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L'Inqualifiable et l'inévitable. La déchristianisation révolutionnaire / The Undefinable and Inévitable. The Revolutionary Dechristianization. - article ; n°1 ; vol.66, pg 25-42

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1988 - Volume 66 - Numéro 1 - Pages 25-42
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1988
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Exrait

Claude Langlois
L'Inqualifiable et l'inévitable. La déchristianisation révolutionnaire
/ The Undefinable and Inévitable. The Revolutionary
Dechristianization.
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 66/1, 1988. pp. 25-42.
Citer ce document / Cite this document :
Langlois Claude. L'Inqualifiable et l'inévitable. La déchristianisation révolutionnaire / The Undefinable and Inévitable. The
Revolutionary Dechristianization. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 66/1, 1988. pp. 25-42.
doi : 10.3406/assr.1988.2478
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1988_num_66_1_2478Arch Sc soc des Rel. 1988 66/1 juillet-septembre) 25-42
Claude LANGLOIS
INQUALIFIABLE ET INEVITABLE
LA CHRISTIANISATION VOLUTIONNAIRE
Returning to the Revolution can serve as useful occasion to
reevaluate the concept of dechristianization historiographie focus
immediately reveals the paradoxical situation of researchers more
comfortable -with description than definition with the middle term
than the short term The author attempts to arrive at better
understanding of the process of dechristianization in the traditional
sense at the time of the Revolution which leads him to reflect upon
the very terms of the debate arising during this period decatholicize
or demoralize and to differentiate by de ning them with great
precision between complex levels of practice during the Year II
Moreover placing the events of the Revolution into long term
context reveals singular relationship between the state of religious
practice as can be seen on any map ofXXth century religious practice
and the fundamental choices made in the oath ofl 791 It can be seen
that the real break made during the Revolution is not the one usually
described and that the dechristianization of the XIXth and XXth
centuries does not have the meaning usually attributed to it
either
Dans un ouvrage récent Jacques Solé sous la rubrique générale de Révo
lution culturelle pose une question restée ou redevenue actualité la
Révolution a-t-elle déchristianisée la France Jean de Viguerie de son côté
ne concluait-il pas une étude sur le catholicisme et la Révolution par cette
assertion II faut considérer ensemble des faits et non pas seulement ceux
de résistance Il faut examiner les conséquences On doit alors admettre La
Révolution réussi sa déchristianisation Que le premier soit dubitatif et le
second affirmatifne change rien affaire Avec la Révolution la déchristianisation
est de nouveau parmi nous Mais quel titre comme un archaïsme usage
polémique comme le retour du refoulé ou par effet un déplacement de axe
de la recherche historiographique
25 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
LA CHRISTIANISATION LES HISTORIENS ET LEURS HISTOIRES
La déchristianisation révolutionnaire se présente nous la fois comme un
concept honteux et comme une réalité indubitable En elle-même la déchris
tianisation son histoire il est pas nécessaire de refaire ici Rappelons
seulement trois articulations principales
La première est conceptuelle De la boutade de Gabriel Le Bras déchristia
nisation mot fallacieux aux affirmations conjointes et toutes récentes de
Dominique Julia la déchristianisation impasse historiographique 5) et de
Bernard Plongeron Déchristianisation ou la Babel des sciences humaines et
théologiques 6)) on peut suivre une chaîne presque ininterrompue de mises en
garde préalables Ces suspicions souvent justifiées parfois strictement rhétori
ques empêchent point de rechercher une approche plus rigoureuse en fait
ceux qui ont tenté de clarifier ce concept ambivalent oscillent entre une phéno
ménologie descriptive destinée mettre en valeur les modalités différentes un
processus identique les cinq formes de récession de Henri Desroches et
établissement une typologie destinée distinguer la déchristianisation de la
sécularisation et de la laïcisation 8)
Les historiens se retrouvent davantage sur leur terrain avec le couple christia-
nisation-déchristianisation susceptible il est vrai interprétations fort variées La
plus obvie conduirait suggérer que les époques se suivent marquées par des
phases alternativement positives et négatives une période de déclin succède
une autre de renouveau religieux Ce schéma simple coïnciderait assez bien avec vision traditionnelle de histoire de glise et de ses vicissitudes Mais ce
est pas celle qui prévalu dans les années soixante-dix quand Jean
Delumeau 9) avec son immense talent rappelé il ne pouvait avoir
déchristianisation que si une véritable christianisation avait prévalue antérieu
rement ce qui selon lui restait démontrer surtout si on acceptait de juger le
christianisme médiéval aune un modèle religieux bien spécifique 10)
Très concrètement interprétation des époques rapprochées le XIXe siècle
notamment est quelque peu brouillée par ce jeu de va-et-vient par cette possibilité
de comptabiliser en plus et en moins car le signe positif ou négatif change
selon les objets étudiés selon le niveau de religiosité pris en compte 11) mais
aussi on feint de oublier selon les convictions plus ou moins avouées des
historiens
Peu cependant nient il existe de fait quelque chose qui ressemble de la
déchristianisation et il convient de interroger sur les causes du phénomène
Deux modèles principaux explication sont alors proposés 12 Le premier est
celui de agression extérieure il avantage de situer la pratique religieuse dans
la société globale 13 il offre en contrepartie inconvénient avaliser en
objectivant la conscience immédiate de certains acteurs par exemple pour la
Révolution la thèse barruellienne du complot par ailleurs articulation causale
reste un modèle frustre interprétation dans la mesure où elle ne permet pas de
hiérarchiser strictement les variables retenues et inclut pas la possibilité de
mesurer des interactions plus complexes
autre modèle explicatif est celui de auto-destruction F.-A Isambert fort
bien décrit ce processus pour les années conciliaires et post-conciliaires sous le
vocable de paradigme de ex-christianisation 14 ex-christianisation peut
être définie comme un phénomène de choc en retour qui provient de imposi-
26 CHRISTIANISATION
tion par le clergé de nouveaux modèles religieux surtout quand celui-ci dans
le même temps donne impression de pencher pour une glise de type sectaire et
non plus multitudinaire Le phénomène se retrouve similaire autres moments
de histoire Julia tout récemment en reprenant le dossier du clergé janséniste
dans le diocèse Auxerre durant la première moitié du XVIIIe siècle en apporté
une illustration très convaincante 15)
cause de ces incertitudes conceptuelles les historiens ont des scrupules Ils
décrivent longuement qualifient prudemment. et tardivement De manière
symptômatique on constate plus de dix années intervalle Michel Vovelle
et Louis Pérouas agissent de fa on identique pour qualifier ce qui change dans la
Provence du XVIIIe siècle comme dans le Limousin du XXe Parlerons-nous de
déchristianisation concluait le premier 16) en revenant ses interrogations
initiales au terme de sa thèse intitulée néanmoins et sans équivoque Prêté baroque
et Sa position bien connue mérite toujours attention Curieu
sement Michel Vovelle traitait la déchristianisation comme Michel de Certeau
situait la conviction religieuse 17 en la rejetant de fait la périphérie de la
recherche historique Ce qui compte avant tout pour historien de la Provence
est avoir trouvé une instrumentation appropriée est-à-dire apte au traitement
quantitatif portant sur des gestes significatifs attitudes devant la mort) qui
permette de suppléer inopérance des tests traditionnels de la pratique
religieuse Et pour lui ce qui change image de la mort On ne sait si homme
en va plus seul moins assuré de au-delà en 1780 en 1710 mais il décidé de
ne plus en faire confidence 18 importe beaucoup plus que la qualification
on en propose subalterne querelle de mots 19 sécularisation laïci
sation désacralisation. ou déchristianisation dans laquelle on veut enclore
La position de Louis Pérouas qui se place sous le double patronage de
Gabriel Le Bras et de René Rémond est quelque peu différente Après les
précautions usage il faut distinguer détachement du catholicisme et muta
tion de certaines de ses expressions 20 lui accepte que on dise quid il
eu un moment donné déchristianisation mais deux conditions abord que
on prenne acte que celle-ci passe davantage par le rejet du clergé dont témoigne
un vigoureux anticléricalisme local et donc de glise il représente que par le
refus de la Bonne nouvelle du Christ sauveur en second lieu que on limite la
déchristianisation ceux qui une large minorité sortent du dernier cercle
lebrasien celui des rites chrétiens de passage au lendemain de la rupture de
1900-1906 ce refus tranché concerne une cinquantaine de paroisses rurales La limousine existe mais Louis Pérouas la voit circonscrite et
minoritaire
Ces deux monographies exemplaires ont un autre point commun elles lient
la perception de la déchristianisation la possibilité une quantification des
phénomènes religieux et une inscription de ceux-ci dans espace par la carto
graphie autres historiens ont réfléchi sur des ruptures religieuses en partant
un même présupposé unanimisme qui se défait plus ou moins rapidement
mais en qualifiant autrement ce changement Ainsi en va-t-il des analyses
connues de Michel de Certeau sur le XVIP et le XVIIP siècle 21 ou de celles plus
récentes de Philippe Boutry pour le XIXe siècle
Ce dernier transposant dans le domaine religieux des catégories proposées
pour la société rurale par Maurice Agulhou suggère de distinguer pour expliquer
évolution de la vie religieuse dans les campagnes de Ain mentalité et opinions
religieuses Entre 1815 et 1880 la foi catholique changé de statut Elle consistait
27 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
aube de la Restauration en un fait de mentalité profondément inscrit dans la vie
sociale et les traditions culturelles de la paroisse rurale elle est devenue en 1880
un ensemble opinions religieuses est-à-dire de croyances idées et de compor
tements individuels et motivés et de ce fait sujets contestation générale ou
particulière au sein de la paroisse désormais désunie 22)
RETOUR LA VOLUTION MORALISER OU CATHOLICISER
En faisant retour la Révolution on retrouve pour partie ces problèmes
généraux 23) pour partie aussi de plus spécifiques En effet la déchristianisation
recherchée au XVIIIe et au XIXe siècles apparaît tantôt comme un phénomène
durablement établi faible pratique religieuse dans Orléanais au milieu du XIXe
siècle) tantôt comme une transformation capitale des mentalités mais largement
étalée dans le temps modification de attitude des proven aux devant la mort)
tantôt encore comme une évolution accélérée par un événement précis Commune
de Paris amenant la déchristianisation de Belleville 24) Séparation conduisant
celle du Limousin Avec la Révolution émergent deux phénomènes spéci
fiques action consciente une minorité décidée imposer une déchristianisa
tion systématique et la concentration du phénomène dans le temps globale
ment durant an II 1793-1794) localement durant quelques mois voire quelques
semaines ou même quelques jours 25)
Cette conscience des acteurs introduire une rupture radicale dans des
pratiques antérieures se traduit notamment par le néologisme politique Déchris
tianisation La Révolution dans sa fièvre invention préfère le verbe fort au nom
abstrait Elle est certes anti-prêtre et en prend aux ex-calotins christicoles et
christivores Mais surtout elle débaptise décatholicise déchristianise décirconcit
dédéifie défanatise déjudaïse déprétrise désacerdotalise et puis encore elle déschis-
matise dépanthéonise ou désathéise 26)
Déchristianiser si on en croit Brunot figure là presque par hasard 27 Deux
verbes sont davantage chargés de signification Démoraliser et décatholiciser
Bernard Plongeron récemment rappelé pour le premier deux propos postérieurs
qui balisent sa signification abord en 1797 de Boulogne porte-parole du
clergé romain démoraliser le peuple ... pour nous servir un mot ils les
philosophes ont créé en même temps ils ont créé la chose 28 ensuite La
Reveillière-Lépeaux soutien actif de la théophilanthropie dans ses Mémoires de
1823 La démoralisation on reproché la France été due non absence
de la religion catholique romaine mais absence un culte raisonnable 29)
De tels propos lambeaux évidents une polémique antérieure ne se
comprennent en fait la lumière du débat fondamental qui oppose notam
ment Robespierre aux déchristianisateurs de an II Vous vous garderez bien de
briser précise celui-ci en Floréal dans son important rapport sur la fête de tre
Suprême le lien sacré qui unit les hommes auteur de leur être Il suffit même
que cette opinion ait régné chez un peuple pour il soit dangereux de la détruire
Car les motifs des devoirs et les bases de la moralité étant nécessairement liés
cette idée effacer est démoraliser le peuple souligné par nous Il résulte du
même principe on ne doit jamais attaquer un culte établi avec prudence et
avec une certaine délicatesse de peur un changement subit et violent ne
paraisse une atteinte portée la morale et une dispense de la probité même 30)
28 CHRISTIANISATION
Une lecture simplement attentive des propos de Robespierre montre combien
ce dernier est obsédé par delà la conjoncture déchristianisatrice il condamne
par la volonté de voir préserver le lien social Et ceci selon lui est possible que
tant que idée de tre Suprême et de immortalité de âme est un rappel
continuel la justice 31 Or ces ventés socialement utiles qui sont le fondement
de tout comportement moral encontre de athéisme qui peut être tout au
plus considéré comme un luxe individuel pour quelques esprits forts ne
peuvent être accessibles ensemble des hommes que par le sentiment religieux
imprime dans les âmes idée une sanction donnée aux préceptes de la
morale par une puissance supérieure homme et très concrètement ce
sentiment religieux dans les campagnes fran aises de 1794 exprime par
intermédiaire un catholicisme il est dangereux de vouloir détruire bru
talement
Le débat surla démoralisation se situe en fait intérieur un autre plus vaste
sur utilité sociale de la Religion réactualisé la veille de la Révolution par le
genevois Necker dont Henri Grange très justement relevé les propos sur ce
sujet 32 Il se retrouvera presque inchangé sous la plume de Portalis quand
celui-ci défendra le Concordat au Corps Législatif et reprendra argument de la
valeur civilisatrice de la religion principalement dans les campagnes 33 Si
Robespierre est parfaitement conscient de la situation réelle de la société fran
aise sa foncière hostilité au sacerdoce catholique ne peut empêcher envisager
pourtant un culte civique de substitution inaugurerait la fête de tre
Suprême
Démoraliser renvoie donc Robespierre mais décatholiciser plus nettement
encore Mirabeau Le premier terme se comprend dans le contexte de la
déchristianisation de an II le second au contraire dans celui des débuts de la
Révolution Partons de loin avec Michelet Mirabeau qui se mêlait parfois de
prophétiser avait dit vous aboutirez rien si vous ne déchristianisez point la 34 Comme souvent la citation est approximative et de surcroît
tirée de son contexte Michelet en effet introduit dans le débat Romme-Grégoire
de 1793 surle nouveau calendrier abbé Barruel ses Mémoires pour servir
histoire du jacobinisme se réfère lui aussi la formule de Mirabeau mais en la
restituant sa place Evoquant après les premières attaques dirigées contre le
catholicisme la Constitution civile il commente II reste encore cette glise
sa foi son vrai trésor et Mirabeau prononcé que est là le trésor il faut lui
enlever que si la France est pas décatholicisée la Révolution est pas conso
lidée 35)
Le propos fut souligné immédiatement comme en témoignent deux prises de
positions contrastées du début de 1792 Dans la première semaine de février le
journal patriote les Révolutions de Paris commentant élogieusement accord de la
religion et des cultes chez une nation libre de abbé Demoy félicitait ce curé parisien
des mesures de simplification et de laïcisation il préconisait principalement
dans les cérémonies concernant les naissances les mariages et les enterrements
Seulement trois curés de cette trempe dans chaque département ironise le
journal et le de Mirabeau ne tarderait pas être accompli la France serait
bientôt décatholicisée 36 la même date abbé Buée dans son Nouveau
dictionnaire pour servir intelligence des termes mis en vogue par la Révolution
retient une entrée décatholiciser la France et fait naturellement allusion
Mirabeau mais cet auteur esprit confus embrouille tout il comprend la
formule choc de Mirabeau abord comme une tentative de deshonoriser la
29 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
France puis ensuite comme celle de Vathéiser est-à-dire superstitioniser la
dernière classe du peuple et athéiser le reste ou plutôt il dit la France est
athéisée le seul moyen empêcher elle se désathéise est de lui öter son
extérieur catholique 37)
Mirabeau est malgré ses compromissions homme clé de ce début de
Révolution Il est de plus intervenu par deux fois sur la question religieuse
occasion de la Constitution civile du Clergé Si on ne découvre pas dans le texte
du 14 janvier projet une adresse apaisante aux fran ais après la crise suscitée
par le serment la formule choc on trouve au moins esprit qui inspire
Mirabeau en effet pour montrer aux prêtres et aux évêques qui opposaient la
Constitution civile du clergé que les risques étaient grands de faire la politique du
pire prête un moment son éloquence aux partisans de irréligion en un
discours dans le discours autant plus troublant que orateur semble bien progres
sivement le prendre son compte Ceux qui refusent la Constitution civile
prévient-il attachent faire croire au peuple que la Religion et la Révolution
ne peuvent subsister ensemble Prenez-garde continue Mirabeau le peuple
balancé dans alternative être chrétien ou libre ... abjurera son christia
nisme Ne voyez-vous pas dit-il encore que concrètement incrédule et le
réfractaire ont le même but la perte du christianisme 38)
Ce qui compte en fait par delà la personnalité des locuteurs et exactitude
des formules est la possibilité de localiser en quelque sorte la déchristianisation
révolutionnaire entre deux pôles décatholicisation et démoralisation qui se consti
tuent des moments différents et donc font apparaître des enjeux spécifiques
Au premier terme correspond un débat qui se développe dès 1790 et qui
devient dramatique avec la crise du serment accusation de vouloir décatholi-
ciser la France est selon les milieux hostiles qui la propagent la traduction ou
la conséquence du refus de déclarer le catholicisme religion tat De fait ce
refus explicitement signifié en avril 1790 apparaît comme la conséquence
logique de la laïcisation 39 de tat et de la tolérance octroyée de fait en matière
de religion La polémique sur la décatholicisation renvoie donc aux problèmes de
principes immédiatement posés par la Révolution avec abolition de Ancien
régime et la Déclaration des droits de homme Elle suscite pour la première fois
la constitution une minorité qui se retrouve sur un texte où est dénoncé devant
la Constituante apostasie nationale
Mais elle enfle aussi harmoniques il convient de ne pas négliger Une
expression revient fréquemment dans la discussion même si le débat sur ce sujet
culminera seulement sous le Directoire la religion de nos pères Or comme Burkê
bien compris la Révolution se veut rupture et fondation Il lui est difficile de
conserver intacte une institution du passé Ainsi en va-t-il du catholicisme
alternative était la régénération ou la décatholicisation entendue cette fois comme
destruction un système religieux emprise dénoncé dans ses croyances et
surtout dans son clergé Et la crise de la constitution civile met en lumière aux
yeux de beaucoup de révolutionnaires le refus par nombre de prêtres de la
première la menace donc de la seconde 40)
est ce que Mirabeau tente expliquer dans son langage dramatique au
début de 1791 Certes comme tous ceux qui vivent dans les premiers moments de
la Révolution il surestime la capacité de faire passer dans les faits la volonté
claire des acteurs mais avec son incontestable lucidité il aper les deux
modalités conjointes de la déchristianisation révolutionnaire qui se profilent
horizon celle une part qui est la conséquence directe de la position prise par
30 CHRISTIANISATION
les responsables religieux et qui conduit les clergés bientôt affrontés une
contestation mutuelle de plus en plus radicale de leur légitimité elle porte
sur exercice quotidien du culte 41 celle autre part qui enracine dans
irréligion ou si on préfère dans la critique des religions révélée par les
Lumières mise en système justement en 1791 dans Les Ruines 42) uvre
manifeste de Volney
LA CHRISTIANISATION DE AN II
Le second vocable la démoralisation applique ce que on plus
habituellement habitude appeler la déchristianisation révolutionnaire est-à-
dire une tentative éradication du catholicisme et plus largement de la religion
tentée par les milieux hébertistes et certains représentants en mission et relayée
par les armées révolutionnaires et les sociétés populaires locales
En fait cette déchristianisation de an II est un phénomène il convient
éclairer de deux remarques préalables La première concerne les faits la
seconde leur interprétation La déchristianisation de an II accompagne une
aggravation des mesures politiques visant ceux qui refusent le serment nouveau
imposé au lendemain de la chute du roi elle fait suite une mise en cause des
responsables de glise constitutionnelle impliqués dans la chute de la Giron
de 43 et dans le mouvement fédéraliste Des évêques des prêtres voire de
simples laïques furent condamnés mort pendant cette période Les accusations
étaient politiques les motifs souvent ordre religieux dans Ouest notamment
En tout cas les réfractaires se glorifieront bientôt de leurs martyrs que Rome
ultérieurement portera sur les autels
Sur un autre plan il convient de se rappeler que durant la Révolution
certains gestes ne sont pas susceptibles une interprétation univoque Il en va
ainsi des pratiques déchristianisatrices La destruction des statues de saints
arasement du clocher des églises ont leur place dans un processus de destruction
des figures de Ancien régime qualifié bientôt de Vandalisme 44) et dénoncé
comme tel après la chute de Robespierre par évêque constitutionnel Grégoire
Pareillement la remise des lettres de prêtrise apparente la destruction
souvent par un identique brûlement des droits féodaux des titres nobiliai
res des insignes de la royauté En un mot la destruction de Ancien régime
opère de manière visible sur deux registres essentiels le symbolique et lescriptu-
raire image et le texte Et sur ces deux plans le catholicisme se trouvait
inévitablement visé
La déchristianisation de an II revêt des aspects négatifs agression contre le
catholicisme voire contre les autres cultes fraîchement reconnus et positifs mise
en place de pratiques plus ou moins religieuses de substitution 45) La
déchristianisation négative pris des formes diverses Pour essentiel il agissait
interrompre le culte par la fermeture des églises et des actions contre le clergé
Les mesures décidées relevaient la fois de la réaction spontanée et du choix
rationnel elles étaient pour partie improvisées dans la hâte suscitées par une
sorte de contagion qui gagnait de proche en proche 46) et une certaine manière
mûrement décidées destinées avoir des effets durables voire irréversibles
Cette dualité des comportements est particulièrement nette si on regarde le
sort des objets qui touchent au sens large exercice habituel du culte La
31 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
déchristianisation dans son caractère soudain est souvent manifestée par des
fêtes improvisées empruntant au carnaval ses rites inversion et de traves
tissement 47 Ces cérémonies volontairement profanatrices utilisent aussi bien
les vêtements liturgiques les vases sacrés que les statues des saints les bannières
de procession ou les reliquaires 48 On peut voir dans de telles pratiques de
transgression de la part des fidèles tenus écart par le clergé un désir appro
priation sauvage des instruments du sacré attaque on le remarquera porte
aussi bien sur les objets habituels du culte clérical que sur ceux du cuite populaire
des saints La lutte ouverte menée contre la superstition conduit réunifier ce que
les historiens ont eu parfois tendance croire dissocié sur le terrain 49 Mais
dans le même temps le salut de la Révolution très concrètement les besoins de
la guerre conduisait une appropriation systématique des cloches pour
fondre des canons des vases sacrés pour les monnayer voire des sols ou des
murs pour récupérer le salpêtre
Il en va différemment pour le clergé les pôles du rationnel et de irrationnel
se trouvent en quelque sorte inversés immédiate déchristianisation est obtenue
en toute logique par abdication forcée du clergé paroissial celui-ci doit
manifester il renonce exercice du culte en remettant des lettres de prêtrise
qui justifiaient de ses fonctions Mais les déchristianisateurs soup onnent le curé
de céder momentanément la pression et avoir intention de reprendre plus
tard ses activités Ils cherchent stabiliser une telle situation grâce au durable
discrédit qui accompagne le mariage des prêtres Certes avant le temps des
abdications le célibat sacerdotal était largement mis en cause par des campagnes
opinion 50) et des unions spectaculaires eurent lieu au sein du clergé patriote
Mais la masse des mariages est postérieure aux abdications Cette transgression
forcée du célibat imposée pour sanctionner abdication doit être mise en
parallèle avec les liturgies profanatrices Dans un et autre cas est un aspect
essentiel du catholicisme post-tridentin qui est mis en cause Mais cette seconde
mesure est révélée plus efficace que la première et de fait la déchristianisation
révolutionnaire dans sa phase négative est transformée principalement en
décléricalisation du catholicisme ou si on veut en sa laïcisation comprise ici
comme une subversion totale du statut du prêtre catholique
Avant envisager en contre partie les aspects pris par la déchristanisation
positive il faut évoquer de manière brève deux débats qui concernent la fois les
historiens et les contemporains de la Révolution Les premiers ont varié dans leur
manière de qualifier ce qui allait se substituer au catholicisme En réalité
expression 51 même de déchristianisation positive apparaît comme une formula
tion intermédiaire chronologiquement et peut-être conceptuellement entre
celle classique de cultes révolutionnaires que le jeune Mathiez aurait voulu mettre
sous le patronage de Durkheim 52) et celle plus récente de Révolution culturelle
aux connotations soixantehuitarde et inspiration maoïste 53 En tout cas du
cultuel au culturel le changement est significatif il manifeste une muta
tion dans la manière de qualifier un même phénomène du transfert de sacralité
la création un homme nouveau
De telles interrogations vrai dire étaient point totalement étrangères aux
protagonistes de la Révolution assez voisines surgissent notamment occa
sion des débats sur les fêtes et sur instruction publique Condorcet 54 est sans
doute celui qui sur ce sujet adopté la position la plus radicale Pour lui avenir
de la société grâce au progrès ininterrompu des Lumières verra émancipation
des esprits et autonomie des comportements de plus en plus inspirés par la
32 DECHRISTIANISATION
raison Dans cette perspective est-il pas illogique de dénoncer la superstition en
mettant au jour son mécanisme emprise sur les esprits comme Volney 55
vient de le faire dans les Ruines en récapitulant les critiques des Lumières et
autre part de se servir de ses propres armes en procédant comme le fait la
religion par un appel aux forces irrationnelles par un usage de enthousiasme
en tout point déraisonnable
Mais entre une telle intransigeance et un désir tout opposé de mobiliser les
énergies pour toucher les masses quitte faire appel au profit de la Révolution
aux mêmes ressorts que ceux utilisés par la religion toutes les positions intermé
diaires vont être expérimentées principalement lors des fêtes Cependant de
initiative la réalisation écart est parfois tel que effet produit apparaît de fait
opposé celui qui était recherché ainsi en va-t-il de utilisation des comé
diennes 56 comme déesses vivantes notamment lors des fêtes de la Raison
Cette pratique nouvelle devait éviter de retomber dans idolatrie du catholi
cisme Son succès ne fut pas on le sait au niveau des espérances des pro
moteurs
En fait les manifestations diverses de la déchristianisation positive inscri
vent intérieur un champ religieux qui autonomise difficilement dans la
mesure où il existence entre deux termes qui fixent ses limites en
manifestant sa négation soit le rejet de tout ressort religieux et donc de toute
religion séculière 57 soit la confusion avec le catholicisme lui-même La création
un nouveau calendrier représente assez bien la polarité rationnelle elle
prend place pour partie dans un processus plus large de décimalisation des
instruments de mesure Mais cet aspect principal accompagne en même temps
une volonté de donner une assise visible au changement politique 58 En 1792
il avait déjà été décidé que 1789 deviendrait ani de la Liberté mais sans
introduire de changement dans ancien calendrier Après la chute du roi la
fondation de la République se substitue la naissance du Christ comme événe
ment de référence Le nouvel ordre politique trouve aussi un fondement naturel
dans la coïncidence entre la proclamation de la République et équinoxe
automne Cependant sur le terrain la mise en place un nouveau calendrier se
présentera comme un combat continuel volontairement livré pour substituer
le décadi au dimanche les prénoms empruntés la nature ou aux héros un
nouveau panthéon aux anciens saints et saintes de glise catholique
Le pôle un transfert de religiosité est constitué par le culte des martyrs de la
Révolution culte urbain de Marat principalement dévotion aussi aux saints
bleus et blancs dans les campagnes de Ouest 59 Ces cultes différents ont en
commun leur caractère spontané et aussi bien que selon des modalités spécifiques
un emploi marqué des rites et pratiques de la religiosité populaire Les différences
en sont pas moins marquées Dans les campagnes de Ouest le phénomène est
marginal la nouvelle religiosité associe des saints blancs et bleus et ceux-ci
se trouvent vite intégrés dans le panthéon des intercesseurs traditionnels Le culte
de Marat 60) largement diffusé dans les milieux sans-culotte parisiens met en
évidence une forme spontanée de sacralisation du politique mais selon des
registres très variés où les emprunts directs au catholicisme pour être aisément
repérables Sacré-c ur de Marat 61)) ne sont pas toujours les plus importants
En tout cas la spontanéité de la naissance de ce culte nouveau inquiéta les
responsables politiques qui pour mieux le contrôler cherchèrent abord
encadrer martyrs de la liberté) ensuite le concurrencer enfants héros)
est intérieur un champ religieux ainsi défini que prennent place les
fêtes révolutionnaires et particulièrement celles de la Raison et de tre Suprême
33