12 Pages
English
Gain access to the library to view online
Learn more

Le Polythéisme chez Max Weber / Max Weber and Polytheism. - article ; n°1 ; vol.61, pg 51-61

-

Gain access to the library to view online
Learn more
12 Pages
English

Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1986 - Volume 61 - Numéro 1 - Pages 51-61
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Subjects

Informations

Published by
Published 01 January 1986
Reads 52
Language English
Document size 1 MB

Exrait

Julien Freund
Le Polythéisme chez Max Weber / Max Weber and Polytheism.
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 61/1, 1986. pp. 51-61.
Citer ce document / Cite this document :
Freund Julien. Le Polythéisme chez Max Weber / Max Weber and Polytheism. In: Archives des sciences sociales des religions.
N. 61/1, 1986. pp. 51-61.
doi : 10.3406/assr.1986.2384
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1986_num_61_1_2384Arch Sc soc des Rel. 1986 61 janvier-mars) 51-61
Julien FREUND
LE POLYTHEISME CHEZ MAX WEBER*
Polytheism in the works of Max Weber has dual importance First
it is one of the essential categories in religious sociology correspon
ding to one of the forms of all experience opposed to
monotheistic systems As such it the expression religiously subli
mated of the struggle frequently found in human existence between
the principles representing different divinities each time both protec
tive and jealous of one another Second polytheism contains
paradigmatic meaning indicative of the current state of civilization
torn between antagonistic values From this point of view our modem
disenchanted intellectualism in its search for abstract entities is
pitted against the tragedies of life bom of the merciless combat fought
out by what have become the abstractions of peace freedom justice
equality and other notions of the same sort of universal nature In
this case polytheism is simply metaphor often without religious
content of the unsurmountable rivalry charcteristic of tensions in the
modem world
La réflexion sur le polythéisme trouvé un regain philosophique au siècle
dernier dans les dernières uvres de Schelling mais aussi grâce aux analyses de
Constant et Comte Depuis lors le problème occupé actualité devenant
même objet de controverses dont la plus récente est celle qui opposait
Marquard etJ Taubes Les considérations de Weber inscrivent donc dans
un débat qui cessé de gagner en notoriété philosophique étant entendu que
Weber lui-même largement contribué le diffuser Ala différence cependant de
ces divers auteurs il consacré ni un ouvrage ni un chapitre un ouvrage ni
même un article au polythéisme il en parlé que par allusions et par anno
tations dans des études portant sur autres thèmes est peine si on rencontre le
terme sa Religionssoziologie Si ses remarques ont été accueillies avec un si
grand crédit est elles ont posé une manière nouvelle et originale la question
En fait il faut considérer les observations de Weber sous un double angle Tout
abord celui de la sociologie religieuse proprement dite le polythéisme est dans ce
cas une forme permanente de la religion même fort répandue si on considère
Antiquité classique la Chine Inde et autres pays Weber été amené
évoquer dans ses divers écrits portant sur la sociologie religieuse mais
Cet article reprend le texte une communication présentée lors du colloque Des dieux et des
hommes Les ressurgissements du religieux dans le monde contemporain Paris U.E.R Sciences
Sociales C.E.A.Q 12-13 mars 1985 N.D.L.R.)
51 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
part une ou autre remarque on rencontre rien qui serait vraiment inédit
Nous préciserons assez brièvement ce côté de ses analyses sous le titre de
théologie polythéiste Il également traité la question sous un angle plus actuel
dans ses écrits consacrés epistemologie et la politique il essayait de
caractériser le développement probable des sociétés contemporaines en particu
lier européennes Le terme de polythéisme lui sert dans ce cas de paradigme pour
rendre compte du conflit des idées et des valeurs qui déchire les hommes
aujourdhui dans la mesure où ils sont en train de perdre le sens religieux sous
la forme traditionnelle de la foi Ce il veut montrer est que en dépit de la
rationalisation croissante qui peut donner aux contemporains illusion ils
seraient ou deviendraient les maîtres de leur destin ils demeurent soumis des
puissances qui dépassent leurs intentions et leurs projets Weber utilisé le
terme commode parce que répandu de polythéisme mais il aurait pu tout aussi
bien employer celui de polydémonisme de Van der Leuw 2) il évoque
propos de antagonisme des valeurs le combat insurmontable entre dieu et le
diable le dieu de un devenant le diable de autre Dès lors le polythéisme
deviendra en quelque sorte une catégorie de epistemologie wébérienne
Ce qui intéresse Weber dans la Religionssoziologie ce est pas la théologie
proprement dite mais impact socio-économique et politique des théologies
est-à-dire des discours sur Dieu ou les dieux De ce point de vue la religion est
pas seulement une manière de répondre aux inquiétudes des âmes mais aussi
une manière de légitimer le pouvoir politique et ordre social et économique
Cependant pour bien saisir la trame de la pensée de Weber il convient explici
ter un non-dit qui constitue de fa on latente assise de ses analyses il existe des
inégalités dans toutes les sociétés Certaines évertuent les évacuer autres
reconnaissent elles sont utiles et indispensables et hésitent pas les légiti
mer En général le polythéisme assume les divisions internes une société
exemple du système des castes en Inde de celui des classes Rome ou des
couches sociales privilégiées comme celle des mandarins en Chine Ce est pas
que le polythéisme ignorerait égalité mais elle règne par exemple intérieur
entre les membres une caste non entre les castes On invoque dans les différents
camps la justice sans que on puisse donner une solution univoque au problème
étant donné que le concept de justice est lui-même ambigu du fait il est exposé
un antagonisme éternel des maximes éthiques 3)
Se réclamant de St Mill chaque fois il évoque cette question Weber
estime que le polythéisme est la configuration religieuse qui correspond le plus
immédiatement expérience humaine Si on se place purement sur le terrain
de expérience on accède pas un Dieu unique et me semble-t-il moins
encore un Dieu de la bonté mais au polythéisme Je rappellerai
simplement ici le rôle capital que expérience humaine générale joue dans la
pensée de Weber Je voudrais surtout souligner les commentaires dont il
accompagne cette corrélation entre et polythéisme Tantôt par
exemple dans Zwischen zwei Gesetzen il insiste sur la spécificité de la puissance
dont la loi ne saurait être equipollente de celle de amour de sorte que chacun
doit choisir quel dieu il veut et doit servir quel moment il servira un et quel
moment autre Toujours toutefois il se trouvera impliqué dans une lutte contre
52 LE POLYTH ISME
un ou plusieurs autres dieux mais avant tout loin du Dieu du christianisme
du moins de celui qui est proclamé dans le Sermon sur la Montagne
Tantôt il déclare par exemple dans la conférence sur la vocation du savant que
on ne saurait établir égalité entre le vrai le bien le beau ou le saint car il agit
de cas élémentaires de la lutte qui oppose les dieux des différents ordres et des
différentes valeurs La notion même ordres suppose impli
citement existence inégalités
Cette correspondance du polythéisme avec expérience humaine en fait une
religion pragmatique et intramondaine qui donne la priorité ici-bas Diesseits
sur au-delà Jenseits et la préférence au quotidien alltäglich sur extraordinaire
ausseralltaglich) encore il subsiste dans le monothéisme certaines formes de
épreuve par le quotidien par exemple la certitudo saîutis des puritains fortifiée
par le succès de entreprise économique Le polythéisme est une religion anthro
pocentrique le Panthéon reflétant les avatars humains Aucun dieu est tout-
puissant ni omniscient On comprend dans ces conditions il rejette en général
usage de moyens extraordinaires dans la démarche permettant accéder aux
biens religieux Pour les Romains par exemple extase était synonyme de super
stition 7) le confucianisme excluait usage de alcool de la drogue et autres
moyens exceptionnels Weber note que opium est importation récente en
Chine plusieurs reprises il laisse entendre que les pratiques orgiastiques et
dyonisiaques ne sont pas caractéristiques du polythéisme car elles seraient plutôt
des survivances de la religion animiste antérieure il supplantée Tout comme
extase orgie appartient ordre des phénomènes exceptionnels donc non
quotidiens que animisme attribue aux pouvoirs extraordinaires des esprits
extase est un état auquel le profane accède occasionnellement. orgie
est la forme sociale sous laquelle extase se produit est la forme primitive de la
communication religieuse Mais orgie est une activité occassionnelte
De fa on générale orgie est une caractéristique de la pensée magique et non de
la pensée mythologique nourrie de symboles caractéristique du polythéisme
Ces pouvoirs extraordinaires ils soient ordre météorologiques thérapeuti
ques ou télépathiques Weber les appelle encore charisme 10)
Les dieux du polythéisme sont certes porteurs idées et de vertus comme
celles de justice ou de prudence mais aussi intérêts est ce qui explique que les
dieux ont un caractère fonctionnel Ainsi Rome chaque famille avait ses
propres divinités les lares domestiques) une ville possédait son dieu tutélaire
sans compter autres dieux tels les divinités chtoniques ou les dieux locaux
habitant les sources ou les forêts ou encore suivant expression Usener les
dieux de instant qui protégeaient un processus ou une manipulation déterminés
et occasionnels Tous ces dieux sont les protecteurs des intérêts particuliers de
ceux qui les vénèrent Au surplus ils étaient pas seulement liés des événe
ments considérés comme bienveillants ou heureux mais toutes les vicissitudes
de la vie telles que la guerre la pauvreté ou envie Les démons passaient pour
des divinités Dans ces conditions le polythéisme ne pouvait guère être mission
naire encore que Weber remarque propos de hindouisme il fut au moins au départ du moins dans la caste supérieure sinon on ne voit pas
comment il aurait pu évincer animisme préexistant 11 Le nombre des dieux
est pas déterminé et le plus souvent ensemble forme un méli-mélo désor
donné entités créées par le hasard et maintenues fortuitement par le culte. Les
dieux védiques eux-mêmes ne forment nullement un ensemble ordonné de dieux
Mais la règle est un panthéon se forme dès que la pratique religieuse fait objet
une réflexion systématique et un certain degré très variable selon les cas de
53 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
la rationalisation de la vie en général été atteint une et autre se manifestant avec
leurs exigences typiques croissantes en ce qui concerne les prestations des dieux
12 Il peut donc ajouter des dieux avec le temps image du Panthéon romain
ouvert aux divinités des pays conquis
Il ensuit que le polythéisme ne prétend pas universalité car même
hindouisme ne cherche pas étendre humanité 13 il est une religion de
naissance Geburtsreligion) laquelle on appartient en vertu de sa caste 14 Par
contre le polythéisme accepte installation un autre peuple domicile dans le
respect de ses divinités propres exemple des tziganes aux Indes Ce phénomène
Weber le désigne par expression de peuple-hôte Gastvolk) qui appellera un
peuple pana Pariavolk il est exclu de certains nies comme le connubium ou
le repas en commun 15 Somme toute le polythéisme ignore hérésie et il
manifeste une grande tolérance sauf lorsque le dieu de la nouvelle religion
christianisme ou la règle de vie nouvelle bouddhisme etjanïisme demeurent
absolument inassimilables Ala différence du monothéisme qui est à-chaque fois
son propre modèle il pas de modèle du polythéisme tant ses formes sont
variées On ne peut en construire épistémologiquement pour les besoins de la
recherche un idealtype
La variété des polythéismes fait il peut sécréter dans certains cas le
monothéisme en vertu un processus abstraction et de rationalisation analo
gue celui qui conduit de animisme au polythéisme Weber souligne impor
tance de analogie dans ce en précisant que la patrie originelle de cette
pensée analogique est la magie qui repose entièrement sur analogie rationalisée
en symbole 16 Dans le passage du polythéisme au monothéisme analogie
ajoute au symbolique la densité du cultuel au sens où le culte est une activité
continue vouée un même dieu de préférence aux autres Le dieu cesse être
simplement fonctionnel du fait que par le culte continu on le dote une compé
tence en toute chose signe une universalisation
Weber met accent sur deux procédures typiques de la transition entre le
polythéisme et le monothéisme La première il appelle monolatrie la seconde
un terme emprunté Max Muller hénothéisme 17 La consiste
dans le culte exclusif voué un parmi les nombreux dieux hénothéisme accorde
une puissance supérieure un dieu sur les autres image de Zeus ou Jupiter dans
la mythologie grecque et romaine Toutefois Weber refuse de voir dans ces deux
processus des phases une évolution nécessaire car ce ne sont que des idéaltypes
permettant de rendre compte de phénomènes complexes analyse historique du
développement indique il subsiste des traces de polythéisme dans les mono-
théismes connus est-à-dire il des monothéismes purs et autres qui sont
impurs Le christianisme en particulier le catholicisme est un monothéisme
impur étant donné idée du Dieu trinitaire mais aussi la multitude des saints ou
des patrons une ville ou un métier qui rappelle les dieux locaux du polythéisme
islam fut origine un monothéisme pur mais il cessa de être avec introduction de
saints Aussi la seule religion vraiment monothéiste est-elle celle du judaïsme
La renommée de Weber et action il exercée comme théoricien du
polythéisme ne sont cependant pas la conséquence de cette analyse sociologique
de la théologie polythéiste Elles ont leur source dans idée philosophique qui fut
54 LE POLYTHEISME
la sienne et il dénomma polythéisme des valeurs Cette expression appelle
un commentaire immédiat af éviter entrée certaines confusions et malen
tendus il pas toujours su éluder lui-même Weber pas été lui-même
polythéiste ni même un partisan de cette religion comme le sont de nos jours
divers penseurs On peut même penser en lisant attentivement ses textes il fut
un nostalgique du grandiose pathos constitué pendant des siècles le monothéis
me Son approche du polythéisme est celle du sociologue qui opère par analogie
et qui croit retrouver dans le polythéisme antique un mode historique de compa
raison un paradigne ou selon sa propre expression une métaphore capable
de rendre compte le plus suggestivement possible sur la base de expérience
humaine du développement de la société contemporaine Il est exprimé lui-
même de fa on concise et précise sur la question au cours une de ses conféren
ces aux étudiants Les opinions que expose présentement devant vous ont en
vérité pour base la condition fondamentale suivante pour autant que la vie en
elle-même un sens et elle se comprend elle-même elle ne connaît que le
combat étemel que les dieux se font entre eux ou en évitant la métaphore elle ne
connaît que incompatibilité des points de vue ultimes possibles impossibilité
de régler leurs conflits et par conséquent la nécessité de se décider en faveur de
un ou de autre 18 Les divinités antiques sont remplacées par les points de
vue ou valeurs qui ne sont plus des entités personnifiées mais des abstractions
philosophiques ou idéologiques Le polythéisme est plus pris dans son sens
proprement religieux mais comme concept heuristique de la sociologie
analogie métaphorique est pertinente pour plusieurs raisons Le déclin du
monothéisme entraîné la dispersion de opinion en un pluralisme des valeurs
chacune revendiquant une légitimité concurrente de celle des autres dans le
contexte un antagonisme généralisé qui peut donner lieu une rivalité intellec
tuelle ou un combat belliqueux La communauté de la foi étant détériorée la
prétention la légitimité de chaque valeur ne peut se fonder que sur une
conviction subjective Or le Panthéon antique des dieux ne nous offre pas
image de la paix mais celle un conflit perpétuel entre des divinités jalouses et
envieuses usant de stratagèmes pour affaiblir autre et pour empiéter sur ses
prérogatives Le monde moderne nous donne un visage similaire déjà en raison
de la prédominance des spécialisations Le conflit entre les valeurs est inex
piable On comprend aisément dans ces conditions pourquoi Weber été
tellement critique égard du pacifisme car il ne correspond pas la mentalité
moderne dans ses profondeurs moins de le concevoir comme une divinité en
belligérance avec les autres Le polythéisme des valeurs inauguré le règne de la
violence auquel le bavardage pacifiste ne changera rien 19 En effet force
est de constater qu on rencontre la lutte partout et souvent elle affirme avec
autant plus de succès on la discerne moins ou elle adopte au cours de son
développement la forme du laisser-aller veule et commode ou celle une illusion
trompeuse sur soi-même. La paix est un déplacement des formes des
adversaires ou de objet de la lutte ou enfin des chances de sélection elle est
rien autre 20)
De surcroît le concept de valeur est aussi indéfinissable et indéterminable
une divinité antique Themis était la déesse de la justice mais ce est que de
son mariage forcé avec Jupiter elle donné naissance équité Dike et la
paix La mythologie antique pas su concilier Themis et Dike mais la justice
moderne est elle aussi objet de controverses insolubles en dépit de tous les
appels éthique En effet il est pas possible de donner une solution définitive
la question Celui qui fait le plus mérite-t-il aussi le plus ou bien au contraire
55 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
faut-il exiger beaucoup de celui qui est capable de le faire 21 Le problème se
complique encore davantage propos de idée de justice sociale il agit de
savoir il faut donner toutes ses chances au grand talent ou faut essayer de
trouver une compensation pour égaliser les injustices qui naissent de la réparti
tion inégale des dons Peut-être faut-il chercher dans ces incompatibilités la
raison de absence une définition de la valeur chez Weber bien il agisse du
concept dont il use le plus fréquemment Minerve était la déesse la fois de la
sagesse et de la guerre Les valeurs sont-elles mieux servies par la révolution ou
par la tradition On ne peut pas plus démontrer la validité absolue une valeur
on ne peut établir la puissance véritable un dieu antique Les divinités
antiques sont-elles des dieux ou des démons Chaque valeur est elle aussi
susceptible être une puissance bénéfique ou diabolique Il pose la question
propos de la valeur esthétique est-elle le royaume de la splendeur diabolique ou
un agent de fraternité Finalement on ne peut même pas répondre la question
fondamentale devrait-il avoir ou non des uvres art
Comme religion correspondant immanence de expérience au Diesseits
de existence le polythéisme tendance mésestimer en général car il des
exceptions la dimension de la transcendance 22 exemple typique est le
pragmatisme confucianiste Le pluralisme des valeurs lui aussi tendance se
réfugier dans immanence de empirie sous les vocables les plus divers du
libéralisme utilitariste ou de eudémonisme socialiste Weber ne se contente pas
de faire cette constatation il va davantage au fond des choses Pour le mono
théisme il existe une rationalité des choses en elles-mêmes mais cachée dont le
Dieu unique est le garant sous les formes de la providence ou de élection des
justes ou des guerriers ce qui veut dire que la vie et le monde auraient un sens par
eux-mêmes en tant que manifestations de Dieu Au contraire cause de son
immanentisme le polythéisme des valeurs refuse toute signification intrinsèque
la réalité elle acquiert de sens en fonction de nos évaluations subjectives
est-à-dire du rapport aux valeurs qui fait que un exaltera la lutte des classes
autre la sexualité un autre le succès parfois même successivement exemple
des Grecs qui sacrifiaient tantôt Apollon tantôt Eros tantôt Neptune La
signification de la vie dépend chaque fois du choix fait par les individus ou les
groupes mais par opposition autres valeurs La lutte est de ce fait la loi
immanente au polythéisme la différence du monothéisme qui tout en accor
dant une place aux antagonismes efforce de les transcender par son universa
lisme Là où on donne la priorité la lutte on se trouve inévitablement en
présence de conflits inexpiables de puissance entre les diverses valeurs vocation
subjectivement hégémoniques Divers ordres de valeurs déclare Weber
affrontent dans le monde en une lutte inexpiable 23 Cette lutte envahit tous
les domaines ils soient politique économique social religieux ou esthétique
parce que dans le monde moderne tout devient révocable faute de la foi en un
Dieu unique parfait immuable éternel et créateur incréé donc sans théogonie
généalogique
Malgré ces analogies il existe cependant des différences entre le polythéisme
antique et le polythéisme des valeurs Weber le reconnaît explicitement Les
choses ne se passent. pas autrement que dans le monde antique encore sous le
charme des dieux et des démons mais prennent un sens différent Les Grecs
offraient des sacrifices abord Aphrodite puis Apollon et surtout chacun
des dieux de la cité nous faisons encore de même de nos jours bien que notre
comportement ait rompu le charme et se soit dépouillé du mythe qui vit cepen
dant en nous 24 Deux points méritent être relevés dans ce passage une
56 POLYTH ISME LE
part il une dissimilitude quant au sens entre les deux univers polythéistes
autre part le mythe continue habiter un et autre
La différence de sens réside en ce que le polythéisme antique était une
religion avec toutes les particularités de expérience religieuse qui résout les
contradictions de la vie dans enchantement parfois dans ensorcellement le
terme de Zauber les deux significations) avec tout ce que cet état comporte de
charme de sacré de fascinant dans un monde peuplé de divinités Le polythéisme
des valeurs répond au déclin de esprit religieux une mentalité desséchée par
intellectualisme rationaliste marquée par abstraction qui dépersonnalise
existence en faire une mentalité de masse et dominée par ce il appelle
le désenchantement La multitude des dieux antiques sortent de leurs tombes
sous la forme de puissances impersonnelles parce que désenchantées et ils
efforcent nouveau de faire retomber notre vie en leur pouvoir tout en reprenant
leurs luttes éternelles 25 Le trait commun entre les deux polythéismes est le
mythe comme si Weber avait fait de cet imaginaire un archétype de la pensée
humaine Toutefois le mythe prend un autre visage cause de la différence de
sens En effet dans le polythéisme des valeurs il porte sur des ns ultimes
dépourvues du prestige de eschatologie parce que nous estimons elles
seraient réalisables dans ce monde est le mythe millénariste ou chiliastique qui
anime par exemple la pensée révolutionnaire dont Weber nous dit elle est une
sorte de carnaval pour intellectuels la recherche un décor pom
peux 26)
Le polythéisme des valeurs ne redevient cependant pas païen du fait il ne
pourra jamais plus faire impasse sur le vécu historique du monothéisme
intellectualisation qui accompagne hui la rationalisation croissante
depuis des siècles est réfractaire enchantement mythologique exubérant et aux
incantations du monde antique Le polythéisme antique est même devenu une
des composantes de la religiosité vague et charlatanesque qui imprègne les
intellectuels aujourdhui qui se créent un substitut de toutes les formes
possibles expériences vécues auxquelles ils confèrent la dignité de la sainteté
mystique pour les colporter ensuite sur le marché des livres 27 Ils se font les
prophètes de la chaire sans authenticité un prophète ou encore ils se les
apôtres un syncrétisme moral sous prétexte que nous assisterions une unani
mité croissante des confessions religieuses et des normes éthiques Tout se passe
comme si le polythéisme des valeurs devenait agent une nouvelle routine qui
se croit capable de concilier tous les points de vue alors qu il agit en fin de
compte partout et toujours propos de opposition entre valeurs non seulement
alternatives mais encore une lutte mortelle et insurmontable comparable
celle qui oppose Dieu et le diable 28 Nous pouvons déplorer cette situation
mais il est fort probable elle se maintiendra dans un avenir indéterminé pour
autant que nous puissions en juger parce il semble impossible de revenir sur
la rationalisation et la spécialisation oeuvre dans histoire des millénaires
connus Le polythéisme des valeurs apparaît Weber comme la conséquence
un processus historique lourd de tensions et de conflits que nous ne pouvons
esquiver parce il constitue désormais notre destin de sorte il ne nous reste
autre solution nous montrer la hauteur de ce destin qui est devenu notre
quotidien Il faut donc nous accommoder de ce polythéisme des valeurs quoi
il puisse nous en coûter sans espoir de pouvoir le dépasser dans les temps
prévisibles
Une telle attitude est possible la condition de se débarrasser de quelques
méprises La première consiste croire que la rationalisation serait désenchan-
57 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
teresse par elle-même Weber souligne au contraire elle été la source
émerveillements par exemple dans le domaine de art elle inventé la
voûte en architecture ou le contrepoint en musique Il eut une rationalisation de
expérience qui comblait Abraham et les paysans autrefois La magie été un
élément de rationalisation par rapport des procédés antérieurs tout comme le
polythéisme été une rationalisation par rapport aninisme et le monothéisme
par rapport au polythéisme Le désenchantement que suscite actuel pluralisme
des valeurs est donc pas imputable la rationalisation comme telle mais la
manière rationaliste moderne de concevoir la rationalisation il appelle
intellectualisation Ce est sans doute pas un hasard si cette notion intellectua
lisation est venue sous sa plume la fin de sa vie en même temps que celle de
polythéisme des valeurs origine du désenchantement il faut donc chercher ce
il appelle encore la rationalisation intellectualiste instauratrice un
royaume irréel abstractions artificielles qui efforce de recueillir dans ses
mains desséchées le sang et la sève de la vie réelle sans pourtant jamais
parvenir 29 est en ce sens il parle aussi de la fuite des intellectuels face au
monde en tant ils essaient de faire croire qu en principe aucune puissance
mystérieuse. interfère dans le cours de la vie bref que nous pouvons maîtriser
toute chose par la prévision Mais cela revient désenchanter le monde 30 Ce
il lieu de mettre en cause est la valeur considérée comme une abstraction
intellectuelle et non le polythéisme étant donné que chez Platon âme
choisit dans une chaîne de décisions son destin est-à-dire le sens de ses actes et
de son être 31)
La seconde méprise réside dans la confusion entre rationalisation croissante
et progrès au sens où nous serions sur la bonne voie accomplir les fins ultimes
sécularisées Certes il existe des progrès relatifs dans les sciences et les techni
ques mais on tort de transposer cette idée du progrès dans les domaines de
art de la politique de la morale ou du droit Nous croyons que nous contrôle
rions et maîtriserions les conditions économiques et sociales alors elles nous
sont plus cachées et obscures homme primitif qui en avait expérience
directe Le polythéisme est un régime antagonismes de collisions et de luttes
inexorables non seulement entre les valeurs mais en plus entre les conceptions
divergentes une même valeur comme la révolution ou la paix Ce quoi nous
assistons est une différenciation croissante des activités humaines chacune
revendiquant son autonomie non sans prétentions hégémoniques sur les autres
Il agit de ce que Weber appelait Eigengesetziichkeit ce qui veut dire que chaque
activité cherche orienter exclusivement selon sa loi interne propre et spécifi
que écartant des autres la différence du monothéisme qui coulait toutes les
activités dans un même moule de pensée Le polythéisme des valeurs est la
consécration des conflits inexpiables qui opposent économie et la politique art
et la science chacune se développant selon sa loi propre en lutte avec les
autres
Le polythéisme des valeurs nous permet éclairer la théorie de la science et
de action de Weber Pour ce qui concerne epistemologie je laisserai de côté sa
conception de irrationnel ou du rapport aux valeurs pour essayer de déterminer
plus clairement deux points le pluralisme causal et la neutralité axiologique Il
58 LE POLYTH ISME
ne agit pas de faire un exposé de ces thèmes mais de désencombrer leur
signification de certaines mauvaises interprétations Weber était adversaire de
tout monocausalisme il fut déterministe ou dialectique la manière de la
détermination en dernière analyse du marxisme mais aussi de certains pluralis
mes rigides comme celui de Taine qui estimait pouvoir réduire les causes trois
moments prédominants dans toute analyse Pour Weber la pluralité des causes
un caractère casuel parce elle dépend la fois de la nature du sujet traité et du
rapport aux valeurs choisi Cette idée est au ur de sa théorie malheureusement
méconnue de la possibilité objective 32 Tout abord le choix des causes est
différent suivant on étudie artisanat au Moyen Age ou les relations entre le
pouvoir spirituel et le pouvoir temporel Ensuite si on se limite artisanat
indépendamment des causes générales autres facteurs entrent chaque fois en
jeu suivant on le considère selon les pays Italie France ou Allemagne ou
selon les époques au XIIe ou au XVe siècle En plus nous faisons appel un autre
registre de causes selon que nous étudions cet artisanat dans un rapport aux
valeurs purement économiques ou bien en fonction de ses incidences sur art la
religion ou la politique Les corrélations établir ne sont pas les mêmes dans tous
ces cas Chacune de ces causalités est pertinente sans il soit possible de les
réduire une autre est ce on pourrait appeler la singularité historique
polythéiste de imputation causale
Je suppose connue la neutralité axiologique je me bornerai ici dégager sa
signification générale du point de vue du polythéisme des valeurs La science est
une des divinités du Panthéon des valeurs et comme telle elle peut être source de
conflits On peut contester et même refuser sa validité au nom autres valeurs
par exemple mystiques ou écologiques Comme valeur on peut la discréditer
comme on peut la surévaluer Autrement dit la validité de la science est pas
scientifiquement démontrable Est vérité scientifique déclare-t-il seulement
celle qui prétend valoir pour tous ceux qui veulent la vérité 33 Au demeurant
elle peut devenir objet un combat avec la religion la morale la politique ou
économie La neutralité axiologique prend en compte la légitimité de cette lutte
mais pour mieux accentuer VEigengeseîzlichkeit de la science est-à-dire ce qui
constitue sa loi ou logique interne en vertu de ses présupposés est pourquoi il
renoncé entrer dans le débat violent en Allemagne sur la voraussetzungslose
Wissenschaft au début de ce siècle La science est en vertu de ses présupposés
activité de la recherche indéfinie de la vérité et elle doit se limiter cette vocation
sans essayer de régenter la politique ou la morale ou de vouloir les fonder sinon
elle entre dans la lutte polythéiste des valeurs en courant le risque de se dénaturer
On ne peut interdire aucun savant de engager dans cette voie mais il cesse
alors être un savant parce il est incapable de résoudre par les méthodes
scientifiques les questions de foi ou idéologie Elle fournit des démonstrations
par les moyens de la logique de expérimentation ou de la critique elle ne délivre
aucun message
Il est pas non plus question exposer ensemble de la théorie wébérienne
de action mais de mettre accent sur un de ses aspects le paradoxe des
conséquences La pluralité singulière des causes et des motifs agir entraîne
nécessairement la des conséquences possibles compte tenu du but
envisagé au départ Du moment que de multiples facteurs peuvent déterminer
contradictoirement action les peuvent elles aussi être contradic
toires entre elles et même avec intention primitive de entreprise La morale est
pas univoque et Weber nous montré en élaborant la distinction entre éthique
de conviction et éthique de responsabilité Il faut rapprocher cette conception du
59