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La problématisation philosophique de la croyance à l'âge classique / The Philosophical Problématisation of Believing during the Classic Age. - article ; n°1 ; vol.81, pg 17-46

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1993 - Volume 81 - Numéro 1 - Pages 17-46
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1993
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Gilbert Vincent
La problématisation philosophique de la croyance à l'âge
classique / The Philosophical Problématisation of Believing
during the Classic Age.
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 81, 1993. pp. 17-46.
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Vincent Gilbert. La problématisation philosophique de la croyance à l'âge classique / The Philosophical Problématisation of
Believing during the Classic Age. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 81, 1993. pp. 17-46.
doi : 10.3406/assr.1993.1633
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1993_num_81_1_1633Arch de Sc soc des Rel. 1993 81 janvier-mars) 17-46
Gilbert VINCENT
LA PROBLEMATISATION PHILOSOPHIQUE DE LA
CROYANCE AGE CLASSIQUE
Eléments de sémantique historique
In the analysis of the phenomena of belief the delimitation of the domain
of study and the choice of pertinent categories of analysis are particularly
delicate due to long history of critical and philosophical ob edification
of religious facts The historical inquest here limited to the Classic Age reveals
an impressive diversity of versions of the modernity and complexity of stakes
of philosophical interest put down in the examination of religious belief in
the double perspective of the autonomy of knowledge with regard to tradition
and of political autonomy with regard to positive religion These questions are
still often ours and the detour via history can for researchers serve as
means to clarify their pre-comprehension of belief
Cuando se analizan los fen menos de creencia delimitar el campo de es
tudio escoger las categor as pertinentes de an lisis son operaciones espe
cialmente delicadas por causa de una larga historia de objetivaci cr tica
filos fica de los hechos religiosis La investigaci hist rica limitada aqu
la edad cl sica revela una diversidad asombrosa de versiones de la moder
nidad la complejidad de las implicaciones del interés que la filosof tiene
por el examen de la creencia religiosa en la doble perspectiva de la autonom
del conocimiento con respecto la tradici de la autonom pol tica con
respecto la religi positiva Estas problem ticas son menudo las nues
tras el desv por la historia puede servirles los investigadores de medio
para clarificar su pre-entendimiento de la creencia
17 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
INTRODUCTION OBJECTIVATION SOCIOLOGIQUE DE LA
CROYANCE ET RITAGE CAT GORIEL
Distanciation et objectivation définissent la démarche de la connaissance
sociologique il agit là de principes régulateurs ceux une
en voie de rectification indéfinie Ce travail de rectification ne procède
pas une rectitude première état premier inaugural une démarche pleine
ment assurée de soi et objets enfin délimités scientifiquement mais un
état de la tradition pourvoyeur évidences et dont il arrive même que nous
héritions des moyens de retourner la critique contre lui Parmi de telles évi
dences héritées il faut peut-être aller compter la quasi certitude
avoir rompu avec la tradition où engendre le sentiment de pouvoir
enfin librement et rigoureusement problematiser les différentes dimensions
de expérience collective ou individuelle 1)
En quoi ce genre de remarques concerne-t-il objectivation de la
croyance Les difficultés sont ici redoutables Comme dans autres do
maines analyse certes objectivation fait en effet couple avec assomption
de présuppositions en grande partie opaques cette opacité correspondant
efficace même de la tradition Dans approche des phénomènes religieux
on le sait on se heurte une difficulté spécifique en rapport avec impos
sibilité de en tenir étude du seul codage institutionnel confessionnel
ecclésiastique etc de la croyance Cependant dès lors que on ne peut plus
prendre pour guide interrogation les divers items directement constitutifs
une foi et indirectement révélateurs des croyances relativement est-
à-dire relatives orthodoxie même hétérodoxes extension du nombre et
des types objets relevant des transformations des conditions de objectiva
tion ne risque-t-elle pas être si grande que étude en serait rendue impos
sible est-ce qui dès lors on procède une assimilation de proche en
proche objets différents et leur intégration au sein un même ensemble
religieux permet de résister au risque de rendre indifférenciés des champs
comme ceux de la religion de la politique voire de la science
On peut au moins allusivement évoquer indétermination du champ re
ligieux partir de deux types de réflexion qui connaissent hui un
certain succès une part du côté de la philosophie politique on assiste
la multiplication de relectures de la tradition moderne la lumière de
expression programmatique du théologico-politique autre part du
côté de epistemologie des sciences on assiste au développement et au succès
grandissant de travaux qui inspirant de T.S Kuhn hésitent pas étendre
application du concept de paradigme et en servir pour souligner que
la genèse de la vérité scientifique pour condition heuristique de pos
sibilité existence un terreau de convictions hétéroclites peu en rapport
avec des préoccupations identifiables comme scientifiques stricto sen
su La science au travail la science qui cherche dépendrait de capacités
de fictionnalisation sinon plus simplement de la curiosité du chercheur)
exercice de capacités démonstratives intervenant ensuite
Que ces remises en cause une epistemologie triomphaliste subrepti
cement normative aient parfois allure un iconoclasme dont la figure de
18 LA CROYANCE AGE CLASSIQUE
Descartes est la première victime ne doit pas nous inciter les caractériser
aussitôt comme des manifestations un anti-modernisme ou un post-mo
dernisme contemporains car la modernité ne se laisse subsumer sous au
cune figure simple La représentation cartésienne de auto-engendrement de
la science est jamais emblématique et elle trouve son correctif immédiat
dans évocation de cette autre figure celle de Spinoza en rapport avec la
conceptualisation du théologico-politique Nous tenterons de le montrer il
est guère de contestations contemporaines de la modernité qui ne puis
sent trouver quelque précédent au sein même de cette modernité en sorte
que celle-ci loin de toute interprétation univoque devrait plutôt nous appa
raître comme une sorte espace de dispersion de figures et de représentations
interdépendantes et conflictuelles
La disparition récente de la puissance organisatrice conférée histoire
sinon Histoire nous permet de redécouvrir le pluriel des instaurations
de la modernité nous donc de reconstruire une topologie de la mo
dernité Post-hégéliens doutant de identification hégélienne du savoir et de
la vérité le Concept nous restons modernes alors même que et pour
autant que nous sommes désormais prêts admettre que nous sommes rede
vables la tradition de nombre de nos représentations objets et de nos
schemes explication ou interprétation de ceux-ci
La fin du hegelianisme loin de signifier entrée dans quelque post-mo
dernité équivaudrait la possibilité de redécouvrir espace composite de no
tre modernité de redécouvrir il eu plusieurs manières être et de
concevoir le moderne en particulier dans la fa on assumer deux questions
majeures encore actuelles celle de la possibilité du lien politique et celle
de la possibilité du savoir scientifique Si ces questions sont constitutives de
la modernité cette dernière est réductible aucune réponse singulière ni
cartésianisme ni spinozisme ni aucune autre prise de position philosophique
quant aux rapports de la pensée et du réel de ordre et de Dieu de la science
et de imagination etc impliqués par le traitement du problème des
sources des pouvoirs de tat et de la raison épuisent donc le champ
des multiples réponses apportées la question que la modernité est pour elle
même
Réflexion sur les pouvoirs de la raison scientifique et/ou politique et
débats objectivations inchoatives etc sont coextensifs la modernité telle
elle prend conscience elle-même contre la Tradition durant les XVIIe et
XVIIIe siècles La décision critique chez les philosophes dont nous évo
querons ici apport de parler de croyance et non de foi ou du moins
de comprendre la seconde partir de la première) indique que les énoncés
de quelque Magistère que ce soit se sont banalisés que la définition ecclesiale
de la foi plus de cours forcé Parler de croyance témoigne une
manière nouvelle moderne de problematiser évidence ancienne de la
foi et tout spécialement de son sujet ultime inhérence -l glise- de
sa finalité -le salut- de son objet enfin -les mystères révélés- Il ne faut
pourtant pas se laisser aller supposer il ait unanimité philosophique
dans les justifications données de cette translation terminologique et il arrive
il soit proposé de traduire Eglise par humanité salut par ordre
et prospérité civils ou mystères et prophéties par fictions de ima
gination il existe âge classique autres choix interprétatifs présupposant
ou conférant la foi un statut moins archaïque que dans les versions les
19 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
plus critiques Reste néanmoins que diversité est pas indétermination radi
cale les codes qui servent alors communément interpréter et traduire les
réalités religieuses et théologiques sont principalement de deux types comme
on déjà souligné un politique autre épistémologique un et autre
foncièrement anthropologiques
Selon le premier code on interprète la réalité des églises des dogmes et
des types adhésion du point de vue normatif nouveau de la tolérance et
cette dernière est promue peu peu ou plus ou moins la fonction de mé-
ta-préférence et de critère appréciation de toutes les préférences religieuses
primaires Ceci va de pair avec la dissociation progressive du domaine
des opinions privées et des croyances publiques obligées et nombre
de théorisations relatives la religion naturelle tenteront de répondre au
problème que pose cette distinction Notons enfin que du point de vue de la
tolérance la question de la croyance se présente avant tout sous la forme de
la question du fanatisme
La foi religieuse peut aussi être appréhendée du point de vue une
connaissance en quête autonomie est alors surtout la question de la su
perstition et non plus du fanatisme qui passe au premier plan de attention
Mais on le verra superstition ne désigne pas nécessairement une connais
sance fausse le terme peut aussi désigner le non-sens de toute résultant de ou conduisant un dépassement des limites de tout
savoir valide
Assurément tous âge classique ne soutiennent pas que la croyance
identifie nécessairement soit au fanatisme soit la superstition Ainsi cer
tains philosophes hésitent pas mettre en relief la capacité de groupes re
ligieux rationaliser eux-même leurs croyances comme les Réformateurs pour
Leibniz les Sociniens pour Hume les Quakers pour Voltaire etc Les mêmes
penseurs voire autres encore tels Hobbes ou Spinoza en appellent au texte
même de la révélation pour opposer toute dérive illuministe La stra
tégie la plus radicale celle de Spinoza au premier chef consiste en une ré
partition des contenus de croyance méritant être re us au titre de foi
philosophiquement ou rationnellement justifiée entre la rubrique de la morale
commune dont le ur est le Decalogue tenu pour équivalent au noyau de
toute religion naturelle et la rubrique de la destinée spirituelle de expérience
de la Sagesse
Une analyse sémantique du champ de la croyance est nécessaire car aucune
étude sur la croyance ne peut éviter de appuyer sur un appareil catégoriel
Elle comporte un moment exploration historique car la recherche en sciences
sociales ne peut pas ne pas tenir le plus grand compte des traces lexicales
des enjeux et des débats dont la croyance été occasion affectant
inévitablement les évidences re ues et la pré-compréhension du chercheur La
sémantique de la croyance laquelle nous tentons ici de contribuer peut être
un auxiliaire utile de la recherche contemporaine si elle permet aux chercheurs
assumer lucidement la tradition objectivation voir de critique des phé
nomènes religieux constitutive de notre modernité Une sémantique de la
croyance comme celle laquelle nous tentons de contribuer considère les dif
férents éléments de la constellation lexicale travers laquelle articule le
champ de la croyance comme autant indications permettant de retrouver
sous des choix de vocabulaire des choix théoriques sinon méta-théoriques
aussi bien en matière de théorie de la connaissance en matière de théorie
20 LA CROYANCE AGE CLASSIQUE
politique La diversité lexicale actuelle dans laquelle il arrive on puise
naïvement des fins de catégorisation être référée des choix si
multanément théoriques et normatifs philosophiques dans cette mesure)
devrait ainsi au terme de notre enquête nous apparaître comme ce qui hors
de toute appropriation immédiate nous oblige nous interroger sur nos pro
pres décisions théoriques en particulier sur la question de leur pureté
épistémologique possible Héritiers une tradition objectivation pouvons-
nous oublier tout fait que les mots que nous utilisons ont pas servi
décrire seulement ils ont aussi servi de moyens de qualification et
plus souvent de disqualification des phénomènes étudiés 4)
II UN RAPPORT NON-CARTESIEN LA TRADITION BACON
Crédulité et crédit
Même si nous ne prétendons aucunement satisfaire ici aux exigences une
enquête historique en bonne et due forme même si comme nous avons
annoncé nous nous proposons avant tout de considérer ici la modernité en
tant que volume une tradition nous léguant plus souvent que nous ne
sommes prêts admettre des perspectives découpages objets catégories
et jugements nous ne pouvons pas éluder entièrement le délicat problème de
entrée historique dans la modernité Que toute décision soit éminemment
discutable ne nous délivre pas de obligation de nous décider et argumenter
en faveur de la décision prise
Bacon nous paraît le meilleur introducteur notre modernité si du moins
on se soucie de ne pas se rallier emblée au préjugé national nous incitant
voir en Descartes le héros par excellence de la et cet autre
préjugé étroitement lié au précédant selon lequel le projet de la modernité
se définit par une volonté de rupture radicale égard une tradition
tenue pour le négatif de toutes les ambitions rationnelles légitimes dans or
dre de la théorie comme dans ordre de la pratique
Paru en 1605 The Two Books of Francis Bacon of the Preference and
Advancement of Learning Divine and Human témoigne de la vive
conscience eut son auteur de la liaison de la question de la responsabilité
scientifique de tat et de celle de institutionnalisation scientifique des
savoirs intéressant la dimension sociale du savoir Bacon évite de psy-
chologiser opération du connaître en majorant par exemple le critère de la
certitude et de majorer le poids de considérations seulement épistémiques
interrogation sur le savoir laquelle il se livre ne se limite pas au problème
du jugement vrai/faux) mais porte sur la complémentarité de ces attitudes
sociales que sont imposture et la crédulité contre lesquelles le savoir même
libéré des contrôles ecclésiastiques ne nous garantit pas absolument
Crédulité selon Bacon est pas synonyme de croyance La pre
mière est un des pires obstacles que rencontre la constitution du savoir puis
elle rend socialement efficaces les impostures tandis que la croyance est
plutôt une sorte de moment nécessaire de la et de la réception
21 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
du savoir correspondant acte de faire crédit La crédulité serait donc une
perversion de la confiance inhérente acte de croire acte dont la portée ne
peut être limitée au seul domaine religieux Aux yeux de Bacon les formes
savantes de la crédulité pour être moins visibles sont pires plus nocives
pour les progrès de la connaissance que les formes ostensiblement religieuses
comme celles qui ont trait aux miracles et aux reliques Le point de vue de
Bacon tel il exprime dans le choix une terminologie qui implique la
possibilité une distinction réelle entre crédulité et croyance exclut donc
pas que acte de croire même religieux soit capable de appuyer sur des
raisons ou des justifications
histoire naturelle astrologie la magie naturelle et alchimie sont des
lieux élection de la crédulité En dehors de ces domaines et en dehors de
attachement aux miracles la croyance est fonctionnelle sa manière en
tant que confiance égard de nos maîtres et de nos autorités Comme ceux-
ci cependant ne sont reconnus légitimes posteriori une fois on
découvert grâce eux les raisons impliquant on avait bien fait de se fier
eux on ne saurait affirmer conformément argument sceptique que la
croyance mine irrémédiablement le terrain du savoir sous prétexte elle le
précède normalement dans le cours de apprentissage est pourquoi la ayant une fonction pédagogique ou propédeutique on ne peut décider
il soit nécessaire de renoncer un régime de croyance afin entrer dans
un régime incroyance tenu pour seul compatible avec le savoir scientifique
valide différant bien peu de incrédulité le même contraire
que celle-ci la crédulité elle est donc pas nécessairement le meilleur allié
de la raison il est vrai que cette dernière annonce dans acte de se fier
On guérirait donc de la crédulité moins par incroyance que par une sorte
apprentissage de la capacité de faire crédit en particulier dans ces deux
domaines que Bacon estime pas incompatibles que sont les critures consi
dérées comme révélation de la volonté de Dieu et le livre des créatures
où exprimerait la puissance de Dieu
Bien étrange nos yeux cette double perspective ne déroge pas la
modernité car Bacon ne cède aucune tentation concordiste Le livre de la
nature est une clé pour la Bible non seulement parce il ouvre notre en
tendement et le prépare concevoir le vrai sens des critures grâce aux
notions générales de la raison et aux règles du discours mais plus encore
parce il ouvre notre faculté de croire en nous amenant méditer comme
il faut omnipotence de Dieu 6)
Les archives de étrange
La question de la crédulité rebondit lorsque Bacon traite de la première
partie du savoir humain qui concerne histoire et met en jeu la mémoire
Il hésite en effet pas prévoir dans son inventaire des moyens de la connais
sance une rubrique intitulée histoire de la nature errante ni recommander
on travaille un recueil des uvres de la qui écartent ou dévient
du cours ordinaire de la nature non pour répéter les livres innombrables
contenant des expériences fabuleuses des secrets et des impostures fri
voles 7) mais pour circonscrire irrégulier en observant et en le décrivant
22 LA CROYANCE AGE CLASSIQUE
attentivement De tels recueils sortes archives un savoir ouvert non dog
matique ne visent nullement conforter les fables et erreurs populaires
Il agit seulement accroître le nombre des données susceptibles de devenir
des faits recevables confirmables il faille prêter attention de tels can
didats existence scientifiquement acceptable témoignerait ainsi de im
possibilité pour une science en progrès et donc en travail de procéder
toujours tout moment une disjonction rigoureuse entre choses vraies
et choses incroyables ou même fausses Je ne suis pas avis écrit Bacon
en ce sens que de cette histoire des merveilles soient totalement exclus les
récits superstitieux de tours de sorciers enchanteurs les rêves les divina
tions etc on une certitude et une preuve claire du fait Car on ne
sait pas encore dans quels cas et quel point les effets attribués la
superstition participent des causes naturelles 8)
Pour désireux il soit accorder quelque place des faits surpre
nants dérogeant en apparence ce que un moment donné on tient pour
bien connu et pour parfaitement explicable Bacon ne fournit toutefois aucune
excuse ceux qui estimeraient que on peut négliger de distinguer entre les
diverses modalités aléthiques assertion En langage cartésien on pourrait
dire que le douteux sa place dans la cité des sciences pourvu il soit
clairement entendu que cela reste douteux il place pour le douteux
est que et écart par rapport Descartes est ici manifeste la certitude pas un critère suffisant de la vérité et que celle-ci requiert une rigueur
et une attention telles que bien souvent le chercheur se trouve dans
incapacité de justifier sa préférence pour celles des diverses théories en pré
sence susceptibles expliquer aspect et apparence des choses tels que
nous les livre expérience
Que Bacon identifie pas superstition et religieux le fait et les raisons
du fait sont aisés apercevoir occasion de examen des arts du jugement
dont objet est la nature des preuves et des démonstrations 10 expli
cation du phénomène de la superstition par la séduction exercent usage
ambigu des mots ou des phrases et emploi de sophismes est insuffisante
tout autant que explication par la force de quelque impression particulière
Ces explications parfois justifiées ne peuvent faire oublier il existe une
source de distorsion du jugement bien plus grave et plus profondément an
crée dans esprit des hommes et qui affecte non tel ou tel acte particulier
de jugement mais la disposition même bien juger esprit de homme
est loin être de la même nature un miroir limpide et lisse où les rayons
des choses seraient réfléchis selon leur incidence véritable bien au contraire
il ressemble plutôt un miroir enchanté plein de superstitions et impostures
tant il est pas délivré de celles-ci et remis en ordre En outre Bacon
souligne que esprit de tous les hommes est davantage affecté par les cas
affirmatifs ou actifs que par les cas négatifs ou exclusifs explication on
le voit impute invention et acceptation de superstitions ce que on pour
rait appeler un excès de normalité un passage graduel insensible la limite
La superstition ne confine donc pas la folie moins on dise que la
folie est intime possibilité un esprit captif de soi au point de ne pouvoir
entendre aucune le on de expérience est-à-dire de ne pouvoir accueillir
aucune altérité esprit de homme écrit Bacon en ce sens parce il
est fait une substance égale et uniforme suppose et imagine couramment
dans la nature plus égalité et uniformité il en en vérité
23 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
De usage du langage abus la différence est ténue il suffit que le
sujet parlant se méprenne sur la nature du rapport symbolique au monde ar
ticulé par le langage et en particulier imagine que le langage est sa
manière le miroir soit des choses soit de esprit pour que les mots eux-
mêmes prennent ses yeux une autonomie sémantique et une valeur ontolo
gique factices Les mots monnaie du symbolique deviennent alors des sortes
de fétiches on croit pouvoir et devoir surinterpréter pour être la hauteur
de leur désigné est probablement de ce genre de dévoiement de la fonction
symbolique il question dans le passage bien connu où Bacon traite des
idoles de esprit humain 11) imposées par la nature individuelle et les
habitudes propres chacun parmi lesquelles en particulier les fausses ap
parences qui nous sont imposées par les mots nous pensons en être les
maîtres alors ils dirigent autant plus nos pensées que nous songeons
moins les définir ils nous entraînent alors dans de vaines controverses
Dans la dernière partie de son ouvrage Bacon aborde véritable topos
de la modernité la question de la révélation et de usage légitime de
la raison humaine sur les points de religion 12 La raison ne laisse pas
être requise dès lors on veut et on doit délimiter la portée de la
révélation afin empêcher toute confusion entre interprétation de la nature
et interprétation des mystères révélés de Dieu la seconde étant propre
alimenter non seulement la vanité des finasseries spéculatives. dont pâtis
sent les Universités mais aussi la fureur des controverses tantôt au sujet
de choses qui ne sont pas révélées tantôt au sujet de choses qui ne sont pas
positivement instituées
II LEIBNIZ ET LA CONSONANCE DE LA FOI ET DE LA RAISON
Harmonie et analogies
Comme en écho la critique baconnienne de la projection sur univers
des représentations issues un besoin commun homogénéité et uniformité
Leibniz dans le contexte de ses Nouveaux Essais sur entendement hu
main 13 que nous prendrons ici pour guide développe une critique spé
cifiquement orientée contre hypothèse mécaniciste laquelle est ses yeux
une fiction que la nature ne souffre point 14 Une telle fiction pré
suppose il des idées séparées distinctes tout comme il des
entités correspondantes séparées quoique homogènes Or est un des postu
lats de la conception leibnizienne du monde que les choses uniformes et
qui ne renferment aucune variété ne sont jamais que des abstractions Fic
tion ne désigne donc pas le non-scientifique puisque selon notre philosophe
la théorie scientifique ne cesse de relever du travail de la représentation La
critique de la fiction mécaniste va en effet de pair chez Leibniz avec une de idée que esprit serait comme une tabula rasa vouée en
registrement direct de données ideelles ou sensibles externes homme est
cet être toujours déjà singularisé toujours déjà disposé ceci ou cela La
disposition dans ce contexte non cartésien désigne un pli de entende
ment et de la volonté termes qui au demeurant ne désignent pas des fa-
24 LA CROYANCE AGE CLASSIQUE
cultes réellement distinctes Leibniz insiste tout particulièrement sur le fait
que la multiplicité immanente toute disposition échappe notre pouvoir
attention et de discernement Il agit une multiplicité impressions in
sensibles capables incliner la balance de rendre la disposition agis
sante la liberté indifférence il est reproché Descartes avoir
défendue ne serait donc elle-même rien autre une fiction
Les micro impressions qui sont la substance de nos dispositions ne o-
riginent pas dans des corps extérieurs seulement il faut encore compter avec
les impressions de notre propre corps la relation de âme et du corps étant
pas celle de deux substances séparées mais une relation harmonique ex
pression réciproque En raison de épaisseur temporelle de unité psycho
organique dont le modèle harmonique et mélodique oppose la
conception discontinui ste cartésienne et son recours une création divine
continuée affirmation un pur pouvoir de connaissance est sans fonde
ment elle se fait au mépris de la disposition pensante du sujet de son corps
de mémoire que la croyance mobilise
Chez Leibniz comme chez Bacon le phénomène de la croyance déborde
donc le seul domaine des représentations religieuses Si chez Leibniz le
croire est intermédiaire entre les pensées insensibles et les connaissances
plus claires il ne agit pas là un défaut de principe puisque la multiplicité
est la condition et non le contraire de unité monadico-harmonique On pour
rait soutenir que la croyance est étrangère la connaissance si la connaissance
était connaissance de ses raisons or comme celles-ci plongent dans des mo
tifs et des dispositions qui tiennent au corps même et son histoire une
conception dualiste des rapports entre raison et imagination de même en
tre leurs supposés effets respectifs connaissance et croyance doit être écar
tée titre de corollaire de impossibilité de principe opposer la croyance
ou quelque représentation que ce soit acte pur ou nu une volonté
supposée indépendante Leibniz peut écrire que toute croyance consistant
dans la mémoire de la vue passée des preuves ou raisons il est pas en
notre pouvoir ni en notre franc arbitre de croire ou de ne pas croire puisque
la mémoire est pas une chose qui dépende de notre volonté 15 En dépit
un certain embarras de expression on peut considérer que pour Leibniz
le domaine du croyable équivaut ensemble des présuppositions sans les
quelles opération intellectuelle la plus estimée la démonstration serait quasi
impossible Il écrit en ce sens que il fallait toujours tout réduire aux
connaissances intuitives ou premières) les démonstrations seraient souvent
une prolixité insupportable 16 Mais le pire ses yeux est qu il est
pas aisé de démontrer tous les axiomes et de réduire entièrement les démons
trations aux connaissances intuitives 17)
Conséquence prévisible de la révision la baisse des prétentions intuitives
et démonstratives cartésiennes de la science conséquence aussi du refus
de tout dualisme Leibniz tient réhabiliter opinion contre Descartes
en montrant opiner se laisse rattacher exercice de la raison par le biais
une maîtrise pratique de la logique du vraisemblable Ainsi écrit-il
pinion fondée dans le vraisemblable mérite peut-être aussi le nom de connais
sance autrement presque toute connaissance historique et beaucoup autres
tomberont
Pour on ne confonde pas sa propre défense de opinion avec la défense
du préjugé ou pire de la superstition Leibniz en appelle en effet une logique
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