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Anciens et nouveaux usages sociaux de la maladie en Afrique / Old and New Social Usages of Sickness in Africa - article ; n°1 ; vol.54, pg 5-19

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Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1982 - Volume 54 - Numéro 1 - Pages 5-19
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1982
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Exrait

Andras Zempleni
Anciens et nouveaux usages sociaux de la maladie en Afrique /
Old and New Social Usages of Sickness in Africa
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 54/1, 1982. pp. 5-19.
Citer ce document / Cite this document :
Zempleni Andras. Anciens et nouveaux usages sociaux de la maladie en Afrique / Old and New Social Usages of Sickness in
Africa. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 54/1, 1982. pp. 5-19.
doi : 10.3406/assr.1982.2254
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1982_num_54_1_2254Arch Sc soc des Rel. 1982 54/1 janvier-mars) 5-19
Andras ZEMPL NI
ANCIENS ET NOUVEAUX USAGES SOCIAUX
DE LA MALADIE EN AFRIQUE
Traditional forms of African medicine constitute healing arts
for individuals in so far they are able to make social use of their
illnesses Such social use of illness is founded upon paradoxal
interpretation sickness is at once regarded as involontary and thus
exempt from punishment and understood as either negative
sanction for anterior action to be stigmatized or positive sign of
future status change to be legitimized The social meaning of an
ailment arises from its magico-religious interpretation This is cha
racterized by the full recognition deliberate activation and mastery
of an intersubjective process largely overlooked in western medi
cine and neutralized through interpretation in psychoanalysis
prolective-persecutive communication The manifest stake in this
exchange of protective messages between the sick person his kin
and his therapists is the of his troubles The latent
stake is the renewing and focusing of conflicts or tensions that mark
the life of the group affected by the sickness Traditional medicine
is the art of linking the condition of individual bodies to that of
social bodies by means of magico-religious symbolism It can be
used to preserve or to subvert the sociocultural order Presentday
therapeutic prophetisms maraboutisms and cults of possession make
it possible to measure contemporary changes
INTRODUCTION
anthropologie sociale est-elle en passe et en mesure de lever amnésie
humaniste dans laquelle le paradigme hippocratique si efficacement et durable
ment plongé le sens et partant le substrat social de la maladie
Comme récemment rappelé Clavreul 1) est en séparant les trois
choses considérer le médecin la maladie et Vhomme que la médecine
grecque pu isoler son objet la elle définissait conformément
idéal démocratique comme similaire chez tous les hommes et elle radi
calement soustraite emprise des forces inobjectivables est-à-dire coupée des
domaines de la religion et de la magie Le discours médical occidental est
constitué au prix de la négation de la singularité sociale et individuelle du malade
et sous effet comme au profit de affirmation de universalité de Homme
où au demeurant on reviendra usage social humaniste de la maladie
est on le sait sous influence du dualisme cartésien mais seulement au
siècle dernier que la médecine occidentale est explicitement et légalement définie ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
comme science expérimentale de organisme humain disons comme science du
corps des individus Quelles que fussent les connivences des pratiques médi
cales du XIXe siècle ou du nôtre avec la morale de Eglise ou de la bour
geoisie la survie de cette science était et reste désormais gagée sur la notion
du désordre bio-physique objectivement attestable soit sur la notion une
maladie asociale amorale et inutile Si on me concède la métaphore Pasteur
fini par substituer les germes microbiens aux germes sociaux et moraux dans
le microscope des médecins occidentaux Il été inventeur génial non seulement
de aseptisation biologique mais aussi de idéologie bio-médicale moderne et
bientôt cosmopolite de asepsie sociale de la maladie
Il est point besoin être ethnologue pour constater que cette notion de
maladie asociale amorale et inutile est étrangère aux arts thérapeutiques
qui fleurissent tant aux confins que dans les interstices du monde rationnel-
scientifique Le témoignage des sociétés exotiques est utile que il nous aide
cerner avec quelque précision les différences entre la démarche bio-médicale
voire psychanalytique et ce qui en tient lieu ailleurs est-à-dire pour ce qui
est de mon propos ici le traitement dit magico-religieux de la maladie
Mon intention je le souligne est pas de proposer une quelconque théorie
générale des médecines pré ou para-scientifiques Elle est seulement de
formuler quelques hypothèses partir des matériaux ethnographiques ou cliniques
que ai pu recueillir dans trois sociétés rurales africaines et dans certains milieux
citadins du Sénégal et de la Ivoire 4)
Les fondateurs de anthropologie médicale anglo-saxonne avaient largement
souligné déjà que interprétation et la résolution magico-religieuses des
épisodes de maladie remplissent importantes fonctions de contrôle social dans
les sociétés qui ne disposent pas institutions juridiques et politiques spécialisées
pour régler les conflits et pour imposer le respect des normes Sous la forme
de multiples monographies consacrées notamment aux phénomènes de sorcellerie
et de possession école britannique mis en évidence le rôle crucial et la signi
fication tactique de certaines démarches thérapeutiques dans des processus sociaux
tels que la segmentation des groupes lignagers ou au contraire le maintien de
la distance sociale entre groupes claniques le redressement des rapports
sociaux structurellement contradictoires des sociétés dites dysharmoniques ou
expression institutionalisée des revendications des catégories sociales minori
taires et ainsi de suite
Si évoque ces travaux bien connus dominés par les uvres E.E Evans-
Pritchard et de V.W Turner ce est pas tant parce ils ont substantielle
ment contribué la compréhension des processus médicaux des sociétés
concernées mais parce ils nous rappellent sans équivoque que les médecines
traditionnelles ne sont pas seulement des arts de guérison des individus mais
aussi des arts des usages Sociaux de la maladie La méconnaissance des représen
tations et des pratiques médicales qui subordonnent le destin de individu
souffrant au destin de son groupe est une des conséquences majeures de amnésie
humaniste évoquée plus haut Pour le dire autrement les travaux anthropolo
giques en question nous invitent inverser le sens habituel de notre interrogation
nous demander non pas comment individu se sert des moyens offerts par sa
société pour faire face ses problèmes de santé mais comment sa société se sert
de ses maladies pour assurer sa propre reproduction ou pour faire face
ses propres mutations nous demander aussi en quoi et comment efficacité USAGES SOCIAUX DE LA MALADIE
sociale des démarches médicales peut conditionner leur choix leur persis
tance leur expansion et leur efficacité proprement thérapeutique La portée de
cette inversion apparaîtra je espère plus clairement après examen de la notion
même de maladie et des processus qui sous-tendent interprétation magico-
religieuse de ce type événement
INTERPR TATION MAGICO-RELIGIEUSE DE LA MALADIE
vivre en société nous adhérons un système particulier de représentations
et de pratiques de connaissances et de méconnaissances organisées Dans
les mondes traditionnels cette adhésion se vérifie notamment par accomplisse
ment régulier des actes prescrits par la religion et par la magie Mais nous avons
tendance oublier commencer par les ethnographes que adhésion et les
actes de homme traditionnel seraient de pure forme ils étaient pas périodique
ment mis épreuve de son angoisse dans des situations singulières et subjectivées
Parmi ces situations ethnographie en témoigne la maladie occupe partout une
place incontestablement privilégiée Pourquoi Parce elle est événement
domestique par excellence parce elle est non seulement inéluctable comme
autres phénomènes aléatoires les accidents ou les fléaux naturels mais
elle est aussi si on peut dire fiable dans sa répétition et particulièrement inquié
tante dans ses effets sur intégrité des personnes et des groupes Et faut-il rappeler
que dans les sociétés africaines elle re oit grosso modo le même traitement concep
tuel que les autres infortunes sociales ou biologiques
Quel est très schématiquement ce traitement il me soit permis de
rappeler abord les réserves usage Certes les arts de guérison africains ne
se réduisent pas loin de là au traitement magico-religieux de la maladie
Les sociétés dont je parle possèdent comme les autres des corps de connaissances
anatomo-physiologiques et des savoir-faire empiriques qui leur permettent de
faire face tant bien que mal aux dérèglements de organisme humain et notam
ment aux maux courants et familiers elles se contentent de soigner par des
moyens domestiques et imputer leurs causes observables par le sens commun
Une maladie soigner est pas nécessairement le signe une affection sociale
guérir Elle le devient en règle générale lorsque sa durée inaccoutumée sa
brusque apparition ou aggravation son évolution atypique et surtout sa répé
tition chez le même individu ou dans le même groupe domestique mobilise
angoisse des autres et fait surgir la question où vient-elle Ce seuil de au-delà duquel se profilent les interprétations magico-religieuses est
aussi est du moins mon hypothèse le seuil de usage social de la maladie
Il faut que expérience pathologique soit investie par les proches du malade
elle se charge de leurs affects pour pouvoir déclencher ces processus de
régulation sociale que sont la plupart des traitements étiologiques africains Pour
le dire autrement les troubles soumis ces doivent remplir deux
conditions constituer des événements homologués par la culture et inscrire
dans se présenter comme ou se prêter des expériences socialement perti
nentes 6)
Le seuil de angoisse une fois franchi que se passe-t-il Qui désignera
origine du mal Pour reprendre le terme de Favret-Saada 7) identité des
annonciateurs possibles varie selon les structures sociales et bien entendu ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
selon le contenu de annonce Les membres de la famille ou du groupe local
peuvent se risquer ce rôle périlleux mais leurs hypothèses ne feront que
relancer la question qui sera tôt au tard soumise au verdict de la divination Les
énoncés analytiques du devin ou les paroles inspirées du médium ont de toute
évidence une propriété commune le sujet particulier qui les prononce se récuse
ab ovo et est récusé par définition comme sujet de renonciation Le sujet de
renonciation celui qui parle est un Autre divinité instance Terre génie...
qui dit la vérité pour autant il ne saurait être capté tels les annonciateurs
dans les conjonctures subjectives qui se sont tissées autour de la maladie
où vient donc cette maladie
Quiconque feuilleté les écrits des africanistes connaît échantillon des
réponses les plus représentatives Faute être honorés convenablement ce sont
les morts du lignage qui affligent le malade Offensés par la transgression des
limites de leur domaine ce sont les génies du terroir qui le tourmentent Mobilisés
par la transgression ce sont les forces gardiennes des interdits qui les punissent
Contraints rembourser leur dette nocturne de chair humaine ce sont les -witches
qui le dévorent Jaloux de son opulence ou de ses succès ce sont ses pairs qui le
persécutent par des moyens magiques Et ainsi de suite
a-t-il de commun entre toutes ces interprétations est-ce que inter
prétation magico-religieuse de la maladie Comme justement remarqué
Horton 8) est abord une opération cognitive similaire la démarche
scientifique en ce elle consiste mettre en rapport un fait empirique la mala
die avec un autre fait empirique la transgression la négligence du culte le
conflit économique ou politique au moyen une entité théorique la divi
nité le -witch le génie qui elle ne relève pas du monde de expérience Mais
en définissant ainsi la maladie son origine et son agent ces trois termes corres
pondant respectivement aux questions quoi pourquoi qui et auxquels il
convient ajouter la cause comment analyse de Horton pèche
mon avis par excès de rationalisme Les agents magico-religieux mis en jeu par
ce mode interprétation ne sont pas seulement des entités théoriques dotées
comme telles efficacité cognitive Ils ont en outre la propriété commune soit
être des sujets humains soit en posséder les attributs spécifiques intention-
nalité le désir esprit de réciprocité parfois le langage etc Les divinités les
ancêtres les génies. sont aussi des entités subjectives douées comme telles
efficacité symbolique Dans cette perspective interprétation magico-reli
gieuse se définirait plutôt comme attribution de la maladie non pas tant par
le malade lui-même mais par les autres une intention socialement située Que
mes proches ou le devin imputent mes souffrances au mécontentement des aïeux
de notre lignage la vengeance des génies de lieu garants de intégrité de notre
groupe territorial la jalousie de mes rivaux sociaux ou appétit des -witches
de notre matrilignage. je per ois nous percevons désormais ma maladie comme
effet de action intentionnelle un Autre ou comme effet du désir un Autre
Qui est cet Autre voici la première question cruciale des arts de guérison
africains
II LE MOD LE PERS CUTIF
Mais est-ce au juste cette maladie effet de intention un Autre ou
effet du désir un Autre Pour le bien comprendre nous ne pouvons pas USAGES SOCIAUX DE LA MALADIE
mon avis faire économie de ces tabous de anthropologie fran aise et britannique
que sont les concepts psychanalytiques En effet la théorie freudienne nous éclaire
mieux que autres sur les mécanismes psychiques mis en jeu dans ce mode
interprétation Je veux parler des mécanismes de la projection et de la persé
cution La projection est on le sait opération par laquelle le sujet expulse de
soi et localise dans autre personne ou chose des qualités des sentiments des
désirs il méconnaît en lui-même 10 La persécution consiste quant elle
en la projection et inversion des souhaits censurés qui réapparaissent alors sous
forme idées persécutives 11 Freud et Klein soulignent plusieurs reprises
que ces processus très archaïques ne sont pas seulement des modes de défense
propres aux psychoses et particulièrement la paranoïa mais aussi des phéno
mènes courants et normaux de notre vie psychique Ils réapparaissent notamment
dans les situations de maladie Le retrait de la libido du monde extérieur le
réinvestissement massif du corps propre bref la régression au stade du narcis
sisme sont tout autant les caractéristiques globales de tous les états de maladie
que les conditions psychiques propices aux conduites de projection et aux senti
ments de persécution Pour me résumer par une formule tout malade est en quête
un autre personne ou chose qui imputer expérience de déplaisir il
ne veut pas reconnaître en lui-même
Constatons alors que les arts de guérison africains semblent prendre acte
voire tirer parti de cette disposition générale et archaïque du sujet malade
situer au dehors et localiser dans un autre la source du déplaisir il éprouve
au dedans Lorsque les annonces des proches du malade africain proposent et
que les énoncés de son devin désignent et légitiment agent magico-religieux
de sa maladie ils induisent le support projectif-persécutif susceptible de lui ren
voyer le sens social de son expérience Autant dire que ce mode interprétation
inscrit emblée dans son préconscient ouverture sur autrui le sens social
de sa maladie Pour me résumer encore par une formule son mal est emblée
le mal de autre il est pour ainsi dire en mal de autre est là que réside
me semble-t-il une autre différence décisive entre les médecines traditionnelles
et la médecine scientifique voire la psychanalyse Tandis que la démarche bio
médicale méconnaît et que la cure psychanalytique interprète est-à-dire désa
morce les conduites projectives-persécutives du sujet malade les médecines tra
ditionnelles activent et homologuent sa tendance profonde situer la source de ses
maux dans une entité subjective ou dans un autre sujet Pour parler comme
Chomsky elles proposent des modes de performance socialisés sa compétence
projective-persécutive est en ce sens plus originaire que la démarche de ces
médecines est fondée sur la pleine reconnaissance de la dimension inter
subjective et sociale de la maladie
III LA COMMUNICATION PROJECTIVE-PERS CUTIVE
Mais abordons un autre point Beaucoup auteurs ont remarqué et analysé
les connexions intimes que les sociétés africaines établissent entre la maladie et
les aléas de la vie sociale aléas qui en expliqueraient origine Certains comme
Turner 12) ont brillamment montré que les cures traditionnelles peuvent passer
par une véritable analyse sociale et avoir pour effet final la modification radi
cale de organisation socio-politique du groupe appartenance du malade Il res- ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
sort nettement de ces travaux et de ma propre expérience que les cures afri
caines sont rarement des thérapies individuelles et bien souvent des processus
sociaux complexes dont enjeu latent et primordial est la régulation des rapports
économiques sociaux juridiques rituels ou politiques intérieur un groupe
ou entre plusieurs groupes La maladie est bien souvent un prodrome événe
mentiel une irruption sur épidémie social Elle déclenche une expérience collec
tive qui permet expliciter de mettre en forme et éventuellement de résoudre
les troubles ou les tensions bien plus amples qui affectent la vie du groupe
Comment comprendre ce passage de expérience individuelle expérience
collective et au processus social
Revenons au mécanisme projectif-persécutif Freud dit propos du Prési
dent Schreber 13 que son délire de persécution est le moment où son monde
englouti sort du néant la libido se réinvestit dans les objets du monde extérieur
et ses liens avec autrui se restituent quoique négativement est-à-dire sur
le mode persécutif Ici comme ailleurs la persécution est donc ipso jacto une
restitution du lien social Pourtant le moins que on puisse dire est que son
délire ne permet pas au Président Schreber de renouer avec son milieu social
habituel Bien au contraire ce délire isole des autres est-ce qui distingue
interprétation magico-religieuse du malade africain du délire de persécution du
paranoïaque Pour paraphraser Freud je dirais que interprétation magico-
religieuse est un processus par lequel le malade est invité renouer ses liens
sociaux la fois sur le mode négatif et positif Sur le mode négatif il est invité
réinvestir en tant que persécuteurs ces objets de Yumweit que sont le sorcier le
génie les ancêtres les rivaux est-à-dire les sujets ou les entités subjectives
désignés par interprétation Sur le mode positif ces entités subjectives ou ces
sujets étant investis non seulement par lui mais aussi par ses partenaires sociaux
ils servent de support échange de messages projectifs entre lui et les autres
Différence essentielle Si le Président Schreber prêche son délire dans un
désert incompréhension est que nul partenaire social ne peut assurer de
recevoir de la bouche de ses persécuteurs son propre message inversé moins
il arrive engager ses voisins dans un délire de palier ou imposer
comme le leader charismatique une secte ou un mouvement politique hanté
par les agissements occultes de ses ennemis personne engage avec lui la
communication projective-persécutive Il en est autrement sous le régime de
interprétation magico-religieuse de la maladie esprit ancestral qui pénètre
dans le corps du malade la magie qui le travaille le witch qui le dévore. cela
concerne le groupe et cela dit quelque chose chacun Le malade africain peut
se soutenir de la parole des autres pour autant que ceux-ci projettent leurs propres
affects sur le support qui lui renvoie le sens de son expérience Pour autant en
somme que ce leur eux aussi le sens de leurs expériences
Disons que le malade et ses partenaires sociaux disposent de foyers communs de
persécution Communs en ce sens abord que dans les sociétés dont je parle
la réaction persécutive est la réponse normale non seulement la maladie et aux
infortunes majeures mais aussi aux expériences plus banales de conflit échec
ou de tension relationnelle Réaction qui se laisse deviner notamment par la
multiplicité et la régularité des conduites de protection magique irruption de
la maladie est bien souvent le moment où les anxiétés persécutives de entourage
se mobilisent et telle la limaille sur aimant se précipitent sur instance ou la
personne désignée comme agent de la maladie
10 USAGES SOCIAUX DE LA MALADIE
Notons que la forme des énoncés divinatoires peut être décisive cet égard
Horton 14 explique leur caractère souvent allusif symbolique ou ambigu
et aura de faillibilité qui entoure le processus divinatoire comme autant de
manières de résoudre le conflit insoluble entre la demande du client qui veut
un verdict univoque et définitif de la cause de son mal et exigence auto-pro
tection de la théorie magico-religieuse qui pour pouvoir subsister comme telle
interdit tout verdict biunivoque et repose sur le postulat de la commutabilité
des causes pour le même effet Le flou et la faillibilité de énoncé divinatoire
sont des moyens qui permettent le passage en cas échec de action thérapeu
tique prescrite une chaîne causale une autre sans invalider la théorie La
divination doit son existence même selon cet auteur exigence du mécanisme
élaboration secondaire dont illustration classique on se souvient est utilisation
des excuses ad hoc pour justifier échec du diagnostic sans mettre en question
la croyance qui le fonde 15)
Pour être éclairante cette analyse privilégie une fois de plus aspect cognitif
du processus qui nous préoccupe élaboration secondaire peut se définir autre
ment et elle aussi autres fonctions Ainsi dans les sociétés nombreuses
où le devin se garde bien énoncer des noms propres mais se contente de dési
gner une catégorie esprits ou de tracer un profil vague de agent humain de la
maladie le flou délibéré du diagnostic rend aisé le processus de polarisation des
affects du malade et de ses partenaires autour du même foyer persécutif Mais il
se peut aussi que les affects mobilisés et flottants se fixent sur plusieurs supports
différents Ils peuvent donner lieu alors soit des diagnostics et le cas échéant
des maladies secondaires et autonomes soit des transactions projectives
repérables par le jeu contradictoire des annonces qui se saisissent de expérience
du sujet dénommé malade pour mettre en forme les souhaits de qui les prononce
est une femme au teint clair habitant près de sa maison qui lui fait du mal
dira par exemple le premier diagnostic divinatoire est ma coépouse qui le
travaille en magie annoncera la mère du malade adresse fort lisible de
son mari qui la délaisse au profit de sa jeune rivale est une sorcière qui se
cache dans votre famille lui répliquera éventuellement ce mari en condensant
dans ce message tout le passif de ses souhaits inavouables égard de sa première
épouse et de ses beaux-parents Un autre devin peut intervenir alors pour suggérer
un esprit ancestral musulman caché derrière la femme est le véritable
agent de la maladie Et si par exemple le mari et la sont des cousins
croisés ou parallèles est-à-dire ils ont des ancêtres communs comme est
souvent le cas chez les Wolof du Sénégal où je prends mon exemple ils
pourront parvenir leur entourage aidant un consensus autour de la nouvelle
interprétation
Quoi il en soit de cet exemple simple il ne suffit en aucun cas de connaître
état et les idées du malade pour savoir ce qui est mis en forme par les diagnos
tics successifs et ce qui sera donc traité dans les cures Bien souvent est examen
de la situation morale juridique politique. de son environnement social et non
la nature de sa maladie qui décide du choix de interprétation pertinente Si les
énoncés du devin sont allusifs symboliques ou ambigus et toujours faillibles
est aussi parce ils sont tout autant des questions que des réponses et ils
sont souvent émis de manière balayer tels des faisceaux électriques ce champ
social dont les réactions en retour les justifient et leur donnent un sens précis
élaboration de la matière de la cure est la tâche commune des profession-
11 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
neis du malade et du groupe affecté Aux devins et aux guérisseurs de faire
face la mobilisation des affects de reconstituer le jeu des interactions signifi
catives en repérer les lignes de force et de faille de choisir ou induire le
support magico-religieux qui maximalise les bénéfices un groupe ou une de
ses factions de peser le poids de la réaction de ceux qui feront les frais de
opération. Autant dire et est ce que je veux souligner seulement ici
que ces professionnels parlent en virtuose le même langage que leurs clients et
ils se réfèrent aux mêmes foyers persécutifs Quelle que soit la nature ou
étendue de leurs connaissances magico-religieuses et pharmacologiques quel que
soit le halo de mystère dont entoure parfois la divination 16) ce est pas
la possession un savoir et encore moins un langage spécifiques qui les distin
guent pour essentiel des hommes du commun En quoi ils se distinguent par
contre aussi bien de nos médecins que de nos psychanalystes ils exercent
leur métier ils se situent dans le même registre de subjectivation projective-
persécutive du mal que leurs clients Quant aux pouvoirs et espace action
spécifique que les sociétés africaines comme les autres leur reconnaissent est
là une autre question dont je ne traiterai pas ici
Pour me résumer les arts de guérison africains se caractériseraient donc par
la pleine reconnaissance activation délibérée et la maîtrise un processus
psycho-social méconnu en médecine et désamorcé interprété en psychanalyse
la communication projective- persécutive La condition sine qua non de ce mode
de est investissement collectif un système symbolique qui pro
cure les entités subjectives divinités esprits sorciers qui servent de foyers
communs aux conduites projectives-persécutives Le principe du processus est
simple lorsque événement-maladie mobilise les affects des membres du groupe
le malade ses partenaires sociaux et ses thérapeutes engagent dans un procès
interlocution au sujet de agent supposé de la maladie enjeu manifeste
de ce procès de paroles ou de gestes significatifs est interprétation et la
guérison des maux du patient Son enjeu latent est la mise en forme et en
commun des souhaits autrement censurés des membres du groupe Idéalement
chacun peut faire entendre les siens par les autres au moyen de messages indirects
que le dispositif symbolique commun lui permet de formuler Quelles que soient
la forme et la portée de ces messages bien évidemment variables selon la
position de leur émetteur et identité de leur destinataire leur circulation est
un aspect semble-t-il essentiel du processus de guérison Sinon on comprendrait
mal pourquoi tant de guérisseurs africains ne avouent impuissants que si la
demande de leur patient est plus soutenue par la demande de sa famille ou si
inversement ce même accuser réception des messages de
ses proches Enfin effet du processus psycho-social en question est tout autant
la modification de état du malade que la modification de la texture relationnelle
du groupe ou des groupes affectés par sa maladie la limite axiome de
base de beaucoup de systèmes médicaux africains serait celui-ci le traitement
des états du corps propre des individus passe par le traitement approprié des
états des corps sociaux auxquels ils appartiennent Plusieurs cas bantou ouest-
africains ou autres permettraient illustrer en détail cette proposition 17)
IV LES USAGES SOCIAUX DE LA MALADIE
Mais passons et pour en venir la question des usages sociaux de la
12 USAGES SOCIAUX DE LA MALADIE
maladie puis du pluralisme médical Si la guérison des maux des individus était
la fonction première des médecines traditionnelles nous comprendrions mal
pourquoi tant de sociétés africaines engagent dans ces arts les moyens essentiels
de leur symbolisme Il quelque chose de plus il nous faut expliciter Il
sans doute pas échappé au lecteur que ce que appelle la communication pro-
jective-persécutive est loin être un processus spécifique propre interprétation
magico-religieuse de la maladie Après tout quand nous sommes déprimés
ou moroses nous pratiquons nous aussi ce mode de communication sous forme
de commentaires sans fin sur les fautes du gouvernement du Président des
sectes ou des syndicats des communistes ou des impérialistes. selon les goûts
Nos bons ou mauvais génies sont simplement différents il agisse de poli
tique ou de justice de religion ou de morale. le processus en question est de
fait observable dans tous les domaines de la vie sociale Il semble un des ressorts
puissants de ce que les linguistes appellent les actes illocutoires 18 Où réside
alors une fois de plus la différence
Elle été maintes fois formulée Tandis que dans nos sociétés ce sont les
sciences vraies ou fausses qui déterminent les schémas explication officiels et
objectifs du malheur social ou biologique dans les sociétés rurales africaines
est le schéma magico-religieux qui constitue le mode interprétation dominant
et légitime des infortunes et de la maladie Or ce mode substan
tiellement légitime en vertu de la tradition et formellement légitimé par la divi
nation suppose et rend possible la communication projective-persécutive Ce qui
est marginal chez nous est la règle ailleurs Et je pense pour ma part que des
auteurs comme Evans-Pritchard Ackemecht Turner ou Horton ont pas eu tort
en un sens de souligner le caractère totalitaire du modèle magico-religieux Dans
ces différentes variantes il est de fait appliqué au ras du biologique et dans tous
les secteurs de la vie sociale
Mais il plus Dans les sociétés dont il agit le malade ne peut refuser
le langage de croyances dans lequel on interroge sa maladie mais seulement les
idiomes particuliers auxquels il est autorisé se soustraire en raison de sa position
sociale ou politique Si par exemple le devin moundang impute par exception les
maux de ventre un homme aux chinri êtres qui possèdent les femmes le malade
va transférer ses chinri sa fille ou ur utérine qui sont en tant que femmes
les destinataires sociales de sa maladie 19 Autrement dit les voies de
interprétation magico-religieuse ne sont pas seulement normales et légitimes
mais elles sont également normatives Normatives car elles soutiennent les usages
sociaux limités et bien définis que chaque société africaine fait des maladies
entends par usage social ou socio-politique de la maladie le processus par lequel
les maux de individu sont mis au service de la régulation des rapports sociaux
institués ou en voie institution
Pour prendre trois exemples simples le lignage le groupe résidentiel et la
classe âge sont les piliers de base de maintes sociétés africaines chacun de ces
piliers correspond une catégorie agents magico-religieux susceptibles engen
drer la maladie les ancêtres le génie du terroir ou le fétiche du village et les
sorcerers chacune de ces catégories correspond son tour un type de cure
et un mode usage bien défini de la maladie Si mon mal est imputé la soif
offrandes de mes aïeux garants de unité et de la bonne moralité de ma lignée
la cure laquelle je me soumets aura pour effet non seulement de redresser ma
position dans cette lignée mais aussi de renforcer la cohésion de mon lignage
13