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La Femme dans la tradition et la modernité juives / The Woman within the Jewish Tradition and Modernity - article ; n°1 ; vol.95, pg 117-132

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1996 - Volume 95 - Numéro 1 - Pages 117-132
What representations of women do the Jewish Scriptures propose and what roles does the Jewish tradition ascribe to women? What have been in the past and what are in the present time the reactions and attitudes of Jewish Women faced with the equality issue? The paper describes and comments the texts and the practices generated by the texts, and concludes with a typology representative of Jewish women attitudes today: these are secularist, reformist, feminist and orthodox attitudes.
A partir de quelles représentations traditionnelles de la femme tirées des textes et de quels rôles imposés aux femmes par la société traditionnelle juive, les femmes juives d'hier et d'aujourdhui ont-elles abordé et abordent-elles la question de l'égalité ? Partant des textes et des pratiques traditionnelles, l'analyse propose une typologie représentative des attitudes (séculariste, réformiste, féministe, orthodoxe) des femmes juives face à la revendication d'égalité.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1996
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Régine Azria
La Femme dans la tradition et la modernité juives / The Woman
within the Jewish Tradition and Modernity
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 95, 1996. pp. 117-132.
Resumen
Ciertas representaciones tradicionales de la mujer que se encuentran en los textos y ciertos roles sociales impuestos por la
sociedad tradicional judia constituyen (y han constituido) bases de reflexión y de acción para las mujeres judias de hoy y de ayer.
En este contexto, ¿ cómo ellas piensan (y han pensado) la cuestión de la igualdad? A partir de los textos y prácticas
tradicionales, el autor distingue cuatro actitudes : el secularismo, el reformismo, el feminismo, la ortodoxia.
Résumé
A partir de quelles représentations traditionnelles de la femme tirées des textes et de quels rôles imposés aux femmes par la
société traditionnelle juive, les femmes juives d'hier et d'aujourdhui ont-elles abordé et abordent-elles la question de l'égalité ?
Partant des textes et des pratiques traditionnelles, l'analyse propose une typologie représentative des attitudes (séculariste,
réformiste, féministe, orthodoxe) des femmes juives face à la revendication d'égalité.
Abstract
What representations of women do the Jewish Scriptures propose and what roles does the Jewish tradition ascribe to women?
What have been in the past and what are in the present time the reactions and attitudes of Jewish Women faced with the equality
issue? The paper describes and comments the texts and the practices generated by the texts, and concludes with a typology
representative of Jewish women attitudes today: these are secularist, reformist, feminist and orthodox attitudes.
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Azria Régine. La Femme dans la tradition et la modernité juives / The Woman within the Jewish Tradition and Modernity. In:
Archives des sciences sociales des religions. N. 95, 1996. pp. 117-132.
doi : 10.3406/assr.1996.1039
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1996_num_95_1_1039Arch de Sc soc des Rel. 1996 95 juillet-septembre 117-132
Régine AZRIA
LA FEMME DANS LA TRADITION
ET LA MODERNIT JUIVES
INTRODUCTION
La modernité ouvert aux femmes la voie vers égalité en les libérant
un ordre traditionnel qui leur assignait des rôles et un statut spécifiques
dans social et symbolique et qui les évin ait des fonctions et des po
sitions de pouvoir Dans cet ordonnancement traditionnel de la société la re
ligion et son système de normes et de symboles occupaient une position
autant plus centrale que était eux que cet ordre social tenait sa légitimité
Aussi la question qui nous intéresse ici est-elle moins de savoir si la tradition
juive constitué un réel frein égalité entre hommes et femmes Nous sa
vons que cela effectivement été le cas et que il fallait se contenter de
répondre par oui ou par non cette question la réponse serait assurément
affirmative Ce qui nous intéresse par contre est de savoir comment cet
ordre traditionnel fonctionné puis évolué dès lors il se voyait confronté
autres valeurs dont celle égalité et autres pratiques sociales cultu
relles et politiques notamment les revendications féminines de savoir quelle
place dans ordre symbolique et dans celui du pouvoir la notion égalité
pouvait dès lors prétendre Pour prendre la mesure de ces enjeux il nous faut
voir abord ce que dit la tradition juive des femmes partir de quelles
représentations de la femme elle élaboré ses prescriptions construit son
discours mis en place le fonctionnement de ses institutions religieuses
commencer par les textes on en fasse une lecture traditionnelle ou
critique on ne peut constater le caractère intrinsèquement inégalitaire
des rapports hommes-femmes Cette inégalité qui remonte aux origines du
judaïsme et qui est imposée des époques où les mentalités et les sensibilités
allaient de paire avec un système patriarcal parcourt toute la tradition juive
Car instar des autres traditions la tradition religieuse juive procédé
un partage sexuel des rôles et des responsabilités dans les différents secteurs
de la vie sociale et religieuse en prescrivant une place et une fonction dis
tinctes chacun Or est précisément de cette et de cette fonction
prescrites par la tradition que la modernité entend libérer les femmes Outre
archaïsme elle dénonce elle voit un déni de droit un empêchement
117 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
pour les femmes être pleinement elles-mêmes agir et exprimer comme
des sujets autonomes et responsables
Cela étant on ne peut empêcher de interroger sur la pertinence de la
question elle-même dans la mesure où le débat sur égalité est un débat
éminemment moderne étranger univers des Anciens en général et du ju
daïsme traditionnel en particulier
examen des sources traditionnelles montre évidence que la question
féminine mobilisé attention des docteurs de la Loi Ils ont longuement
réfléchi ce que devaient être le rôle et la place des femmes dans la société
juive ce que être leurs droits et leurs devoirs dans le cadre du
système ils avaient eux-mêmes con et mis en place Mais la question
de égalité ne se posait pas alors et personne ne songeait mettre en doute
le bien-fondé de ordre existant aussi inégalitaire fût-il
Entre-temps la société et les mentalités ont changé De nos jours si ce
dispositif traditionnel pose problème et interpose comme le ferait un obs
tacle entre les femmes et le mode existence elles entendent mener en
particulier dans la sphère religieuse et ce qui en dépend) elles ont néanmoins
la possibilité accepter ou de refuser la norme religieuse Si les femmes
pratiquantes continuent dans leur ensemble accepter autorité de la tradition
compris sa répartition sexuelle des rôles et son partage du pouvoir autres
en revanche estiment que cette tradition peut et doit évoluer leur avantage
autres encore le plus grand nombre se sentent déliées de toute obligation
égard de cette loi et estiment libres de réaliser leur projet de vie en
dehors de toute contrainte religieuse est le cas des femmes qui inscrivent
dans la logique de la sécularisation du judaïsme
Pour autant loin être homogène et immobile la loi religieuse juive offre
bien plus ouvertures il paraît première vue Elle est en perma
nence travaillée par esprit du temps re fa onnée par ceux qui la pratiquent
hui encore sa capacité adaptation ne se dément pas Pour preuve
attitude des décisionnaires face la science et aux questions de droit et
éthique que soulèvent les progrès de la médecine notamment et entre autre
en matière de procréation ou de contraception Tout ou presque tout
est affaire de pragmatisme et de réalisme affaire de lecture et interprétation
des textes donc affaire de négociation entre un côté la vie et ses
contraintes mais aussi les ouvertures offertes par les avancées des connais
sances des sciences et des techniques et de autre la Loi et ses impératifs
éthiques et religieux
De nombreux passages du talmud évoquent ces questions notamment le traité niddah
relatif aux lois de pureté qui leur est entièrement consacré
Israël représente un cas spécial car les affaires de droit personnel mariage et divorce
sont administrées par les juridictions religieuses des différentes communautés religieuses Cette
disposition est le produit un compromis négocié la création de tat
Voir ce propos le mode de raisonnement et de fonctionnement concret de la loi in
Ernest GUGENHEIM Les Portes de la Loi tudes et Responsa Paris Albin Michel 1982 coll
Présences du judaïsme) 72-96
Idem 223-265 voir aussi le dossier sur judaïsme et médecine proposé par la revue
YOD dans son numéro 26 année 1987 notamment les articles de Mordechaï HALPERIN mé
decine moderne et halakha 71-96 Etienne PICARD thique et judaïsme 97-114 Régine
AZRIA Identité juive et procréation artificielle 115-132
118 FEMME TRADITION ET MODERNIT JUIVES
Par ailleurs et en dépit de la rigueur de la Loi force est de constater que
le judaïsme pas produit une société répressive vis-à-vis des femmes
Celles-ci connaissent ni le voile ni la réclusion forcée elles ne sont ni
condamnées au silence ni réduites la passivité dans leur existence quoti
dienne Les femmes juives ont pas attendu les temps modernes pour sortir
de chez elles exercer des activités de toutes sortes participer la vie éco
nomique culturelle sociale de leurs communautés ou de leurs pays Force
est de constater au contraire que les femmes sont très présentes dans univers
juif traditionnel non seulement dans ses textes mais aussi dans la société et
la vie active Encore faut-il voir certes quelle est la nature de cette présence
et le sort fait égalité si tant est que cette notion signifie quelque chose
Voyons donc quelques éléments de ce dossier commencer par quel
ques-unes des représentations-types de la féminité que proposent les textes-
sources sur la base desquels les décisionnaires juifs ont légiféré puis les
fa ons dont les femmes ont assumé et géré cette image elles-mêmes ainsi
que le statut et les rôles qui leur ont été imposés par cette tradition masculine
puis enfin les voies par lesquelles passent hui leurs revendications
leur contestation ou leur réinterprétation de la Loi religieuse ainsi que la
critique que certaines entre elles formulent encontre de la société sécu
larisée et les réponses concrètes elles apportent aux questions que la mo
dernité ne manque pas de poser leur condition de femmes juives
LES REPRESENTATIONS DE LA FEMME DANS LES TEXTES
ET DANS LA TRADITION JUIVES
Tout comme les théologiens chrétiens qui en appellent aux évangiles et
exemple de la vie de Jésus dont il est dit il choisit ses apôtres parmi
des hommes et non des femmes pour justifier leur conception inégalitaire
du rapport hommes-femmes les décisionnaires juifs en appellent autorité
des critures pour mieux asseoir celle de leurs décisions relatives aux femmes
Pour ce faire ils convoquent les textes et les commentaires retenus par la
tradition pour les ériger au rang de références autorisées hui encore
la juive fonde son autorité sur le système de signification construit
partir de ce noyau scripturaire initial
où la nécessité du détour par la tradition scripturaire Ce détour est
nécessaire non pas tant en raison de ce que disent les textes dont on sait
ils sont passés par des réécritures multiples avant de parvenir nous
dans leur version définitive en raison des lectures qui en ont été faites
Dona Gracia NASSI et Glucke HAMELN sont deux exemples célèbres parmi autres
Cf Gluckel HAMELN Mémoires traduit et présenté par Léon POLIAKOV) éd de Minuit Paris
1987 Voir aussi Renée DAVID Les Femmes juives Paris Perrin 1988
Pour une approche féminine de ces textes-sources voir Athalya BRENNER The Israelite
Woman Social Role and Literary Type in Biblical Narrative Sheffield JSOT Press 1985 Rachel
BIA Women and Jewish Law An Exploration of Issues in Halakhic Sources New
York Schocken Books 1984 titre illustration de la richesse de univers mythique des
sources scripturaires cf Robert GRAVES Raphaël Les Mythes hébreux Paris Fayard
1987 1963) trad de anglais)
119 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
et de leurs effets sociaux en raison du fait surtout aujourdhui encore
la légitimité des attitudes et des comportements se mesure aune de au
torité reconnue aux décisions issues de interprétation de ces textes Cela
étant on constate que la Bible tout comme le talmud le midrach et la cabale
ont fa onné de la femme des images pour le moins ambivalentes beaucoup
moins univoques en tout cas que ce que opinion commune pu en retenir
Ainsi quiconque chercherait dans le récit de la création la matrice une
conception egalitaire ou inégalitaire des rapports entre hommes et femmes
serait bien en peine Le double mythe origine Adam et Eve le premier
couple humain suscite chez le théologien ou exégète bien des questions
Alors que le chapitre de la Genèse 127 le représente sous une forme an
drogyne ou encore sous celle un couple de faux jumeaux bi-sexué Dieu
créa homme son image est image de Dieu il le créa Mâle et
femelle furent créés la fois impression laissée par ce premier récit dont
on pourrait tirer argument en faveur de la thèse egalitaire est aussitôt brouillée
par le récit du chapitre II qui présente une femme non plus créée en même
temps que homme et image de Dieu mais fabriquée partir de la côte
ou un côté de homme Ici la femme est plus égale de homme créée
dans les mêmes conditions que lui et partir une seule et même matrice
elle devient seconde non seulement dans ordre de la chronologie mais aussi
dans celui de la hiérarchie par rapport homme abord qui la reconnaît
et en fait sa compagne certes mais dans un rapport de subordination par
rapport Dieu ensuite entre elle et le modèle divin dont elle est issue
instituent une distance et une médiation qui passe par homme 7)
La tradition poétique inspiration mystique est tout aussi ambivalente
Si elle affectionne la métaphore classique du couple où Dieu tient le rôle de
époux aimant et Israël celui de épousée amoureuse mais volage elle ne
recule cependant pas devant la représentation un dieu qui sous les traits
féminins de la shekhinah la Présence qui soutient et console le peuple Is
raël dans ses souffrances et accompagne dans son exil oppose image
virile du démiurge transcendant celle un dieu-femme doté attributs fémi
nins compassion sentiment maternel don de soi et présent au monde
La demonologie juive est moins partagée quant la nature profonde de
la femme Elle attribue Lilith la première Eve une place centrale dans son
panthéon de créatures maléfiques travers elle est la femme en général
qui se voit placée du côté des forces obscures Car Lilith évoque la trans
gression la tentation la séduction la corruption la mort instinct le mauvais
penchant en bref la nature opposée la culture Mais cette vision toute né
gative de la femme est pas propre la seule demonologie Elle est tout
aussi présente dans la tradition talmudique qui en reprend certains éléments
Pourquoi une telle opprobe pèse-t-elle sur la femme
La légende nous apprend que cette première ancêtre Lilith se veut pré
cisément égale de homme son refus de se soumettre lui se manifestant
par son refus de se placer sous lui pendant acte sexuel En refusant de se
Pour le texte-source et son commentaire rabbinique cf Elie MUNK La Voix de la
Thora Commentaire du Pentateuque La Genèse Paris Fondation Samuel et Odette Levy
1981 Josy EISENBERG Armand ABECASSIS Bible ouverte II Et Dieu créa Eve Paris
Albin-Michel 1979 coll Présences du judaïsme)
120 FEMME TRADITION ET MODERNIT JUIVES
plier ce qui est per comme ordre naturel des choses et du monde
Lilith introduit le désordre et la subversion Ce mythe probablement été
utilisé comme exemple dissuasif intention des femmes rétives ou rebelles
car Lilith est doublement punie expulsée du récit de la Genèse elle doit se
contenter des marges sulfureuses de la tradition également chassée de la
couche Adam elle est condamnée hanter les zones ombre répandre
la terreur et la mort pleurer éternellement la perte de ses enfants illégitimes
et rester sans descendance Le sort de Lilith ému les féministes juives
des temps modernes qui se sont emparées de son image et de son nom pour
en faire le symbole de leur lutte pour égalité des femmes au sein du judaïsme
orthodoxe 10)
La tradition rabbinique est guère plus tendre avec les femmes Mais là
encore les choses ne sont ni claires ni tranchées Les femmes sont honorées
magnifiées et protégées mais elles sont aussi craintes tenues distance mar
ginalisées exclues Nous sommes bien loin ici de toute revendication voire
même idée égalité
Quels sont donc le rôle et la place que la société traditionnelle juive
dominée et fa onnée par ce courant réserve aux femmes
II LE ROLE ET LA PLACE DES FEMMES DANS LA SOCIETE
TRADITIONNELLE JUIVE
Honorées les femmes le sont dans leur rôle épouses et de génitrices
de gardiennes du foyer de garantes de la lignée et de la tradition est là
image la fois la plus traditionnelle et la plus stéréotypée de la femme
juive 11 Cependant on sait la place occupe la famille dans la
société juive on sait un grand nombre de prescriptions religieuses
se pratiquent dans le cadre domestique et que est aux femmes il revient
de veiller leur observance on sait par ailleurs que identité juive
passe par les femmes et ce seul titre elles se trouvent être les plus sûres
garantes de la transmission comprend la raison de tant honneurs 12)
Pour donner le plus éclat possible ses fonctions domestiques et privées
la tradition invoque les figures féminines des Ecritures 13 Il est que en
tendre hommage vibrant rendu la femme vaillante du livre des Pro
verbes 14 Ce texte traditionnellement lu dans certaines communautés le
vendredi soir par le chef de famille vante les mérites de la femme tôt levée
Cf Robert GRAVES Raphaël op cit. 84-86 Jacques BRIL Lilith ou la Mère
obscure Paris Payot 1981
Signalons cependant elle apparaît furtivement chez Isaïe XXXIV 14-15
10 Cf Aviva CANTOR The Lilith Question Lilith no automne 1976
11 Cf Ernest GUGENHEIM op cit. 128-137
12 Norman LiNZER The Jewish Family Authority and Tradition in Modern Perspectives
New York Human Sciences Press 1984
13 Elie MUNK op cit Josy EISENBERG Armand ABECASSIS Bible ouverte IV -Jacob
Rachel Lea et les autres... Paris Albin-Michel 1981 coll Présences du judaïsme)
14 Proverbes 31 10-31
121 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
qui ignore le repos et dont existence ne se justifie et de sens que pour
autant elle est mise au service exclusif des siens Quant au talmud voici
ce il dit la question comment les femmes acquièrent-elles du mé
rite il répond en envoyant leurs enfants étudier la torah la synagogue
et leur mari instruire dans les écoles des rabbins Ber 17a La philosophe
Catherine Chalier propose une lecture qui va dans ce sens De ces femmes
qui sont tout la fois per ues comme mythiques et comme les archétypes
une humanité partagée entre le bien et le mal de ces épouses et de ces
mères qui toujours aspirent la réalisation un idéal dont elles sont les ins
truments vivants et consentants entre les mains de Dieu elle tire un ensei
gnement éthique usage des générations de notre temps 15)
Magnifiées les femmes le sont par la liturgie et la symbolique religieuses
Fiancée mystique du chabbat ou Choulamite du Cantique des Cantiques les
femmes sont belles et passionnées Elles incarnent amour Israël voue
son divin amant Sous les traits divins de la Présence la shekhinah elles
sont invitées participer au mystère de Dieu tout comme elles participent
dans étreinte conjugale sanctifiée par le mariage La tradition juive exalte
union charnelle dans le cadre du mariage elle la met au même rang que
Alliance qui unit Dieu son peuple Ici la femme est source de vie symbole
de félicité et de fidélité partagées cet égard il faut reconnaître la tradition
juive de être pas austère Elle ne prône ni abstinence ni chasteté Elle fait
aux hommes et aux rabbins un devoir de se marier et elle reconnaît aux
femmes le droit au plaisir physique Il est du devoir de leur époux inscrit
dans le contrat de mariage pourvoir au même titre habit et au
couvert
Protégées enfin les femmes le sont mais selon une conception qui
guère évolué quant ses principes depuis le vie siècle époque où le talmud
est clôt La loi juive place les femmes au même rang que les enfants ou les
esclaves Autrement dit elles sont juridiquement mineures ce titre on leur
doit protection comme tout être supposé faible Cela étant il ne faut pas
étonner du caractère patriarcal des lois sur le mariage le divorce le veuvage
ou le lévirat En dépit de leur évolution au cours des siècles 16) notamment
interdiction de la polygamie prononcée par Gershom ben Judah or Ha-
golah au XIe siècle ces dispositions juridiques ne laissent pas apparaître
comme un autre âge inadaptées aux conditions qui prévalent dans le monde
aujourdhui
Certes ces dispositions ne sauraient être évaluées aune des critères mais leur inadéquation en est pas moins réelle Elle expli
que en partie par extrême réticence des milieux juifs orthodoxes faire évo
luer la jurisprudence religieuse ce on fait les réformés et dans une
moindre mesure les juifs conservateurs Face au constat de leur perte em
prise croissante sur des juifs qui se sentent de moins en moins soumis leur
autorité les autorités rabbiniques actuelles se voient acculées une attitude
défensive figées sur des positions qui semblent plus justifiées par la peur du
15 Catherine CHALIER Les Matriarches Sarah Rebecca Rachel et Lea Paris Cerf
1986 préf Emmanuel Lévinas)
16 Cf Rachel BIA op cit. Mireille HADAS-LEBEL tre juif patrilinéarité ou ma-
trilinéarité Les nouveaux cahiers no 119 hiver 1994-95 6-8
122 FEMME TRADITION ET MODERNITE JUIVES
monde moderne que par le fonctionnement normal de la procédure talmudique
traditionnelle En état actuel des choses toute avancée législative en faveur
des femmes en matière de divorce de remariage des agounot 17)) accès
aux fonctions religieuses rabbinat tribunal rabbinique etc. semble bloquée
parce que per ue comme une concession un monde moderne vis-à-vis duquel
le monde orthodoxe juif affiche une franche hostilité Entre les mains des
décisionnaires orthodoxes la dynamique talmudique semble avoir perdu sinon
sa capacité invention nous avons vu elle restait entière tout au moins
sa volonté innover dans les domaines relatifs aux femmes et au partage de
autorité religieuse
Cela étant ce système con origine pour permettre aux juifs de vivre
selon les voies de la torah en toutes circonstances se trouve hui tri
plement sanctionné sanctionné par la perte de son autorité et de sa force
de persuasion pour une majorité des juifs qui observent plus ses prescrip
tions par image il donne de lui-même ces lois choquent
par leur archaïsme par exemple les lois sur le lévirat les sensibilités contem
poraines et détournent elles par les conceptions des rapports humains
elles véhiculent sanctionné enfin par son inadaptation la réalité
contemporaine et aux aspirations de la plupart des femmes
Force est de constater en effet que si les contextes qui virent naître ces
lois en justifiaient existence leur application actuelle des effets contre-
productifs notamment en Israël où la législation religieuse est régulièrement
dénoncée occasion affaires portées sur la place publique Si espace de
droit que ces dispositions ménagent représenta en son temps une réelle amé
lioration de la condition des femmes cela apparaît plus vrai hui
il faut reconnaître au droit rabbinique le mérite avoir imposé des limites
exercice du pouvoir masculin ce réel progrès été largement dépassé par
évolution des urs et du droit séculier Qui plus est insistance avec la
quelle les milieux orthodoxes entendent imposer ces lois des hommes et
des femmes qui alignent sur des normes et des valeurs laïques provoque
de graves tensions au sein un monde juif profondément divisé sur les ques
tions religieuses
Protégées selon les critères une époque révolue les femmes doivent être
également craintes tenues distance marginalisées voire exclues selon ces
mêmes critères Que faut-il entendre par là
En dépit de certaines dispositions favorables aux femmes la tradition rab
binique est nourrie de préjugés anti-féminins La talmud leur impute quatre
vices elles sont gourmandes elles écoutent aux portes elles sont pares
seuses et jalouses En outre elles sont loquaces et querelleuses Genèse
18.2 Défaut plus grave encore elles sont superstitieuses et introduisent
des pratiques interdites On pourrait multiplier les exemples tirés des textes
qui renforcent cette image globalement négative de la femme Sources de
transgression est par elles que vient le péché et elles sont cause de tous
les dangers la raison pour laquelle il convient de se protéger de leur
influence comme de leur contact Il faut les tenir distance
17 Agouna plur agounot femme mariée séparée de son mari mais juridiquement dans
impossibilité de se remarier soit parce elle ne peut pas obtenir le divorce soit parce elle
ne peut pas prouver le décès de son mari
123 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Sous le motif elles sont frivoles dévergondées faibles esprit ou vo
lages les femmes seront tenues distance de ce que le judaïsme traditionnel
tient pour le plus essentiel la synagogue et la maison étude en substance
la prière la lecture collectives de la torah et étude Les femmes ne sont pas
comptées dans le quorum des dix fidèles requis pour la prière communautaire
et ne peuvent fortiori ni diriger office ni monter la torah Leur voix
ne doit pas même se faire entendre Elles ont accès ni la fonction ni au
titre de rabbin Elles ont pas plus accès ailleurs la maison étude et
ne peuvent être ni juges ni témoins sauf cas exceptionnel devant un tribunal
rabbinique
En raison des obligations domestiques supposées les occuper temps
plein elles sont exemptées des prescriptions religieuses positives liées au
temps telles que la récitation des trois prières quotidiennes et la lecture pu
blique de la torah trois fois par semaine
Les motifs de pureté rituelle sont souvent invoqués pour justifier la mise
écart des femmes Mais lui seul cet argument est insuffisant origine
en effet les lois de pureté contenues dans la Bible concernent tout autant les
hommes que les femmes Le Lévitique distingue trois sources impureté le
contact un cadavre la lèpre et les écoulements origine sexuelle qui af
fectent hommes et femmes Pour effacer la souillure provoquée par une de
ces causes la Bible prévu des rituels de purification mise en quarantaine
pendant une période dont la durée varie en fonction du diagnostic posé par
le prêtre quant la cause de la souillure contact un cadavre perte de sang
consécutive un accouchement règles écoulements naturels ou dûs une
infection vénérienne...) immersion ou ablution de la personne impure et des
objets qui ont été exposés son contact vêtements vaisselle) sacrifices au
temple selon un barème fixe Depuis la destruction du temple et la suppression
des sacrifices ces rites ne peuvent plus être accomplis dans leur intégralité
et seul le rituel de purification par immersion survécu épreuve du temps
et des pérégrinations Aussi hommes et femmes sont-ils condamnés demeu
rer dans un état impureté relative
De nos jours les femmes pratiquantes sont les seules se rendre encore
régulièrement au bain rituel issue de leur période de quarantaine mensuelle
ou après celle consécutive accouchement Si le rabbinat fran ais exigeait
pas un certificat en bonne et due forme pour célébrer la cérémonie religieuse
du mariage la plupart des futures mariées juives ne prendraient probablement
pas initiative de immerger la veille de leur mariage Quant aux hommes
seule une petite minorité ultra-orthodoxes conservé ou repris la pratique
de immersion hebdomadaire avant arrivée du chabbat
De fait depuis bien longtemps déjà les notions de pureté et impureté
ne concernent que les femmes et sont invoquées pour justifier leur mise
écart Dans la pratique cependant leur définition et leur champ application
restent flous tributaire interprétations plus ou moins restrictives ou rigo
ristes Sans il soit nécessaire entrer dans intimité de la vie conjugale
des couples orthodoxes il faut savoir que observance des lois de pureté
pendant la période des règles connaît des degrés très variables de rigueur
allant de la simple cessation de toute activité érotique et sexuelle au non par
tage du lit et de la nourriture Non disponible sexuellement la femme en état
impureté peut néanmoins allumer les bougies du chabbat préparer la nour
riture se rendre la synagogue et prier Mais là encore au sein même du
124 FEMME TRADITION ET MODERNITE JUIVES
monde orthodoxe la liste des domaines des activités et des contacts licites
et non-licites varie selon les communautés et le degré de rigueur exigé par
autorité rabbinique et la tradition auxquelles on se réfère
Pauline Bébé seule femme-rabbin courant libéral actuellement en exer
cice en France fait très justement remarquer ceux qui interrogent sur ap
titude une femme assumer la fonction rabbinique en raison de état
impureté périodique qui la disqualifierait office que cette impureté af
fecte que la vie conjugale et pas incidences sur les autres activités so
ciales domestiques et religieuses Rien ne oppose par conséquent sur le
plan juridique ce une femme dirige assemblée des fidèles et fasse la
lecture de la torah
Il en demeure pas moins que dans la tradition rabbinique dominante
pures ou non les femmes ne participent pas au rituel synagogal Elles en
sont exclues et elles assistent est en spectatrices de loin cachées
derrière un rideau ou du haut un balcon Quant leur interdiction de séjour
dans la maison étude elle les met dans impossibilité de participer aux
débats autour de la loi et de son application ainsi aux prises de décisions
dont certaines les concernent pourtant au premier chef
exclusion des femmes de la vie religieuse publique et du débat talmu-
dique où énonce et élabore la loi ne les exempte pas du respect des interdits
religieux Si elles sont dispensées de certains commandements positifs les
commandements négatifs les obligent autant que les hommes Qui plus est
trois positifs leur sont tout spécialement destinés le prélè
vement de la dîme sur la pâte pain en souvenir de la dîme du temple)
observance des règles de pureté conjugale allumage des bougies du chab-
bat Ces trois obligations spécifiques marquent clairement la nature du terri
toire assigné la responsabilité de la femme
Telle est la représentation mythique et normée de la vie juive tradition
nelle Cette a-t-elle été une fiction ou est-elle incarnée
dans des gestes et des pratiques Comment les femmes juives ont-elles vécu
leur condition de femmes juives
Pour autant on le sache par la littérature et les témoignages les femmes
juives ont dans leur ensemble assumé ce rôle de prêtresses du foyer de
gardiennes de la tradition Mais la loi religieuse épuise pas toute la réalité
et elles ont été nombreuses investir aussi dans des secteurs et des activités
où la notion égalité dès elle eût fait son apparition avait des chances
de rencontrer écho de leur part et de susciter autres attentes
Comme la plupart des femmes appartenant aux couches populaires les
femmes juives de condition modeste participaient économie domestique
aux côtés des chefs de famille et quand les circonstances exigeaient elles
savaient aussi assumer seules parfois de lourdes responsabilités dans les af
faires voire dans la gestion communautaire Lorsque les époux les pères les
frères ou les fils étaient trop absorbés par étude et la prière ou appelés
autres tâches est elles il incombait de subvenir aux besoins de leurs
familles souvent nombreuses est ainsi que loin de rester cantonnées dans
leurs rôles domestiques traditionnels les femmes juives ont été des éléments
actifs de la société
Peu requises hors du foyer par les activités religieuses communautaires
elles se sont aussi trouvées plus disponibles que bien des pères ou des époux
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