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Comment être femme. Un aspect du rituel Mukisi chez les Téké de la République populaire du Congo / How to be Woman. An Aspect of the Mukisi Ritual of the Teke in the Republic of the Congo - article ; n°1 ; vol.46, pg 57-84

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Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1978 - Volume 46 - Numéro 1 - Pages 57-84
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1978
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Exrait

Marie-Claude Dupre
Comment être femme. Un aspect du rituel Mukisi chez les Téké
de la République populaire du Congo / How to be Woman. An
Aspect of the Mukisi Ritual of the Teke in the Republic of the
Congo
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 46/1, 1978. pp. 57-84.
Citer ce document / Cite this document :
Dupre Marie-Claude. Comment être femme. Un aspect du rituel Mukisi chez les Téké de la République populaire du Congo /
How to be Woman. An Aspect of the Mukisi Ritual of the Teke in the Republic of the Congo. In: Archives des sciences sociales
des religions. N. 46/1, 1978. pp. 57-84.
doi : 10.3406/assr.1978.2157
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1978_num_46_1_2157Arch Sc soc des Rel 1978 46/1 juillet-septembre 57-84
Marie-Claude DUPR
COMMENT TRE FEMME
Un aspect du rituel Mukisi chez les Teke
de la République populaire du Congo
The current development of possession cults in the Congo is
in keeping -with religious renewal that number of African
countries have undergone since their independence In the Tsaayi
Teke the position assigned to -women in the cult dedicated to the
aquatic spirit Mukisi illustrates the contrast between the produc
tion system women are farmers and the ideology elaborated by
the men are creatures of nature not of culture The
accounts given by the ex-possessed of their cure because the ritual
aimed at banishing the perturbing spirit are often entwined
contradictory and self-exclusive The author tries to discern among
the different narratives what it means to Tsaayi women to be
possessed Access to spiritual knowledge which is the most fund
amental aspect of the ritual appears to be continually weakened
forbidden and perverted by masculin intervention On top of the
inherent difficulties in all religious research in the Tsaayi as in
number of other societies there is the additional weight of mas
culin social superiority which constantly rejects the word of women
compelling them into silence or into the unintelligible In this
quest for knowledge the forbidden is legion
INTRODUCTION
Depuis quelques années ethnologues et sociologues qui travaillent en Afri
que assistent une extension des phénomènes de possession Ce sont des femmes
qui sont possédées et qui sont honorées par leur société Les rites qui entourent
les manifestations de la possession attirent de nombreux spectateurs fiers et
intéressés Cette théâtralisation signifie que le rite ne satisfait pas seulement
une exigence de rigueur dans la répétition mais il est aussi une démonstra
tion exemplaire de la vitalité sociale
Dans cette partie de Afrique Centrale qui nous intéresse ici entre le
Stanley Pool et la côte atlantique les possessions de femmes sont un phéno
mène ancien bien attesté surtout dans les groupes kongo Laman avec
aide de ses catéchistes recensa au nord de Angola sur la rive gauche du
57 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Congo entre 1910 et 1918 119 Nkisi esprits de la nature répartis en Nkisi
de ciel de terre et eau qui entrent en relations avec les hommes et les femmes
et leur permettent selon leurs pouvoirs de guérir des maladies de lutter contre
les sorciers de dénoncer les voleurs DUPR 1975 Chez les Beembé
groupe kongo de la République populaire du Congo constitué en partie émi-
grants venus au XIXe siècle de la région étudiée par Laman un Nkisi pos
sédant le nom général de Mukisi et localisé dans les rivières connaît depuis
1972 une grande popularité Le culte qui lui est dédié rassemble des éléments
venus des cultes qui honoraient autrefois divers Nkisi et la suprématie de cet
esprit devenu unique Nkisi du pays beembé inscrit dans la destruction
de tous les autres îîkisi suspectés avoir été contaminés par la sorcellerie
Cette démarche que étudie ailleurs témoigne un processus unification que
on retrouve dans bien autres aspects de la vie beembé Un processus sem
blable suivi antérieurement par un autre groupe kongo peut-être précédé
emprunt par les Teke tsaayi un rituel appelé Mukisi caractérisé par les
possessions des femmes que cet esprit saisit elles puisent eau la rivière
ou elles baignent Ce rituel beaucoup de ressemblances avec celui qui
est dédié esprit appelé Nkita chez les Tsaayi Onkila chez les Teke tege du
Gabon il apparente au rituel féminin itsuua qui existe chez les Teke tie et
est pas sans analogies avec les croyances concernant esprit Nkira chez les
Teke kukuya
58 RITUEL MUKISI
Le renouveau actuel des possessions tant dans les groupes teke que dans
les groupes kongo accompagne une rivalité avec autres rituels semblables
soit comme chez les Kongo ils soient éliminés et ne laissent que des traces
de leur existence dans les pratiques remaniées soit comme chez les Teke
une guerre de religion oppose une autre deux formes principales de
rites de possession Dans les groupes teke que ai étudiés les Tsaayi et les
Laali le rituel qui honore esprit Mukisi est concurrencé par le renouveau du
rituel qui adresse esprit Nkita Nkira chez les Laali présenté comme un
esprit plus ancien et plus proprement teke Chez les Teke tie où esprit Mukisi
ne est pas manifesté le renouveau de esprit Nkira est également perceptible
et certaines femmes faute avoir pu trouver une initiatrice deviennent la fois
les actrices et les dirigeantes de leur possession
Ce rapide inventaire est probablement pas exhaustif mais les études
sur les possessions au Congo sont pratiquement inexistantes Je peux cependant
souligner importance un renouveau religieux qui inscrit dans un effort pour
remodeler la société tout entière en remaniant les traditions les plus profondes
Cela est particulièrement évident chez les Beembé et se retrouve une fa on
moins globale chez les Tsaayi où la reprise des possessions en deux lieux
distincts peut être liée un développement localisé dû activité agricole des
femmes et la création une sous-préfecture M.C DUPR 1974)
PRESENTATION DU PAYS TSAAYI
Les Teke tsaayi sont présent peu nombreux 13 000 en 1966 lorsque ai
commencé travailler avec eux sans compter les émigrés urbanisés et ils
constituent avancée la plus occidentale du groupe teke aux multiples sous-
groupes Ils se distinguent des autres Teke par un habitat forestier ils par
tagent avec les Laali et où près de quatre cents ans après leur arrivée ils
paraissent toujours aussi peu adaptés Leur migration avait deux causes La
fuite pour échapper esclavage accru par la traite portugaise déjà très active
dans leur région origine dès 1530 et exploitation de minerai de fer haute
teneur qui alimenta pendant des siècles un commerce de fer brut ou semi-
transformé véhiculé de groupe en groupe jusque bien au-delà des limites orien
tales du pays teke est la métallurgie qui va donner le premier repère dans
histoire des possessions Vers 1840 Ngwaka Banzuru un métallurgiste re
nommé parvint sur une troisième mine de fer située présent dans la pointe
Toutes ces informations sont tirées de M.C PR Contribution histoire
de la République populaire du Congo les Téké-tsaayi des origines 1898 Annales de
Université de Brazzaville séries et Droit et Lettres) 1973 11 pp 55-82 Pour
une histoire des productions la métallurgie du fer chez les Teke 1975 inédit DUPR
Le Commerce entre sociétés lignagères les Nzabi dans la traite la fin du xix siècle
Cahiers des Etudes africaines 1972 48 pp 616-658 Un ordre et sa destruction Ed de
O.R.S.T.O.M. paraître
59 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
nord-ouest du pays tsaayi près de Mayoko Il exploita quelque temps ce
gisement puis partit construire un nouveau village en retrait vendant la mon
tagne de fer dont le sommet est périodiquement dévasté par la foudre de
nouveaux peuples venus du nord les Ngomo Peu après arriva un groupe nzabi
qui apprit la métallurgie auprès des Tsaayi puis vers 1870 le pays tsaayi
dans son entier accueillit autres gens venus du nord les Wumbu les Ndasa
les Mbamba poussés par la migration fang dans ce qui était en train de devenir
le Gabon Pendant ce temps le développement accéléré de la traite des esclaves
et de ivoire au sud de équateur conséquence du traité de Vienne de 1815
avait des répercussions importantes dans le pays tsaayi La vallée du Niari jus
alors presque déserte fut peuplée rapidement immigrants venus des rives
du fleuve Congo du Zaïre et de Angola actuels Parmi ces peuples où
émergèrent les Beembé) un groupe les Kunyi engagea les Tsaayi dans la traite
laquelle ils ne participaient alors que par intermédiaire une société
de petite taille les Yaka ou Yaa 2)
est pendant cette période dans les années 1870-1880 que les possessions
commencèrent et se répandirent tout le pays tsaayi venant du sud cette
époque la situation était plutôt complexe Organisés en territoires politiquement
autonomes de faibles dimensions les Tsaayi subissaient inégalement les pres
sions intérieures des peuples infiltrés Wumbu Ndasa Mbamba et extérieures
des peuples voisins Nzabi Kunyi) tous fortement engagés dans la traite En
outre leur organisation économique et commerciale où la métallurgie était sur
le point de disparaître était sollicitée activement par les Kunyi qui réclamaient
des marchandises de toutes sortes esclaves ivoire caoutchouc mais aussi
tissus de fibres de raphia la spécialité teke) objets en fer vanneries arachides
graines de courge viande fumée volailles Dans le même temps le système
politique ancré sur ces minuscules territoires autonomes subissait une modi
fication profonde se renfor ait et étendait géographiquement Ce fut est
du pays la création du système des chefs nzinéké qui imposait une nouvelle
organisation politique venant de est un autre groupe teke les Kukuya
la même date les chefferies tsaayi installées en retrait de la montagne de fer
au nord-ouest du pays qui avaient re les premiers emigrants venus du nord
et qui étaient voisines des Nzabi étaient elles aussi développées organisant
des embryons armée drainant vers elles la pacotille européenne chichement
distribuée par les Kunyi dans le sud du pays une des nouveautés de ce
développement politique tsaayi fut invention de danses masquées où le danseur-
Kidumu outre ses multiples aspects magico-religieux servait surtout exalter
le pouvoir du maître de la terre
Ce fut le neveu de Ngwaka Banzuru le métallurgiste renommé qui rapporta
le premier masque kidumu du sud du pays de la frontière avec les Yaa et les
Kunyi Quand on interroge les ngu-Mukisi les mères-Mukisi les prêtresses de
Mukisi sur origine de la planche de bois décorée qui orne le lit de parade
des possédées on obtient toujours la même réponse planche et masque ont
Cf DUPR Les naissances une société paraître
60 RITUEL MUKISI
été trouvés en même temps par une mère de jumeaux dans la mare qui se
forme au pied une source La femme les rapporta au village où les hommes
les lui ont selon expression locale arrachés Une autre tradition rapportée
par un homme est analogue Ce fut une mère de jumeaux qui lors de la pre
mière manifestation de sa possession qui encore maintenant est une fuite
éperdue dans la forêt hostile arracha ce masque un danseur pygmée Ce
danseur avait lui-même pris Nkita esprit de la nature et de la fécondité connu
dans toute aire teke Les hommes tsaayi ont ensuite pris le masque parce ils
ont trouvé que était trop beau pour des Pygmées et ils ne ont pas payé
Le récit se termine en disant que est peu de temps après la capture du masque
que les possessions commencèrent et que la planche de lit fut utilisée Une
troisième version de origine de la planche et du masque donna lieu une
discussion véhémente entre interprète et informateur un fabricant de planches
au terme de laquelle interprète déconfit se tourna vers moi et dit avec res
sentiment II ne comprend pas pourquoi vous lui demandez où vient la
planche de lit parce que est vous qui avez apportée Après quelques éclair
cissements il apparut il avait eu confusion entre plusieurs registres Ce
sont les femmes qui ont introduit le masque et la planche et est une mère de
jumeaux qui les découverts Or je suis moi-même mère de jumelles Je fus
prise cette occasion dans universelle dichotomie qui sépare le monde des
hommes et celui des femmes le savoir masculin et le savoir féminin infor
mateur dont espérais tant de science en attendait tout autant de moi Ce
quiproquo qui se répéta plusieurs fois empêchée pendant près de cinq ans
de revenir sur une situation où on avait placée emblée en position ac
trice voire même initiatrice Ce type de récit une découverte due aux fem
mes et accaparée ensuite par les hommes est fréquent en Afrique Il eut lieu
chez les Dogo et selon Andersson cet excellent compilateur on le trouve des peuples aussi éloignés que les Kisi les Toma les Nupe les Senufo
chez les Ekoi les Ibibio les Yoruba etc Andersson donne un exemple
Quelques femmes du Cameroun se trouvant un matin la pêche trou
vèrent le premier Egbo une femme divine avait apporté du ciel elle était
venue sur terre pour initier ses soeurs terrestres la doctrine secrète Les femmes
se mirent alors dans le village pratiquer les rites secrets qui leur avaient été
révélés Cependant les hommes apprirent la chose et demandèrent être initiés
Ce que on fit
Et Andersson cite Talbot qui rapporta histoire en 1915
Ils avaient pas plus tôt réussi apprendre ces rites ils assassinèrent
celle qui le secret avait été tout abord révélé et proclamèrent une loi par
laquelle dans le futur seuls les hommes pourraient devenir membres de la
société ANDERSSON 1953)
Dès origine masque de danse réservé aux hommes et planche de lit
accessoire un rituel féminin se trouvent inextricablement mêlés aux péripéties
61 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
historiques et politiques des Tsaayi Le mythe de fondation incorpore en outre
les données fondamentales de opposition entre hommes et femmes entre êtres
humains et Pygmées et celles de union obscure des Nkita ces esprits de la
nature avec les femmes et les Pygmées cela ajoute encore la fascination
propre aux Teke pour la gémellité dont la représentation graphique hante si
fortement la décoration de la planche et du masque
Il me faut présent reprendre une petite partie un article précédent où
je résumais la situation de la femme tsaayi
Dans cette société matrilinéaire et virilocale la femme est soumise une
double pression celle de son mari et de la famille de son mari chez qui elle
réside celle de sa famille et de son frère qui est le seul véritable parent de
ses enfants La dot qui est versée pour elle par son mari scelle alliance des
deux familles et garantit la solidité du mariage car en cas de divorce oncle
maternel doit rembourser époux Obéissance et pauvreté sont de rigueur pour
épouse dont les biens sont peu nombreux et les revenus infimes épouse pos
sède en propre quelques poulets de maigres ressources tirées de la vannerie et
plus récemment de la culture commerciale des arachides Tous ses gains moné
taires doivent être partagés avec époux
épouse incombent le ravitaillement en eau la cuisine la culture la
cueillette et bien sûr les soins aux enfants homme se réserve la chasse dont
il consomme seul le produit le tissage du raphia qui sert constituer les dots
anciennement les voyages de commerce les escarmouches et les embuscades et
actuellement les cultures commerciales riz et café qui apportent un certain
revenu monétaire En outre il passe chaque année une dizaine de jours défri
cher un morceau de forêt pour les champs destinés au manioc
est pour la femme une situation de dépendance absolue Elle fournit
essentiel des produits de subsistance sans avoir jamais initiative de son travail
accès au monde des hommes de la société politique masculine) univers
des décisions tant agricoles que politiques la possession des richesses argent
pagne de dot ou bien de traite lui est interdit ou strictement réglementé adul
tère autre moyen de participer au monde masculin et avoir pouvoir de décision
pour les relations sexuelles est sévèrement réprimé Ajoutons pour nuancer ce
sombre tableau que le puritanisme de la société tsaayi est tempéré par un idéal
de douceur de retenue de patience et de politesse qui pour les dirigeants se
mue en bienveillance attentive et pour les femmes en bonheur résigné
M.C DUPR 1974.
II IMPORTANCE DE LA RICHESSE
Les signes prémonitoires
ai pu recueillir chez les Tsaayi quinze cas de possession par Mukisi Le
brouillon de article cité plus haut servi de scénario un cinéaste autrichien
Risz en 1973 Par contrecoup le commentaire qui souligne son film apporte
des éclaircissements nouveaux Malgré une certaine rigueur dans les questions
posées aucun récit est strictement semblable Cela tient en grande partie
62 RITUEL MUKISI
extrême localisation des coutumes tsaayi due au cloisonnement des territoires
politiques que le développement de la traite au XIXe siècle pu abolir Mais
sous la variété des phénomènes signalés il existe nombre de signes communs
Les malaises physiques sont presque toujours accompagnés de rêves et est
la relation entre ces deux phénomènes qui permet entourage ou au devin
dans les cas les plus obscurs de prévoir la suite des événements Car les signes
physiques sont le plus souvent ordinaires maux de tête maux de reins douleurs
abdominales rhumatismes fatigue toux amaigrissement Leur persistance leur
résistance aux soins habituels finissent par inquiéter Parfois est leur sou
daineté et leur intensité qui met les voisins en éveil Comme expliqué au
cinéaste le chef du village Elles deviennent comme des animaux elles ne
peuvent plus parler correctement elles ne peuvent plus faire leur travail
Atteintes dans leur force physique les femmes le sont aussi dans leur physio
logie féminine leurs règles deviennent trop fréquentes ou trop abondantes
entraînant une séparation de fait avec époux car pendant la menstruation
il ne doit ni dormir avec sa femme ni manger la nourriture elle préparée
Parfois les symptômes sont psychologiques La femme devient agitée et angois
sée faible et hostile envers son mari comme tente expliquer le chef de
village elle entend les menaces de Mukisi elle devient comme folle elle court
et injurie tout le monde se sauve dans la forêt qui enserre le village Elle
témoigne par là une attitude asociale en tous points opposée ce que la
coutume exige elle De plus dans cette société étroitement circonscrite
sur des territoires exigus agitation le désir de bouger de voyager sont forte
ment blâmés Naguère un enfant particulièrement bruyant remuant et curieux
était vendu par ses parents dans un territoire éloigné ce qui équivalait souvent
une condamnation mort Un homme présent eminent spécialiste de
mathématiques se souvient avoir vu sa mère se rouler nue dans la poussière
en scandant des chants de deuil pour empêcher son père de vendre sa ur
aînée âgée de douze ans et jugée trop bandite
Voici donc la femme doublement écartée de la société par son état phy
sique et par sa situation mentale Heureusement les rêves de cette période
dévoilent des éléments une rationalité dont absence serait terrifiante La
femme malade rêve beaucoup Elle rêve de cascades de rapides sur les rivières
de voyages aériens et souterrains enfants qui jouent de la richesse des Blancs
de femmes et hommes blancs des morts du monde européen des morts tsaayi
de la foudre de repas copieux de chansons de danses et de cadeaux de
perroquets de pythons et de tortues Certains de ces rêves évoquent directement
esprit Mukisi et la cure qui accompagne la possession les cascades où il
réside les repas copieux les danses et les chants qui ponctuent la cure le
perroquet qui est son oiseau Il agit du perroquet gris queue rouge parti
culièrement recherché en Europe car il apprend facilement parler autres
rêves font référence aux ancêtres et aux animaux vénérés par les Tsaayi au
tres encore se relient la richesse espérée par les femmes et qui étant donnée
leur position dans la société ne peut raisonnablement leur venir que de fa on
surnaturelle par des voyages extraordinaires et des rencontres directes avec les
Blancs Hommes et femmes blanches et les femmes blanches sont plus souvent
mentionnées fa on peut-être de tenir compte de ma présence une collègue
allemande travaillant dans un groupe teke voisin fut ainsi souvent saluée du
nom de revenante possèdent ailleurs un registre sémantique aussi vaste que
confus Les personnages blancs sont la matérialisation des morts qui peuvent
63 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
émerger pâlis et blanchis après plusieurs années passées sous terre Ils peuvent
être aussi explicitement des Européens et dans ce cas sont présage de richesse
La femme blanche se rattache en outre la mythologie de la sirène mieux
élaborée chez les Kongo dont font partie les Kunyi et les Beembé Dans an
cien royaume de les rites élection du comte de Soyo comportaient une
pêche solennelle au lamantin ce cétacé herbivore qui possède des seins sem
blables ceux de la femelle humaine et qui vivait dans le Congo On lui donne
actuellement le nom de mamiwata et dans toutes les villes congolaises les
représentations murales de la sirène et ses apparitions sont fréquentes Chez
les Beembé les emmes-Mukisi ont des relations particulières avec les mamiwata
elles voient de fa on imprécise et indescriptible aux lieux de rendez-vous
où elles vont danser et chanter Dans aire kongo en outre la sirène est
ambiguë présage de malheur autant que de bonheur Chez les Beembé mes
filles jumelles furent un jour conviées serrer les trois doigts démesurément
longs une jeune fille dépourvue de jambes au nom de leur parenté spirituelle
Vous êtes toutes trois enfants de la sirène Mes filles qui avaient pas
trois ans acquittèrent du rite avec beaucoup de dignité
Chez les Tsaayi ces visions de femmes blanches sont données sans expli
cation claire Mais liées des symptômes rebelles toute médication elles
annoncent la possibilité un dénouement heureux elles révèlent existence
une causalité identifiable dans le registre culturel de la société Les femmes
blanches ne apparentent pas directement la sirène kongo mais témoignent
de espoir jamais réalisé par les femmes tsaayi elles pourraient un jour
posséder la richesse Aux yeux des Tsaayi en Europe hommes et femmes sont
également riches alors que chez eux les hommes ont accaparé la richesse euro
péenne qui du temps de la traite était matérialisée par des cotonnades de la
vaisselle de faïence aux formes animales des verres des cuvettes de métal
des couvertures de coton rouge Rêver de femmes blanches est peut-être jeter
une liane au-dessus de abîme qui sépare les femmes tsaayi des Européennes
est rendre possible un transfert de richesse accès un statut social plus
élevé et la faculté acquérir cette par des procédés spécifiques
caractère magique certes mais pas moins surnaturels que la traite masculine
Car ces objets véhiculés secrètement abri des regards conservés dans des
maisonnettes calfeutrées rarement entrevus et presque jamais utilisés même
pour les plus ordinaires entre eux ne peuvent être fabriqués que magiquement
dans un pays peuplé êtres aux qualités surnaturelles Lorsque Paul Belloni
du Chaillu arriva chez les Apingi au Gabon en 1863 il fut bien re bien
nourri par le chef un village qui le pria ensuite de fabriquer des objets de
traite dont quelques exemplaires étaient arrivés jusque là Du Chaillu ne put
jamais faire comprendre que cela lui était impossible
apparition de femmes blanches dans les rêves des femmes tsaayi unit dans
un même ensemble magique la production des richesses et du bonheur Les
enfants sont donnés par esprit Nkita dont Mukisi est un avatar kongo Pourquoi
les femmes qui entretiennent avec ces esprits des rapports privilégiés ne pour
raient-elles pas aussi participer la création de richesses socialement enviées
Avec aide des femmes blanches et de Mukisi alias Nkita elles vont pouvoir
matérialiser sinon les voyages aériens et souterrains du moins les objets résultant
de telles actions
64 RITUEL MUUSI
Le don de Mukisi
est pourquoi la signature de esprit Mukisi la preuve que est bien lui
qui choisi de se manifester travers les troubles de comportement une
femme consistera en biens de traite qui sont découverts par la femme au
fond un grand trou creusé par elle sous son foyer dans sa maison-cuisine
Dans la réalité écart est grand entre ce que les femmes espèrent et ce elles
trouvent on parcourt le pays depuis le sud lieu où la traite fut intense
au nord où elle fut moins active la liste des objets espérés par les
femmes varie beaucoup Au sud dans un village où il avait pas eu de
possessions depuis longtemps on cité des cotonnades des cuvettes de métal
un poulet des bicyclettes des machines coudre Au centre-est la gamme ap
pauvrit cuvette et tissus existent encore mais la bicyclette disparu et le
poulet est explicitement un poulet blanc animal réservé au sacrifice on espère
trouver aussi des noix de cola nourriture de chef et de guérisseur des morceaux
de raphia tissé Au nord-ouest la première femme être possédée de nouveau
après une longue interruption affirme un bon Mukisi permet de trouver
de argent dans la forêt de la vaisselle la cascade ou un poulet blanc dans
son champ Au nord-est on cite les colorants rouges utilisés par les chefs et
les femmes possédées des bracelets un poulet blanc Un jeune homme ajoute
énumération une montre-bracelet et des lunettes je portais ce jour-là une
montre-bracelet et des lunettes Bicyclette et machine coudre avaient été aussi
mentionnées par un jeune homme Ainsi homme doublement ignorant parce
que mâle et jeune vient renchérir sur le désir de richesse des femmes il ac
centue son aspect moderne étranger et ce faisant participe la croyance
obscurément entretenue par les femmes une possible origine surnaturelle de
ces objets Mais en même temps sa fa on de renchérir donne un caractère
absurde grotesque cette richesse dont accès est interdit aux femmes sinon
de fa on magique
En fait les femmes ont rien trouvé ou presque une elles obéi
trop tard au rêve qui lui commandait aller chercher de argent dans son
cabinet elle trouvé une pièce de cinquante centimes et en conclu
que les autres en étaient allées Une autre trouvé dans la rivière un assez
gros morceau de copal transparent jaune clair Une autre enfin vu au fond
du trou un perroquet mais pu le saisir car les hommes accourus sont venus
en retirer trop tôt Seules sur 15 femmes interrogées surtout dans le nord
du pays possèdent une preuve matérielle de leur contact avec Mukisi On est
loin des espoirs suscités par les rêves Mais la relation que entretient
avec les femmes ne joue pas seulement sur le souhait une richesse subitement
obtenue Mukisi est rappelons-le un nom emprunté aux Kongo pour désigner
un esprit ambivalent bien connu des Teke sous le nom de Nkita Dans des
circonstances historiques précises le développement de la traite et le contact
avec des groupes kongo le recours esprit kongo probablement certaines
indications me manquent encore pour pouvoir affirmer redonné vigueur
des manifestations anciennes et comparables de esprit Nkita ou kira La
faiblesse du symbolisme de la sirène et inversement le nombre indices qui
permettent de replacer intrusion de Mukisi dans une certaine période de la
traite indiquent la fois les limites et importance de influence kongo Les
recherches ultérieures menées chez les Beembé sur les possessions par Mukisi
ont souligné la différence des phénomènes et des rites par rapport ceux qui
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