Henri Daudin, Cuvier et Lamarck : Les classes zoologiques et l'idée de série ani
male (1790-1830) (Paris : Félix Alcan, 1926-1927), 2 tomes.
(17) Jean-Baptiste Lamarck, Philosophie zoologique (Paris: Dentu, 1809), t. I, 1. Lamarck et l'art des distinctions 151
Y Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, le dernier chapitre
de la célèbre Introduction est entièrement consacré aux principes
sur lesquels doivent être fondés la distribution générale et ses divi
sions, ce que Lamarck nomme « l'art en zoologie » :
« Ici je n'ai en vue que ce qui concerne Y art en zoologie. Et, à ce sujet,
j'ai plusieurs considérations importantes à considérer pour perfectionner
cet art, pour le fixer, s'il est possible, et surtout pour le dépouiller de cet
arbitraire qui rend ses produits toujours vacillans (18). »
Selon la manière de pratiquer cet art de l'invention, le natural
iste peut en effet découvrir des images fort variées de la nature.
Lamarck ne manquera pas de critiquer à ce propos les créateurs de
distributions systématiques (19), jugées trop arbitraires, ou les par
tisans d'une vision réticulaire de la nature. Ces derniers en particul
ier, ayant aperçu des points isolés dans leur classification, ordon
nent par erreur les êtres vivants « une disposition semblable
aux différens points d'une carte de Géographie ou d'une Mappe
monde (20) ». La promotion d'une vision scalaire de la nature obéit
en réalité chez Lamarck à la volonté de porter l'attention sur la
gradation et le lien unissant les productions de la nature et non sur
les disparités observables dans la série. Dans la distribution ainsi
élaborée, l'antithèse apparaît sous la forme d'extrêmes, un maxi
mum et un minimum, dont la fonction argumentative consiste à
accentuer et à démontrer l'extraordinaire progression observable
dans l'organisation des êtres vivants.
Maximum et minimum
Pour Lamarck, l'ensemble des productions de la nature ne peut
être conçu sous la forme d'une vaste échelle unifiée. On retrouve
cependant le principe d'une série continue au sein même des règnes
(18) Jean-Baptiste Lamarck, Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (Paris : Déter-
ville, 1815), t. I, 343.
(19) La distribution systématique est définie par Lamarck comme « toute série
d'animaux ou de végétaux qui n'est pas conforme à l'ordre de la nature, c'est-à-dire qui ne
représente pas soit son ordre en entier, soit quelque portion de cet ordre ». Le système sexuel
de Linné et l'entomologie de Fabricius sont pour Lamarck des variations générales ou parti
culières de ce type de distribution (Lamarck, op. cit. in n. 17, t. I, 22-23).
(20) Jean-Baptiste Lamarck, Système des animaux sans vertèbres (Paris : Déterville,
1801), 17, n. 1. Lamarck fustige particulièrement l'ordre établi par Jean Herman dans sa
Tabula affinitatum animalium (Strasbourg, 1783). 152 Lyndia Roveda
animal et végétal (21), série fondée sur le principe du nátura non
facit saltus. Cet ordre n'apparaît bien entendu pas tel quel aux yeux
du naturaliste, la nature ayant, selon ses propres mots, « défiguré »
son propre plan. La première étape indispensable à cette recons
truction consiste donc à « rapprocher les animaux les uns des
autres (22) » :
« On est maintenant parfaitement fondé à reconnoitre qu'un ordre
établi par la nature, existe parmi ses productions dans chaque règne des
corps vivans : cet ordre est celui dans lequel chacun de ces corps a été
formé dans son origine. Ce même ordre est unique, essentiellement sans
division chaque règne organique, et peut nous être connu à l'aide de
la connoissance des rapports particuliers et généraux qui existent entre les
différens objets qui font partie de ces règnes (23). »
La distribution consiste à établir, au fur et à mesure de
l'observation des êtres vivants, des « rapports » basés sur leur degré
d'organisation. Ces rapports sont très clairement définis par
Lamarck comme des « traits de ressemblance ou d'analogie que la
nature a donnés » à ses productions. Par ce système de rapproche
ments, fondé sur l'affinité de certains traits hiérarchiquement distr
ibués, le naturaliste est amené à établir l'ordre véritable de la
nature (24). Ce type de série, où les êtres s'ordonnent suivant leur
degré de parenté, garantit une réelle cohérence épistémologique.
Elle s'appuie sur un lieu commun privilégié dans l'invention, le plus
ou le moins (25), un principe dont Lamarck reconnaît l'importance
dans sa Flore françoise : «... un ordre fait pour nous montrer la
suite de tous les rapports de ressemblance qui existent entre les
plantes, considérées dans toutes leurs parties, ne peut être arbi-
(21) Lamarck n'admet la possibilité d'une série continue entre les êtres vivants (en réa
lité « presque » régulièrement graduée) qu'à deux conditions : ne tenir compte que des « mass
es principales » et se concentrer sur des critères issus de l'organisation interne générale des
animaux. Les intervalles existant entre les espèces et les genres ainsi que les critères de diff
érenciation externes sont, selon lui, beaucoup plus arbitraires car soumis à « l'influence des
circonstances ». À leur niveau en effet, la série devient rameuse, et les ramifications latérales
offrent des points isolés à beaucoup d'endroits.
(22) Lamarck, op. cit. in n. 18, t. I, 344-345.
(23)op. cit. in n. 17, t. I, 22.
(24)op. cit. in n. 18, 1. 1, 343. Voir aussi Id., op. cit. in n. 17, t. I, 39. Les cri
tères de l'organisation interne des animaux sont hiérarchiquement distribués et apparaissent
en 1815 dans l'ordre d'importance suivant : digestion, respiration, mouvement, génération,
sentiment et circulation Lamarck, (op. cit. in n. 18, t. I, 367).
(25) Le lieu de l'argumentation tiré du plus ou moins est étudié par Aristote dans les
Topiques (II, 10) et est signalé à plusieurs reprises dans les Catégories.