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La Maladie, la guérison et le sacré / Sickness, its Cure and the Sacred. - article ; n°1 ; vol.54, pg 63-76

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Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1982 - Volume 54 - Numéro 1 - Pages 63-76
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1982
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Exrait

François Laplantine
La Maladie, la guérison et le sacré / Sickness, its Cure and the
Sacred.
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 54/1, 1982. pp. 63-76.
Citer ce document / Cite this document :
Laplantine François. La Maladie, la guérison et le sacré / Sickness, its Cure and the Sacred. In: Archives des sciences sociales
des religions. N. 54/1, 1982. pp. 63-76.
doi : 10.3406/assr.1982.2257
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1982_num_54_1_2257Arch Sc soc des Rel. 1982 54/1 juillet-septembre) 63 76
Fran ois LAPLANTINE
LA MALADIE LA GU RISON ET LE SACR
Médecines populaires et savantes de la France contemporaine
Whereas the social sciences usually deal with relations between
popular and scientific medicines in terms of socio-cultural other
ness medical power relationships or the empirical content of pro
vided care this article proposes different approach double
interpretive system presides over the various possibilities for under
standing disease and its treatment in the West The first relies upon
an spatializing perception according to which sickness
has its own essence independent of the person affected hence treat
ment involves an encounter between two antagonistic principles The
second considers sickness to be physiological psychological or social
dysfunction and healing process of control However the habitual
distinction between popular and scientific medicines breaks down
inasmuch as part of what is attributed to the one is found in the
other and vice versa
Nevertheless popular medicine has specific characteristics By
shifting the question from causes and processes How have fallen
sick? to the ultimately given reasons Why am sick?) forms of this
medicine provide total religious interpretation of the social context
which enables the researcher to grasp the relation between sickness
and the sacred
With this new approach stemming from religious and not
medical anthropology the author analyzes the relations of medicine
with religion in the above-described etiological-therapeutic systems
Les relations de la médecine populaire et de la médecine officielle dans la
France contemporaine sont généralement posées en termes altérité sociale et
de distance culturelle par rapport ce que on nomme le pouvoir médical
qui est hui la pierre angulaire de toute réflexion sociologique sur le
domaine de la santé
Sans chercher minimiser en quoi que ce soit la pertinence et la nécessité
de cette approche nous proposerons dans ces quelques pages une autre voie
accès dont le point de départ est plus une interrogation sur le rapport au
statut social ni sur les contenus empiriques des soins prodigués mais sur les
représentations étiologico-thérapeutiques mobilisées Nous nous apercevrons alors
63 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
que sous cet éclairage non exclusif mais bien plutôt complémentaire la
distinction habituelle de la médecine populaire et de la médecine savante éclate
une partie de ce que on attribuait au populaire se retrouve nous le mon
trerons du côté du savant et réciproquement au profit un conflit entre
deux groupes interprétations des interprétations essentialistes et spatialisantes
de la maladie auxquelles répondent des traitements fondés sur affrontement entre
deux principes antagonistes des de la maladie comme dysfonc
tionnement physiologique psychologique ou social auxquelles répondent des
thérapies fondées sur une activité de régulation
Il en demeure pas moins il existe une spécificité fonctionnelle des
médecines qualifiées de populaires Elles opèrent un déplacement presque
toujours systématique des interprétations et des réinterprétations portant sur les
causes et les processus proprement dits de la maladie et de la guérison comment
suis-je tombé malade et comment va-t-on me guérir vers les raisons ultimes
invoquées pourquoi suis-je malade Elles fournissent une interprétation totali
sante et religieuse du social qui permet de saisir sous son plus fort grossissement
la relation étroite de la santé et du salut de la maladie et du sacré ou plus
précisément de la maladie et de cette forme expression du social est le
religieux Bref elles agissent comme un révélateur là où la médecine officielle
plutôt une fonction occultation La formulation de cette problématique nous
conduira chemin faisant avoir recours une perspective méthodologique complé
mentaire de la précédente non plus seulement celle de anthropologie médicale
mais aussi de anthropologie religieuse et est munis de ce nouvel éclairage que
nous procéderons un réexamen du double modèle ontologique et relationnel
précédemment étudié
Avant en venir notre analyse proprement dite il nous faut au préalable
expliquer les raisons du choix une telle procédure investigation
opposition empirique de la médecine savante et de la médecine popu
laire nous est apparue comme une opposition bien des égards fictive parce que
commandée par une idéologie qui identifie la première avec la réalité du regard
anatomo-clinique qui serait constitutif de la science comme si celle-ci
évoluait pas et était pas aussi une pensée et une pratique sociale et la seconde
avec un imaginaire que on congédie volontiers en le renvoyant la préhistoire
de la médecine 1)
Il pas une médecine populaire mais de nombreuses formes diffé
renciées de médecines populaires souvent divergentes entre elles tant dans leurs
pratiques que dans leurs représentations En dehors du fait il est plus possible
hui ethnologue identifier un contenu spécifique qui serait rigoureu
sement original et indépendant de la médecine officielle des siècles précédents
des interprétations et réinterprétations de la médecine savante hier et
aujourdhui si nous examinons attentivement ces pratiques nous le répétons
hétérogènes) certaines entre elles sont infiniment proches de la médecine
officielle Elles appartiennent nous le montrerons aux mêmes groupes de repré
sentations tandis que autres opposent résolument
La dernière raison enfin qui justifie notre avis la démarche que nous
proposons est ordre strictement épistémologique Si ethnologie est pas la
science sociale du point de vue de observateur comme le dit Lévi-Strauss qui
définit ainsi la sociologie) elle est pas non plus la science sociale du point de
64 GUERISON ET SACRE MALADIE
vue de observé et ne saurait non plus consister dans la désignation redondante
de ce qui est per par les acteurs sociaux soignants et soignés thérapeutes
diplômés et non diplômés une société un moment de son histoire Les modèles
que nous allons proposer doivent être pris pour ce ils sont des constructions
théoriques caractère opératoire Puisque ce sont des modèles est-à-dire des
hypothèses de la recherche construites partir une rupture épistémologique
consciente et volontaire par rapport la réalité vécue ils ne sauraient donc
recouvrir les pratiques sociales empiriques en question qui sont des unités
découpées par la perception spontanée
LA MALADIE COMME ESSENCE ET LA MALADIE COMME FONCTION
Dans le champ extrêmement diversifié des procédés de guérison dont nous
disposons en Occident il est possible de repérer deux grandes tendances une
médecine centrée sur la maladie et dont les systèmes de représentations étiologico-
thérapeutiques sont commandés par un modèle ontologique de nature généra
lement physique une médecine ou plus exactement des médecines centrées sur
homme malade et dont les systèmes de représentations sont commandés par un
modèle relationnel qui peut être pensé en termes biologique psychologique
cosmologique ou social
La première tendance est en germe dans un des courants de la médecine
hippocratique dans sa tentative de rupture avec la pensée spéculative et son
attention portée aux symptômes corporels du malade Elle trouve une formulation
systématique dans le dualisme cartésien séparant âme du corps la première étant
dans cette perspective du ressort de la métaphysique et le second de la physique
Elle connaît un développement prodigieux grâce exploration de anatomie et
triomphe avec les découvertes microbiologiques de Pasteur qui ouvrent la voie
notre médecine moderne
Ce rappel est volontairement très succinct car ce qui nous importe ici est
nullement aller plus avant dans étude de histoire des idées médicales mais
analyser le système de représentations dominant véhiculé par ce courant de la
pensée sociale que on nomme la science médicale les précompréhensions
sauvages qui accompagnent et parfois même le précèdent bref les interprétations
savantes et les réinterprétations populaires de cette médecine idée ou
plus précisément image-croyance que on peut assez aisément dégager est la
suivante le praticien et son client procèdent une objectivation de la maladie
considérée comme le mal en soi qui est pensé selon les catégories de entrée et
de la sortie la maladie est une entité ennemie et étrangère au malade et il
convient de la combattre Quant la personne même du malade elle est que
le lieu de rencontre entre des forces intensité variable infection virale ou
microbienne par exemple et intervention chimiothérapique qui doit être plus
puissante que le mal Plus ce modèle de ontologisation du mal-maladie et de
sa jugulation mécanique est pregnant moins il évidemment de place pour
une prise en compte des dispositions personnelles de celui qui souffre et pour une
65 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
individualisation de son traitement Il convient chaque fois de hâter le dénouement
de la crise et même de faire en sorte elle ne se reproduise pas si le malade
est agité et par prévention) on lui prescrira un sédatif il est pris de
nausée un antivomitif ou encore il de la fièvre un antithermique
Ce système étiologico-thérapeutique est imposé avec une telle force
notre société et nos mentalités il fini par marginaliser voire occulter un
autre courant de la pensée et de la pratique médicale en Occident qui cependant
jamais été vaincu et qui est même précisément en train de connaître hui
un regain intérêt Essayons en déterminer exactement la spécificité la santé
et la maladie ne opposent plus comme précédemment comme le Bien et le Mal
car la seconde est considérée une réaction en elle-même thérapeutique
Au couple Santé Bien Maladie Mal se substitue une compréhension non
plus lésionnelle mais fonctionnelle non plus substantialiste mais relationnelle
le normal et le pathologique sont alors pensés en terme harmonie et de dyshar
monie équilibre et de déséquilibre le système de représentations pouvant
actualiser en plusieurs variables comportant chacune plusieurs cas de figure
La maladie comme rupture équilibre entre homme et lui-même est
par exemple la représentation de la maladie issue de la médecine que on appelle
humorale qui considère les symptômes comme des variations soit par excès soit
par défaut une des quatre humeurs le chaud le froid le sec et humide Un
autre cas de figure nous est fourni par étude de homéopathie tant populaire
que savante Ainsi la connaissance paysanne qui se trouve confrontée aux brûlures
agit le plus souvent feu contre feu par des compresses de vinaigre ou eau
de vie ou encore en faisant chauffer la partie brûlée De même pour la fièvre on
donne au malade des infusions chaudes des potages des tisanes cherchant le
faire transpirer le faire rougir aider expulsion du chaud en attirant par des
cataplasmes ou des bouillottes homéopathie savante telle elle est issue des
expériences de Hanemann est fondée sur la même représentation de la guérison
non par les contraires mais par les semblables qui sont censés agir dans le sens
une excitation et une réactivation des symptômes 2)
est enfin cette même conception dynamique tenant compte de organi
sation interne de individu et de sa désorganisation fonctionnelle que nous retrou-
vrons dans la médecine psycho-somatique contemporaine et dans la psychanalyse
Le psychanalyste loin de chercher juguler les symptômes par les contraires
électrochoc neuroleptiques antidépresseurs voire neurochirurgie agit par le
moyen des associations libres dans le sens de leur réactualisation provoquant
ainsi chez analysé la fameuse névrose de transfert 3)
La maladie comme rupture équilibre entre homme et le cosmos est
cette représentation que nous trouvons notamment dans la médecine des corres
pondances ou des signatures La maladie est considérée comme effet une
dysharmonie entre le microcosme et le macrocosme et le processus de la guérison
consiste dans une rééquilibration cosmique intervention directe sur des éléments
naturels ou au moyen de ces derniers 4)
La maladie comme rupture équilibre entre homme et son milieu pu sa
société alors que la représentation une maladie individuelle que on pourrait
isoler autonomiser et qui serait la morbidité spécifique un être humain est assez
rare dans le champ ethnographique des sociétés connues elle est au contraire
résolument imposée en Occident Il empêche que interprétation qui lui est le
plus opposée et que on peut qualifier de relationnelle jamais été absente
66 MALADIE GU RISON ET SACR
de notre société Résolument refoulée par une médecine centrée sur le corps
Claudine Herzlich) nous la trouvons réactualisée hui notamment en
épidémiologie et en psychiatrie
II LES REPR SENTATIONS ESSENTIALISTES ET EXOG NES DE LA MALADIE
COMME INTERPR TATIONS COMMUNES AUX DECINES POPULAIRES ET
SAVANTES
Arrivés ce point de notre exposé nous sommes mieux en mesure de nous
rendre compte que le second groupe de représentations étiologico-thérapeutiques
distinguées est en rien spécifique des seules pratiques utilisées en médecine
populaire qui relèvent pour une part entre elles de autre système lequel son
tour est pas caractéristique de la médecine moderne
Cette dernière peut être considérée du point de vue de la perspective métho
dologique que nous choisissons ici comme la variable anatomo-clinique un
modèle plus général susceptible de actualiser en plusieurs cas de figures
Plus précisément la représentation maladie comme entité exogène
pénétrée par infraction dans le corps un malade qui est pour rien
laquelle répond la représentation guérison comme jugulation allopathique
une positivité ennemie avec laquelle il ne faut pas composer mais il faut
littéralement anéantir est commune
interprétation pathogénique et thérapeutique de la médecine pasteu-
rienne et néo-pasteurienne
au cérémonial exorcisme chrétien hui évidemment marginalisé
par rapport au catholicisme post-conciliaire mais auquel le croyant peut toujours
avoir recours il le désire
aux pratiques médico-religieuses de la quasi-totalité des sectes guéris
seuses implantées en France
la pratique du guérisseur traditionnel panseur de secret lequel
en murmurant une historiette la fois naïve et solennelle où il est question
de tel saint de la Vierge ou de Jésus lui-même auxquels il associe le nom de
son client qui raconte toujours le combat de la maladie et de la guérison et la
victoire inéluctable de la seconde sur la première
extrait le mal par contact succion absorption)
le prend sur lui
puis expulse définitivement en crachant par exemple trois fois par terre
ou en faisant un geste qui suggère il égoutte les mains il se débarrasse
de quelque chose
un certain nombre de prescriptions utilisées dans la pharmacopée
populaire 6)
au rituel du leveur de sort qui renvoie la maladie du destinataire
expéditeur
enfin toutes les incriminations étiologiques qui sont appréhendées en
termes sociogéniques
67 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
II nous semble nécessaire de bien préciser ici plus on ne le fait habi
tuellement si on se situe du côté des représentations vécues par les acteurs
sociaux ou recueillies par ethnographe comme le constat de données brutes)
ou du côté des modèles construits par le chercheur qui ne peut évidemment en
tenir enregistrement de la perception spontanée Ainsi nous estimons que la
sorcellerie contemporaine est abord agie et pensée par les participants du drame
comme un sort est-à-dire un être une force matérialisée par un support
symbolique alors que la sorcellerie en tant que discours social permettant la
régulation des conflits dans le groupe constitue non sa description mais une
de ses interprétations scientifiques possibles
Cependant les choses sont loin être aussi simples car même si on en
tient au seul constat ethnographique nous nous trouvons la plupart du temps
devant une superposition de plusieurs imputations étiologiques Le sort
interprété comme une présence matérielle qui circule infecte et détruit est simul
tanément référé une etiologie sociale même si elle est pas élaborée De même
le microbiologisme pasteurien qui relève incontestablement du premier courant
étiologico-thérapeutique admet pas exclusivement univocité du déterminisme
de la pathogénie externe mais aussi influence de hérédité et des prédispositions
internes un terrain qui est pas seulement considéré comme récepteur passif
Un dernier exemple enfin concernera la variante sociogénique du système ici
distingué subrepticement des représentations ontologiques quand ce est
pas substantialistes se réintroduisent dans les courants qui procèdent une
sociologisation et corrélativement une démédicalisation de la maladie le
milieu la société la famille sont per us comme un corps étranger et
hostile venant de extérieur agresser individu qui lui serait toujours naturelle
ment sain
Il semble bien au niveau des représentations les interprétations exogènes
de la maladie considérée comme mal en soi auxquelles répondent et corres
pondent des thérapies de attaque par les contraires sont plus archaïques et
primaires que les interprétations inverses de origine endogène des troubles et
de la guérison au moyen de la stimulation par les semblables Dans la mesure
en effet où la maladie est vécue comme quelque chose qui est en nous mais qui
nous est étranger nous sommes beaucoup plus facilement enclins admettre la
jugulation par autre que la réactivation du même comme est par
exemple le cas au cours de la cure psychanalytique)
Ce que nous voudrions faire remarquer enfin est que la médecine scien
tifique est non seulement imposée en prenant assaut la place occupée par
une autre médecine mais aussi en trouvant un terrain favorable son eclosi
Et il serait cet égard intéressant étudier en aval les mentalités qui ont contribué
son implantation et en amont les réinterprétations populaires qui ont facilité
son développement Nous pensons notamment que une des traditions dominantes
du christianisme en matière étiologique certainement facilité adoption de la
pathogénie microbienne infectieuse et contribué son succès un point
de vue chrétien en effet la maladie est moins considérée comme négation absence
comme est le cas pour islam orthodoxe que comme présence intempestive
entrée par effraction et appelant une pratique de exorcisme Ce qui nous explique
que on passe sans discontinuité de Agneau de Dieu qui enlève les péchés
du monde opération chirurgicale qui procède également par extraction et
qui est développée précisément en terre chrétienne ainsi que la célèbre trilogie
68 MALADIE GU RISON ET SACR
soustractive de la purge du lavement et de la saignée et non en terre arabe où
islam enseigne que perdre son sang rend le musulman impur et où les inter
ventions chirurgicales furent on le sait longtemps interdites
III LA SP CIFICIT DES DECINES POPULAIRES UNE INTERPR TATION
TOTALISANTE ET RELIGIEUSE DU SOCIAL
Si le caractère ici microbiologique là social là psychologique là encore
religieux ne change pas la spécificité des représentations qui appartiennent au
même ensemble théorique la question se pose alors de savoir ce qui sépare du
point de vue même où nous avons choisi de nous placer les thérapies officielles
et les thérapies populaires
Ce est pas comme on le dit généralement le statut social du soignant
car les guérisseurs traditionnels sont investis par leur groupe un pouvoir
exorbitant souvent même supérieur celui dont est crédité le médecin diplômé
Ce est pas non plus le fait que le malade qui adresse un guérisseur
recouvrirait une autonomie qui lui est effectivement confisquée par la médecine
moderne Ayant souvent assisté des consultations de cette nature notamment
par pansement de secret 9) je puis attester que le malade est tout autant
dépossédé de la signification individuelle de sa maladie que dans les consultations
officielles idée il devrait lui se prendre en charge est totalement absente
des pratiques en question qui sont au contraire fondées sur une dépendance
totale du patient par rapport la personne du soignant qui proclame souvent
la fin de la consultation ne vous occupez de rien faites-moi confiance
Allons même plus loin et affirmons que ces recours thérapeutiques sont autant
plus efficaces que le malade accepte de recevoir de extérieur un contenu culturel
auquel il adhère sans restriction
En revanche les médecines populaires se caractérisent par
le rôle du contact et de la proximité physique de celui qui vous soigne
dans un cadre familier en vous touchant 10) en ressentant vos douleurs
endroit correspondant de son propre corps et en prenant le mal sur lui Ce
qui oppose rigoureusement terme terme la relation thérapeutique officielle
ayant pour cadre une salle examen faisant intervenir de nombreuses médiations
le praticien restant toujours par rapport aux plaintes de son client dans une
situation observation distante
tout un imagier qui met en scène et mobilise des symboles vécus non
seulement sous forme de discours qui circulent comme dans la psychanalyse
notamment mais aussi de réalités on ne peut plus concrètes charnelles et visibles
de aubépine des baguettes de coudrier du sel du bois vert des ufs des agates
évoquant la pupille de il des taupes des araignées. qui sont autant ingré
dients minéraux végétaux animaux censés correspondre une forme de maladie
et unir vous dans ce combat militant pour conserver ou retrouver la santé
une certaine simplicité des prescriptions médicinales des plantes donc
des éléments naturels que on trouve autour de soi qui oppose une technicité
69 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
croissante contribuant ce que Max Weber appelait le désenchantement du
monde
le caractère globalisant de la perception de la maladie la tendance la
totalisation homme-nature-culture qui oppose la tendance la dissociation
de homme de la nature et de la culture dont le corrolaire est hyperspécialisation
la toute puissance de la parole des gestes effectués et des objets-substi
tuts symbolisant la maladie qui vient renforcer une manière tangible la convic
tion de celui qui souffre dans efficacité de la prise en charge laquelle il
recours Là où le médecin tente de vous expliquer la nature du processus étiolo-
gique responsable de ce dont vous souffrez et envisage un pronostic le panseur
de secret et plus encore le leveur de sort pointe du doigt adversaire et vous
assure que vous serez guéri
enfin et surtout imbrication étroite de la question du comment étiolo-
gico-thérapeutique et une interrogation sur le pourquoi rapportée la subjec
tivité du malade Alors que intervention médicale officielle prétend seulement
fournir une explication expérimentale des mécanismes chimico-biologiques de la
morbidité et des moyens efficaces pour les maîtriser les médecines populaires
apportent une réponse intégrale une série insatisfactions non seulement soma-
tiques mais psychologiques sociales spirituelles pour certains et existentielles
pour tous que le rationalisme social est sans doute pas prêt éponger
Ce qui constitue le succès et la pérennité de ces thérapies qui nous permettent
aussi de saisir sous son plus fort grossissement ce qui est occulté par la médecine
savante) est que individu malade arrive jamais faire le deuil de la question
du pourquoi pourquoi suis-je dans cet état et pourquoi moi de sa maladie
Cette interrogation considérée par la science médicale et par les sciences
sociales imprégnées du positivisme logique comme un déchet du discours scien
tifique et une excroissance monstrueuse de la pensée 11) est dans notre culture
expression même un refoulé social singulièrement agité dont on peut bien
faire comme il existait pas mais qui ne cesse de refaire surface en particulier
lorsque la société doute elle-même et que individu traverse une crise
Nous apprenons notamment en écoutant ce qui se dit au sujet des situations
concernant la maladie et peut-être plus encore en étant attentif ce qui ne se
dit pas) que notre médecine ne saurait se réduire ses aspects proprement tech
niques Considérée non plus comme science de la santé mais comme pratique
sociale désenclavée la fois par les chercheurs autres disciplines sociologues
ethnologues économistes... et par ceux qui ont recours voire par certains
praticiens eux-mêmes il est possible de montrer elle charrie un certain nombre
de représentations liées au social et particulièrement cette forme expression
du social est le religieux
une part la maladie est autant per ue dans notre société que dans importe
quelle autre moins comme un fait brut que comme un problème qui engage sa
mobilisation et confère certains de ses membres ce que on nomme le pouvoir
thérapeutique qui chez nous déborde de beaucoup il en faut la seule maladie
il étend sur une grande partie de ce qui concerne non seulement le corps
mais le psychisme on ne dit plus âme) la sexualité le travail les situations de
déviance sociale éducation et la mort elle-même autre part partir de expé
rience de sa maladie individu quel il soit procède inéluctablement
70 MALADIE GU RISON ET SACR
une réinterprétation symbolique du discours et de la pratique savante Il ne
peut surtout si ce dont il est atteint est grave ou douloureux en tenir au comment
de épisode morbide mais il glisse subrepticement un moment ou autre une
interrogation sur le pourquoi est-à-dire recherche en puisant notamment dans
les matériaux mis sa disposition par sa culture ou dans ses expériences passées
une explication portant sur Vorigine ultime il recherche par exemple une respon
sabilité décisive quand ce est pas un responsable voire un coupable Bref est
la question du sens et notamment du sens métaphysique qui est engagée
IV LES RELATIONS DE LA MALADIE ET DU SACR DE ANTHROPOLOGIE
DICALE ANTHROPOLOGIE RELIGIEUSE
Ces dernières réflexions nous conduisent nous interroger directement sur
les rapports de la maladie et du sacré de la médecine et de la religion est-à-dire
partir des deux systèmes de représentations étudiés sur les rapports de anthro
pologie médicale et de anthropologie religieuse 12 Et ici avant aller plus
avant deux cas de figures doivent être distingués
Le premier concerne les situations thérapeutiques dans lesquelles ce que
nous assignons au religieux et ce que nous appelons le médical est étroitement
mêlé est en fait immense majorité des pratiques utilisées dans les médecines
populaires ensemble des rites de protection les pèlerinages et les voyages
aux saints guérisseurs le recours aux panseurs de secrets détenteurs de formules
dans lesquelles il est question du Diable et du Bon Dieu mobilisent des significa
tions explicitement religieuses Il en va de même des niveaux divers de
profondeurs enfouissement du recours aux plantes dont les diverses utilisations
sont loin de pouvoir être expliquées par les propriétés strictement médicinales
on leur attribue Dans ce groupe de pratiques interprétation religieuse est
non seulement présente mais manifestée et revendiquée par les acteurs sociaux
eux-mêmes La tâche de anthropologue qui ne saurait se satisfaire de la redon
dance savante des modèles populaires construits par la culture elle-même
est-à-dire faits la maison selon expression de Lévi-Strauss consiste alors
ne pas prendre au pied de la lettre ce qui est dit mais au contraire rechercher
ce qui est tu les enjeux sociaux et économiques notamment des pratiques et des
discours religieux véhiculés et manipulés
Le second cas se présente comme rigoureusement inverse par rapport
au précédent La fonction médicale disjointe de la fonction religieuse pris une
autonomie totale par rapport cette dernière et est devenue une pratique spéci
fique et spécialisée La dimension religieuse qui peut être la sienne soit sous forme
résiduelle soit sous forme nouvelle est plus du tout per ue par la société tant
du côté des soignés que des soignants qui affirment ils ne sont que les praticiens
une science neutre et objective et rien autre Le travail de anthropologue
consiste alors faire émerger quand il lieu et quand il lieu seulement
la relation de la maladie et du sacré du médical et du religieux dont on aper oit
sans doute mieux de la rencontre lorsque notamment la culture comme est le
cas dans Occident contemporain vit une crise de ses fondements ou lorsque
individu fait expérience une affection qui bouleverse littéralement son
existence
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