16 Pages
English
Gain access to the library to view online
Learn more

Le Culte des saints musulmans en tant que rituel : controverses juridiques / The Cult of Moslem Saints as a Ritual : juridical Disputations - article ; n°1 ; vol.85, pg 85-98

-

Gain access to the library to view online
Learn more
16 Pages
English

Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1994 - Volume 85 - Numéro 1 - Pages 85-98
Résumé entend-on par rites ('ibâdât) dans la tradition islamique ? Ils sont conçus comme des actes manifestant le lien de servitude qui unit l'homme à Dieu ; leur nature est arbitrairement fixée par Dieu et codifiée dans la Loi (sharî'a). Il s'ensuit que la science des rites en Islam est le droit (fiqh) : tout manuel de droit médiéval commence par une série de chapitres sur les rites canoniques. Les traits spécifiques de la conception des rites exprimée par ces manuels ressortent avec un relief particulier dans les controverses sur le culte des saints auxquelles est consacré cet article : s'appuyant plus particulièrement sur des textes indiens du XIXe siècle qui reprennent des doctrines fixées dans le monde arabe au XIVe siècle, il montre comment la pensée islamique analyse les rites comme des séries de gestes, de paroles et d'offrandes exécutés en des temps et des lieux déterminés, et dont le seul destinataire doit être le Dieu unique. Cette vue extrême des puristes - que la piété des mystiques a heureusement tempérée au cours des siècles - fait ressortir certains caractères fondamentaux de la pensée islamique qui a trouvé son expression la plus rigoureuse dans le droit.
What is meant by rites ('ibâdât) in the Islamic tradition? They are conceived of as acts which manifest the tie of the servitudes uniting man and God; their nature is arbitrarily fixed by God and codified in the Law (sharî'a). It follows that the science of rites in Islam is jurisprudence (fiqh): every manual of medieval jurisprudence begins with a series of chapters on the canonical rites. The specific characteristics of the conception of the rites expressed in the manuels stand out particularly in the controversies on the cult of saints to whom this article is consecrated: concentrating particularly on the Indian texts of the 19th century which take up the doctrines laid down in the Arab world in the 14th century, it shows how Islamic thought analyses the rites as a series of gestures, words and offerings performed at particular times and in particular places, and of which the only recipient must be the one God. This extreme view held by the purists - that the piety of the mystics has for tunately tempered over the centuries - brings out certain fundamental characteristics of Islamic thought, which has found its strictest expression in jurisprudence.
Qué se entiende por rito ('ibâdât) en la tradición islámica ? Se trata de procesos percibidos como actos que manifiestan la relación de servidumbre que une el hombre a Dios ; su naturaleza es fijada arbitrariamente por Dios y codificados en la Ley (sharî'a). La consecuencia es que la ciencia sobre los ritos en el Islán es el derecho (fiqh) : todos los manuales de derecho medieval comienzan con una série de capitulos sobre los ritos canónicos. Las características específicas de la conception de los ritos se expresa por medio de estos manuales y se manifiestan con una dimensión particular en las controversias sobre el culto de los santos, tema al que está consagrado este artículo. Apoyándonos especificamente en textos indúes del siglo XIX, que retoman las doctrinas plasmadas en el mundo arabe en el siglo XIV, nuestro estudio se propone explicitar cómo el pensamiento islámico analiza los ritos cómo série de gestos, palabras y ofrendas ejecutados en tiempos y lugares determinados, y como el único destinatario debe ser el Dios único. Esta visión extrema de los puristas - que la religiosidad de los místicos ha suavizado a lo largo de los siglos -hace resaltar ciertas características fundamentales del pensamiento islámico que ha encontrado su expresión más rigurosa en el derecho.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Subjects

Informations

Published by
Published 01 January 1994
Reads 36
Language English
Document size 1 MB

Exrait

Marc Gaborieau
Le Culte des saints musulmans en tant que rituel : controverses
juridiques / The Cult of Moslem Saints as a Ritual : juridical
Disputations
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 85, 1994. pp. 85-98.
Citer ce document / Cite this document :
Gaborieau Marc. Le Culte des saints musulmans en tant que rituel : controverses juridiques / The Cult of Moslem Saints as a
Ritual : juridical Disputations. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 85, 1994. pp. 85-98.
doi : 10.3406/assr.1994.1427
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1994_num_85_1_1427Abstract
What is meant by rites ('ibâdât) in the Islamic tradition? They are conceived of as acts which manifest
the tie of the servitudes uniting man and God; their nature is arbitrarily fixed by God and codified in the
Law (sharî'a). It follows that the science of rites in Islam is jurisprudence (fiqh): every manual of
medieval jurisprudence begins with a series of chapters on the canonical rites. The specific
characteristics of the conception of the rites expressed in the manuels stand out particularly in the
controversies on the cult of saints to whom this article is consecrated: concentrating on the
Indian texts of the 19th century which take up the doctrines laid down in the Arab world in the 14th
century, it shows how Islamic thought analyses the rites as a series of gestures, words and offerings
performed at particular times and in particular places, and of which the only recipient must be the one
God. This extreme view held by the purists - that the piety of the mystics has for tunately tempered over
the centuries - brings out certain fundamental characteristics of Islamic thought, which has found its
strictest expression in jurisprudence.
Resumen
Qué se entiende por rito ('ibâdât) en la tradición islámica ? Se trata de procesos percibidos como actos
que manifiestan la relación de servidumbre que une el hombre a Dios ; su naturaleza es fijada
arbitrariamente por Dios y codificados en la Ley (sharî'a). La consecuencia es que la ciencia sobre los
ritos en el Islán es el derecho (fiqh) : todos los manuales de derecho medieval comienzan con una série
de capitulos sobre los ritos canónicos. Las características específicas de la conception de los ritos se
expresa por medio de estos manuales y se manifiestan con una dimensión particular en las
controversias sobre el culto de los santos, tema al que está consagrado este artículo. Apoyándonos
especificamente en textos indúes del siglo XIX, que retoman las doctrinas plasmadas en el mundo
arabe en el siglo XIV, nuestro estudio se propone explicitar cómo el pensamiento islámico analiza los
ritos cómo série de gestos, palabras y ofrendas ejecutados en tiempos y lugares determinados, y como
el único destinatario debe ser el Dios único. Esta visión extrema de los puristas - que la religiosidad de
los místicos ha suavizado a lo largo de los siglos -hace resaltar ciertas características fundamentales
del pensamiento islámico que ha encontrado su expresión más rigurosa en el derecho.
Résumé entend-on par rites ('ibâdât) dans la tradition islamique ? Ils sont conçus comme des actes
manifestant le lien de servitude qui unit l'homme à Dieu ; leur nature est arbitrairement fixée par Dieu et
codifiée dans la Loi (sharî'a). Il s'ensuit que la science des rites en Islam est le droit (fiqh) : tout manuel
de droit médiéval commence par une série de chapitres sur les rites canoniques. Les traits spécifiques
de la conception des rites exprimée par ces manuels ressortent avec un relief particulier dans les
controverses sur le culte des saints auxquelles est consacré cet article : s'appuyant plus
particulièrement sur des textes indiens du XIXe siècle qui reprennent des doctrines fixées dans le
monde arabe au XIVe siècle, il montre comment la pensée islamique analyse les rites comme des
séries de gestes, de paroles et d'offrandes exécutés en des temps et des lieux déterminés, et dont le
seul destinataire doit être le Dieu unique. Cette vue extrême des puristes - que la piété des mystiques a
heureusement tempérée au cours des siècles - fait ressortir certains caractères fondamentaux de la
pensée islamique qui a trouvé son expression la plus rigoureuse dans le droit.Arch de Sc soc des Rel. 1994 85 janvier-mars) 85-98
Marc GABORIEAU
LE CULTE DES SAINTS MUSULMANS EN TANT QUE
RITUEL CONTROVERSES JURIDIQUES
Ne faites pas de ma tombe un lieu de fête
Tradition du Prophète
Nombreuses sont les descriptions du culte des saints yvalî pluriel awliyâ
faites par les musulmans eux-mêmes Sourdel-Thomine 1957 Ernst sous
presse Garcin de Tassy 1869 ou par les historiens et ethnologues travaillant
en Inde Gaborieau 1975 et 1983 Rollier 1981 Currie 1988 Troll 1989
ou ailleurs dans le monde musulman Canaan 1927 Dermenghem 1954 Rey-
soo 1991 Elles restituent minutieusement les rites exécutés cette occasion
Pour le lecteur peu familier avec le sujet rappelons les principaux traits de
ce culte il attire les fidèles sur la tombe des saints plus particulièrement
en des jours fixés comme le jeudi soir un quantième du mois et surtout an
niversaire de leur naissance ou de leur mort cette dernière date donnant lieu
de grandes réjouissances Arrivés sur la tombe les fidèles vont la toucher
et en faire la circumambulation ils invoquent le saint ils lui font des of
frandes voire sacrifient des animaux en vue obtenir des faveurs Ils sont
aidés dans exécution de ces rites par les desservants du tombeau qui
souvent les descendants du saint
Pour la plupart des fidèles au Moyen Age et même encore hui
quoi en disent les puristes ce culte ne posait pas de problèmes Mais
chez les théologiens et surtout chez les juristes il toujours existé un courant
minoritaire mais articulé qui mettait en doute la licéité du culte des saints
il connu sa formulation la plus vigoureuse chez le damascène Ibn Taimiyya
1328 Memon 1976 Olesen 1991 Ce courant est venu au premier plan
partir du xvine siècle avec le wahhabisme en Arabie en Inde il réapparut
aussi sous forme modérée chez Shah Llâh de Delhi 1703-1762 qui
était initié la lecture des uvres Ibn Taimiyya lors un pèlerinage
la Mecque La polémique contre le culte des saints atteint en Inde du Nord
sa pleine virulence dans un mouvement on appelle le wahhabisme indien
et qui fut lancé partir de 1818 sous impulsion de Sayyid Ahmad Barelwî
1786-1831 et Ismâîl Shahîd 1779-1831) son brillant disciple îl
Shahîd 1818 et 1824) partir de la seconde moitié du XIXe siècle les mo-
85 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
dernistes musulmans ont souvent repris les objections du wahhabisme Cette
vue critique du culte des saints souvent obtenu droit de cité chez les spé
cialistes occidentaux qui la considèrent comme la seule formulation authen
tique de la doctrine de islam
Ces controverses nous intéressent car elles ont entraîné une réflexion sur
le rituel Selon les auteurs indiens du xixe îl Shahîd 1818 et 1824
Hughes 1964 art shirk pp 579-580 Gaborieau 1989b qui résument de fa on
concise et incisive leur modèle Ibn Taimiyya argumentation contre le culte
des saints deux volets un relève de la théologie kal et attache aux
croyances vénérer les saints est leur imputer des attributs qui appartien
nent Dieu omniscience toute puissance. autre relève de la science
reine dans islam classique le droit canonique fiqh le culte des saints est
illicite car il se compose de rites ibâdât littt adorations qui sont les pré
rogatives du Dieu unique
Ce second volet est ici examiné pour voir ce il nous révèle sur la
conception islamique des rites Ma réflexion sera surtout illustrée par des
exemples tirés de Inde musulmane domaine de ma compétence Elle se fera
en trois étapes entend-on par rite en islam Des sciences reli
gieuses de islam quelle est celle qui traite des rites Comment dans
les canons de cette science qualifie-t-on le culte de saints
Nous nous demanderons en conclusion quel registre de la connais
sance se rattachent ces considérations islamiques sur les rites Peut-on
parler ethnologie
ENTEND-ON PAR RITE EN ISLAM
1.1 Terminologie Le terme arabe que nous traduisons ici par rite est
ibâda pluriel ibâdât) le service de Dieu on peut rendre aussi par
obéissance Dieu car un de ses synonymes est précisément
ât un et autre mots employés au pluriel désignent ensemble des
rites prescrits au croyant Padwick 1961 3-6 EI2 vol III art ibâdât)
Ces termes sont très forts Il ne agit pas seulement de service religieux
au sens de la liturgie chrétienne ibâda est tiré de la racine bd qui désigne
la relation de servitude un esclave se dit abd Pour traduire exactement
ibâda il faut une périphrase comme acte par lequel homme reconnaît le
lien de servitude qui le lie Dieu le terme hébreu apparenté abôdâ le
même sens)
1.2 Origine des rites Pour les musulmans les rites ou du moins les
bons rites qui distinguent les croyants des infidèles sont institution divine
histoire de humanité est celle une succession de Prophètes qui Adam
Mahomet ont révélé des Lois de plus en plus parfaites Mahomet le sceau
des Prophètes apporté une Loi définitive qui vaut pour toute
humanité et qui prescrit les rites qui imposent tous
On objectera que islam repris notamment dans le pèlerinage la Mec
que des sites et des rites païens comme la circumambulation de la ba
86 LE CULTE DES SAINTS MUSULMANS
les sacrifices les lapidations de rochers qui sont des symboles démoniaques.
Cette objection ne vaut pas car dans optique islamique ces rites ont dès
origine été révélés par Dieu travers Abraham en les reprenant Mahomet
les seulement débarrassés adjonctions postérieures comme le culte de
déesses et leur restitué leur pureté primitive
Les rites sont donc des actes prescrits dans la Loi divine par lesquels
homme exprime sa soumission Dieu
DANS QUELLE SCIENCE TRAITE-T-ON DES RITES
La notion de Loi nous met sur la voie car elle nous invite
nous tourner vers le droit En effet en islam la théologie kal m) qui est
plutôt une apologétique est marginale et peu originale car elle été modelée
sur des précédents chrétiens
2.1 Importance du droit Au Moyen Age dans les séminaires ensei
gnement religieux madrasa la théologie était pas dans la liste des matières
obligatoires La science autour de laquelle tournait tout enseignement était
le droit fiqh El2 vol II art fiqh) est dans cette discipline que est ex
primée la pensée spécifique des docteurs musulmans
En particulier est dans ce droit que on trouve une analyse et une co
dification des rites Il faut en effet se méfier une illusion moderne les
textes juridiques du Moyen Age ont été utilisés époque coloniale et contem
poraine pour en tirer des règles de droit civil en particulier le statut per
sonnel et plus rarement de droit criminel Or dans les traités classiques
Macdonald 1903 pp 371-378 Levy 1957 pp 150-191 Pareja 1964 640-
661 ces matières se trouvent toujours rejetées dans une seconde partie consa
crée aux âmalat est-à-dire aux transactions entre les hommes ce
qui intéresse les juristes au premier chef se sont les rites ibâdât qui forment
toujours la première partie des traités Ces ouvrages systématiques sont
complétés par des avis motivés fatâwâ singulier fatwa émis par des experts
en droit ou muft sur des points précis avis que leurs auteurs publient souvent
en recueils ainsi la pensée Ibn Taimiyya sur le culte des saints est ex
primée surtout dans es fatâwâ encore hui en Inde par exemple les
fidèles vont consulter les docteurs sur des points de rituel Metcaïf 1982
pp 140-157)
En islam la science des rites est donc le droit qui est un droit canonique
et qui est aussi la reine Les savants en sciences religieuses les
oulémas ulama) sont avant tout des experts en droit des docteurs de la
Loi pour prendre une expression qui nous est familière et laquelle nous
nous tiendrons désormais ce sont eux que on consulte en matière de rites
2.2 Les sources du droit Pour écrire leurs traités et rendre leurs déci
sions les docteurs de la Loi doivent se référer des sources du droit Schacht
1966 dont les plus importantes sont au nombre de trois Elles sont énumérées
ci-dessous en ordre hiérarchique décroissant
87 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
Les deux premières qui appartiennent la catégorie des textes nass plu
riel nussûs) ont une valeur contraignante dans toutes les écoles de droit ce
sont le Coran qui consigne la révélation divine les Traditions hadîth
qui rapportent travers une chaîne de témoins authentifiés les paroles et les
actes exemplaires du Prophète
Quand ces sources sont muettes ou insuffisamment explicites il faut faire
appel autres dont la liste varie selon les écoles Pour la présente
discussion seule celle qui vient en troisième lieu est pertinente le Consen
sus ijmaf des savants une époque donnée
Pour justifier ou prohiber le culte des saints quelles sources peut-on
puiser Le Coran mentionne bien les saints mais il est trop peu explicite
leur sujet pour que ses versets suffisent alimenter les controverses sur la
licéité du culte on leur rend Ce dernier ailleurs été élaboré tardivement
en islam vers les xi -xin siècles
Les défenseurs du culte des saints juristes ou mystiques pour le justifier
devaient appuyer avant tout sur le Consensus Olesen 1991 27) ils pui
saient aussi titre secondaire dans immense stock des Traditions
Les adversaires du culte des saints souvent opposés au Consensus comme
était Ibn Taimiyya Schacht 1966 63) ont surtout puisé dans les Traditions
qui leur permettaient de corroborer des citations coraniques soigneusement
triées ailleurs comme fait remarquer Ignaz Goidziher il un siècle
ce sont les recueils de traditions qui au cours des siècles ont véhiculé les
arguments des détracteurs du culte des saints Goidziher 1971 pp 332-335)
tel est le cas en particulier du Mishkât al-masâbih compilé vers 1336 par
Shaikh d-Dîn 1342 qui reprenait un recueil antérieur de Al-Ba-
ghawî 1122 Merv intitulé Masâbîh al-sunna voir Goidziher 1971 263-
270 Robson 1965 Cet ouvrage et quelques recueils moins célèbres
constituèrent arsenal des wahhabites indiens Robson 1965 Gaborieau
1989b pp 216-217 220-221)
ANALYSE JURIDIQUE DES RITES
3.1 Procédé Pour analyser le culte des saints ses adversaires emploient
les outils élaborés pour étude du rituel canonique dans les traités de droit
classiques Ils concèdent donc au départ que les dévotions aux saints sont
bien des rites
Ceci leur permet de les condamner car ils font exécuter pour les saints
des actes de soumission ibâdàt qui sont la prérogative du Dieu unique
ils font ainsi concurrence au rituel canonique obligatoire Gaborieau 1989a
pp 222-224 Olesen 1991 184-191 Mais nous insisterons pas ici sur ces
problèmes de la qualification légale des rites
Ce qui nous intéresse est étape préliminaire la condamnation qui
consiste découper les dévotions en un ensemble éléments qui sont assi
milés ceux du rituel canonique
88 LE CULTE DES SAINTS MUSULMANS
3.2 Les éléments du rituel Nous allons ici inventorier les principaux
éléments que les juristes prennent en ligne de compte dans leur analyse du
rituel canonique Cet inventaire est volontairement non exhaustif nous avons
laissé de côté des points importants où on ne trouve pas de différences si
gnificatives entre rituel canonique et culte des saints comme la pureté rituelle
thème obligé du premier chapitre de tous les traités de droit nous avons
aussi laissé de côté la question très complexe des officiants du rituel car cela
nous aurait entraîné dans des développements historiques et sociologiques dé
bordant le cadre un simple article sur cette question consulter Gaborieau
1989a)
En premier viennent le lieu et le temps Dans beaucoup de religions ac
cent est mis sur les lieux de culte Dans islam canonique espace est lar
gement désacralisé il de contraintes spatiales que pour un minimum
de grands rites mosquée cathédrale pour la prière du vendredi lieu de prière
musalla ciel ouvert hors les murs de la ville pour la prière des deux
grandes fêtes de Rupture du jeûne et du Sacrifice ainsi que les prières spéciales
pour les temps de sécheresse et pour les éclipses sanctuaires de la Mecque le pèlerinage Les autres rites peuvent être faits dans importe quel
autre lieu préalablement purifié car selon une Tradition célèbre la terre en
tière est une grande mosquée Ce qui est le plus minutieusement codifié est
le temps islam construit son propre calendrier lunaire qui échappe em
prise des saisons il pris soin de décaler les cinq prières quotidiennes par
rapport aux moments astronomiquement marqués aurore midi crépuscule
les moments assignés chacun des rites sont très minutieusement codifiés
La pensée islamique réellement investi dans analyse des contraintes tem
porelles qui définissent les rites Brunschvig 1970 Le culte des saints en
tient-il la même importance relative de espace et du temps
La gestuelle est après le temps la seconde obsession majeure des juristes
vers qui ou quoi se toume-t-on De quoi fait-on le tour Où et quand faut-il
se tenir droit incliner se-prosterner Repère-t-on des différences majeures
entre la gestuelle du culte des saints et celle du rituel canonique
islam ensuite beaucoup investi dans les textes qui font partie intégrante
des rites canoniques Non seulement pour en fixer le mot mot mais aussi
pour classer le registre de discours auquel ils appartiennent prière de louange
invocation serment. En va-t-il de même pour le culte des saints
La dernière série de prescriptions importantes concerne les offrandes et
sacrifices Est-ce aussi une question soulevée propos du culte des saints
APPLICATION AU CULTE DES SAINTS
usage de cette méthode par Ibn Tamiyya propos du culte des saints
déjà fait objet de savantes études Memon 1976 Olesen 1991) il ne agit
pas ici de les répéter mais en tirer quelques enseignements pour analyse
des rites Je les illustrerai versant au débat des documents écrits en Inde
ai déjà ailleurs analysé un premier texte de la seconde moitié du xixe Ga
borieau 1989b) utilise ici pour la première fois autres ouvrages du début
du XIXe plus particulièrement la Taqwiyyatu l-imân de Shah îl Shahîd
89 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
de Delhi 1779-1831 qui traite des rites célébrés pour les saints avec un
certain souci du détail îl Shahîd 1824 chap et pp 56-94 ai
aussi tiré profit un précédent ouvrage du même auteur le Sirâtu l-mustaqîm
îl Shahid 1818 eh pp 80-88) ainsi que un ouvrage légèrement
postérieur aux précédents et qui les complète Sultan Muhammad s.d. pp 145-
158)
4.1 Le temps et le lieu orientation fêtes et pèlerinages élément
temps est important dans la critique du culte des saints car fixer un moment
déterminé est un privilège réservé Allah pour les rites canoniques Il est
donc illicite de réserver un jour déterminé incliner sur la tombe des
saints comme le jour de leur anniversaire ou un jour du mois ou un soir de
la semaine fixer un moment est déjà en faire un rite Ibn Taimiyya avait
longuement insisté sur ce point Memon 1976 pp 11-16 et 220) que réaf
firment les textes indiens Gaborieau 1989b pp 223 et 228-229)
Mais parlant du culte des saints la différence de ce qui se passe dans
le rituel canonique le grand sujet de préoccupation est pas le temps mais
le lieu La raison en est en islam canonique les lieux sacrés ne sont pas
nombreux un seul compte vraiment est enceinte de la Mecque le haram
théâtre du pèlerinage titre secondaire Medine où vécut et est enterré le
Prophète et Jérusalem sont aussi sacrées Olesen 1991 72 Or la parti
cularité du culte des saints est avoir multiplié des sites sacrés qui font
concurrence ces trois lieux canoniques avant tout les tombes où sont en
terrés les saints puis par extension les lieux qui ont été associés des évé
nements de leur vie comme les grottes où ils ont séjourné les endroits où
ils ont fait étape et ceux qui contiennent leurs reliques La croyance populaire
veut un influx sacré baraka en émane Ils peuvent devenir le centre un
culte
La révérence donnée ces lieux se manifeste de trois fa ons abord
on oriente vers eux pour faire ses dévotions ce qui met en cause la concep
tion islamique de espace selon laquelle il un centre religieux du
monde la Mecque laquelle on doit faire face pour réciter ses prières se
tourner vers une tombe est régresser des conceptions plus primitives de
espace comme on en trouve par exemple dans hindouisme ou même dans
le christianisme où chaque monument religieux est un microcosme Nous
reviendrons plus loin propos de la circumambulation
La révérence est encore plus grande si on fait intentionnellement un
voyage pour vénérer ces lieux ce qui est la définition même du pèlerinage
partir des xi -xn siècles la littérature atteste ces voyages but religieux
vers les tombes des saints Sourdel-Thomine 1957) qui deviennent alors uni
versels dans le monde musulman ainsi en Inde habitude est développée
de faire des pèlerinages aux grands saints de la confrérie Cishtiyya qui furent
les premiers protecteurs de islam dans le sous-continent Digby 1986 Currie
1989) on dit même hui une visite aux cinq tombes les plus im
portantes de cet ordre valent un pèlerinage la Mecque Les adversaires du
culte des saints opposent précisément ce genre de croyance ils font re
marquer en arabe le terme hajj est réservé au pèlerinage
principal que la Loi enjoint de faire la Mecque au moins une fois dans
sa vie si on en les moyens les autres les pèlerinages secondaires
sont seulement des voyages safar terme qui applique aussi aux dépla-
90 LE CULTE DES SAINTS MUSULMANS
céments profanes pour commercer étudier ou voir de la famille Ces pèleri
nages secondaires parce ils font concurrence au grand pèlerinage canoni
que sont très mal vus des puristes ces derniers admettent la licéité que
de deux entre eux Medine et Jérusalem Tous les autres sont condam
ner Un texte indien du xixe siècle résume bien cette vue restrictive
Dieu fixé certains lieux pour être honoré comme les suivants que on
vénère au cours du haj la ba Arafat Maradalifa Mina Marwa Safa Ma-
qâm-i Ibrahîm toute la mosquée du pèlerinage et même toute la ville de la Mec
que toute enceinte du pèlerinage Et il implanté dans le ur des hommes le
désir aller Si bien que de toute fa on ils résolvent venir de loin pied
ou cheval Après avoir supporté les douleurs et les inconvénients du voyage
ils parviennent tout sales Ils sacrifient des animaux au nom de Dieu ils
accomplissent leurs ux ils font la circumambulation de ces lieux Ils expriment
abondamment adoration pour leur Maître qui remplit leur ur un embrasse
le seuil de la porte de la ba autre fait des invocations devant cette porte
autre saisissant le voile qui recouvre la ba fait une requête un autre ayant
résolu faire retraite réside nuit et jour occupé méditer sur Allah autres
debout contemplent respectueusement la ba Bref voilà tout ce ils font pour
honorer Allah et Allah est satisfait eux ils en retirent des bénéfices religieux
et profanes
Mais il ne faut pas faire les mêmes actes pour un autre Allah
Aller sur la tombe de un ou sur son lieu de retraite ou dans un sanctuaire
rendre intentionnellement arriver tout sale après avoir enduré les souffrances
et les inconvénients du voyage une fois arrivé là sacrifier des animaux ac
complir des ux faire la circumambulation une tombe ou un autre lieu
considérer comme sacrée la forêt qui entoure ...] ou accomplir tout acte de
cette sorte pour en retirer des bénéfices religieux ou profanes tout cela revient
associer des partenaires Dieu Il faut donc en préserver Car ce sont là des
actes que on accomplit que pour le Créateur aucune créature droit un
tel honneur îl Shahîd 1824 pp 58-59)
Nous reviendrons plus loin sur la forme des dévotions célébrées sur ces
lieux Ce que nous devons retenir de ce texte pour le moment est interdit
absolu de faire pèlerinage sur les tombes ou autre lieu associés aux saints
est-à-dire de faire intentionnellement un voyage pour rendre
Le comble de la révérence est de combiner les éléments du temps et
de espace est-à-dire de se rendre en un lieu donné une date calendaire
fixée pour une célébration collective est ainsi que les docteurs de la Loi
définissent la fête Memon 1976 11) îd terme qui signifie littéralement
le retour périodique En matière du culte des saints il agit avant tout des
célébrations annuelles de leur anniversaire en Inde cette fête est généralement
fixée au jour de la mort du saint -appelé urs noces mystiques qui
marque union de âme du Dieu ce jour-là des foules de milliers
voire de dizaines ou des centaines de milliers de fidèles pour les grands
saints se pressent dans les sanctuaires édifiés autour de leurs tombes Ga-
borieau 1975 Currie 1989 Troll 1989 passim est précisément contre
cette forme de culte que les puristes se déchaînent le plus est le thème
central un livre Ibn Taymiyya traduit dans Memon 1976) un opuscule
entier lui été consacré par les Wahhabites indiens étudié dans Gaborieau
1989b La raison de leur courroux une fois encore est la concurrence avec
le rituel canonique qui comprend seulement deux fêtes celle de Rupture du
jeûne issue du Ramadan et surtout la Fête du sacrifice que on appelle
juste titre la Grande fête elle coïncide en effet avec le pèlerinage la
91 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Mecque sa célébration idéale donc lieu là-bas au milieu des pèlerins venus
du monde entier ceux qui ont dû rester chez eux vont la célébrer ce jour-là
avec la population entière de leur ville ou village priant en unisson avec les
pèlerins de la Mecque Faire de grandes fêtes pour les saints serait encore
leur donner des prérogatives divines et relativiser le rituel canonique
Tournons-nous maintenant vers les autres éléments du rituel les actes ri
tuels proprement dits que nous avons laissés de côté dans la citation plus
haut Ici une clarification est nécessaire il est pas interdit de faire des
visites ziyârât singulier ziyârd sur les tombes des saints si on ne fait pas
de pèlerinage spécifiquement dans intention de rendre et si les actes de
dévotion on fait restent des limites permises Nous allons mainte
nant examiner ces actes en les regroupant sous trois rubriques gestes paroles
offrandes
tuelle 4.2 rien La est gestuelle plus minutieusement islam accordé codifié une très ni marqué grande importance au sens que les la ges lin
guistes donnent ce terme le rite central de islam est la prière salat cinq
fois répétée dans la journée et dans ce rite la gestuelle est rigoureusement
fixée par les textes Par analogie les gestes effectués pour le culte des saints
vont être passés au crible
La direction laquelle on fait face qibla est primordiale seule la di
rection de la Mecque et plus particulièrement le sanctuaire de la ba qui
en est le centre convient pour adresser Allah Détourner attention de
cette direction cardinale se tourner vers une tombe et en faire une ré
férence religieuse est donc inadmissible
plus forte raison est-il interdit de tourner autour une tombe en
faire la circumambulation tavvâf Il est vrai en dépit des objurgations
des puristes ce rituel est des plus communément effectué autour des tombes
et même là où les sanctuaires édifiés autour des sépultures des saints se sont
développés en centres de soins pour les malades mentaux la circumambulation
de la tombe est un élément essentiel de la thérapie Rollier 1981 Mais pour
les puristes la circumambulation est réservée la ba tourner autour une
tombe est donc dans interprétation la moins sévère faire usurper par le
saint une prérogative que Dieu est pour son sanctuaire de la Mec
que Une autre interprétation plus radicale verra un retour aux religions
pré-islamiques où le sanctuaire est comme un microcosme et où la circumam
bulation est comme un parcours du cosmos
Il est bien connu aussi que la prosternation est un geste très marqué en
islam il existe une littérature abondante sur la question de savoir il est
licite de se prosterner devant un souverain ou un chef de confrérie mystique
pour les puristes la réponse est évidemment non La prosternation sujud
est en effet réservée Dieu
Allah dit dans la sourate de la prosternation Ne vous prosternez point
devant le soleil ni la lune Prosternez-vous devant lui si est lui que vous adorez
Coran XLI 37 Ce verset nous apprend que dans notre religion la prosternation
est un droit réservé au Créateur il ne faut pas se prosterner devant une créature
du fait ils sont des créatures la lune le soleil le prophète et le saint sont de
même rang et ont pas droit la prosternation îl Shahîd 1824 pp 56-
57)
92