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La Terre comme projet utopique dans les représentations religieuses et politiques juives / The Land as Utopia in Jewish Political and Religious Representations - article ; n°1 ; vol.75, pg 55-67

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Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1991 - Volume 75 - Numéro 1 - Pages 55-67
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1991
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Language English
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Exrait

Régine Azria
La Terre comme projet utopique dans les représentations
religieuses et politiques juives / The Land as Utopia in Jewish
Political and Religious Representations
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 75, 1991. pp. 55-67.
Citer ce document / Cite this document :
Azria Régine. La Terre comme projet utopique dans les représentations religieuses et politiques juives / The Land as Utopia in
Jewish Political and Religious Representations. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 75, 1991. pp. 55-67.
doi : 10.3406/assr.1991.1607
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1991_num_75_1_1607Arch Sc soc des Rel. 1991 75 juillet-septembre) 55-68
Régine AZRIA
LA TERRE COMME PROJET UTOPIQUE
DANS LES REPR SENTATIONS RELIGIEUSES
ET POLITIQUES JUIVES
towards the and sciousness mension land manently emerged Jewish trends since prominent detriment The This substitutive collective the scattered tradition space of problematical from issue underlied end its deprived place of link which these is religious of object on the from also the to in by the concrete of over-values the for zionism ethical last question land and major place all beginning debates century national the reality The demands but one of nostalgia the concrete Jews which for also Land promised Various of spiritualized An identity diasporic the Land different develop has existential have and lands roots modern is land held of expectations mobilized at the Judaism of an emphasizes territorialist image the exile and is Hebrews ambivalent Jewish important becoming heart symbolic of whose the Land the Exiled of ideologies European then and the Holy still identity place spiritual relationship stake symbolical from individual the diasporic occupies land in Jews their have con per the di to
Le texte fondateur du judaïsme la Bible ouvre sur le récit de la création
de univers La création de la terre au 3e jour intervient avant celle de
homme au 6e jour cet homme fait image de Dieu est confié le soin
de maîtriser cette terre et de la parachever expulsion du paradis transfor
mera cette mission en uvre rédemptrice accomplir dans le labeur et
épreuve
Un peu plus loin la Genèse rapporte histoire Abraham dont aventure
inaugure par une injonction divine Va hors de ton pays de ton lieu natal
et de la maison paternelle vers le pays que je indiquerai Je te ferai devenir
une grande nation je te bénirai je rendrai ton nom glorieux et tu seras bé
nédiction ch 12 1-2 1)
En autres chapitres encore le Pentateuque rapporte divers épisodes de
traversées et de balisages de espace par les ancêtres des Juifs de victoires
et de défaites en vue de la conquête de territoires Après une période de sou
veraineté sur ces territoires vient le temps de exil Le peuple juif est chassé
de sa Terre dispersé au quatre coins de la terre
55 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Cette ouverture en forme de lecture biblique introduit et illustre pleine
ment idée qui sera développée tout au long de cet article selon laquelle la
problématique de la terre ne se contente pas être présente dans la tradition
juive dès ses toutes premières origines elle est proprement constitutive de
cette tradition Ces références scripturaires lointaines ne sauraient laisser le
sociologue des religions indifférent car ces textes et les traditions auxquelles
ils ont donné naissance sont producteurs effets sociaux dont certains sont
encore actifs hui ce titre ils méritent toute notre attention
Pourtant il convient de ne pas limiter examen des effets sociaux de
cette problématique de la terre au seul domaine spirituel et religieux La fin
du XIXe siècle et la montée des nationalismes modernes lui réservent une
place tout aussi centrale dans le débat politique et idéologique qui divise les
Juifs sur la question du destin collectif du peuple juif est de ce débat
émergeront le sionisme politique puis idée et la création un foyer na
tional juif qui deviendra Etat Israël
Cependant avant de donner corps une entité physiquement inscrite dans
espace géopolitique moyen-oriental le thème de la terre aura alimenté bien
des discours et des représentations utopiques utopies religieuses caractère
messianique ou utopies politiques caractère national les deux étant ail
leurs pas étrangères une autre
Enfin plus proche de nous et quoique se situant sur un tout autre plan
il est pas inintéressant de signaler un autre effet paradoxal celui-là de cette
problématique du rapport la terre Au jour-même de la reconnaissance in
ternationale Israël par les Nations-Unies en mai 1948 les tats arabes lui
déclarent la guerre provoquant exode massif de leurs populations juives tan
dis quelques années de là autre bout de la Méditerranée la décolo
nisation et accession indépendance des pays du Maghreb vident Afrique
du nord de ses Juifs Ces déplacements de populations vaste échelle redes
sinent la géographie juive de après-guerre Nombre de ces nouveaux réfugiés
vivent mal ces exodes forcés et acceptent que difficilement la nécessité de
établir ailleurs Ce qui ne va pas sans modifier profondément leur repré
sentation de leurs terres natales Par un curieux effet de retournement en
même temps que opère le difficile travail de reconstruction de la mé
moire 2) de nouveaux mythes prennent bientôt corps lorsque commence
égrener le chapelet des souvenirs plus ou moins magnifiés par le temps et
la distance Les générations ancêtres enterrés dans les cimetières de ces
terres étrangères constituent sans doute un des liens les plus difficiles
rompre ils sont appelés partir Mais cette séparation pénible ajoute
un autre élément ces lieux quittés dans la précipitation et la peur se voient
soudainement investis par la nostalgie et les rêves de paradis jamais perdus
Ainsi ce thème de la terre joue un rôle dynamique il remplit une fonction
de mobilisation permanent tant dans les représentations théologico-politiques
du judaïsme biblique que dans la constitution un champ religieux spécifique
au sein du judaïsme historique Lorsque la pensée juive moderne se dégage
de emprise de la tradition ce thème toujours nourri de références puisées
cette tradition reste tout aussi central et décisif dans les orientations prises
par les divers courants idéologiques en présence Enfin nous venons de le
voir il intervient de fa on inédite dans les représentations actuelles non sans
contribuer puissamment fa onner de nouveaux contours identitaires juifs
56 LA TERRE DANS LES REPR SENTATIONS RELIGIEUSES JUIVES
II convient pourtant ajouter un élément capital la fonction mobilisatrice
du thème de la terre dont il vient être question intervient sur un mode par
ticulier celui de utopie Cette utopie est au ur du mythe fondateur et du
projet eschatologique juif Elle en constitue le ferment est-à-dire élément
effervescent et dynamique Cette impulsion utopique est initialement donnée
avec la promesse que scelle le pacte Alliance elle est entretenue par as
piration permanente la réalisation de cette promesse est fondamentale
ment ce qui permet au mythe de se déployer dans histoire Cette utopie
fondatrice et réalisatrice constamment réactualisée et ajustée aux contingences
existentielles constitue le réfèrent permanent sous-jacent la thématique ter
rienne
LA TERRE PROMISE COMME TH ME TRADITIONNEL
Tradition religieuse et histoire juives se confondent on remonte aux
origines tel point que les historiens eux-mêmes ne savent pas toujours faire
la part du mythe et de histoire partir des sources disponibles Pourtant
spécialistes de la tradition et spécialistes de histoire juive ancienne accor
dent sur un point celui de la périodisation Ce qui permet de constater que
les grandes ruptures chronologiques retenues tant par la tradition que par his
toire sont le plus souvent liées des remaniements des rapports espace
et au sol Abraham doit quitter son pays origine pour fonder sa propre
nation sur la terre que Dieu lui destine plus tard sous la conduite de Moïse
les Hébreux ne se soudent en un peuple que parce ils ont une mission
collective dictée par Dieu accomplir regagner cette terre promise et
établir plus tard encore après une période de relative stabilité territoriale
sous les rois histoire juive bascule une première fois avec la destruction
du premier Temple qui impose un premier exil puis de fa on radicale avec
la destruction du second Temple et la dispersion qui mettent fin exercice
de la souveraineté juive pendant près de deux mille ans
Ainsi chaque étape importante de histoire biblique telle que le mythe
et la tradition nous les ont léguées inaugure dans un projet divin qui inscrit
en rupture par rapport aux liens territoriaux antérieurs Abraham doit quitter
une terre impure souillée par idolâtrie émergence de sa figure légendaire
de premier monothéiste se paie au prix fort celui du déracinement de la
rupture de toutes les attaches antérieures compris la plus forte celle du
sol natal Mais la gratification qui attend est pas négligeable non plus
puisque est une autre terre qui lui est promise lui et sa descendance
Cette épreuve vécue individuellement se répète au niveau collectif avec
Exode Nécessité pour ensemble des Hébreux cette fois de rompre
une terre esclavage et abomination Egypte pour gagner la terre promise
Dans les deux épisodes une période indétermination territoriale accompagne
la période de construction identitaire des acteurs elle marque entre deux
sorte de sas de décompression entre avant et après Chez Abraham est
interminable suite de pérégrinations le nomadisme du meneur de troupeaux
et les mises épreuve pour les Hébreux ce sont les 40 années errance
dans le désert le temps nécessaire pour une génération hommes libres
se lève digne de fouler la terre promise
57 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Pour la tradition biblique la terre est con ue comme un enjeu existentiel
et symbolique travers le lien spirituel périodiquement renoué entre la terre
promise et le peuple élu se trouvent réunis les éléments nécessaires au
déroulement une histoire sainte ainsi émergence une conception
particulière du sacré Le long travail élaboration de la tradition juive ef
forcera en effet de rompre avec la conception païenne qui pla ant le sacré
dans la nature attache homme la terre par un lien identification très
puissant qui peut aller au fusionnel La conception juive du sacré
débouchera quant elle sur le monothéisme historique et éthique Des
générations de sages évertueront imposer idée que la connaissance du
sacré passe exclusivement par expérience immédiate du divin et évidence
donnée de la transcendance tout vient de Dieu Créateur et maître du monde
et des destinées humaines De telle sorte que si instar des religions
païennes la tradition hébraïque voit dans la terre la matrice et la genèse de
homme contrairement aux religions païennes elle con oit cette es
sentiellement sur le mode symbolique Qui plus est la tradition rabbinique
ultérieure se démarquera plus radicalement encore des représentations
païennes en affirmant la nécessité pour homme de émanciper de emprise
de la nature et donc fortiori de celle de la terre Pour être acteur de
son histoire homme doit abord arracher de emprise de cette terre gé
nitrice
La terre promise de la Bible
Si la terre est effectivement constitutive de identité individuelle et col
lective elle est sur un mode particulier En érigeant des autels ou en creusant
des puits chacune de ses étapes Abraham le nomade entend pas sacraliser
un espace afin de se approprier il ne fait que baliser est-à-dire pré
parer un espace promis la sainteté Non pas promis sa propre sainteté
mais celle du peuple qui doit établir sa résidence et le sanctifier de sa
présence La terre promise est que le lieu mais le lieu nécessaire où se
déploie cette sainteté sanctifiante du peuple élu
Quant Moïse son rôle consiste préparer spirituellement le peuple
recevoir la terre de la promesse non pas pour la seule jouissance de ses
fruits mais en vue un projet précis être un peuple saint une nation de
prêtres Deut. Ce projet voit un début de réalisation sous la royauté lorsque
les territoires attribués aux douze clans sont réunifiés intérieur de frontières
politiques espace territorial conquérir abord puis défendre et pro
téger ensuite constitue un élément puissant pour la construction de identité
thêologico-politique
Mais la terre est aussi et surtout constitutive de identité religieuse et de
la conscience éthique du peuple une et autre élaborent entre deux pôles
symboliques et religieux un côté le Temple 7) érigé sur le lieu-même du
non-sacrifice Isaac de autre et comme en creux les lévites seule tribu
sans territoire Le fait que les prêtres ne disposent aucun territoire propre
entend bien signifier le refus une quelconque emprise de la terre sur exer
cice de la fonction religieuse Enfin et surtout enjeu fondamental que re
présente la prise de possession de la terre est la source de la conscience
58 LA TERRE DANS LES REPR SENTATIONS RELIGIEUSES JUIVES
éthique du fait de son caractère conditionnel territoire sous condition est
le thème leitmotiv de la Bible illustré et repris par les prophètes
Tout au long des textes prophétiques idée se confirme en effet que la
réalisation de la dimension politique de la promesse reste subordonnée
acceptation de exigence éthique La promesse de la terre est suspendue
engagement du peuple devenir ce peuple saint cette nation de prêtre
Comment comprendre autrement engagement divin envers Abraham de faire
de la descendance du patriarche une grande nation
Tour tour per ue comme la réalisation une promesse divine et comme
une marque de fidélité Dieu la prise de possession de la terre est pas
seulement conditionnelle elle est aussi objet de menace voir enjeu un chan
tage divin Le non-respect de engagement éthique contracté dans alliance
trouve sa sanction divine celle du retrait de la promesse est le sens
même de exil Ainsi fidélité Dieu conscience éthique et attache territoriale
sont intimement liées dans les représentations traditionnelles juives
La terre dématérialisée du judaïsme diasporique
Pour le judaïsme diasporique la problématique de la terre est pas moins
centrale quoique sur un mode radicalement autre Déterritorialisé le judaïsme
dématérialise son rapport la terre Celui-ci déjà hautement symbolisé dès
époque biblique devient abstrait et théorique mystique et eschatologique
La perte de la terre marque une étape cruciale non seulement sur le plan
politique où les Juifs disparaissent des livres histoire en tant entité na
tionale mais sur le plan de la transformation interne du judaïsme Elle marque
le passage une tradition politico-religieuse organisée autour un sanctuaire
localisé et un culte une tradition religieuse a-politique détemtorialisée
et délocalisée recentrée sur la Loi la prière le rite et étude
Ainsi époque biblique utopie de la promesse la terre promise
aura été la genèse une forme pré-politique du politique origine une
théologie politique échec de ce projet qui inaugure la période post-bi
blique et que le judaïsme désigne par le terme hébraïque de galout
la fois exil et dispersion impliquant amputation de la double dimension po
litique et territoriale sera origine une configuration religieuse un
type inédit au sein du judaïsme diasporique Le dispositif mis en place sous
autorité des rabbins proclamera la centralité de la Loi en lieu et du
Temple de étude de la prière et du rite en remplacement du culte
Le judaïsme diasporique instaure un rapport en creux et décontextualisé
la terre directement lié sa conception de exil Or les docteurs de la Loi
attachent moins la dimension historique de événement sa signifi
cation religieuse Ils voient en lui la juste sanction divine infligée au peuple
infidèle La chute de Jérusalem et la dispersion du peuple privé de toute sou
veraineté nationale et territoriale marque le début une période de pénitence
et de deuil qui ne prendra fin au jour de la rédemption Entre-temps chacun
et tous doivent uvrer en vue de cette le tikkun Pour ce faire
il suffit de en remettre autorité de la Loi et en suivre les prescriptions
conformément aux normes de conduites fixées par les Sages
59 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Mais interprétation rabbinique va plus loin encore elle attribue
exil une signification qui lui octroie une dimension supplémentaire exil
politique du peuple vaincu et dispersé revêt une cosmique il
applique Dieu Dieu est-il pas en effet exilé lui aussi lui qui été
chassé de son Temple souillé et dévasté exil du peuple accompagne donc
un autre exil celui de Dieu Comment interprétation rabbinique a-t-elle
pu franchir un pas une telle portée
Il est convenu que la période biblique prend fin avec la destruction du
Temple et la dispersion des Juifs Pourtant cette périodisation doit moins être
considérée dans sa dimension temporelle en fonction de sa représentation
du divin Tout au long de la période biblique Dieu est un agent actif de
histoire il est présent il exprime il se manifeste au même titre que les
autres acteurs est il décide de quitter la scène plus exactement
lorsque ses médiateurs exégètes décident de lui faire quitter la scène pour
laisser le champ libre aux hommes que la période biblique se clôt Par consé
quent exil de Dieu désigne son retrait son absence son silence Telle
sera désormais la règle que imposera on imposera la divinité Mais
exil de Dieu comme nous avons vu est autre chose encore Chassé
de son sanctuaire dévasté Dieu est aussi chassé de sa terre Il est donc
condamné accompagner son peuple sur les routes de exil est là le thème
mystique de la présence invisible contenu dans la notion de shekkinä exil
de Dieu contient ainsi lui seul ces multiples dimensions nationale mystique
et cosmique
Cette interprétation mystique de exil induit des retombées sociales Dé
sormais les communautés juives vivent et supportent leur condition diaspo-
rique exilées de leur terre et géographiquement dispersées sur la terre en
développant un rapport ambivalent espace et la terre un côté les Juifs
survaloriseront le thème de la Terre sainte et de autre ils déprécieront tout
ce qui se rapporte aux diverses terres exil
La survalorisation la pensée mystique-eschatologique et la poésie litur
gique remobilisent alors utopie fondatrice en se nourrissant désormais de la
référence Si et Jérusalem Pendant des générations ces hauts-lieux fon
dateurs seront au centre de imaginaire collectif fonctionnant comme un ef
ficace ferment espoir est ainsi que les Juifs substituent la dimension
spatiale dépréciée de leur condition une dimension éternité une incommen
surable valeur exil et la terre promise deviennent les balises utopiques un
espace spirituel et intemporel
Quant la dépréciation de la condition diasporique elle se traduit par
des comportements sociaux et des représentations collectives particulières pour
ce qui concerne le rapport la terre et espace
Les comportements sociaux dès lors les Juifs organisent leur vie
intérieur de communautés aux réseaux très serrés le dispositif socio-culturel
dont ils se dotent ne laisse une place limitée au dialogue ou échange
avec environnement social et naturel Dans les pays Occident cette attitude
est renforcée partir du Moyen-Age et des Croisades par interdiction
qui leur est faite de posséder et exploiter des terres Orientés vers des ac
tivités citadines ils en arrivent perdre tout contact direct avec la terre
Ainsi au fil des siècles les activités matérielles en rapport avec la terre
nourricière tendront être dépréciées tandis que les activités spirituelles et
60 LA TERRE DANS LES REPR SENTATIONS RELIGIEUSES JUIVES
rituelles qui renvoient la terre promise auront de plus en plus tendance
être valorisées
Les représentations collectives quant elles mettent accent sur un au
tre type de rapport espace et environnement Ce est plus uniquement
le thème de la terre promise qui se trouve survalorisé mais aussi celui de
errance de itinérance Non sans ambiguïté ailleurs Sont mises en valeur
et données en exemple les figures et les épisodes bibliques où le déracinement
est vécu positivement comme signe de détachement des choses matérielles
comme signe de refus des compromissions citadines et politiques ainsi la
figure positive Abel le nomade dont le sacrifice est accepté par Dieu ou
encore épisode du désert où le peuple fait le difficile apprentissage de la
liberté
Conduite compensatoire par excellence en réaction aliénation radicale
que représente la condition juive diasporique errant interdit de séjour sur
la terre promise et auquel est refusée la jouissance de la moindre parcelle de
sol sur les terres exil fait de la terre entière le théâtre de ses pérégrinations
Dans les représentations juives religieuses ou profanes errance est per ue
positivement Modalité essentielle de être juif elle est inscrite dans éty-
mologie même de son nom Hébreu en hébreu ivri est-il pas celui-là
même qui passe Et la dispersion elle-même ne correspond-elle pas un
dessein divin les Juifs lumière des nations ayant un rôle central jouer
dans économie universelle du salut inverse dans les représentations
populaires non-juives la figure du Juif errant devient le symbole négatif
de la marginalité juive époque moderne elle sera celui du cosmopolite
de apatride
Pourtant errance ne comporte pas que des aspects positifs Elle porte
aussi les stigmates du réprouvé Caïn la figure-type du paria symbolise exil
vécu sur le mode de la souffrance de inconfort matériel de angoisse et
de la précarité Ici encore nous voyons combien en dépit de leur ambivalence
les représentations liées espace restent néanmoins déconnectées du réel
Par sa soudaineté et sa radicalité extrême épopée tragique de Sabbatai
Tsvi le faux messie de Smyrn fournit une illustration exemplaire de la
complexité et de ambivalence de ce rapport dématérialisé la terre ap
pel de Si est vécu par un grand nombre de Juifs alors fascinés par le
charisme de Sabbataï et emportés par la force de conviction de son prophète
Nathan comme un impératif immédiat qui les rend insensibles la raison
et au poids de la réalité 8)
LA TERRE ET LES UTOPIES POLITIQUES
La pensée séculière juive moderne est pas moins riche de représentations
utopiques de la terre Les premières prennent naissance dans le cadre de la
société occidentale de la fin du XVIIIeme siècle après que avènement de la
modernité politique inaugurée par la Révolution fran aise eût ébranlé as
sise les structures et le statut des communautés juives traditionnelles obli
geant repenser frais nouveaux la condition et le destin collectif juif
La grande innovation réside dans le fait que contrairement leurs habitudes
61 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
et alors ils se trouvent une fois de plus embarqués dans une histoire qui
est pas prioritairement la leur les Juifs opposent pas leur traditionnelle
fin de non recevoir par le biais une échappatoire de type mystico-religieux
Une génération intellectuels détachée des modes de pensée traditionnels
réagit en développant une réflexion séculière délibérément placée sur le terrain
socio-historique Ici encore utopie revivifiée puise des sources facilement
identifiables
Avec eux espérance messianique se mue progressivement en des théories
visant trouver des solutions nationales la question juive Ou encore
elle donne lieu des substitutions de messianité ce que hésitent pas faire
les israélites fran ais du XIXeme siècle qui voient dans la France la nouvelle
terre promise et dans la Déclaration des Droits de homme le nouveau dé-
calogue de humanité ou encore les juifs américains qui de concert avec
leurs concitoyens protestants nourris de Bible opèrent une transposition si
milaire avec Amérique promue nouvelle terre promise au terme une
nouvelle Alliance contractée avec un nouveau peuple élu le peuple
américain 10)
Mais surtout ces nouvelles formes utopies se matérialisent dans des pro
jets territoriaux ou non-territoriaux
En ce qui concerne ces derniers la question de la terre est tout simplement
non-pertinente Le destin collectif juif est envisagé dans une perspective
culturaliste identité juive étant essentiellement envisagée dans ses dimen
sions culturelle linguistique historique excluant toute revendication territo
riale Ce courant se distingue de la conception communautaire traditionnelle
par son rejet de autorité rabbinique et des normes de vie religieuse il
remplace par des valeurs laïques et progressistes Il est nationalitaire et non
nationaliste dans la mesure où il uvre en faveur de la perpétuation une
vie collective juive en diaspora jouissant une part autonomie culturelle
mais où il ne nourrit aucune ambition de souveraineté nationale juive Le
mouvement hundiste né en Europe de Est la fin du siècle dernier et les
courants diasporiques qui se sont développés Ouest après la création de
tat Israël illustrent ce premier cas de figure 11)
Les projets territoriaux quant eux se partagent entre projets sionistes et
territorialistes
appellation des premiers ne nécessite pas de longues explications le
sionisme voit dans Si est-à-dire la Palestine le lieu géographique tout
autant que spirituel culturel et national de la centralité juive les choses de
venant plus complexes dès lors on entre dans le détail des divers projets
sionistes et de leur dimension utopique
Les projets territorialistes dont le sionisme ne constitue un cas parti
culier envisagent un regroupement géographique des Juifs sur un territoire
quelconque déterminer La question de autonomie politique est pas
prioritaire bien elle ne soit pas exclue Cette approche qui se veut une
solution pragmatique apportée aux difficultés que rencontrent les Juifs du Cen
tre et de Est-européen se place dans la continuité une tradition diasporique
qui attribue pas de valeur propre autre instrumentale la terre
Les projets territorialistes ont pas été le fait des seuls Juifs soucieux
apporter des remèdes concrets Dès 1903 le gouvernement britannique pro
posait un projet Ouganda Allemagne nazie de son côté aurait nourri le
62 LA TERRE DANS LES REPR SENTATIONS RELIGIEUSES JUIVES
projet organiser une déportation massive des Juifs vers Madagascar avant
envisager la mise en uvre de la solution finale que nous savons
Enfin un autre projet qui connut un début de réalisation concrète fut celui
de la Région autonome juive du Birobidjan aux confins de Extrême-Orient
soviétique par lequel URSS stalinienne entendait régler la question nationale
juive sur son propre territoire Ce projet souleva en son temps une espérance
néo-messianique comparable en intensité et dans ses effets celle de aven
ture sabbatianiste Comme celle-ci il devait se solder par un échec douloureux
pour ceux qui tentèrent aventure 12)
Mais les Juifs aussi de monter divers projets territorialistes
tous avortèrent pourtant avant avoir vu le jour Argentine Angola
quateur Australie le Surinam II pas un bout de terre sur cette planète
auquel nous ayons pas pensé Cette phrase Israël Zangwill exprime bien
état effervescence de certains milieux juifs avant que la solution palesti
nienne ne impose définitivement
Comment expliquer et interpréter cette multiplicité de projets et échecs
implantation territoriale et comment expliquer inverse la réalisation du
projet sioniste
Une première remarque la manifestation une volonté active de rassem
blement territorial doit être per ue comme le moment une rupture radicale
par rapport une longue tradition rabbinique dominance quiétiste en matière
de messianisme autrement dit une tradition qui est imposée une attitude
passive nourrie attente En atteste le fait que au siècle dernier la pré
sence juive en Palestine si elle est quasi-permanente en est pas moins quan
titativement négligeable En dépit de poussées de fièvres messianiques
sporadiques appel de Si et an prochain Jérusalem restent pendant
près de deux mille ans des formules incantatoires aucune entreprise hu
maine ne saurait réellement tenter actualiser Considérer de ce seul point
de vue ce volontarisme territorial apparaît en soit comme une manifestation
de la sécularisation interne du judaïsme indice un début de perte emprise
du rabbinisme dominant un commencement effritement de son autorité
bi-millénaire
Par ailleurs la problématique territoriale constitue ici un bon révélateur
des modes de fonctionnement utopiques En dépit de leur transposition dans
le champ politique des luttes de libération nationale on reconnaît aisément
la filiation religieuse de ces idéologies séculières liées la terre ainsi que
les accents mystico-messianiques de la tradition exilique Mais surtout on
retrouve cette même approche irréaliste décontextualisée espace ce déni
de réalité apparaît aisément chez les bundistes qui accordent que peu ou
pas importance la dimension territoriale mais elle se retrouve aussi chez
les territorialistes dans leur capacité imaginer des projets implantation
juive sans porter la moindre attention au poids symbolique ou referentiel des
lieux compris chez Herzi Ce qui confirme une fois encore cette absence
emprise physique du sol dans les représentations juives du retour la terre
puisque importe quel bout de terre peut éventuellement faire affaire Pour
tant est examen critique de la pensée sioniste qui donne la pleine mesure
de cette difficulté concevoir et assumer concrètement le poids du réel
notamment incapacité ou le refus de la part de certains penseurs ou dirigeants
sionistes admettre la nécessité de prendre en considération dans leurs ana
lyses et leurs propositions pratiques la réalité de la présence arabe sur le sol
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