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De la sacralisation de la France. Lieux de mémoire et imaginaire national / On the Sacralization of France. Lieux de mémoire and the Nation Imaginary. - article ; n°1 ; vol.66, pg 125-145

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1988 - Volume 66 - Numéro 1 - Pages 125-145
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1988
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Jean-Paul Willaime
De la sacralisation de la France. Lieux de mémoire et imaginaire
national / On the Sacralization of France. Lieux de mémoire and
the Nation Imaginary.
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 66/1, 1988. pp. 125-145.
Citer ce document / Cite this document :
Willaime Jean-Paul. De la sacralisation de la France. Lieux de mémoire et imaginaire national / On the Sacralization of France.
Lieux de mémoire and the Nation Imaginary. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 66/1, 1988. pp. 125-145.
doi : 10.3406/assr.1988.2484
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1988_num_66_1_2484Arch Se soc des Re 1988 66/1 juillet-septembre) 125-145
Jean-Paul WILLAIME
DE LA SACRALISATION DE LA FRANCE
LIEUX DE MOIRE ET IMAGINAIRE NATIONAL
French society sacralized its being-as-a-whole by projecting itself into
the spheres a/imagination governed by the religion of the Monarchy
and then the religion of the Republic The group of studies presented
by Pierre Nora in Les Lieux de mémoire provides ample evidence to
support this statement French civil religion is thus defined as cross
between two image constructs France Elder Daughter of the
Church and France Elder Daughter of the Republic Beyond
the evolutions it is possible to discern the permanence of certain
sacralization of France through the religious relationship created
towards history and the privileged position accorded to the figure of
the Nation -State in the French national imagination attempt
patrimonial reconstitution of French civil religion does not itself
totally break with the heritage of the sacred Nation
Les Lieux de mémoire fournissent ample matière réflexion pour qui veut
réfléchir au problème de la religion civile Le fait que de nombreux auteurs
emploient couramment un vocabulaire religieux dans leurs contributions offre
un premier indice qui conduit se demander il agit en occurrence un
simple usage métaphorique du langage religieux ou si emploi une telle
terminologie est plus essentiel il paraît Pourquoi agissant de évocation
des lieux significatifs de imaginaire national fran ais le vocabulaire religieux
revient-il aussi souvent sous la plume des auteurs objet traité aurait-il quelque
valeur sacrée en lui-même Le rapport des leur objet serait-il lui-même
emprunt une vénération telle elle appellerait une expression religieuse
Memoria signifierait-il hui comme au Moyen Age sanctuaire et toute
mémoire serait-elle sacrée les historiens succédant aux clercs comme gardiens de
la mémoire
La question mérite autant plus être posée que le principal responsable de
entreprise Pierre Nora affirme dans une réflexion liminaire sur la probléma
tique des lieux mesure même que disparaît la mémoire traditionnelle
nous nous sentons tenus accumuler religieusement nous soulignons vestiges
125 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
témoignages documents images discours signes visibles de ce qui fut comme si
ce dossier de plus en plus proliférant devait devenir on ne sait quelle preuve on
ne sait quel tribunal de histoire Le sacré est investi dans la trace qui en est la
négation LM XXVII Toute entreprise des Lieux de mémoire est de fait
placée par Pierre Nora dans le cadre une problématique de la désacralisation
cette évocation actuelle des lieux de la mémoire se déploie un moment où on ne
croit plus la nation et son histoire sainte où on est passé du couple tat-
nation au couple tat-société où une légitimation par le été supplantée
par une légitimation par avenir Or est par la nation que notre mémoire est
maintenue sur le sacré LM XXII Pierre Nora nous invite par évoca
tion des Lieux de mémoire nous partons la découverte de formes sacrées la
Royauté la Nation la République un rapport de la société elle-même
empreint de vénération et nourrissant une piété collective qui est exprimée par
des croyances et des rites qui chargé symboliquement des lieux des objets des
espaces et des temps
Mais est-ce seulement objet évoqué qui est sacré emblée Pierre Nora
pose le problème de la situation de historien dans une société tournée vers
avenir et qui tend congédier la légitimation par le passé Une société ne peut
pas vivre que dans sa propre historicité comme si elle renon ait se comprendre
historiquement elle est condamnée faire de historien un personnage de plus
en plus central parce en lui opère ce dont elle voudrait et ne peut se passer
historien est celui qui empêche histoire de être histoire il devient en sa
personne même un lieu de mémoire LM XXXIV Une société perdant le
sens de la mémoire vivant dans instantané de son présent et dans la projection
de ce qui de son avenir lui apparaît représentable déléguerait en quelque sorte
aux historiens la fonction sociale de la mémoire qui ne serait plus assurée
spontanément dans le corps social lui-même où ce rôle social important
accordé aux historiens ils permettraient aux individus déracinés de vivre par
procuration la dimension de la mémoire La société déléguerait des spécialistes
le soin de continuer écrire le grand récit permettant inscrire avenir qui se
construit dans le lointain passé Entreprise volontariste qui constituerait un
imaginaire de remplacement qui prendrait le relais une fiction défaillante
Après les théologiens et les rois-prêtres les philosophes et les gouvernants
éclairés les sociologues et la construction scientifique et pédagogique de la
société on assisterait avènement des historiens promus grands prêtres de
imaginaire social dans une société désacralisée qui ne croirait plus en rien et en
appellerait eux pour ils rendent nouveau présents les riches imaginaires du
passé Cette fuite de imaginaire dans le passé remplirait comme la fuite de dans la fiction eschatologique ou apocalyptique une importante
fonction sociale face au déficit imaginaire pour structurer le présent celle de
donner sens la configuration un être-ensemble entreprise rédactionnelle
des Lieux de mémoire inscrirait donc dans ce rôle social dévolu aux historiens
rendre une une société qui en plus le sens et contribuer ainsi même
si est par le biais de la mémoire-objet réenchanter un monde désenchanté
La mémoire-patrimoine contribuerait selon Pierre Nora une revita
lisation de plus en plus nette du sentiment appartenance la nation LM II
651) elle permettrait de retrouver la France comme volonté et comme
représentation unité et la légitimité elle avait pu connaître que par son
identification tat la France étant une nation stato-centrée qui
maintenu sa conscience elle-même que par la politique LM II 654
unification étatique des multiples disparités fran aises unification qui fut
126 LIEUX DE MOIRE ET IMAGINAIRE
violence et contrainte succéderait un pays pacifié qui pourrait communier
cuméniquement le mot cuménique revient souvent sous la plume de Pierre
Nora dans évocation de son passé La mémoire-patrimoine transformant
en bien commun et en héritage collectif des enjeux traditionnels de la mémoire
elle-même LM II 650 La patrimonialisation de la mémoire comme
vecteur de la réconciliation nationale tel est le point de vue exposé par Pierre
Nora aux termes des quatre volumes un ensemble qui doit encore enrichir
un 3e Tome annoncé sous le titre Les France
Il ne resterait la France que sa mémoire elle serait une nation-mémoire
au sens où les Juifs longtemps sans terre et sans tat ont traversé histoire en
peuple-mémoire LM II 656) et comme cette nation est un tat-nation
est la mémoire de tat national il faut cultiver La mémoire de tat
national est solidifiée dans une tradition historique une historiographie des
paysages des institutions des monuments et des discours un choix judicieux
permet de quadriller et que la dissection historienne permet de retrouver Ce livre
pas autre objet LM II 656 Pierre Nora en définissant ainsi son
objectif retrouve après autres cette dimension historique importante de la
mémoire nationale la fin du Moyen Age rappelle par exemple Bernard
Guenée la connaissance du passé fran ais joué un rôle fondamental le
sentiment national fran ais une composante historique qui est essentielle
LM II 211)
vocation des sacralisations passées du lien collectif et sacralisation de la
mémoire nationale par patrimonialisation de ces lieux hui désacralisés
voilà ce effectuent ces quatre volumes des Lieux de mémoire qui nous
reviendrons valorisent une certaine mémoire nationale au détriment autres
mémoires que on rencontre aussi dans espace fran ais imaginaire national
fran ais perdu sa référence le tombeau est vide Mais si le tombeau est vide
restent les discours auxquels il donné lieu et le tombeau lui-même il plus
que le récit et la trace des sacralisations passées il faut en faire mémoire le
discours de la mémoire compensera évidement de objet et la béance il laisse
entrevoir La désacralisation de la démarche de historien accompagne une
resacralisation patrimoniale de son objet comme si la nostalgie de la religion
nationale était trop forte et imposait sa recomposition patrimoniale vocation
des figures fran aises de la religion civile et de la
religion civile telle nous apparaît entreprise norasienne Mais si comme
nous le pensons une problématique de la religion civile permet de rendre
pertinemment compte de cette uvre encore convient-il de préciser cette pro
blématique et de appliquer au riche matériau des quatre volumes des Lieux de
mémoire est ce que nous nous sommes proposé de faire dans les pages qui
suivent
RELIGION CIVILE ET INSTITUTION IMAGINAIRE DE LA SOCI
On ne retracera pas ici tout le débat sur la religion civile dans la commu
nauté sociologique internationale On peut partir de la définition en
propose J.A Coleman Civil religion is the set of beliefs rites and symbols which
relates role as citizen and his place in space time and history to
the conditions of ultimate existence and meaning Avec la religion civile il
agit des fondements ultimes de ordre social de inscription de être-ensemble
127 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
une société dans une dimension imaginaire servant de cadre de référence
commun aux individus qui la composent et ayant un pouvoir structurant
Lorsque Claude Rivière écht dans son récent ouvrage sur les Liturgies politiques
que la religion civile apparaît comme la dimension religieuse de la vie politique
en ce elle fournit un but transcendant aux processus politiques elle
permet chaque peuple interpréter son expérience historique la lumière de
principes éthiques qui le transcendent 5) il identifie lui aussi la religion civile
ce processus par lequel une société renvoie le sens dernier de son ordre quelques
valeurs considérées comme sacrées dans la mesure même où elles sont la base
une certaine configuration de être-ensemble Parler de religion civile est
donc parler des fondements infrapolitiques une société 6) de imaginaire qui
est la base de toute institution un ordre social qui est sa condition même de
possibilité
Une société qui institue observe Mona Ozouf dans son étude sur lafet
révolutionnaire doit sacraliser le fait même de institution Une société ne
peut pas remettre constamment en cause les grands principes qui sont origine
de son ordre et qui définissent une certaine manière les conditions du débat
social et de action sociale Si la période révolutionnaire est particulièrement
intéressante étudier du point de vue de la question de la religion civile est
précisément parce elle constitue une séquence historique où les principes
constitutifs un ordre social se sont trouvés remis en cause au nom autres
principes ce qui entraîné comme bien vu Mona Ozouf un transfert de
sacralité Il ne agit pas en parlant de religion civile de lier forcément une
société telle ou telle forme religieuse comme si ces formes étaient intangibles et
devaient obligatoirement durer Il agit seulement être attentif cette dimen
sion religieuse du politique selon laquelle une société tend de fa on extrême
ment variée sacraliser les fondements ultimes de son ordre Même si ordre
social institué est espace-temps où se déploie la capacité instituante autonome
des acteurs sociaux même si donc la société éliminé les garants méta sociaux
de ordre social et se produit elle-même 8) elle tend sacraliser le moment
même de son institution car il faut inscrire dans la permanence les fondements
mêmes de autonomie et légitimer arbitraire de institution
est en ce sens que dans une précédente étude 9) nous avions proposé une
distinction entre institution de la société et son institutionnalisation Par insti
tutionnalisation nous désignions le complexe de pratiques par lequel une société
se construit sans cesse en organisant une certaine manière sa vie économique
politique sociale culturelle religieuse son système de santé son système éduca
tif. Par institution de la société expression dans laquelle le terme institution
est pris dans un sens actif nous désignions quelque chose de différent du
processus institutionnalisation précédemment évoqué en parlant ins
titution de la société nous voulions signifier instauration même de espace
social érection même un ordre qui faisant sens crée ce on appelle une
société est-à-dire un espace symbolique où les acteurs ont le sentiment agir et
de réagir sur le fond une structure fondamentale de sens qui dessine un même
monde institution de la société ainsi entendue est la condition de possibilité de
tout processus institutionnalisation Nous rejoignons par cette définition ce que
Cornélius Castoriadis appelle Vimaginaire une société cet élément qui est la
création de chaque époque historique sa fa on singulière de vivre de voir et de
faire sa propre existence son monde et ses rapports lui ce structurant originaire
ce signifié-signifiant central source de ce qui se donne chaque fois comme sens
indiscutable et indiscuté support des articulations et des distinctions de ce qui
128 DE MEMOIRE ET IMAGINAIRE LIEUX
importe et de ce qui importe pas origine du surcroît être des objets investis
sement pratique affectif et intellectuel individuels ou collectifs 10 institution
une société passe par un tel imaginaire qui est comme le montre bien Casto-
riadis productif et créatif et qui correspond la constitution un univers
fondamental de significations Cet imaginaire est distinguer du symbolique qui
en est la fois expression et inscription dans le réel le étant
précisément articulation de et du La religion civile se
constitue autour de imaginaire structurant une société elle est la ritualisation
de cet imaginaire la ritualisation des significations fondamentales et des valeurs
autour desquelles une société se constitue
La religion civile entretient institution imaginaire de la société pour permet
tre la continuation de institutionnalisation par laquelle les acteurs sociaux
construisent en permanence la société dans laquelle ils vivent La religion civile
permet inscrire ordre social dans un horizon métasocial servant de cadre de
référence ultime permettant acteur social et la société de se situer dans un
univers fondamental de sens il un présupposé qui est pas discuter parce
il est la condition même de possibilité de être-ensemble Ce présupposé peut
évoluer il peut être au ur du débat social et même menacer gravement le lien
social si précisément on est pas accord sur la légitimation ultime des
conditions du vivre-ensemble Telle est encore une fois la période de la Révolution
fran aise qui peut être lue comme un moment de grande effervescence du débat
social autour de la question de la religion civile un moment de fondation un
ordre institution une certaine forme de vivre-ensemble La Révolution
fran aise est pas transition est une origine et un fantasme origine écrit
Fran ois Furet est ce il unique en elle qui fait son intérêt historique et
est ailleurs cet unique qui est devenu universel la première expérience de la
démocratie 11 Et si la démocratie comme le pense Claude Lefort inaugure
une Histoire dans laquelle les hommes font épreuve une indétermination
dernière quant au fondement du Pouvoir de la Loi et du Savoir et au fondement
de la relation de un avec autre sur tous les registres de la vie sociale si la
démocratie institue et se maintient dans la dissolution des repères de la certi
tude 12) elle ouvre une ère indétermination désacralise toute référenciation
transcendante de ordre social toute légitimation religieuse du politique en
faisant de celui-ci le produit de action sociale La désacralisation elle-même sera
sacralisée pour garantir la fondation de ordre démocratique et la prémunir
contre tout ce qui pourrait le remettre en cause Fondation de ordre démocrati
que dans un espace historique singulier celui de la France de cet espace-temps
lié un imaginaire national qui lui donnera une contexture symbolique particu
lière travers notamment le culte de la République Comme si même un ordre
social laïque voulant effacer toute référenciation transcendante au niveau de
institution de la société échappait pas la sacralisation de ses fondements
ultimes La religion civile ou la question de la dimension religieuse du politique..
Rappelant la distinction opérée par R.C Wimberley entre religion politique
cas où on fait du politique une religion et religion civile cas où les religions sont
utilisées comme soutien du politique) Claude Rivière la relativise en notant que
la plupart des cas observés dans le monde contemporain constituent des mixtes
de religion civile et de religion politique 13 est en effet le concept même
de articule le religieux et le politique montre que le politique
quelque chose voir avec le et peut difficilement autonomiser totale
ment par rapport la religion Toute société comme avait bien vu Durkheim
sacralise son être-ensemble 14 et on peut se demander si hui le poli-
129 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
tique est pas une des grandes formes modernes du sacré Sacralité et autorité
écrit Claude Rivière ne manquent pas de dimensions communes tel point que
dans la zone des pouvoirs religieux et politiques indubitable et le postulé sont
affaire de degré plutôt que espèce Entre les rituels religieux et laïques la
différence est plus idéologique que sociologi que le premier met en jeu un autre
monde le second simplement celui-ci en le transcendantalisant il est vrai) mais
tous les deux soulignent des relations fortes des hommes avec la puissance de
certaines valeurs spirituelles économiques ou politiques 15 Le politique
voir avec le sacré même si comme dans les sociétés démocratiques et pluralistes
on prétend être détaché de toute religion politique En fait comme le montre
excellemment JA Coleman 16) ni la religion ni la politique ne doivent mono
poliser la religion civile si on veut rester dans le cadre une société démocrati
que Si nous nous pla ons délibérément le de option démocratique
et donc du jugement de valeur elle implique) le fait que ni le sacré politique
ni le sacré religieux ne monopolise la religion civile nous paraît en effet offrir une
certaine garantie pour la démocratie elle-même Si la religion civile est le système
de croyances et de rites nécessaires affirmation une identité sociétale et de la
solidarité elle implique pour les individus qui inscrivent si cette religion
par définition produit du sacré on peut se demander si de ce point de vue la
caractéristique une société démocratique ne réside pas dans une religion civile
qui se tient égale distance du religieux et du politique qui articule sacré
politique et sacré religieux La désacralisation du religieux et la désa
cralisation religieuse du politique empêcheraient une société de se clôturer sur
elle-même par le simple fait serait maintenue une tension entre des formes
religieuses et politiques du sacré
Les remarques précédentes appliquent particulièrement bien au cas fran
ais où la rupture introduite par la Révolution correspond un transfert de
sacralité du religieux au politique et où la République est affirmée par imposi
tion progressive un imaginaire spécifique qui cherché rompre avec imagi
naire liant directement la France un sacré religieux notamment dans le cadre
de la religion monarchique La désacralisation politique du religieux est bien
accompagnée dans le cas fran ais une sacralisation religieuse du politique
Les cultes révolutionnaires ne sont un aspect de cette sacralisation du
qui parcourt toute histoire de la République comme en témoignent les nombreux
exemples évoqués dans les Lieux de mémoire Cette sacralisation du politique ira
pas sans rémanences du sacré religieux et on verra que la religion civile la
fran aise tout en étant laïque est déployée sur le fonds un religieux chrétien
traditionnellement important dans imaginaire national
De fa on plus générale il faut noter en France comme le remarque
Pierre Nora LM II 653-54) il eu un investissement particulièrement
intense du politique dans la formation de la communauté nationale car être-
ensemble fran ais est constitué par tat et de fa on très volontariste est
parce que unité de cet être-ensemble ne repose pas prioritairement sur homo
généité une culture une langue une structure anthropologique une
ethnie elle est particulièrement attestée dans la dimension politique est
parce que la nation fran aise est constituée comme un vouloir-vivre ensemble elle est attestée comme dit Renan par le consentement le désir
clairement exprimé de continuer la vie commune et non par un Volksgeist
communauté organique de sang et de sol ou de urs et histoire 17) que
affirmation de être-ensemble fran ais est passée par une forte valorisation du
politique Ceci contribué donner une tournure particulièrement conflictuelle
130 LIEUX DE MOIRE ET IMAGINAIRE
affirmation de cet être-ensemble En effet dès lors que être-ensemble passait
par une forte valorisation du politique son affirmation devenait enjeu une
véritable guerre de religion car le débat social portait sur les fondements mêmes
de être-ensemble et donc sur le type même de religion civile dans laquelle la
communauté nationale acceptait de se reconnaître Le caractère conflictuel de la
religion civile est constitutif de être-ensemble fran ais et est pourquoi selon
nous le cas de la France est particulièrement intéressant analyser du point de
vue de la question de la religion civile et des rapports entre religion et politique
La place occupe la Révolution fran aise dans imaginaire national est
cet égard significative 18) une Révolution fran aise qui est immédiatement
autocélébrée constituée en histoire en légende 19 et qui est origine un
nouvel imaginaire structurant Cet impact de la Révolution voici comment
Michel Vovelle exprime Faisant la part de ce qui reste écume des jours et des
mutations profondes révélées ou opérées par la on ne peut sous-
estimer son rôle dans la mise en forme durable que on peut appeler suivant
expression désormais re ue un nouvel imaginaire 20 Constitution un nouvel
imaginaire est-à-dire nouvelle institution de la société nouvelle religion civile
apparition de cultes de la Raison de tre Suprême dans la période révolution
naire est liée ce caractère avènement eu la Révolution avènement qui
générera la légende de la Révolution qui fera de cette séquence historique une
époque fondatrice institutrice dans imaginaire de laquelle puisera constam
ment la République
La est en France constituée dans un rapport très conflictuel
avec glise catholique et histoire de sa lente gestation est histoire du conflit
qui opposa les héritiers de 1789 aux cléricaux Comme remarqué René
Rémond 21) en France la laïcisation est effectuée dans une atmosphère de
guerre de religion et il est tout fait significatif que la Révolution se soit traduite
par des tentatives de culte alternatif par rapport la religion catholique Il
avait pas de consensus sur la religion civile et ce débat franco-fran ais peut être
interprété comme une guerre entre deux religions civiles la laïque et la chrétienne
Il agissait en effet de fonderie nouvel ordre social tout en émancipant la société
du pouvoir de glise et ceci pu se faire en recherchant une religion civile
qui fonderait être-ensemble de la société fran aise sur quelques valeurs fon
damentales La France partit la recherche une religion civile séculière elle
développa une foi laïque une véritable religion laïque Ceci alla pas sans
difficultés ni sans réactivations divers moments une religion civile catho
lique Mais ce que nous avons voulu montrer dans notre précédente recher
che 22) est que hui la religion civile la fran aise apparaissait
comme une religion laïque sur fond de christianitude 23) une religion civile
qui tout en restant profondément laïque en intégrait pas moins un fonds
religieux chrétien comme si était opéré un syncrétisme laïco-chrétien réconci
liant deux mémoires importantes de la France Dans les Lieux de mémoire même
si la France fille aînée de la République apparaît plus massivement la France
fille aînée de glise apparaît également et nous avons pu vérifier combien il
était pertinent de réfléchir histoire de France sous la double invocation de ces
deux imaginaires constitutifs Contentons-nous ici évoquer titre exemple
les luttes symboliques qui se sont nouées autour du Panthéon
La tournure particulièrement conflictuelle de la religion civile en France et le
fait elle se soit focalisée dans une confrontation entre laïques et cléricaux se
sont en effet manifestés dans les enjeux symboliques qui se
131 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
sont noués autour du Panthéon et qui se sont exprimés non seulement au niveau
de la destination de ce bâtiment église ou nécropole laïque mais aussi au
moment des propositions et contre-propositions de panthéonisations cf LM
159-60 Voici nous dit Mona Ozouf un monument con pour la mise en
scène quasi-religieuse du rassemblement national mais qui est en même temps
le lieu même de la rupture entre Fran ais la mémoire du Panthéon appa
raissant pas en définitive comme la mémoire nationale mais comme une des
mémoires politiques offertes aux Fran ais celle de la Révolution LM 162
En choisissant le Panthéon pour marquer en 1981 sa prise de fonction comme
Président de la République Fran ois Mitterrand signifiait inscription dans une
mémoire mémoire nationale certes mais mémoire marquée idéologiquement
qui sera complétée par la convocation une autre mémoire non moins marquée
Hôtel de Ville de Paris nous rappelle Mona Ozouf LM 141) est sous le
patronage de sainte Geneviève de sainte Jeanne Arc Henri IV et du Général
de Gaulle dont aucun est au Panthéon que Fran ois Mitterrand sera re
par Jacques Chirac Mémoire conflictuelle qui fait que la France pas son
Westminster un monument rassemblant cuméniquement ses diverses mé
moires mêmes si le visiteur pressé du Panthéon garde ...) le sentiment que la
sculpture est révolutionnaire et la peinture chrétienne LM 165 32
Mieux lorsque en 1885 glise sainte Geneviève fut retransformée en temple
laïque pour accueillir Victor Hugo on ne réussit pas enlever la croix plantée au
sommet du dôme seul reliquat chrétien du sanctuaire et malgré une proposition
de loi en 1903 demandant la suppression de la croix qui domine le Panthéon
la croix est toujours sur le Panthéon LM 496-97 n.20 521 Une religion
civile laïque sur fond de christianitude
II LA SACRALISATION DE LA FRANCE DANS LA RELIGION MONARCHIQUE
Durant le Moyen Age et bien au-delà la société fran aise la France se
faisant faudrait-il dire plus précisément se pense en relation avec le divin
Entre ce monde et autre écrit Colette Beaune dans la partie consacrée la
France et Dieu de son ouvrage Naissance de la nation France il de multiples
correspondances puisque tous deux sont oeuvre de Dieu et maintenus par lui
dans être 24 La religion conforte unité nationale Elle contribue rendre
cette abstraction sensible tout un chacun Valeur nouvelle la nation ne cherche
pas encore être une valeur laïque mais au contraire inscrire dans le sacré et
participer son prestige 25 La France est le peuple élu qui remplacé les
juifs dans alliance avec Yahveh la nation très chrétienne qui jamais connu
ni schisme ni hérésie la race sainte des Francs que Dieu élue comme son
peuple et son héritage écrit-on dès la iîn du XIIe siècle 26)
Les Lieux de mémoire évoque cette première forme sacrée dans imaginaire
de laquelle la France est représentée la monarchie le roi et la religion royale
Dès la deuxième moitié du XIIIe siècle rappelle Colette Beaune idée vint de
célébrer religieusement les origines nationales Le moment où Dieu avait fondé et
approuvé le royaume de Clovis LM II 58) le baptême de Clovis apparais
sant comme mythe origine fondateur une mémoire nationale Jacques Le
Goff LM II 99 Ce qui empêche pas que dès 1560 un Etienne Pasquier
dans ses Recherches de la France souligne que la conversion de Clovis était moins
le résultat une intervention divine que un calcul politique Anne-Marie
132 LIEUX DE MEMOIRE ET IMAGINAIRE
Lecoq LM II 163 est le développement de histoire nationale comme
histoire sainte une mystique du sang de la France de la conception des
Capétiens comme un lignage de saints Dans ce mythe origine on trouve
nous dit Colette Beaune LM II 71) un caractère double une partie païenne
Pharamond et les exilés troyens et une partie chrétienne Clovis) comme si très
tôt le syncrétisme laïco-chrétien de la religion civile la fran aise était
uvre
Reste au Moyen Age et la Révolution fran aise est le lien de la
France monde divin travers la personne du roi qui la dimension
essentielle de la religion civile fran aise une religion civile où religieux et
politique sont inextricablement mêlés Une foi une loi un roi dira-t-on sous
Louis XIV la théorie de absolutisme de Droit Divin des rois remarque
Elisabeth Labrousse mettait le monarque au pinacle où Dieu même supposait-
on avait placé en le choisissant pour son Lieutenant sur une portion de terre
... 27 et est au nom de cette intégration politique de la religion que on
révoquera dit de Nantes en 1685 Jamais écrit Colette Beaune on eut idée
avant 1500 autre monument commémoratif églises chapelles ou croix
jamais on ne connaît autre fête nationale que la procession Apparu plus tôt que
les autres sentiments nationaux médiévaux le patriotisme fran ais resta pour beau
coup une mystique ou une religion La mémoire de la nation en garda la caution
du sacré la quasi-immobilité allure liturgique et le parti pris LM II 85)
Le roi est aussi bien une figure religieuse une figure politique comme un
clerc le roi communie sous les deux espèces Le Goff LM II 120) il un
pouvoir thaumaturgique et le sacre en la cathédrale de Reims est indispensable
pour assurer sa légitimité Citant Marc Bloch et sa fameuse étude sur le
caractère surnaturel attribué la puissance royale Les Rois thaumaturges 1924)
Pomian écrit Ala fois laïc et prêtre la liturgie du sacre ayant rassemblé tout
ce qui pouvait favoriser la confusion entre les deux rites presques semblables qui
donnaient accès un la prêtrise et autre la royauté oint de huile de la sainte
ampoule avec son écusson aux fleurs de lis apportés du ciel et oriflamme lui
aussi origine céleste le roi de France assure intégrité et la prospérité corporelle
et spirituelle de la nation fran aise comme Dieu assure intégrité du monde
créé LM II 410 Les rites funéraires de la monarchie comme montré
Giesey 28) expriment eux aussi par le truchement de effigie du roi montrée au
peuple cette double nature du roi corps physique mortel et corps mystique
immortel Si le roi est sacré on comprend que toute médisance son égard soit
considérée comme un blasphème Le roi est image de Dieu et selon une
croyance fortement établie la fin du Moyen Age trois institutions doivent durer
la fin des temps glise Empire et la France On là une conception
mystique de la monarchie fran aise où le roi est comparé au Christ et traité
comme le saint sacrement entrée royale et la Fête-Dieu sont ailleurs assimilées
partir du XIVe siècle LM II 174 Bel exemple étroite intrication du
religieux et du politique une religion civile qui articule tellement sacré religieux
et sacré politique que ces deux formes de sacré sont peu distinguables et se
soutiennent une autre
La religion royale la croyance au caractère sacré du roi et les rites accom
pagnant subirent lentement une érosion Dès 1610 par exemple Louis XII
attend pas inhumation de son père Henri IV pour tenir un lit de justice au
parlement manifestant par là il était en pleine possession de sa majesté
souveraine avant même la fin du rituel funèbre Le sacre de Louis XVI Reims en
1775 marque note Jacques Le Goff la fin de la croyance au sacre office
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