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Croix rurales et sacralisation de l'espace. Le cas de la Bretagne au Moyen Age / Rural Crosses and Sacralization of Space: Brittany in the Middle Ages. - article ; n°1 ; vol.43, pg 23-38

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1977 - Volume 43 - Numéro 1 - Pages 23-38
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1977
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Hervé Martin
Louis Martin
Croix rurales et sacralisation de l'espace. Le cas de la Bretagne
au Moyen Age / Rural Crosses and Sacralization of Space:
Brittany in the Middle Ages.
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 43/1, 1977. pp. 23-38.
Citer ce document / Cite this document :
Martin Hervé, Martin Louis. Croix rurales et sacralisation de l'espace. Le cas de la Bretagne au Moyen Age / Rural Crosses and
Sacralization of Space: Brittany in the Middle Ages. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 43/1, 1977. pp. 23-38.
doi : 10.3406/assr.1977.2111
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1977_num_43_1_2111Arch Sc soc des Rel. 1977 4.3/1 janv.-mars) 23-38
Hervé MARTIN
Louis
CROIX RURALES ET SACRALISATION DE ESPACE
Le cas de la Bretagne au Moyen Age
The controversial subject of ancient rural crosses in Brit
tany is reexamined in the light of the following questions Do
medieval documents mention these crosses Do they support
the notion that Brittany represents particular case in compa
rison with the rest of France The research undertaken leads
to certain initial conclusions The first monumental stone
crosses were erected in Brittany as early as the 9th century
until the llth century these symbols affirmed their Christian
nature over and against their pagan opponents the megaliths
afterwards the number of crosses increased and they became
almost commonplace element of the rural landscape The
same phenomenon can be observed in Normandy and Burgundy
The Church assigns the crosses the role of symbolizing the
essential content of the Christian message but the collective
presentation give them multiplicity of meanings
Les croix bretonnes ont peut-être pas été objet présent de
toute attention elles auraient méritée de la part des historiens
Tous signalent leur grand nombre la variété de leurs formes ainsi que la
diversité de leurs emplacements et de leurs fonctions Tous émerveillent
devant la floraison de ces témoignages élémentaires de la piété collective
dont la solidité et le caractère fruste sont censés renvoyer la foi simple
et robuste de ceux qui les édifièrent Mais où sont les relevés exhaustifs
de ces croix par diocèses et par circonscriptions religieuses Où sont les
classifications systématiques 2) en fonction du matériau utilisé de la
forme de ornementation voire éventuelles inscriptions Quant la
datation elle laisse place des variations considérables telle croix que
un qualifie de carolingienne voire même de mérovingienne ne peut pour
autre avoir été érigée avant la fin du Moyen Age Sur ce terrain les érudits
ne se battent pas coups années mais de siècles Au vu oscillations
si amples dans les diagnostics de ses prédécesseurs le chercheur est emblée
incité la plus extrême prudence
Gabriel LE BRAS le signalait déjà dans un article fondamental Sur Histoire
des Croix Rurales in Etudes de Sociologie Religieuse Paris P.U.F. 1955-56
pp 85 99
Quoique fort utile ouvrage de J.-S GAUTHIER Croix et Calvaires de Bretagne
Paris Pion 1944 ne répond pas pleinement ces exigences
23 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Faut-il rouvrir le débat et si oui dans quel sens suivant quelle méthode
approche et dans quelles limites chronologiques et spatiales Il importe
tout abord de situer importance exacte que revêtent en la matière les
problèmes de datation Plus que tout autre monument religieux en effet
les croix ressortissent la longue durée de christianisation donc la très
lente infusion des concepts et des gestes religieux dans la conscience et
le comportement des masses Signes par excellence de la victoire du chris
tianisme sur le paganisme elles sont aussi un élément premier du langage
religieux riche une préhistoire païenne De ce fait si elles témoi
gnent fondamentalement du dogme de la Rédemption elles en alimentent
pas moins des pratiques magiques sous forme de gestes furtifs et de
formules rituelles destinés assurer une protection passagère plutôt
traduire une dévotion véritable au crucifié Par là-même les croix
et les dévotions qui rattachent nous introduisent épaisseur propre
du temps religieux la strate de la christianisation aux scansions sécu
laires adosse celle de la sacralisation païenne de espace où il faut
compter par millénaires Loin de annuler les deux processus se complè
tent par-delà la concurrence des formes religieuses Adopter pareille
perspective qui tend décrire la progressive constitution un espace sacré
en Bretagne en prenant les croix pour repères privilégie incontestablement
la longue durée aux dépens du temps bref et ne conduit plus focaliser
toute attention du chercheur sur les problèmes de datation
Il en reste pas moins essentiel de proposer des repères chronologiques
pour scander le très lent processus investissement de espace breton par
des signes sacrés Aboutir une ébauche de périodisation constituerait un
élément non négligeable pour préciser les étapes une christianisation
continue Delumeau qui dans état actuel des recherches est encore
une hypothèse globale sur le devenir religieux de Occident dans
attente de vérifications sur le terrain Les perspectives ensemble ainsi
tracées il nous reste préciser certains points de méthode
La recension de mentions documentaires concernant les croix nous
paru constituer une exigence de départ est bien cette carence dans
utilisation des sources écrites qui explique ampleur du différend entre
les historiens propos de la datation des premières croix érigées en
Bretagne pendant la période médiévale Rappelons la position de La Bor-
derie <s le ixe siècle couvrit la Bretagne de ces fortes et massives croix
de granit ... Parmi ces croix il en est qui rem ntente époque méro
vingienne mais une très ancienne tradition ... en attribuait érection
Charlemagne est-à-dire au ixe siècle Elle était partagée par
J.-M Abgrall les périodes mérovingienne et carolingienne ont vu nous
dit-il se multiplier les croix caractérisées par leur physionomie solide
massive et en même temps leur peu épaisseur eu égard leurs dimensions
Granit ou schiste ce caractère est le même elles semblent taillées dans une
lame de pierre Par contre la période romane aurait vu élever
un petit nombre de ces monuments Dans le camp opposé Marsille
est tout aussi catégorique au xi siècle il existe pas de croix
de pierre taillée Pendant la période carolingienne on simplement chris
tianisé des menhirs et autres pierres sacrées bétyles on grave sur la
LE BRAS op cit. 85
Histoire de Bretagne Rennes Plihon et Hervé 1896-1914 II 297
Etude des Monuments du diocèse de Quimper Quimper 1904 123
24 CROIX RURALES
pierre mais on ne taille pas de croix dans la pierre Et de dater allègrement
du xine ou même du xvie siècle des croix que ses prédécesseurs qualifiaient
de mérovingiennes ou de carolingiennes Gabriel Le Bras fait écho
cette thèse tout en témoignant un certain scepticisme son égard
défaut de prétendre trancher le débat il nous paru possible de le faire
avancer quelque peu en nous reportant aux sources écrites Nous présen
tons ici les premiers résultats une collecte menée travers les récits
hagiographiques les cartulaires et les chroniques conventuelles Le bilan
est encore modeste on le verra Il devrait améliorer dans les années
venir
La seconde étape du travail la plus difficile consistera confronter
les enseignements des textes avec les vestiges archéologiques subsistants
Ce dialogue du document et du monument est encore peu près impossible
conduire vu hétérogénéité des deux séries de sources Il peut cependant
être amorcé en quelques lieux privilégiés un amateur éclairé archéologie
qui prendra la suite de historien des textes que nous sommes risquera
peut-être dans un article postérieur Mais il exposera avant tout les
résultats un inventaire approfondi sinon exhaustif des croix anciennes
du doyenné de Kéménet-Ili dans le diocèse de Léon Les problèmes de
datation constituent pas la préoccupation principale Il paru plus
Important établir une typologie des croix et examiner avec précision
leur répartition sur le terrain
Il faut dès présent et nous nous attacherons pour conclure faire
déboucher enquête documentaire sur des problèmes plus vastes a-t-il
une particularité bretonne quant aux formes implantation et de diffusion
des croix rurales au Moyen Age Si comparaison faite avec autres
réglons fran aises cette originalité semble assez peu accusée ne faut-il
pas prendre en compte en revanche le maintien prolongé de ces monu
ments dans leurs fonctions traditionnelles et cela aux temps
contemporains
** 4e
Revenons nos documents médiévaux Nous avons collecté pour ins
tant une vingtaine de mentions concernant une ou des croix une
période comprise entre le ixe siècle et peut-être avant et la fin du xve
aucuns trouveront cette amorce de série bien limitée Elle constitue
toutefois un début de réponse sur le plan local aux questions soulevées
naguère par Gabriel Le Bras et elle fait lever son tour bien des
problèmes
Au vue un changement assez net dans les conditions émergence
documentaire des croix la charnière des xiie et xine siècles nous avons
opté pour un agencement en deux volets successifs Jusque vers 1200
Bulletin de la Société Polymathique du Morbihan 1936 et suivantes Le
Menhir et le culte des pierres citation 25 Ibid. 1937 18 et suivantes Vieilles
croix de pierre du Morbihan J.-S GATJTHIER est tout aussi catégorique En réalité les
premières croix en relief en Bretagne ne peuvent être antérieures la période romane
Croix et Calvaires de Bretagne op cit. 29)
25 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
nous tirons essentiel de nos renseignements bien fragmentaires des
récits hagiographiques et des cartulaires monastiques Ensuite la variété
des sources accroît et bien des indices suggèrent idée une diffusion
généralisée des signes chrétiens
Présentons tout abord la gamme des mentions dont nous disposons
pour la période comprise entre immigration bretonne et la fin du
xii* siècle Nous ne retenons pas celles qui sont sujettes caution saint
Budoc nous dit-on érigeait des croix par les bourgs et sur les chemins
saint Sané en planta deux dans la bourgade qui porte actuellement son
nom 7). On pourrait multiplier les récits de ce type sans grand profit
Par contre un passage de la vie de saint Goulven dont La Bordene situait
la rédaction pendant la période mérovingienne mérite être pris en
compte ermite nous dit-on ne sortait de sa cellule une fois par jour
pour faire une procession trois stations et trois croix dressées par lui
dans les profondeurs de la forêt Et illis tribus stationibus tres cruces
fixae erant Un érudit du xixe siècle disait les avoir vues toutes les trois
sans avoir trouvé trace par contre un immense amas de pierre que la
Vita mentionne également Ces trois croix nous dit-il éloignées
une de autre de sept minutes de marche formaient entre elles un
triangle on les retrouve encore sur les lieux La première appelle îà
Prat-ar-Vern la seconde Croaz-a-Draon et la troisième îà -ar-
Gouerven Vu agencement des édifices suivant un schéma trinitaire
trois stations disposées en triangle) nous pensons la différence de
La Borderie il agit là un ensemble remontant au plus tôt époque
carolingienne et destiné vénérer la mémoire du saint ermite Et est
par un document de cette même période la vie de Saint Pol Aurélien en
occurrence que nous apprenons existence une croix Pont Crach
là où la via publica franchit Aber 10)
Voici maintenant cinq traces documentaires de existence de croix
qui sont toutes datées avec précision entre 843 et 954-955 On les rencontre
dans des actes de donation ou de vente des établissements religieux
donc dans des documents concernant la propriété ecclésiastique énoncé
des limites pièces de terre ou des domaines concédés ou vendus conduit
signaler des points de repère marquants les croix en font partie Elles
apparaissent notons-le que de fa on accidentelle parce intégrées
au décor avec les fossés et les chemins Ce semble être une marque de
relative ancienneté et de permanence et cela dès 843 Carentoir Que sont
ces signes dressés dans espace Des monuments de pierre Des croix
ALBERT LE GRAND Vies des Saints de Bretagne Brest Ed de Kerdanet 1837
755 et OG Dictionnaire de Bretagne II 353
DE LA BORDERIE Saint Goulven Texte de sa vie latine ancienne et inédite
pp 249-250 le passage ici pris en compte fait partie des traditions les plus anciennes
intégrées ensuite dans la Vita rédigée au xnr siècle Voir le texte latin 220 Nunquam
suo poenititio discedebat nisi semel in die quasi processionem faciens in circuitu per
nemus itinere triùm stadiorum in qua processione tres stationes faciebat in quïbus
aliquandiu orandi studio morabatur Et in illis tribus stationibus tres cruces fixae erant
singulae in singulis quae cum immenso lapidum cumulo usque in hodiernum diem existunt
et dicuntur Stationes Sancii Golvini
Ibid. 220 note
10 CouFFON Les Pagi de Domnonée au IX* siècle après les hagiographes
M.S.H.A-B. 24 1944 pp
26 CROIX RURALES
de bois De simples incisions dans des arbres ou des mégalithes Laissons
parler les textes
une croix mentionnée en 954-955 est simplement gravée dans un
menhir 11) ce qui semble conforter les vues de Marsille
une seconde est dite crucem in arbore en 843 12 Il agit vraisem
blablement une simple incision dans un arbre pour marquer une limite
de propriété Pratique ancienne le Regnum Francorum si on en
croit une donation du roi Childebert en 528 qui mentionne plusieurs
reprises les croix il fait graver dans les arbres et les pierres il
ordonné de ficher en terre Ibique in arboribus cruces faceré et sub ipsas
lapides subterfigere jussimus pour borner sa concession 13
trois autres semblent être des monuments de pierre en relief En
deux cas bien sûr le doute est possible quand il est question Carentoir
un petit fossé qui conduit aux croix fossatellam quae ducit ad cruces
et ailleurs de la vente de la moitié du champ de la croix demedium campi
Cr ucis 14 Pareilles mentions impliquent nos yeux une affirmation et
une permanence des signes sacrés peu compatibles avec une écriture en
creux tout comme avec utilisation de matériaux périssables
Voici maintenant un document plus probant datant de 871 qui
concerne une croix de pierre érigée sur un monticule un carrefour proche
de église de Silfiac ad accervum id est crue ad quadrivium infra ecclesiam
Selefiac) dans les alentours de Cléguérec 15)
Faisons le point sans attendre dès le ix siècle on rencontrait des
croix monumentales en pierre en deux endroits du Morbihan actuel distants
environ quatre-vingts kilomètres autres croix surmontaient les stations
aménagées proximité de ermitage de Saint-Goulven Et la liste pourrait
sans doute allonger Car cette constatation qui va rencontre de opinion
catégorique émise par Marsille pourrait conduire prendre en compte
certains renseignements fournis par des érudits du temps passé 16
vrai dire a-t-il de surprenant dans ce que nous avan ons Orient
chrétien est couvert de tels monuments dès le temps de Jean Chrysostome
et Irlande dès les vie et viie siècles un ouvrage récent nous décrit
en cette période des cellules monastiques en pierres sèches entourant un
oratoire en forme de bateau renversé qui est flanqué une grande croix
de pierre demi découpée demi gravée dans une dalle Et très vite
affirme une tendance très nette donner une forme bien définie au
bloc de pierre 17)
11 Cartulaire de abbaye de Landévennec éd de La Borderie) 158 XXVI
perram quae dicitur Padrun Soneti Uningaloei in qua sculptum est signum sanctae Crucis
12 de Redon 89 acte no CXVII 19 juin 843
13 Dom BOUQUET Ree des hist des Gaules éd Delisie Paris Palmé 1869)
IV 617
14 Cartulaire de Redon 84 CXI 1er juin 843) et 43 LIII 31 mars 846
Carentoir se trouve entre Guer et Redon
15 Ibid. 199 no CC XLVII Cléguérec se trouve dans arrondissement de Pontivy
16 Par exemple le chevalier de Fréminville dans les Antiquités des Côtes-du-Nord
décrit la croix de Plourivo portant des traces inscriptions très effacées il faisait
remonter au xe siècle Il signale également une croix plate très ancienne proximité de
Kérity-Paimpol munie elle aussi inscriptions
17 Art irlandais collection Zodiaque tome pp 69-70 75
27 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Ne serait-il pas étonnant que la Bretagne fût restée rebelle des pra
tiques si répandues dans les autres chrétientés celtiques Certes on
construit la presque totalité des églises en bois 18 au xie siècle
mais on en peut tirer argument pour conclure une incapacité ériger
des croix pierre. Faut-il ailleurs pour étayer plus solidement notre
position recourir dès maintenant un argument fourni par des archéo
logues Les fouilles conduites dans le cimetière de Saint-Urnel situé
proximité de la baie Audierne) où on commen inhumer les morts
bien avant an mil ont abouti la mise jour un fût de croix taillé
dans une stèle de âge du fer 19)
Restent quatre mentions comprises entre an mil et la fin du xne siècle
Trois entre elles concernent des monuments isolés une croix placée sur
une colline mons Chuchi dominant Odet sans doute en pierre parce
que mise sur le même plan un menhir tout proche 20 une autre dite
la croix du comte Bernard Bernardi vicecom tis 21) une troi
sième en pierre elle aussi sise la limite du droit de franchise et asile
de église cathédrale de Saint-Malo 22 Il faut enfin faire une place toute
spéciale un document de 1128 qui exprime le caractère déjà courant sinon
banal des croix placées sur les grands chemins puisque évêque de Saint-
Brieuc interdit enterrer les corps leur pied 23 Ces signes premiers
de christianisation dont beaucoup érudits estimaient la floraison tardive
semblent donc faire partie intégrante du paysage dès le premier tiers du
xiie siècle
Mais cette affirmation des croix dans espace ne est pas faite sans
difficultés au xie siècle se fonder sur les textes crux doit se tailler
une place dans un univers de pierres chargées de significations diverses
Reprenons nos cartulaires et nos limites de propriétés la variété des
vocables désignant des pierres état plus ou moins brut est frappante
Rocha est la roche exempte de toute marque humaine 24 lapis désigne
la pierre travaillée par homme ou tout le moins intégrée dans une
construction ou encore disposée en un agencement signifiant 25) le tout
des fins économie civile Mais le terme peut aussi servir
dénommer des menhirs lapidi magni auxquels répond proche dans le
texte et dans espace un tas de pierre surmonté une croix 26 On trouve
encore lapide qui dicitur Mäen Tudi très vraisemblablement un méga
lithe doté lui aussi un répondant chrétien dans le voisinage 27 On voit
18 CouFFON Essai sur architecture religieuse en Bretagne du au siècle
M.S.H.A.B. tome 23 1943 pp 40
19 Glor Le Cimetière breton de Saint-Urnel B.S.A.F. 1973 83 et sv
20 Cartuîaire de Saint-Sulpice-la-Forêt éd Dom ANGER Paris 1920) pp 120-121
Locmaria de Quimper 1022-1058)
21 de Sainte-Croix de Quimperlé éd MAITRE et de BERTHO Rennes-
Paris 1902) 210 XCIII Don Rivalloni 1163-1186)
22 Signalée en 1155 la Varde TULOUP Saint-Malo histoire religieuse Paris
Klincksieck 1975 165
23 MORICE Preuves... col 559
24 Par exemple voir le Cartuîaire de Redon 113 CXLVIII
25 Ibid. 100 finem hobens manufactam cum lapidis confixis
130 CLXVIII lapides fisi in terra 85 CXII per lapides confixos Il agit là un
type de clôture décrit par PLANIOL Hist des Instit de la Bretagne tome II pp 288-289
De grands éclats de pierre étaient fichés en terre et reliés par des branches entrelacées
26 Ibid. 199 CCLXVII
27 Crucem quae est juxta montem Chuchi voir supra)
28 CROIX RURALES
se refléter dans les textes cités une concurrence des pierres sacrées qui
affecté pendant le haut Moyen Age espace breton en général Reste le
vocable perra plus courant que lapis pour désigner un menhir Tel celui-ci
qui donne ou emprunte son nom un lieu-dit in loco nuncupante Concor
juxta petram Concor 28 Ou cet autre dressé au bord un chemin au
début du siècle petra stantiva in via 29) alors un troisième gît
terre ipsam petram jacentem 30 Rien ne nous indique ils ont été
christianisés la différence du menhir plus haut signalé On peut faire
la même remarque propos des deux tas acervus de pierre situés
aux carrefours un est christianisé au point être identifié la croix
qui le surmonte nous avons vu le second ne comporte aucune marque
de sacralisation chrétienne 31 Il continue porter témoignage de vieilles
croyances païennes il est en effet des lieux où on craint de rencontrer
les démons ce sont les carrefours où des pratiques destinées en écarter
les mauvais esprits toutes dénoncées par évêque Martin de Braga au
vie siècle 32)
En regroupant les remarques que nous venons de faire sur lapis petra
et acervus il semble un certain nombre de monuments mégalithiques
et païens soient restés vierges de toute marque chrétienne étude des
textes conduit aux mêmes conclusions que enquête archéologique
J.-S Gauthier nous dit que les premières manifestations symboliques du
christianisme en Bretagne ne doivent pas se rechercher comme logi
quement il le semblerait dans le greffage de croix sur les pierres levées ...
étude des croix dressées sur les mégalithes révèle presque toujours une
érection récente ... Peut-être le procédé le plus ancien et le premier
employé fut érection une croix auprès un menhir. 33 Bien loin
de commencer par récupérer les anciens cultes le christianisme se serait
affirmé côté eux avec ses marques propres il aurait davantage combattu
intégré altérité religieuse Après une phase dominée par la concur
rence et donc la juxtaposition des signes sacrés mais où déjà un certain
nombre de lechs et de menhirs furent marqués de la croix 34) la symbo
lique chrétienne aurait coiffé la quasi-totalité des vestiges mégalithiques
ainsi que beaucoup de rochers et de grosses pierres sans formes définies
situées certains endroits de la campagne Mais le processus ne serait
arrivé son terme au xvnie siècle 35 Gardons-nous toutefois de toute
opinion trop tranchée il est en effet possible de rassembler pour les
premiers siècles de la christianisation quelques exemples de ce qui appa
raîtra aux uns comme une captation et aux autres comme une eradication
des anciens cultes Avant son passage en Armorique Saint Samson voit paysans danser autour une pierre levée Et de exorciser aussitôt
28 Cart de Redon 57 LXXIII 859)
29 de Sainte-Croix de Quimperlé 220 av 1009)
30 Ibid. 218 CII
31 Et antequam pervenit quasi ad acervum petrarum Cart de Sainte-Croix de
Quimperlé 218 CII Le terme acervus est difficile interpréter nous ne pensons pas
il puisse désigner un dolmen
32 Voir les extraits du De correctione rusticorum donnés par MESLIN et
J.-R PALAN QVE Le Christianisme antique Paris Colin 1967 pp 293-295
33 Croix et Calvaires de Bretagne pp et
34 Voir exemple donné plus haut
35 Ibid. 21
29 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
en sculptant une croix 36 Traversant le Pagus Achmensis pour se rendre
île de Batz saint Pol Aurélien arrête en un lieu dit Plebs amcisae
lapidae le plou de la pierre tronquée Il fait jaillir trois sources 37
On peut interpréter ce geste comme une tentative de surimposer une sacra
lisation chrétienne un vieux fonds de croyances païennes
Outre la nécessité affirmer la force du christianisme face aux sym
boles païens insertion des croix présente un autre caractère notable
elle opère presque toujours dans un paysage aménagé par homme et non
dans un espace sauvage Consultons le cartulaire de Redon Voici des croix
situées au bord de la voie publique qui conduit église de Carentoir
proximité une pièce de terre entourée un petit fossé 38 Une autre
sert de limite un champ cerné par des talus bordés de fossés sur deux
de ses faces et par un chemin menant une villa sur la dernière 39
Sans compter celle placée au carrefour de Silflac nouveau au bord de la
publica 40 Le lecteur aura relevé par lui-même les traits qui dénotent
un aménagement poussé de espace la délimitation très nette des par
celles la hiérarchisation des voies de circulation le simple chemin via
étant pas doté du même prestige que la voie publique via publica) qui
semble être restée une réalité et une notion très vivante 41) la présence
un grand domaine Nous sommes dans une région pleinement appropriée
par le travail humain là se rencontrent aussi les signes de la Christiani
sation Où on rejoint des variations sur christianisme et culture Evitons
cependant être trop catégorique la croix sise sur les hauteurs du mons
Chuchi inscrit dans un espace demi-sauvage La proximité une
fontaine fons nous fait penser ces lieux affectionnaient les
ermites mi-chemin de la nature vierge et des zones cultivées
**
Reste examiner les fonctions remplies par les croix du haut Moyen
Age On leur prêtait vraisemblablement un pouvoir apotropaïque Quand
elles étaient érigées quadriviis ne se substituaient-elles pas aux petits
oratoires païens où il était de coutume allumer des cierges pour écarter
les démons Au gué de Aber-Wrach ne fallait-il pas protéger le voyageur
contre les embûches du diable Tout porte penser que les croix monu
mentales en pierre étaient au moins investies des pouvoirs reconnus au seul
signe de la croix dans les représentations collectives Recourons nouveau
au de correctione rusticorum du galicien Martin de Braga propos des
esprits du mal qui tourmentent et maltraitent les hommes incroyants qui
36 GouGAUD Les Chrétientés celtiques 12
37 CouFFON Les Pagi de Domnonée op cit. pp G.H DOBLE et KERBI-
Riou Les Saints bretons Brest 1933 15 nous disent que les fontaines sacrées comme
les croix se rattachent la mémoire des premiers évangéiïsateurs
38 Op cit. 84 CXI ad viam publicam per sic que ducit ad ecclesia-m
Carantoer per viam ipsam iterum ad cruces
39 Ibid. 89 CXVII
40 199 CCXLVn
41 Nous avons relevé deux autres mentions de la via publica dans le Cartulaire
de Redon 155 CXCVIII et 85
30 CROIX RURALES
ne savent pas en protéger par le signe de la croix 42 Le témoignage
de hagiographie bretonne est encore plus explicite le signe de croix fait
par le saint joue le rôle de objet-vigueur dont dispose le héros dans le
conte populaire un comme autre leur permettent de surmonter les
obstacles et de vaincre les adversaires qui se présentent sur leur chemin
pour parvenir finalement épreuve glorifiante Voici exemple pris entre
plusieurs épisode de la Vie de Saint Samson des vue et vine siècles qui
nous relate le passage du saint la cour de Childebert est en faisant
le signe de la croix que tour tour il chasse le diable du corps un des
officiers du roi il déjoue une tentative empoisonnement il guérit échan-
son malveillant dont le bras enfle son tour sous effet du poison il
dompte un cheval fougueux et un lion 43 Le signe christique lui permet
la fois de vaincre les forces du mal il agisse du diable ou des plans
ourdis contre lui) de préserver son intégrité physique ou de la rendre
quiconque perdue enfin imposer son pouvoir au monde sauvage
en somme affirmer le règne un ordre contre le déchaînement des forces
obscures Il faut garder présente esprit cette fonction eminente de la
croix signe de victoire et de pouvoir avant de faire retour des sources
qui parlent un langage plus prosaïque Même si elles semblent assigner
un sens précis chacun des monuments mentionnés retenons de ce détour
par hagiographie une superposition de significations est virtuellement
possible Toute croix est par essence polysémique mais le laconisme des
cartulaires fait prévaloir un sens sur les autres Respectons-le Voici une
croix qui sacralise une hauteur le mont Chuchi En voici une autre qui
plus simplement permet de nommer campus Crucis Et autres
célèbrent vraisemblablement la mémoire un grand personnage telles les
cruces Roenhoiarn près de Carentoir ou la crux Bernardi vicecomitis
proximité un affluent de Elle le Ster Laeron 44 Sans doute agit-il
de mémoriaux munis inscriptions dans le but de rappeler un haut-fait
ou de perpétuer le souvenir un grand de ce monde On ne peut cependant
écarter hypothèse que la crux Bernardi serve tout simplement de limite
un domaine ou une châtellenie 45)
Les croix servent avant tout jalonner les chemins et les routes
conduisant aux sanctuaires pour témoins celles érigées proximité des
églises de Carentoir et de Silflac Elles créent chez le passant un système
attente religieuse et le préparent accéder au lieu sacré elles entre
tiennent un besoin spirituel sans lui donner pleinement satisfaction On
pense ces récits bien construits où des notations aussi brèves que sugges
tives viennent régulièrement relancer intérêt en laissant pressentir
aboutissement de intrigue pour en suspendre aussitôt le dévoilement
organisation de espace religieux est pas sans évoquer celle un texte
Que certains rites sociaux ou religieux accomplissent au pied de ces
croix rien là de surprenant On passe par exemple un contrat de vente
42 MESL et J.-R PALANQUE op cit. pp 293-295
43 Voir FAWTIER La Vie de Saint Samson Paris Champion 1912 pp 149-53
et la même légende un stade plus avancé dans ALBERT LE GRAND Vies des Saints de
Bretagne pp 320-322
44 Respectivement Cartulaire de Redon 84 CXI et Cartulaire de Sainte-Croix
de Quimperlé 210 XCIII
45 Voir dans J.-S GAUTHIER op cit. 27 quelques lignes sur les emplacements
des croix
31