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Christianisme, Islam et transformations sociales. La Famille en Casamance / Christianity, Islam and Social Changes. The Family in Casamance. - article ; n°1 ; vol.46, pg 85-109

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Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1978 - Volume 46 - Numéro 1 - Pages 85-109
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1978
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Exrait

Jacqueline Trincaz
Christianisme, Islam et transformations sociales. La Famille en
Casamance / Christianity, Islam and Social Changes. The
Family in Casamance.
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 46/1, 1978. pp. 85-109.
Citer ce document / Cite this document :
Trincaz Jacqueline. Christianisme, Islam et transformations sociales. La Famille en Casamance / Christianity, Islam and Social
Changes. The Family in Casamance. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 46/1, 1978. pp. 85-109.
doi : 10.3406/assr.1978.2158
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1978_num_46_1_2158Arch Sc soc des Rel. 1978 46/1 juillet-septembre) 85-109
Jacqueline TRINCAZ
CHRISTIANISME ISLAM
ET TRANSFORMATIONS SOCIALES
La Famille en Casamance
The profound changes that have occurred in Black Africa
over the last hundred years are mainly the result of an explosive
and destructive colonial system Integrated in this system Chris
tianity representing Western social ethics and political-economic
ideology contributed to the radical transformations of traditional
institutions Islam bearing different though nonetheless authori
tarian ethics and ideology was likewise an important factor in
change
Caught between these different influences Casamance Sene
gal presents complex situation where the multiplicity of personal
status becomes source of uneasiness and unbalance for the indi
vidual for the family and for the nation
Aware of this problem the Senegalese government tried to
resolve it from the family standpoint by voting Family Code in
theory applicable to all of whatever religion But the sometimes
hostile attitude of the religious chiefs to this Code shows once again
how closely religion is mingled in everyday acts and remains one
of the driving forces of political and social life
INTRODUCTION
Les changements profonds survenus en Afrique noire depuis une centaine
années sont principalement la conséquence un système colonial explosif et
destructeur Mais les nouvelles religions islam et christianisme ont elles aussi
largement contribué transformer les structures sociales et économiques et
créer une nouvelle vision du pouvoir
Fragments de la thèse de troisième cycle présentée par PILLET-TRINCAZ en 1977
Université René-Descartes Sciences Humaines-Sorbonne Colonisations et religions dans
une moyenne ville africaine Zîguinchor Pour une dynamique des langages religieux 354
polytypé)
85 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
En Basse-Casamance au sud du Sénégal trois religions traditionnelle 1)
islam et christianisme coexistent après avoir été historiquement en rivalité
Les religions traditionnelles des ethnies locales Baïnouk Diola Man-
cagne Mandjak Balani intimement basées sur des sociétés de type clanique
au mode de vie agraire ayant été bousculées maltraitées bien souvent regardées
comme des superstitions grossières par le colonisateur semblaient devoir dispa
raître rapidement surtout en ville où éteignaient leurs significations profondes
Pourtant elles survivent parfois comme unique religion mais surtout elles
demeurent présentes comme un système signifiant travers islam et le chris
tianisme dans les mythes les représentations collectives les pratiques
Le christianisme diffusé par les missionnaires contribua largement asseoir
hégémonie fran aise et la puissance coloniale
islam propagé dès la fin du XIXe siècle par des conquêtes militaires
celle des Manding de Moyenne-Casamance qui cherchaient conquérir les
territoires de Basse-Casamance et réduire les populations en esclavage
se répandit pendant la période coloniale par immigration ethnies venues
du Nord et de Est Wolof Peul Toucouleur Dioula Attirées par le déve
loppement économique de Ziguinchor la capitale régionale elles affirmèrent
bientôt les Wolof surtout leur suprématie culturelle et administrative
Ces religions importation christianisme intégré dans le système
colonial et islam chargées une idéologie et une morale distinctes certes
mais également autoritaires furent importants vecteurs de changements
Prise entre ces diverses influences la Casamance se présente sous un aspect
plurivalent Une telle situation où les règles morales sociales et économiques
non seulement ne reflètent plus héritage culturel mais encore diffèrent selon
appartenance religieuse engendrant une multiplicité de statuts personnels
devient source de malaise et de déséquilibre pour individu et pour la nation
Nous employons ce terme plus volontiers que animisme ou fétichisme trop
entachés erreur et de fanatisme historique Toutefois expression religions traditionnelles
est elle-même imprécise voire erronée mais nous en connaissons pas de meilleure
La répartition religieuse pour ensemble du diocèse de Ziguinchor est-à-dire pour
les six départements de Ziguinchor Bignona Oussouye Sédhiou Kolda Vélingara en 1967
est la suivante
adhérents la religion traditionnelle 137 000 237
musulmans 393 688 682
catholiques 42 433 74
protestants 102 001
Ziguinchor entre 1901 et 1966
1901 1905 1956 1966
Rel trad 80= 74 300=158 3800=12 4500=12
Musulmans 200 185 700 372 21 000 67 26 377 69
Catholiques 800 74 880 467 053 20 263 19
Protestants 10 003 60 02
Ces chiffres mettent clairement en évidence ascension rapide de islam et les faibles
progrès du christianisme Si au début du siècle les trois quarts des habitants de Ziguinchor
peuvent se dire catholiques en 1966 la proportion est plus que de un cinquième Hors de
la ville le pourcentage reste faible malgré de nombreuses missions disséminées travers
tout le diocèse
86 LA PAMILLE EN CASAMANCE
Conscient de ce problème véritable handicap une unité nationale le
gouvernement sénégalais récemment tenté de le résoudre au moins sur le plan
strict de la famille en votant un Code de la Famille applicable en principe
tous quelle que soit leur religion
Mais attitude parfois hostile des grands personnages religieux égard
de ce Code montre une fois de plus combien la religion impose dans tous les
actes de la vie quotidienne et demeure un des moteurs de la vie sociale et
politique
FLUCTUATION DE LA NOTION DE FAMILLE
La notion de Famille traditionnelle
La famille traditionnelle se manifeste comme la liaison un groupe de
gens naturellement ou artificiellement consanguins unit une série de droits
mutuels et réciproques dérivant de cette croyance la consanguinité croyance
qui peut être marquée par la présence un nom commun un nom de
famille Cette définition de Marcel Mauss applique toute société domes
tique traditionnelle de Basse-Casamance elle soit Diola Baïnouk Man-
cagne Mandjak ou Balani Dans ces groupes parenté très élargie la règle
fondamentale est celle de exogamie exogamie du clan mais également exo-
gamie au sens strict qui correspond la consanguinité et alliance
Le mariage inscrit dans la tradition épouse étant souvent promise
dès son plus jeune âge un homme un clan cousin Les vieillards déten
teurs du savoir et de autorité autour desquels organise la vie communautaire
et qui choisissent les conjoints des enfants sont les garants de la bonne conti
nuité du groupe social alliance est éternelle perpétuation un clan un
nom aucune mésalliance ne doit souiller
Et est en ce sens apparaît le rôle primordial de la dot offerte par
le fiancé au père de sa promise Elle est symbole de cette alliance éternellement
renouvelée entre les clans inlassable échange de valeurs de générations en géné
rations compensation indispensable accordée aux génies tutélaires de la femme
Et pour perpétuer cette alliance conforter la continuation du groupe social
la femme doit procréer Les enfants sont là pour assurer la pérennité du clan
Malheur la femme stérile punie par les ancêtres dans ses entrailles Elle
sera répudiée sans délai Les divorces ne sont ailleurs pas rares Bien que
capitale sur le plan de la structure sociale institution du mariage apparaît
dans le domaine sexuel et affectif souvent fragile peut-être en raison de cette
impossibilité ont les fiancés se choisir mutuellement
Marcel MAUSS Manuel Ethnographie Paris P.U.F. 1947 pp 125-126
87 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
La polygamie assez fréquente dans la famille traditionnelle permet de
renforcer encore unité du clan en multipliant les relations entre les clans cou
sins Elle explique également sur un plan économique par les modes de
production et de division du travail Dans une société rurale sédentaire les
femmes de par leurs multiples activités domestiques et agricoles sont un
précieux secours Leur nombre accru peut être source de profit dans la mesure
où elles ne réclament pas un supplément de travail de la part de époux
Ainsi chez les Manding autrefois voués la guerre et désormais la culture
de arachide les femmes qui adonnent entièrement seules la mise en
valeur des rizières sont un apport certain de richesse La polygamie est
économiquement rentable Mais chez les Diola où ce sont les hommes qui
labourent les rizières des femmes un accroissement épouses entraînerait
pour le mari un surcroît de travail important Ce qui peut expliquer pourquoi
les Diola demeuraient souvent monogames et ont accepté facilement cette
contrainte en adhérant au christianisme L.-V Thomas écrit En un sens
il est aussi juste de dire la chrétienté freiné la polygamie que affirmer
est parce que le Diola ne tient pas la polygamie il embrassé une
religion qui par ailleurs était pas trop exigeante sur la consommation de
vin de palme 4)
autres facteurs pourtant favorisent la polygamie Plusieurs femmes per
mettent avoir plus enfants ce qui est une richesse certaine en économie
agricole autre part sur le plan sexuel il est préférable avoir plusieurs
femmes pendant les périodes de grossesse et allaitement
Quoi il en soit quelle que fut la somme des facteurs psychologiques
biologiques économiques sociaux culturels ou géographiques intervenus dans
adoption de la monogamie ou de la polygamie il en demeure pas moins
vrai que les religions chrétienne ou islamique allaient contribuer créer et
imposer des modifications profondes dans ces institutions sociales et dans les
attitudes familiales
La notion de Famille dans le Christianisme et Islam des statuts différents
Christianisme et statut matrimonial
Le christianisme qui avec les missionnaires pénétrait peu peu Afrique
amenait un changement radical dans idée du mariage Le mariage sacrement
devient un engagement pris devant Dieu et non plus seulement devant le groupe
social Il est donc définitif et ne peut admettre le divorce est un choix
réciproque de deux êtres non plus une obligation imposée par les parents et
le groupe clanique En ce sens il rend désormais le principe de la dot mutile
Louis-Vincent THOMAS Les Diola Essai analyse fonctionnelle sur une population
de Basse-Casamance Dakar I.F.A.N. vol 1958-1959 pp 265-266 Enquête de 1958
591 des Diola fétichistes sont monogames
88 LA PAMILLE EN CASAMANCE
Embrasser la religion chrétienne entraîne enfin adoption de la monogamie
et la fidélité conjugale la mort du conjoint
Le christianisme bouleversait ainsi la notion traditionnelle de la famille
il transformait la notion autorité parentale en celle de responsabilité person
nelle sapait les fondements de la société clanique éternellement renouvelée et
perpétuée dans ses mariages préférentiels faisait éclater les mécanismes tradi
tionnels pour introduire une société conjugale monogame restreinte où le
couple devenait désormais la cellule familiale de base Accepter le christianisme
était beaucoup plus adopter le Dieu Abraham et de Jésus-Christ était
accepter une transformation radicale de la famille africaine du statut de la
femme et finalement de la société traditionnelle 5)
Cela bien sûr alla pas sans heurts ni sans accommodements La trans
formation qui ne touchait un nombre très restreint individus les nouveaux
convertis ne pouvait être cassure véritable scission brutale et totale Dès février
1933 un rapport du Gouverneur général de A.O.F adressé Messieurs les
Lieutenants Gouverneurs des Colonies du Groupe et Monsieur Administrateur
de la Circonscription de Dakar met en évidence ce délicat problème adop
tion de la religion chrétienne accordant un nouveau statut individu peut-
elle et doit-elle couper le nouveau converti de son milieu la société africaine
Ce rapport tente déjà époque apporter une réponse
Parmi les problèmes posés par notre action civilisatrice dans les milieux
indigènes il en est un singulièrement délicat dont quelques aspects méritent de
retenir notre attention je veux parler de influence de evangelisation sur
évolution des sociétés autochtones
Nous sommes bien obligés de constater que si Islam pu insinuer et se
répandre dans le monde animiste en raison une affinité certaine entre le code
coranique et les coutumes locales la société noire par contre adopte moins
aisément les règles du droit canon Celles-ci accommodent moins bien des
urs et des institutions du pays elles ne sont acceptées que par une minorité
qui pénétrant incomplètement la mentalité chrétienne conserve de fortes atta
ches avec la société originelle Il en résulte apparition de catégories sociales
au statut mal defini aux aspirations indécises qui ont tendance affranchir du
milieu origine avant de être suffisamment adaptées leur milieu nouveau
Un antagonisme plus ou moins vif institue parfois au sein de la société indi
gène entre ces tendances nouvelles et la tradition Des divisions se produisent
dans les familles des discussions dans les collectivités des difficultés dans admi
nistration aggravées par la conviction quelquefois imprudemment suggérée
au néophyte ils sont nantis un statut privilégié au regard de leurs congé
nères Du fait ils ont embrassé une religion qui est celle de la majorité des
Luttant contre les pratiques païennes les missionnaires tout comme Adminis
tration combattaient également la société traditionnelle dans son ensemble Us luttaient
contre les chefs au pouvoir charismatique contre la polygamie contre initiation des jeunes
gens et des jeunes filles qui les faisait pénétrer en adultes dans la société contre toute
cérémonie traditionnelle en général Toute coutume africaine semblait barbare et immorale
ces esprits occidentaux pour lesquels il existait une seule vraie manière de vivre et
de penser Cette forme intolérance épargne pas actuel clergé africain formé par les
missionnaires européens
89 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Européens les néo-chrétiens imaginent volontiers être convertis par une sorte
de naturalisation qui leur sens doit les soustraire toutes les obligations de
indigénat Après être séparés de leur famille certains prétendent constituer
une secte part dans la société récuser les juges de leur race échapper auto
rité des chefs et parfois ils insurgent contre les décisions de Administration
Au trouble social ajoute un malaise politique contre lequel nous avons le
devoir de nous prémunir
Le moment semble venu de définir le statut de cette catégorie administrés
de déterminer la limite il convient assigner leurs prétentions de rechercher
dans quel esprit doivent établir les rapports de autorité et des missions en vue
aplanir les difficultés adaptation qui résultent nécessairement une brusque
rupture avec le milieu origine
Il faut bien reconnaître que les changements de religion ne sont pas sans
modifier plus ou moins le statut des personnes Nous avons longtemps admis
et nous admettons encore que la coutume coranique soit appliquée aux animistes
convertis islamisme or il est certain que les conversions au christianisme
comportent une modification plus profonde du statut juridique principalement
égard du mariage et de sa dissolution Il serait injuste de ne pas en tenir
compte dans la pratique moins de refuser aux autochtones la liberté de
conscience
Ecartés des prétoires fran ais rejetés des tribunaux indigènes parce ils
avaient adopté des règles juridiques extra-locales les néo-chrétiens se voyaient
placés hors la Loi en marge de toutes les juridictions régulières
Cette lacune de notre législation ne manqua pas émouvoir les Evêques
Les uns demandèrent un pouvoir de juridiction fût accordé aux missions
égard de leurs ouailles autres estimaient que celles-ci devaient être purement
et simplement rendues justiciables des tribunaux fran ais autres enfin pen
saient il suffirait instituer leur usage des tribunaux indigènes spécialement
composés
est cette dernière solution que on est arrêté Mais quelle Loi appli
quer Nous touchons ici un point délicat de la question
Car il est permis de penser en acceptant le baptême le néophyte pas
délibérément intention de rompre toute attache avec son milieu Il pas
vraisemblablement une vision très nette même il est adulte des modifications
que cet acte peut apporter sa vie civile il ne les apercevra sans doute que
plus tard quand son directeur spirituel lui aura dicté ce il est licite et ce qui
ne est pas On ne saurait donc priori considérer la conversion comme une
renonciation formelle et complète du statut personnel ...)
Il est ailleurs hautement désirable que les néo-chrétiens ne soient pas
engagés prématurément dans cette voie De évolution des indigènes dans le
cadre de leur propre civilisation nous avons fait un axiome de notre politique
coloniale ... Ce point est capital ... indigène devenu chrétien doit mani
fester publiquement le respect de toutes les traditions de sa race Il doit continuer
de vivre et évoluer au contact intime de sa famille et de son clan sauf
appliquer lui-même les règles religieuses et morales il librement choisies
est en ce sens que doivent être orientés les jeunes catéchumènes est
dans cet esprit que doivent être formés les juges de la coutume chrétienne ...)
Vous devez établir un départ très net sur la base des considérations qui
précèdent entre les coutumes locales il convient de maintenir et celles qui
doivent nécessairement céder au statut civil né de adoption une religion
chrétienne Et je présume en dehors des prescriptions imperatives de Eglise
relatives au mariage toutes les autres pourront composer ... La société indi
gène plus que toute autre peut-être repose sur une forte organisation de la
90 LA FAMILLE EN CASAMANCE
famille Dissocier celle-ci est porter atteinte tout édifice La question est
assez grave pour on arrête
Les soins des missionnaires et de Administration devront en conséquence
se conjuguer pour conduire éventuellement les enfants une plus juste com
préhension de leurs devoirs filiaux émancipation ceux-ci ne devront
être admis au baptême en vertu une autorisation expresse du chef de
famille lui-même dûment averti au préalable des conséquences civiles de la
conversion conséquences réduites au minimum comme je ai indiqué
La conditions juridique des indigènes convertis au christianisme étant définie
il devient aisé de déterminer leurs obligations administratives ...)
Les néo-chrétiens demeurent des sujets Ils restent donc soumis au régime
de indigénat et ne bénéficient cet égard aucune exemption il agisse
de justice de sanction administrative de recrutement militaire engagement de
travail pour les chantiers publics impôts ou de prestations les textes sont
généraux et ne comportent aucune exception au regard des confessions Les
missions auront en instruire de la fa on la plus nette leurs catéchumènes
Mais les néo-chrétiens ne doivent pas non plus être indûment surchargés par un
effet de réactions excessives que provoquent parfois dans le milieu origine
les tendances divergentes des nouveaux convertis
Naturellement indisposés contre les transfuges de leur religion les chefs
irritent de leurs prétentions injustifiées au privilège qui fait échec autorité
traditionnelle et partant ils sont parfois tentés de faire peser plus lourdement
sur eux leurs exigences Ces sortes de représailles ne doivent pas être tolérées
Par leur caractère injuste elles avivent la discorde elles font naître la haine
elles creusent plus profondément la fissure de édifice social
Des malentendus regrettables sont nés de ces querelles Des missionnaires
ont cru pouvoir intervenir directement auprès des chefs indigènes soit pour
soutenir des prétentions parfois inadmissibles de leurs prosélytes soit pour pro
tester contre arbitraire ils ont fait envenimer le débat et compliquer la
tâche des représentants de ordre Ces malentendus peuvent devenir très graves
quand par une fausse interprétation des interventions de leurs directeurs spiri
tuels les néophytes chrétiens se croient autorisés insurger la fois contre
les chefs et contre Administration ils représentent
Aux yeux de coloniale les chrétiens conservent ainsi un
statut juridique et social conforme la tradition sauf en ce qui concerne insti
tution du mariage dans ses règles religieuses imperatives Il convient éclaircir
cette attitude politique un exemple
Le juin de cette même année 1933 une jeune femme mancagne baptisée
Ziguinchor vient demander sur les conseils des missionnaires la protection
fran aise contre le frère de son ancien mari décédé dont elle est devenue
épouse conformément aux coutumes de ethnie En accord avec adminis
trateur supérieur de Casamance le lieutenant gouverneur du Sénégal jugé
il était difficilement admissible que le fait embrasser spontanément la
religion catholique rende pour ainsi dire nulles et sans valeur les obligations
contractées antérieurement sous le régime de la coutume familiale La répa
ration du préjudice matériel causé est-à-dire le remboursement de la dot
semble être le moins qui puisse être exigé de intéressée en échange du
divorce elle réclame et si elle se trouve dans impossibilité de payer il ne
91 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
paraît guère possible envisager autre chose que la stricte application de la
coutume mancagne 6)
oublions pas travers ce jugement administratif esprit de la politique
fran aise de époque égard de Eglise 7)
Les missionnaires en faisant accéder les baptisés la culture les
amenaient égalité avec les Européens et leur fournissaient ainsi une arme de
libération est du moins ce que redoutait Administration Pour cette dernière
il existait aucune égalité possible Il fallait donc maintenir les structures tradi
tionnelles du moins celles qui étaient pas trop dérangeantes tout en les con
trôlant pour finalement mieux dominer Détruire trop brutalement le système
socio-politique traditionnel était amener inexorablement les peuples in
soumission et indépendance Pourtant Eglise dont les objectifs différaient
ici sensiblement fit elle aussi le jeu de la domination et du pouvoir colonial
car accès la culture fut pour les premiers chrétiens un moyen certes de
renoncement la tradition mais en même temps de soumission au pouvoir
en place est dans administration que furent aussitôt employés et récupérés
les premiers lettrés africains les chrétiens Ce furent les défenseurs les plus
acharnés de la France de son gouvernement et de sa culture
Depuis Indépendance les conversions au christianisme sont rares car le
christianisme ne représente plus le moyen de promotion sociale et il ne semble
pas apporter de réponse angoisse née de la déculturation La religion chré
tienne se transmet désormais une génération autre Elle est mieux assimilée
ses normes sont mieux intégrées autre part grâce la plus grande scola
risation des jeunes filles et au phénomène urbain le poids de la tradition se
met peser moins lourdement Telle jeune femme mancagne chrétienne ne
sera plus obligée comme par le passé épouser le frère de son mari défunt
Elle aura acquis en ce sens une certaine liberté Toutefois tel Mancagne chré
tien bien que déjà marié acceptera toujours comme deuxième épouse la femme
de son frère décédé si celle-ci le désire Il encore actuellement pour bon
nombre de chrétiens mariage de la tradition et des coutumes occidentalo-
chrétiennes En 1972 Monseigneur Thiandoum archevêque de Dakar cepen
dant rappelé publiquement que la polygamie restait interdite aux chrétiens
la prochaine génération le divorce entre institutions traditionnelles et insti
tutions chrétiennes risque de se parachever Mais au-delà des institutions il
est pas sûr que la tradition éteigne Elle survit désormais comme un moyen
affirmation culturelle
Islam et le statut de la Femme Polygamie et Dot moyens
oppression
Les règles nouvelles instituées par le droit musulman dans le domaine
familial se superposèrent souvent aux usages anciens et aux pratiques tradi-
Renseignements Archives Rapport local 1933
Le gouvernement anticlérical de époque des répercussions sur les colonies
Administration manifeste une hostilité certaine égard des missions catholiques Aucune
subvention est plus accordée aux missionnaires pas même pour les écoles privées surtout
partir de 1920 qui voit ouverture de la première école publique Ziguinchor
92 LA PAMILLE EN CASAMANCE
tionnelles ambiance de vie communautaire et les institutions qui dominent
la vie musulmane ont trouvé leur plein développement en Afrique noire
Malgré la notion de communauté umma) qui subordonne les groupe
ments tribaux nationaux et raciaux un principe supérieur celui de la frater
nité et de égalité absolue entre adeptes une même foi les particularismes
ethniques ne furent cependant pas toujours absorbés Ainsi les formes organi
sation sociales traditionnelles ont été peu modifiées au contact de islam Même
en ville le système patrilineaire est resté peu près général pour les musulmans
même si autorité spirituelle est passée aux mains du marabout souvent amené
résoudre les conflits familiaux
Les règles juridiques institua en fait islam concernèrent beaucoup plus
essentiellement les liens conjugaux que la famille il se contenta de fixer sous
sa forme patriarcale ancienne est donc le statut de la femme qui se modifia
notamment par la réglementation de la polygamie et de la dot
Le Coran affirme sans ambiguïté infériorité de la femme Les hommes
ont sur elles prééminence celles dont vous craignez indocilité admonestez-
les Reléguez-les dans les lieux où elles couchent Frappez-les la naissance
les réjouissances sont moins grandes pour une fille que pour un gar on En
justice le témoignage une femme vaut la moitié de celui un homme
islam conservé excision dans les pays où elle existait Manding Diola
Mandinguisés Baïnouk assimilés Balani) là ou la femme demeure le plus
soumise homme La femme Manding est dans étroite dépendance de
homme son père abord son mari ensuite écrit Paul Pelissier un et
autre la traitent comme instrument de production dont les traditions édu
cation les pressions sociales et économiques garantissent la soumission abso
lue 8)
initiation féminine est dans ce but un mode éducation extrêmement
puissant car elle emploie des moyens de pression socio-religieux et physiques
contre lesquels la femme se trouve désarmée Sortie de enfance elle se retrouve
initiée être une esclave pour homme Aux hommes les tâches nobles
est-à-dire la guerre la traite et le prosélytisme aux femmes les maté
rielles notamment le soin assurer la subsistance
Cet esclavage économique se retrouve chez les Diola mandiguisés qui
ont subi influence des Manding et en ont adopté les coutumes tout comme
chez les Baïnouk eux aussi asservis pour une large part par les Manding et les Balani notamment ceux du Balantacounda
Dans cette perspective économique la religion joue un rôle primordial
elle se manifeste dans sa fonction de soumission conduisant la femme accepter
sans rébellion un asservissement millénaire
islam donc conservé excision car selon la Risàia est un acte recom-
mandable Mais elle ne nullement imposée Les règles juridiques concernent
avant tout le mariage
Paul PELISSIER Les Paysans du Sénégal Les civilisations agraires du Congo la
Casamance Saint-Yrieix Imp Fabrègue 1966 554
93