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La Religion dans la modernité selon Montesquieu / Religion within Modernity according to Montesquieu - article ; n°1 ; vol.89, pg 9-25

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1995 - Volume 89 - Numéro 1 - Pages 9-25
Technological advances and the development of communication networks have caused the despotical Empires to fall apart and the small Republics to dissolve, and have given rise to multiple middle-sized Monarchies. This characteristic of modern times entails, in Montesquieu's eyes, a renewal of religion. Once the reign of the universal monarchy has become an impossibility, the fate of religion is no longer bound to the fortune of particular states, and History ceases to be an arena for miracles. True piety should emphasise the people's wordly salvation rather than the power of the religious institution. Since virtue is no longer a principle of government, religion loses its function of control over the people: it should henceforth assume a liberating function, which would only benefit the monarchies? It plays its liberating role through the civilizing of mores, the repression of the Prince's whims, the constitution of fair laws and a humane legal code. Never giving into intransigence, uniting intimate conviction and external tolerance, distinguishing between human and divine laws, considering a morally acceptable behavior as the only treasure its ministers should possess, it favors a moderate government and helps establish a mixed monarchy conbining the power of a single man with some form of popular participation.
Le développement des techniques, la facilité des communications font éclater les Empires despotiques et dissolvent les petites Républiques pour susciter une diversité de moyennes Monarchies. Cette caractéristique des temps modernes entraîne pour Montesquieu, un renouvellement de la religion. La monarchie universelle devenue impossible, le sort de la religion ne peut plus s'identifier à la fortune d'Etats particuliers et l'histoire n'avance plus à coups de miracles. La vraie piété préfère le salut temporel du peuple à la puissance de l'institution religieuse. La vertu cessant d'être principe de gouvernement, la religion ne sert plus à contrôler le peuple : l'intérêt des monarchies demande qu'elle soit libératrice. Elle l'est en adoucissant les moeurs, en réprimant les caprices du prince, en inspirant des lois amènes, un droit des gens plein d'humanité. Répugnant à l'intransigeance, alliant conviction intime et tolérance extérieure, distinguant les lois humaines et les lois divines, voyant dans les moeurs les seules richesses dignes de ses ministres, elle encourage le gouvernement modéré et favorise l'établissement d'une monarchie mêlée dans laquelle s'allient pouvoir d'un seul et participation populaire.
El desarrollo de las técnicas la facilidad de comunicación hace explotar los Imperios despóticos disuelve las peque as Repúblicas para suscitar una diversidad de Monarquías intermedias. Esta caracterestíca de los tiempos modernos conlleva para Montesquieu una renovación de la Religión. La monarquía universal no teniendo viabilidad el futuro de la religión no puede ser identificado al devenir del Estado particular la historia y no progresa ya partir de la lógica del milagro. La verdadera religiosidad prefiere la salvación temporal del pueblo no el poder de la institución religiosa. Habiendo cesado de ser la virtud principio de gobierno la religión no sirve ya para controlar al pueblo : el interés de las monarquías exige que sea liberadora. Lo es modificando las costumbres, reprimiente los caprichos del príncipe, inspirando las leyes que promueven un derecho más humano. Negando la intransigencia aliando convicción intima tolerancia exterior, distinguiendo las leyes humanas las leyes divinas viendo en los comportamientos la única riqueza digna de sus ministros la religión impulsa los gobiernos moderados favorece el establecimiento de una monarquía mezclada en la que se alía el poder de uno solo la participación popular.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1995
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Language English
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Jean Labbens
La Religion dans la modernité selon Montesquieu / Religion
within Modernity according to Montesquieu
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 89, 1995. pp. 9-25.
Citer ce document / Cite this document :
Labbens Jean. La Religion dans la modernité selon Montesquieu / Religion within Modernity according to Montesquieu. In:
Archives des sciences sociales des religions. N. 89, 1995. pp. 9-25.
doi : 10.3406/assr.1995.974
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1995_num_89_1_974Abstract
Technological advances and the development of communication networks have caused the despotical
Empires to fall apart and the small Republics to dissolve, and have given rise to multiple middle-sized
Monarchies. This characteristic of modern times entails, in Montesquieu's eyes, a renewal of religion.
Once the reign of the "universal monarchy" has become an impossibility, the fate of religion is no longer
bound to the fortune of particular states, and History ceases to be an arena for miracles. True piety
should emphasise the people's wordly salvation rather than the power of the religious institution. Since
virtue is no longer a principle of government, religion loses its function of control over the people: it
should henceforth assume a liberating function, which would only benefit the monarchies? It plays its
liberating role through the civilizing of mores, the repression of the Prince's whims, the constitution of
fair laws and a humane legal code. Never giving into intransigence, uniting intimate conviction and
external tolerance, distinguishing between human and divine laws, considering a morally acceptable
behavior as the only treasure its ministers should possess, it favors a moderate government and helps
establish a "mixed monarchy" conbining the power of a single man with some form of popular
participation.
Résumé
Le développement des techniques, la facilité des communications font éclater les Empires despotiques
et dissolvent les petites Républiques pour susciter une diversité de moyennes Monarchies. Cette
caractéristique des temps modernes entraîne pour Montesquieu, un renouvellement de la religion. La
"monarchie universelle" devenue impossible, le sort de la religion ne peut plus s'identifier à la fortune
d'Etats particuliers et l'histoire n'avance plus à coups de miracles. La vraie piété préfère le salut
temporel du peuple à la puissance de l'institution religieuse. La vertu cessant d'être principe de
gouvernement, la religion ne sert plus à contrôler le peuple : l'intérêt des monarchies demande qu'elle
soit libératrice. Elle l'est en adoucissant les moeurs, en réprimant les caprices du prince, en inspirant
des lois amènes, un droit des gens plein d'humanité. Répugnant à l'intransigeance, alliant conviction
intime et tolérance extérieure, distinguant les lois humaines et les lois divines, voyant dans les moeurs
les seules richesses dignes de ses ministres, elle encourage le gouvernement modéré et favorise
l'établissement d'une "monarchie mêlée" dans laquelle s'allient pouvoir d'un seul et participation
populaire.
Resumen
El desarrollo de las técnicas la facilidad de comunicación hace explotar los Imperios despóticos
disuelve las peque as Repúblicas para suscitar una diversidad de Monarquías intermedias. Esta
caracterestíca de los tiempos modernos conlleva para Montesquieu una renovación de la Religión. La
monarquía universal no teniendo viabilidad el futuro de la religión no puede ser identificado al devenir
del Estado particular la historia y no progresa ya partir de la lógica del milagro. La verdadera
religiosidad prefiere la salvación temporal del pueblo no el poder de la institución religiosa. Habiendo
cesado de ser la virtud principio de gobierno la religión no sirve ya para controlar al pueblo : el interés
de las monarquías exige que sea liberadora. Lo es modificando las costumbres, reprimiente los
caprichos del príncipe, inspirando las leyes que promueven un derecho más humano. Negando la
intransigencia aliando convicción intima tolerancia exterior, distinguiendo las leyes humanas las leyes
divinas viendo en los comportamientos la única riqueza digna de sus ministros la religión impulsa los
gobiernos moderados favorece el establecimiento de una monarquía mezclada en la que se alía el
poder de uno solo la participación popular.Arch de Sc soc des Rel. 1995 89 janvier-mars 9-25
Jean LABBENS
LA RELIGION DANS LA MODERNITE
SELON MONTESQUIEU
Pourquoi Montesquieu est-il.généralement considéré comme un précur
seur de la sociologie plutôt que comme un sociologue proprement dit
Raymond Aron invoque plusieurs raisons dont la principale est que Mon
tesquieu ne médite pas sur la société moderne Comte Marx Tocqueville
Weber. réfléchissent sur la industrielle et démocratique ils en pré
figurent les évolutions Montesquieu se donne pour objet principal les répu
bliques de Antiquité la Germanie des bois la monarchie des Mérovingiens
et Carlovingiens. Encombré peut-être par son érudition embarrassé sans
doute par ses préjugés nobiliaires il mal lu dans tout un secteur de ave
nir écrit Georges Vedel Moderne par son intention -découvrir les
causes générales auxquelles se soumettent les accidents de histoire or
ganiser intérieur de quelques types infinie diversité des lois et des
urs Montesquieu pourrait bien nous fournir les rudiments une mé
thode mais son uvre ne procurerait guère éléments qui permettent de
comprendre la modernité
Cette opinion est largement répandue il serait bon pourtant de la sou
mettre une critique sérieuse Que Montesquieu ait beaucoup fréquenté les
anciens historiens il ait nourri en lui austère amour de la vertu antique
nul en dispute mais on sans doute pas assez remarqué son attention
observer son époque recueillir une masse considérable informations sur
la politique et sur économie de son temps on ignore trop souvent les pers
pectives il ouvre non seulement sur la constitution politique des tats mo
dernes mais sur évolution du commerce les conséquences économiques et
sociales liées au développement des arts est dire de artisanat et de
industrie Il voit Europe inscrite dans les faits bien avant elle ne le
soit dans les institutions Il anticipe économie de âge post-industriel celle
que les producteurs ne dominent plus celle que commandent les consomma
teurs et le besoin un luxe solide assez analogue au confort généralisé
de nos classes moyennes Il mesure les avantages que le marché mondial pro
cure aux nations riches les dépendances externes et internes que ce marché
impose aux pays pauvres Il connaît les périls de économie financière et de
endettement public On sait bien du reste que la Sparte et la Rome il
nous présente sont largement mythiques Peut-être se préoccupe-t-il moins de ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
reconstruire la réalité passée que de lui demander quelques clefs pour
comprendre la modernité 4)
Ce substantif reste étranger au vocabulaire de Montesquieu adjectif
correspondant est lui-même que rarement employé et les dates ou les épo
ques auxquelles il renvoie sont singulièrement incertaines Pour Montesquieu
la continuité compte plus est plus vraie que les contrastes et les ruptures
comme les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes passions les
causes des grands changements sont toujours les mêmes seules varient les
occasions Plus précisément ce qui distingue antiquité et les temps mo
dernes est la différence des situations car il bel et bien une
situation que nous pouvons appeler moderne et que Montesquieu juge du
rable non point pour toujours certes mais pour une longue période de temps
Cette situation moderne il appelle le monde aujourdhui il oppose
au monde de ce temps là Le monde de ce temps là étoit pas comme
notre aujourdhui Il faut donc préciser les caractères que Mon
tesquieu attribue cette situation moderne interroger avec lui sur les traits
et sur le rôle qui sont alors ceux de la religion
Sur la conception que Montesquieu se fait de ce monde aujourdhui
Raymond Aron écrit encore originalité des sociétés modernes qui est
liée industrie apparaissait pas la philosophie politique classique et
cet égard Montesquieu appartient cette tradition Et pourtant le dé
veloppement des arts et non seulement le développement on appellerait
parcellaire des divers métiers et industries mais leur coordination et leur in
tégration dans un système producteur constituent justement pour Montesquieu
la première ou une des principales caractéristiques de époque moderne
Vivre hui est vivre dans un temps où les arts se communiquent
dans un temps où on corrige par art les défauts de la nature et les défauts
de art même est très brièvement dit mais est-ce point une habitude
chez Montesquieu que de lancer comme la course ses idées les plus im
portantes et ses intuitions les plus profondes Il est vrai aussi que pour lui
les arts sont anciens 10 mais ce qui est nouveau est leur multiplication
leur développement leur intégration et leur diffusion La cent sixième lettre
persane montre comment industrie mobilise une main uvre de plus en
plus nombreuse et de plus en plus active 11 Les frontières arrêtent pas
ce dynamisme Les peuples de Europe ont dans ces temps-ci peu près
les mêmes arts 12 les techniques et le genre de vie des nations ont cessé
être divers ils sont déjà très homogènes et sont appelés le devenir toujours
davantage Montesquieu sait aussi que le développement des arts exige au
tre chose que des ateliers artisanaux et que de puissants capitaux sont néces
saires Il prévoit aussi une législation sociale accompagnera cette
évolution 13)
La seconde caractéristique des temps modernes est la facilité des
communications entre les peuples grâce la sécurité des voyages in
vention de la boussole et le perfectionnement de la construction navale sont
pour beaucoup) la multiplication et intensification du commerce les postes
imprimerie et les journaux Ainsi ont été renversées les barrières qui isolaient
les nations les unes des autres en est fini du peu de connaissance que la
plupart des peuples avoient de ceux qui étoient éloignés eux et parfois
même de leurs proches 14 Une intense communication des biens des per-
10 MONTESQUIEU
sonnes des informations que Antiquité pu connaître est instaurée dans
les temps modernes et elle continue de se développer
La troisième caractéristique est mentionnée par tous les commentateurs
de Montesquieu est savoir élimination des petits Etats Restent sans
doute les cantons suisses notamment celui de Berne qui vivent abri de
leurs montagnes et les misérables aristocraties italiennes reléguées dans
un coin de univers Celles-ci ne subsistent que par la pitié on leur
accorde et le salut de ceux-là est dans la confédération 15 Montesquieu
caractérise les temps modernes par établissement des grands tats 16
Il ne veut évidemment pas dire ces tats immenses et économiquement si
nistrés par nature des gouvernements despotiques il parle des monarchies
qui ne doivent être ni petites ni trop étendues Ce sont de grands tats
moyens 17) Antiquité ne les guère connus ils ont le présent et avenir
pour eux
Si tous les peuples ont maintenant les mêmes arts ils ont aussi les mêmes
armes et les mêmes difficultés mobiliser de nombreuses troupes 18 ils
communiquent tous entre eux le secret une grande entreprise est impossible
garder Comment ailleurs préparer expédition guerrière sans aus
sitôt le change ne varie et que par conséquent le mystère apparaisse vite
au grand jour Si la force est plus comme jadis apanage de la pauvreté
mais avantage de la richesse la prépondérance varie sans cesse une nation
autre suivant les aléas inévitables des affaires La prospérité ne peut
être permanente nulle part et. il doit avoir une variation continuelle dans
la puissance. On sait que est une chose particulière aux Puissances fondées
sur le commerce et industrie que la prospérité même met des bornes.
Ces richesses variant toujours la puissance change de même 19 Il ensuit
que les guerres et les conquêtes ne peuvent plus assurer la suprématie aucune
nation les problèmes doivent se régler par la politique 20 Ce ne sont
point les guerres qui depuis quatre cents ans ont fait en Europe les grands
changements mais les mariages les successions les traités les edits enfin
est par des dispositions civiles que Europe change et changé 21
Toutes ces raisons sans parler de la géographie font il est pas possible
en Europe de former un grand empire comme il en fût dans Asie Puisque
Europe est au moment où Montesquieu écrit et pour avenir prévisible ce
qui compte vraiment dans le monde il est impossible dans les temps mo
dernes une puissance puisse exercer une hégémonie universelle et même
une hégémonie européenne 22)
Le fait est gros de conséquences dans le domaine religieux Rappelons-
nous combien les grands empires est dire les puissances hégémoniques
étaient utiles au théologien Ils lui permettaient de lire le dessein de Dieu
dans histoire et identifier les objectifs de la Providence avec le sort un
tat Pascal avait noté il est beau de voir par les yeux de la foi Darius
et Cyrus Alexandre les Romains Pompée et Herode agir sans le savoir pour
la gloire de vangile 23 exception Hérode dont le rôle est évidem
ment particulier il agit des principaux monarques hégémoniques de Anti
quité plus le peuple dominateur par excellence et celui de ses généraux qui
joué le rôle principal dans Asie romaine Bossuet explique plus longue
ment sur ce sujet Les empires entraient dans ordre et le dessein de Dieu
Dieu. avoit dessein de se servir des divers empires pour châtier ou pour
exercer ou pour étendre ou pour protéger son peuple Les Romains en
11 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
particulier ont successivement protégé Israël contre la Syrie puis créé les
conditions les plus favorables la propagation de vangile Le commerce
de tant de peuples divers autrefois étrangers les uns aux autres et depuis
réunis sous la domination romaine été un des plus puissants moyens dont
la Providence se soit servie pour donner cours vangile 24 Pour son
temps Bossuet rêve que sous un pieux monarque la fille aînée de glise
acquerra une prédominance décisive et durable
Mais si comme nous venons de le voir est rêver une chose impos
sible alors les théologiens ont tort et il faut convenir que la Providence em
prunte autres voies pour arriver ses buts Montesquieu le dit clairement
La prospérité de la religion est différente de celle des empires 25 Dieu
ne lie pas ses desseins au sort un tat Du même coup effondre aussi une
autre thèse des théologiens Les événements extraordinaires de histoire pre
naient pour eux un caractère miraculeux Pour peu ils pussent trouver
une relation avec les objectifs de la Providence tels les concevaient
ils voyaient dans ces phénomènes surprenants effet une intervention par
ticulière de la divinité Les victoires que Josué remporte contre les Cananéens
sont qualifiées de miraculeuses par Bossuet Dans cette brèche engouf
frent aussitôt les politiques qui aiment faire croire que Dieu voit leur gou
vernement avec une faveur spéciale et il ne manque jamais de théologiens
pour les conforter dans cette opinion avantageuse Sottise écrira Montes
quieu Que peut-on dire de tous les miracles que toutes les monarchies at
tribuent comme si Dieu gouvernait un royaume avec une providence
particulière de celle avec laquelle il gouverne ses voisins 26 Même si on
croit que le peuple juif accomplissait une mission providentielle il est pas
besoin en appeler au miracle pour expliquer son histoire Les Cananéens
furent détruits parce que étoit de petites monarchies qui ne étoient point
confédérées et qui ne se défendirent pas en commun Soit dira-t-on mais
alors Dieu qui voulait donner leur terre son peuple les aveuglés sur les
moyens de opposer aux Israélites Non-sens encore une fois Il existe une
loi générale selon laquelle La nature des petites monarchies est pas la
confédération 27 Admettons que Dieu ait effectivement nourri un projet
extraordinaire pour le peuple juif pourquoi faudrait-il que tout fût extraordi
naire dès que ce peuple est en jeu On ne va tout de même point prétendre
que le cours du Jourdain ou les montagnes les vallées la configuration du
pays sont miraculeux et par conséquent échappent la compétence du géo
graphe Pourquoi les combats livrés par Josué et histoire juive en général
ne expliqueraient-ils point par les sciences sociales Dieu employait une
armée elle agissait comme une armée 28 Autrement dit dans les temps
modernes la religion renonce penser que les actes de Dieu se reconnaissent
leur caractère extraordinaire La foi que faire interventions qui change
le cours de la nature Dieu veut bien se soumettre aux causes secondes
Il ne suffit pas de dire que les desseins de la Providence ont rien
voir avec la grandeur de tel ou tel tat il faut affirmer aussi que les objectifs
de Dieu ne se confondent nullement avec élévation ou la gloire de Eglise
Sans doute Dieu aime-t-il glise mais on doit penser au premier chef
son amour va humanité un gouvernement qui professe la religion
chrétienne écrase le peuple par des impôts excessifs on ne doit pas attendre
de Dieu il maintienne ce gouvernement contre les armées des infidèles
sous le prétexte que glise en serait affaiblie voire détruite dans cette nation
12 MONTESQUIEU
est ce qui est arrivé Byzance les charges trop lourdes ont fait que le
peuple accueillit les Arabes avec soulagement et ne leur résista point 29
Dieu ne va pas changer cette loi naturelle pour sauvegarder un tat chrétien
ou dit tel 30) ni même pour préserver son glise
objet de la religion chrétienne est de sanctifier les hommes Cet objet
est de soi indépendant de la position temporelle occupe glise Dieu
permit que sa religion cessât en tant de lieux être dominante non pas il
eût abandonnée mais parce que elle soit dans la gloire ou dans humi
liation extérieure elle est toujours également propre produire son effet na
turel qui est de sanctifier 31 Qui sait ailleurs si le mépris des
puissances mondaines et les persécutions ne sont point préférables religieu
sement parlant Les humiliations de glise sa dispersion la destruction
de ses temples les souffrances de ses martyrs sont le temps de sa gloire
et... aux yeux du monde elle paroît triompher est le temps de son
abaissement 32 Il faut donc souvent préférer que les hommes vivent sous
un bon gouvernement même il en résulte que glise perde en puissance
temporelle et en gloire Cette diminution extérieure ne diminue en rien le
rayonnement proprement religieux est être chrétien que de faire passer le
sort temporel un peuple avant la glorification de glise La religion chré
tienne qui ordonne aux hommes de aimer veut sans doute que chaque peu
ple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles parce elles
sont après elle le plus grand bien que les hommes puissent donner et rece
voir 33)
La fin des grands empires nous fait prendre conscience que la religion
point partie liée avec le sort des tats particuliers que son établissement
et sa diffusion ne se réalisent pas coup de miracles que ses authentiques
succès ont rien voir avec sa puissance temporelle La véritable piété va
préférer le salut temporel de la nation la puissance temporelle de
glise Ces convictions et ces attitudes sont caractéristiques de la religion
dans les temps modernes
De ceux-ci nous avons relevé un autre trait élimination des petits Etats
Ces derniers prenaient généralement la forme républicaine et la plupart du
temps démocratique Par conséquent les tats dont le principe est la vertu
ont fait leur temps Assurément il agit de la vertu politique est dire
amour de la patrie et de égalité 34) de la frugalité aussi qui conditionne
égalité Sur ce point Althusser raison écrire que dans les démocraties
non corrompues le citoyen est Etat dans homme privé 35 édu
cation si nécessaire ce régime est une sorte de dressage continu qui inté
riorise dans âme les attitudes nécessaires la perpétuation de tat Le culte
du bon démocrate adresse la patrie Le résultat est obtenu sans trop de
difficultés chez les citoyens éclairés et dont les intérêts personnels coïncident
avec ceux du régime aussi longtemps au moins que la République ne est
pas agrandie et que économie reste médiocre Mais pour les couches moins
bien intégrées socialement et politiquement la réussite est beaucoup plus aléa
toire Voilà pourquoi dans le gouvernement même populaire la puissance
ne doit pas tomber entre les mains du bas peuple 36 -les affranchis de
Rome par exemple qui ne manquerait pas abuser de son pouvoir Le pro
blème est alors de concilier égalité requise par la constitution et les freins
nécessaires aux débordements de la populace Il faut trouver le moyen que
13 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
celle-ci influe point ou presque point dans les résolutions 37 La reli
gion intervient ici
En 1716 Montesquieu lu devant Académie de Bordeaux une Disser
tation sur la Politique des Romains dans la Religion était son discours de
réception et le thème il choisi révèle que très tôt il intéressa aux
aspects sociaux de la religion uvre paraît assez machiavélique comme
on va le voir et peut-être est-elle en effet inspirée de Machiavel La thèse
elle développe doit certainement beaucoup Mucius Scaevola dont Au
gustin résume la théologie dans la Cité de Dieu Relatum est in litteris
doctissimum pontificem Scaevolam disputasse tria gênera tradita deorum
unum poetis alterum philosophis tertium principibus civitatis La pre
mière sorte de dieux relève du badinage elle est souvent immorale la seconde
conduit nier la divinité Hercule Esculape Castor Pollux. Ni une ni
autre ne conviennent donc au peuple Reste la troisième catégorie celle
ont établie les hommes Etat Cette catégorie est tout aussi trompeuse
que la première car les philosophes ont raison de conclure la spiritualité
du vrai Dieu mais il est avantageux pour Etat que les dieux des politiques
soient re us et vénérés par le peuple 38 Ce ne fut ni la crainte ni la piété
qui établit la religion chez les Romains mais la nécessité où sont toutes les
sociétés en avoir une Une telle religion ne se propose pas honorer la
divinité ni de réformer les urs elle inspire la crainte des dieux au
peuple afin que les notables se servent de cette crainte pour le conduire
leur fantaisie Les législateurs romains asservirent les dieux la politi
ques 39 Montesquieu développe ensuite les divers procédés dont se ser
vaient les magistrats les sénateurs les généraux pour se trouver toujours
maîtres des présages et dicter ainsi au peuple les résolutions et les actes
qui convenaient au salut de tat Scévola grand pontife et Varron un de
leurs grands théologiens disoient il étoit nécessaire que le peuple ignorât
beaucoup de choses vraies et en crût beaucoup de fausses saint Augustin
dit que Varron avoit découvert par là tout le secret des politiques et des mi
nistres tat 40)
Une pareille religion vraiment opium du peuple dirions-nous et plus
que opium était utile et se maintenait parce que tat avait besoin que les
citoyens fussent vertueux au sens de la vertu politique ou que ils ne
taient point leur actions publiques et exercice ils faisaient de leur sou
veraineté fussent efficacement contrôlés par ceux qui avaient le sens de tat
et amour de la patrie Mais dans les monarchies ces gouvernements des
temps modernes la politique fait faire les grandes choses avec le moins de
vertu elle peut. tat subsiste indépendamment de amour pour la patrie
du désir de la vraie gloire du renoncement soi-même du sacrifice de ses
plus chers intérêts et de toutes ces vertus héroïques que nous trouvons dans
les anciens et dont nous avons seulement entendu parler Les lois tiennent
la place de toutes ces vertus dont on aucun besoin tat vous en dis
pense Le peuple plus besoin être vertueux ni agir comme il était
il est même très malaisé. que les inférieurs soient gens de bien quand
la plupart des principaux un tat sont malhonnêtes Il est plus né
cessaire que ceux-ci soient trompeurs ni que ceux-là consentent être
dupes 41 Il plus de religion la Romaine dans les temps modernes
est alors que la religion peut être libératrice elle est libératrice Par
un étrange paradoxe mais dont nous ne nous étonnerons plus maintenant
14 MONTESQUIEU
dans les tats vertueux la religion opprime dans les tats sans vertu la
religion libère Le despotisme est certes pas vertueux La religion peut bien
une certaine manière contribuer renforcer la servitude elle rehausse au
ra du prince pour lequel elle inspire notamment chez les Mahometans un
respect étonnant de plus elle regarde la victoire ou le succès comme
un jugement de Dieu de sorte que le pouvoir en est renforcé et que ses
excès en sont justifiés La religion est alors une crainte ajoutée la crainte
42 Mais ce est là un aspect du tableau Nous sommes entourés
hommes plus forts que nous écrit Usbek ils peuvent nous nuire de mille
manières différentes les trois quarts du temps ils le faire impunément
Quel repos pour nous de savoir il dans le ur de tous ces hommes
un principe intérieur qui combat en notre faveur et nous met couvert de
leurs entreprises 43 La religion arrête la fureur dévastatrice du des
pote 44 Elle fait mieux elle restitue esclave la capacité de dire Non
elle lui rend son autonomie face au pouvoir sans limites II une chose
que on peut quelquefois opposer la volonté du prince est la religion
On abandonnera son père on le tuera même si le ordonne mais on
ne boira pas de vin il le veut et il ordonne Les lois de la religion sont
un précepte supérieur parce elles sont données sur la tête du prince
comme sur celle des sujets 45 Bien que Montesquieu ne le dise pas ex
plicitement le rapprochement des textes suggère aussi que selon lui la re
ligion donne au peuple la force de opposer exploitation économique
que le grand seigneur mette un nouvel impôt Constantinople un cri général
lui fait abord trouver des limites il avoit pas connues 46 Dans un
régime où tout est soumis la fantaisie du prince la religion est la seule
réalité qui reste fixe Elle agit comme le substitut fonctionnel des lois fon
damentales et des lois civiles inexistantes elle forme une espèce de dépôt
et de permanence 47 Par là elle sauvegarde un lambeau de liberté dans
la servitude institutionnalisée
Dans les tats de droit la religion est théoriquement pas indispensable
les lois devraient suffire si elle étaient parfaites et si elles étaient toujours
scrupuleusement observées par tous Dans les faits il faut un renfort La re
ligion reste donc nécessaire II est très utile que on croie que Dieu
est 48 Elle constitue en effet le meilleur garant que les hommes puissent
avoir de la probité des hommes 49) ce titre elle crée un climat de
confiance mutuelle dans les relations privées Mieux encore elle répand sur
tout le commerce des hommes entre eux une ambiance générale de bienveil
lance de respect réciproque très bénéfique aux échanges de toute nature
Le premier objet un homme religieux ne doit-il pas être de plaire la
Divinité qui établi la religion il professe Mais le moyen le plus sûr
pour parvenir est sans doute observer les règles de la société et les devoirs
de humanité car en quelque religion on vive dès on en suppose
une il faut bien que on suppose aussi que Dieu aime les hommes il
établit une religion pour les rendre heureux que il aime les hommes on
est assuré de lui plaire en les aimant aussi est-à-dire en exer ant envers
tous les devoirs de la charité et de humanité 50 Autrement dit le premier
effet social de la religion est adoucir les urs entretenir ainsi la
concorde entre les citoyens Mais le deuxième effet est pas moins considé
rable il agit maintenant adoucir les lois Croire existence de Dieu
est se reconnaître dépendant Vivre en société et sous un gouvernement faire expérience de la dépendance athée qui se juge indépendant
15 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
serait porté se révolter contre ordre social le croyant ne tombe pas spon
tanément ni inconsidérément dans cette tentation La religion contribue ainsi
rendre les hommes bons citoyens Il est important elle réussisse
En effet là où la religion exerce pas une influence qui fait haïr le crime
ou simplement la délinquance aimer le bien et la coopération avec les autres
hommes là où la se complaît dans des pratiques qui ont aucune
véritable portée morale et moralisatrice les lois civiles doivent être féroces
et les magistrats sont amenés nécessairement entretenir la police la plus
vigilante Au contraire lorsque la religion met accent sur la liberté de
homme et incite ce dernier faire de cette liberté un sain usage la législation
peut être douce et le contrôle social léger Des lois sévères une surveillance
rigoureuse des peines cruelles font le gouvernement dur despotique ou sur
la voie du despotisme Des lois amènes une vigilance peu soup onneuse des
peines humaines font le gouvernement modéré est-à-dire la nation libre
Lorsque la religion fait fond sur la liberté de homme oriente celle-ci vers
le bien elle favorise pleinement la du citoyen Il dépend donc en
grande partie de notre religion que nous soyons libres civilement libres ou
que nous ne le soyons pas 51)
On ne peut certes pas se dissimuler que même ainsi entendue la religion
ait un caractère répressif Mais ce elle réprime ce sont toutes les tendances
qui empêchent homme être humain On ne peut être civilement libre dans
une société sans loi on est pas humainement libre si on pas intériorisé
une loi Il ne faut pas craindre que cette répression rende le peuple passif et
docile car aspect réprimant de la religion adresse surtout aux princes
non seulement ceux des tats despotiques comme nous avons déjà dit
mais ceux-là mêmes qui gouvernent selon des lois fixes et établies 52
eux aussi on peut dire que si tous les hommes sont des bêtes les princes
sont des bêtes qui ne sont pas attachées 53 ou qui sont toujours enclines
rompre les attaches de ces lois faites pour limiter leur pouvoir est une
expérience éternelle que tout homme qui du pouvoir est porté en abuser
il va ce il trouve des limites 54 Il les trouvera bien sûr dans
les corps intermédiaires et les autres pouvoirs de tat mais mieux vaut
il les trouve aussi en lui-même et dans ses convictions religieuses Quand
il seroit inutile que les sujets eussent une religion il ne le seroit pas que les
princes en eussent et ils blanchissent écume le seul frein que ceux qui
ne craignent point les lois humaines puissent avoir Un prince qui aime la
religion et qui la craint est un lion qui cède la main qui le flatte ou la
voix qui apaise celui qui craint la religion et qui la hait est comme les
bêtes sauvages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux
qui passent celui qui point du tout de religion est cet animal terrible
qui ne sent sa liberté que il déchire et il dévore 55 Ici encore
la religion contribue singulièrement établir et maintenir le gouvernement
modéré
Et est pourquoi la religion chrétienne est celle qui convient le mieux
aux tats modernes vangile recommande la douceur qui est opposé de
la colère despotique et des lois féroces Elle rend les princes plus
hommes en ce sens que les souverains chrétiens sont plus disposés se
faire des lois et plus capables de sentir ils ne peuvent pas tout Mon
tesquieu en donne une raison qui est apparemment curieuse est que le chris
tianisme interdit la polygamie argument sous-entendu ici est que la
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