31 Pages
English

Les Aspects religieux de la royauté Néwar au Népal . / Religious Aspects of the Newar Kingship in Nepal - article ; n°1 ; vol.48, pg 53-82

-

Gain access to the library to view online
Learn more

Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1979 - Volume 48 - Numéro 1 - Pages 53-82
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Subjects

Informations

Published by
Published 01 January 1979
Reads 31
Language English
Document size 2 MB

Gérard Toffin
Les Aspects religieux de la royauté Néwar au Népal . / Religious
Aspects of the Newar Kingship in Nepal
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 48/1, 1979. pp. 53-82.
Citer ce document / Cite this document :
Toffin Gérard. Les Aspects religieux de la royauté Néwar au Népal . / Religious Aspects of the Newar Kingship in Nepal. In:
Archives des sciences sociales des religions. N. 48/1, 1979. pp. 53-82.
doi : 10.3406/assr.1979.2189
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1979_num_48_1_2189Arch Sc soc des Rel. 1979 48/1 juillet-septembre) 53-82
Gérard TOFFIN
LES ASPECTS RELIGIEUX
DE LA ROYAUT WAR Aü PAL
This study attempts to assess the different religious aspects
linked to the royal function of the Newars Nepalese population
highly hinduized Two facets of the question are dealt with feasts
and space
The important feasts of the community play determining
role in the conception of kingship They enact ritual practices which
assure the political integration of the Kingdom They restore order
in the world after periods of trouble and dissension The king appears
as the sacrificer par excellence responsible of the socio-cosmic order
The organisation of space also reveals certain ideas associated
with sovereignty Newar royal cities and kingdoms are built to the
image of the world The palace occupies the centre it represents
the axis mundi It is protected and marked by successive symbolic
enclosures Ritual battles between the higher and the lower part of
the city reinforce the cohesion of the urban centres under the control
of the king
The author insists upon the role of Tantrism the conception
of Newar kingship Of Indian inspiration this movement would have
allowed the king to reinforce the already immanent sacral aspects
of his function
INTRODUCTION
Les rapports entre le prêtre brahmane et le roi kyatriya constituent un
problème fondamental de la sociologie de Inde On sait que les textes normatifs
Les grandes lignes de cette étude ont été exposées en février et mars 1977 dans
le cadre du séminaire de J.C Galey Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
Je tiens remercier toutes les personnes présentes pour leurs observations et commentaires
pendant ou après la séance Le propos été considérablement remanié par rapport au texte
initial On laissé ici de côté les aspects institutionnels des royaumes néwar espérant
pouvoir revenir dans un autre travail Je remercie également Bouillier qui accepté
de relire ce texte et qui par ses remarques aidé en préciser argument général
Dans le texte les rétroflexes le voyelle anusvara le cérébral le
guttural et la sifflante cérébrale sont transcrits en italique dans les mots en caractères
romains et inversement Dans le glossaire placé la fin de article on trouvera les mots
vemaculaires transcrits selon orthographe usage
53 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
hindous postulent la supériorité du premier sur le second et établissent une
séparation assez nette entre le domaine du dharma ordre socio-cosmique expres
sion des valeurs religieuses les plus hautes et celui de Vartha qui représente
intérêt matériel et les richesses au dharma est associé le brahmane Vartha
le lcs atriya Le principe spirituel et celui de impérium sont donc apparemment
bien distingués Pour beaucoup auteurs cette disjonction est un trait fondamental
de la société hindoue qui oppose la plupart des autres sociétés où la royauté
est autant une fonction magico-religieuse que politique 1)
Il cependant pas unanimité sur la question et les textes admettent
parfois une sacralité importante au roi ks atriya Résumant les travaux de plu
sieurs indianistes Dumont distingué deux grands courants dans la littérature
traditionnelle de Inde Dans le premier la royauté est considérée comme une
institution divine et le souverain possède une dimension cosmique qui le met en
relation avec les différents éléments de univers Cette conception magico-religieuse
est particulièrement présente dans la littérature védique J.C HEESTERMAN 1966
DUM ZIL 1976) mais on la retrouve également plus tard dans les textes
classiques comme épopée du Mahâbhârata Dans autre courant la royauté
un caractère tout différent elle est fondée sur un contrat entre les futurs sujets
et le futur roi Le souverain est simplement un on charge de maintenir
ordre public en échange de quoi ses sujets lui abandonnent une part de leur
récolte Le politique apparaît dès lors comme domaine autonome ayant sa
propre finalité différente de la religion un des meilleurs témoignages de cet
autre état esprit est Arthasastra de Kaurîlya traité de science politique qui
propose une véritable théorie séculière du pouvoir 2)
Dumont suggère que la conception magico-religieuse était plus répandue
époque védique et que la fonction du roi est sécularisée par la suite vraisem
blablement sous influence du bouddhisme 1966 363 Cette interprétation
été remise en cause récemment par S.J Tambiah dans un ouvrage monumental
consacré aux rapports entre pouvoir et religion en Asie du Sud-Est en Thailande
tout particulièrement 1976 Cet auteur oppose de manière très nette les théories
hindoue et bouddhique du pouvoir Alors que dans la première raladharma)
le roi que la deuxième place dans la hiérarchie sociale après le prêtre brahmane
dans la seconde dharmaraja le roi un rang supérieur celui des brahmanes
là où ils existent mais inférieur celui des moines bouddhistes bhiksu De plus
selon S.J Tambiah le bouddhisme abolit la distinction qui existe dans hindouisme
entre le dharma et Vartha Le monarque universel bouddhiste est incarnation
suprême de la loi morale et de ordre socio-cosmique sur terre il confond en
lui attributs royaux et divins son emblème est la roue il tourne image
du Bouddha pour maintenir ordre du monde
Cf par exemple DUMONT 1966 356)
Là encore la question est controversée et ROCHER 1962 ont par exemple
contesté il ait deux courants idées absolument différents dans les textes hindous
Selon eux les divergences entre le Mahâbharata et les Dharmasastra une part Arthasastra
autre part ne sont pas fondamentales 127 Même dans Arthasastra il existe une
conception sacrée du pouvoir royal
54 ROYAUTE NEWAR
Pour S.J Tambiah il existe une affinité élective entre les croyances
religieuses et la structure politique concrète On aurait donc un côté les
royaumes hindous de Inde avec un pouvoir de forme laïque et de autre les
pays bouddhistes de Asie du Sud-Est où prévaudrait une conception de la
royauté plus sacrée Dans un cas accent est mis sur la sécularisation du pouvoir
dans autre sur sa sacralité une des thèses centrales de ce livre affirme notam
ment que seule la conception bouddhique permet expliquer les formes majes
tueuses prises la royauté en Asie du Sud-Est Indépendamment des circons
tances locales les structures politiques manifesteraient une certaine permanence
qui serait imputable un cadre conceptuel et un système idées commun
Il est pas dans notre intention de notre compétence de discuter de
cette thèse ici On remarquera seulement que S.J Tambiah sous-estime les aspects
religieux associés au roi hindou et oppose exagérément bouddhisme et hindouisme
sur ce point Pour le reste le débat revient aux indianistes et aux orienta
listes ethnologue qui intéresse aux sociétés concrètes une tâche différente
il agit pour lui de restituer partir études locales la conception de la
royauté échelle de royaumes particuliers et de dresser le bilan des influences
re ues est cette perspective que nous avons adoptée ici On se propose dans
ce travail de prendre exemple un pays indianisé le Népal et tout particu
lièrement la vallée de Kathmandou Cette région connu la double influence du
bouddhisme et de hindouisme la différence toutefois de ce qui est passé
en Thailande en Birmanie et Ceylan le bouddhisme toujours occupé une
position minoritaire et école du Grand Véhicule Mahayana supplanté
totalement le Petit Véhicule Hînayana)
On intéressera tout spécialement aux Néwar habitants autochtones de la
vallée de Kathmandou dont la langue se rattache au tibéto-birman Pendant
époque Malla ce groupe ethnique domina tout le Népal central et fonda une
civilisation de très haut niveau culturel Les royaumes néwar Kathmandou
Pat Bhaktapur étaient principalement hindous Le roi était considéré comme
une incarnation de Vi.wu il avait pour emblème et pour gardien le dieu-singe
Hanuman Les épithètes on lui décernait étaient les mêmes que celles employées
en Inde la même époque Les souverains appartenaient la famille des Malla
Ils prétendaient être origine indienne et descendre une dynastie Rajput Leurs
De la même manière la théorie de SJ Tambiah ne rend pas suffisamment compte
des conditions socio-historiques propres chaque pays Selon époque et le lieu un
système religieux peut en fait coexister avec des structures politiques radicalement différentes
Inde connu par exemple une expérience de type bouddhique avec empereur Asoka
mais cette expérience est restée limitée et sans lendemain en raison du système des castes
Pour reprendre expression même de S.J Tambiah en contexte indien ordre social prime
sur son expression politique 1967 71 Inversement un véritable culte royal rajadevd
est développé sur des bases hindoues grâce un milieu religieux et social propice
la divinisation du roi S.J Tambiah mentionne ces cas et bien autres encore sans pour
autant en tirer les conclusions qui imposent Il consacre même tout un chapitre VII
démontrer que les régimes politiques décentralisés de type galaxique de Asie du Sud-Est
reposaient sur des schémas cosmographiques communs hindouisme et au bouddhisme
Parvenu la fin de son livre le lecteur reste sur un sentiment insatisfaction et de confusion
Le point de vue wébérien affirmé initialement semble peu cohérent avec la masse des rensei
gnements présentés dans étude
55 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
prêtres familiaux étaient brahmanes Comme en Inde ces derniers avaient un
statut plus élevé que le roi Les Néwar possédaient également dès cette période
un système de castes très élaboré dont les fondements reposaient sur des textes
sacrés hindous
Le bouddhisme jouait lui aussi un rôle important Cette religion connut
même un renouveau considérable partir du xviiie siècle avec arrivée un
grand nombre de moines indiens du Bengale et du Bihar fuyant les invasions
musulmanes Ces moines réfugiés apportaient avec eux leur foi et leurs livres
saints ils redonnèrent vie aux monastères népalais En peu de temps la
vallée de Kathmandou devint un véritable conservatoire du bouddhisme indien
du Grand Véhicule école du Vajrayana ou Véhicule du Diamant éclipsa toutes
les autres sectes Ce mouvement basé sur des textes tantriques écrits en
sanskrit accorde plus de valeur aux pratiques religieuses la vie transcen
dentale et la voie du renoncement Il donne une place centrale initiation
tantrique diksa et divise ensemble de la société en initiés et non initiés
Coupée de ses bases vivant dans un milieu résolument hindou la commu
nauté bouddhiste de la Vallée se dégrada toutefois très vite Les moines
abandonnèrent le célibat pour retourner la vie mondaine Ils rejetèrent les
doctrines de base du canon bouddhique et finirent par adopter comme un mal
nécessaire le système des castes Plus encore ils intégrèrent ce système et
en appliquèrent les principes intérieur de leur communauté La fraction la
plus élevée de la hiérarchie les Gubhaju ou Bajrâcârya) se transforma
instar des brahmanes en prêtres domestiques liés de manière héréditaire des
familles laïques Les règles de non violence ahimsa furent abandonnées et on
attribua même une utilisation positive la consommation de viande dans certains
rituels tantriques Il eut bientôt plus de véritable opposition entre Vajrayana
et hindouisme tant au niveau des spéculations que des rituels Au niveau popu
laire ce rapprochement donna naissance un vaste syncrétisme
Il est difficile de savoir dans quelle mesure le Vajrayana contenait en lui-
même les prémices une telle évolution ou si est le milieu contraignant dans
lequel il vivait qui poussé il en soit est sous cette forme pervertie
et assimilée que le bouddhisme exer une influence dans la vallée de Kathman
dou pendant la période Malla Précisons tout de suite que un point de vue
du statut les Gubhaju avaient un rang inférieur aux brahmanes mais supérieur
aux STestha vaste groupe équivalent aux Kyatriya indiens et dont la famille
royale faisait partie Les autres sections bouddhistes de niveau élevé Bare et
Udas occupaient des niveaux intermédiaires entre les Gubhaju et les Srestha 6)
Plus récemment Sur le bouddhisme il faut signaler néwar les aper articles de LEVI GREENWOLD est toujours 1974 un et des 1975 meilleurs Sur le 1905 canon
bouddhique néwar voir MITRA 1882 On consultera également D.L SNELLGROVE 1957
eh UI)
ainsi que Sur D.L le SNELLGROVE Vajrayana en 1957 général et S.B voir DASGUPTA RENOU 1974) et FILLIOZAT 1953 pp 586 sv.)
Le statut des castes bouddhistes dans la hiérarchie des castes néwar posé un
problème au législateur Les pandits en tirèrent galamment Ils admirent sur la foi des
traditions que les bandyas Bare étaient les descendants authentiques des brahmanes et des
Kiatriyas convertis par le Bouddha Krakhachenda pendant âge Treta le malheur des
temps et intervention de ankara âcârya les avait obligés déserter la vie monacale
56 ROYAUT WAR
Les royaumes néwar ont hui disparu Ils se sont effondrés la fin
du xvine siècle devant les armées de Prithvi Nârâyan Shah roi originaire de
ouest du pays qui en quelques années conquit ensemble du Népal et lui
donna peu de choses près les frontières il hui Pour reconstituer
le cadre historique de ces royaumes nous disposons de chroniques de colophons
inscriptions de monnaies de témoignages étrangers etc En ce qui concerne
la conception de la royauté on peut se baser sur deux sources informations
accès facile pour un ethnologue les fêtes une part la structure de espace
urbain autre part La plupart des anciennes fêtes royales Malla ont en effet
été conservées par la nouvelle dynastie et sont célébrées hui comme par
le passé est sur elles que nous nous fonderons dans notre première partie
pour reconstruire le système religieux de la royauté néwar De même malgré
les fréquents tremblements de terre qui ont secoué la vallée de Kathmandou au
cours de ces deux derniers siècles la disposition des monuments publics et
religieux dans espace peu changé un monument était détruit les
Néwar avaient habitude de le reconstruire au même endroit selon un modèle
plus ou moins identique Ces plans nous renseignent de manière valable sur les
éléments sacrés qui étaient associés la souveraineté royale Ce sera objet de
notre deuxième partie
TES REPR SENTATIONS RELIGIEUSES ET ROYAUT
Par intense activité sociale qui les accompagne les fêtes néwar reflètent
certaines idées sur la notion de souveraineté Nous avons choisi en étudier
deux La première Indra atra est célébrée tout particulièrement Kathmandou
est la cérémonie collective la plus importante de la capitale La seconde le
Machendranâth jâtrâ est la plus grande fête de Pat Les aspects royaux de
ces deux cérémonies sont très développés Elles ont été toutes les deux fondées
par un souverain pour le bienfait de ses sujets et pour magnifier son pouvoir
Elles contiennent également toutes les deux une dimension cosmique dans laquelle
le roi affirme comme le soutien de ordre universel
Indra latra
Dans Inde ancienne le dieu Indra est étroitement associé la fonction
royale Il est le roi des dieux et du monde est le prototype même du souve
rain en les aspects guerriers dominateurs dynamiques Le roi est le
représentant Indra sur terre certains textes affirment même il peut atteindre
vivre en famille et exercer des professions mais les quatre castes ne les honoraient
pas moins On décida de les classer après leur généalogie comme brahmanes ou comme
KLs atriyas mais sans établir de subdivisions LEVI 1905 pp 230-231 Les brahmanes
considèrent que les Bare ou les Gubhaju leur sont inférieurs car ce groupe acceptait
autrefois dans ses rangs des moines de basses castes presseurs huile ou agriculteurs
Pour les sources historiques voir principalement LEVI 1905) PETECH 1958)
D.R REGMI 1965 et 1966 On trouvera dans ces ouvrages des références plus complètes
57 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
la condition de roi des dieux il reste fidèle ses devoirs LINGAT 1967
263 Plus généralement Indra est lié au deuxième ordre varna celui des
Kyatriya Il est incarnation du pouvoir séculier et militaire On le représente
comme un dieu belliqueux jeune courageux Sa force est prodigieuse Il un
corps athlète personne est plus grand que lui Il un char or attelé
deux chevaux dans sa main droite il tient une massue Il réduit les forteresses
et les places fortes des ennemis est un grand combattant le soutien des
soldats il incarne la force brutale
Indra est également un dieu créateur cosmogonique Il intervient inter
valles réguliers pour réordonner le cosmos rétablir ordre du monde un des
thèmes les plus importants de Sa mythologie est centré sur son combat avec
Vrt démon qui en fermant espace intermédiaire entre le ciel et la terre
provoqué une immense sécheresse et perturbé ordre cosmique La victoire
Indra sur Vrt est assimilée un mythe de création ou plus exactement de
restauration du monde En libérant les eaux Indra met fin au désordre universel
et la détresse dans laquelle les dieux eux-mêmes étaient plongés Sa victoire
est accompagnée du lever de soleil de la création du ciel et de aube GONDA
1962 pp 70-81)
Il existait dans Inde ancienne de grandes fêtes en honneur Indra Elles
avaient lieu soit au printemps soit pendant la saison des pluies mani
festait comme le dieu de la pluie et de orage le maître des nuages et du
tonnerre était sa fonction météorologique qui était au premier plan Les
paysans indiens érigaient un arbre en son honneur ils décoraient avec des
fleurs des parfums des rubans et des gâteaux Cet arbre apportait la prospérité
au village Il répandait la force qui fait pousser les fruits des champs et qui
revigore la nature GONDA 1966 405 Indra apparaissait également au
cours de ces fêtes comme le dieu des Ryatriya étroitement associé au pouvoir
royal Le souverain devait veiller ce que les rites soient exécutés convenablement
En vénérant Indra il assurait la supériorité de ses forces militaires et de son
invincibilité face aux armées ennemies GONDA 1967 pp 414-429 bis)
Le thème lié la végétation la pluie et la prospérité est encore présent
hui dans les fêtes Indra célébrées par les paysans indiens Par contre
il existe plus de nos jours de grandes fêtes royales en honneur Indra en
Inde propre Ce est au Népal que subsistent des vestiges de cette vieille
cérémonie Chez les Néwar en effet Indra continue comme par le passé être
honoré avec éclat la fin de la mousson Cette fête Lindra tra est un
très grand intérêt pour notre sujet Voici en quels termes Levi la décrivait
bis Dans ces fêtes Indra assume deux des trois fonctions reconnues par Dumézil
chez les peuples indo-européens celle de la force physique et celle de la fécondité On sait
que Dumézil toujours considéré Indra comme un dieu unifonctionnel associé la
deuxième fonction force physique) cf par exemple 1969)
Sur Indra tra on possède déjà de nombreuses descriptions Voir tout particu
lièrement G.S NEPALI 1965 pp 358-369 LEVI 1905 pp 50-55 ANDERSON 1971
pp 127-137 TOFFIN 1978 pp 109-137 après les chroniques bouddhiques est le roi
Laksmi Kärnade va 1021-1041 qui est censé avoir institué Indra tra dans la vallée de
Kathmandou ALLEN 1975 Dans les chroniques hindouistes citées par Levi
le fondateur de la fête est Guna Kamadeva 942-1008) qui est aussi le fondateur de LEVI 1905 53 La première référence historique de la fête ne date
que de 1441 D.R REGML II 614)
58 ROYAUT WAR
Le mois de Bhâdrapa achève dans les Orgies de lindra tr est
Kathmandou elle le plus éclat Indra est le patron de la ville et les Gorkha
aiment les souvenirs que cette fête leur rappelle est encore Gunakamadeva le
fondateur de Kathmandou qui passe pour le créateur de Indra yâtrâ Elle dure
huit jours du 11 Bhâdrapa sudi au Asvina badi La journée se passe visiter
les temples et faire ripaille le soir les maisons sont illuminées les danseurs de
caste se rassemblent devant le palais déguisés en femmes en démons en bêtes
et dansent une heure avancée la foule accourt pour assister ce spectacle
coupé de farces et de bouffonneries Les danseurs re oivent du gouvernement une
indemnité plutôt dérisoire Dans toute la ville on voit des figures Indra avec
les bras étendus marqués au front aux mains aux pieds de signes religieux
tilako Les Capucins du xviie siècle pensaient reconnaître un travestissement
naturellement manichéen du Christ en croix Ces figures élevées sur des tréteaux
ou sur des abris provisoires sont consacrées la mémoire des ancêtres défunts
et on les invoque ce titre LEVI 1905 57)
La fête est en grande partie basée sur un mythe qui raconte Indra
Mahârâj eut un jour une grande passion pour les fleurs blanches de arbre
pari lat ou awka Ces fleurs existaient pas au Paradis mais elles poussaient
en abondance dans la vallée de Kathmandou Un jour la mère Indra demanda
son fils aller lui en chercher car elle en avait besoin pour célébrer la fête
annuelle des femmes Tij Indra descendit donc dans la Vallée caché dans
un nuage Par malchance les habitants de Kathmandou le surprirent au moment
même où il était en train de voler des fleurs pari lat dans un jardin Le dieu fut
fait prisonnier et gardé en prison pendant sept jours les bras attachés un
poteau Ce est au huitième jour de sa captivité que le roi aper ut de son
erreur et libéra Indra La mère du roi des dieux était entre-temps elle aussi
descendue dans la Vallée la recherche de son fils Tous deux furent fêtés
avec faste Pendant une semaine on les promena en procession autour de la
ville En remerciement et pour faire oublier le vol de son fils la mère Indra
promit aux habitants de la vallée de Kathmandou ils auraient compter de
ce jour suffisamment de brume et de rosée en hiver pour que leurs récoltes
mûrissent Elle accepta également de prendre avec elle les âmes des morts et
de les mener au Paradis swarga Pourtant au moment de quitter la Vallée
les âmes des défunts qui la suivaient tombèrent dans un petit lac situé 15 km
de Kathmandou près de Thankot Ce lac est connu hui sous le nom
Indradaha LEVI 1905 204 TOPFIN 1978 pp 120-121)
Plusieurs éléments de la fête se rattachent ce mythe Pendant toute la
durée des cérémonies un mât néwari yomsi nepali Imga est érigé devant le
palais royal Ce mât est élevé le douzième jour de Bhadau août-septembre)
quinzaine claire il est descendu huit jours plus tard le quatrième Aswin
septembre-octobre) quinzaine sombre Le yomsi est le symbole Indra Dans
le calendrier religieux il est appelé indra dhwaja la bannière On
fixe son sommet des branchages et des fruits ses pieds on dispose une
petite cage où Indra est représenté les bras écartés entourés de fils en signe
de captivité Des statuettes semblables sont disposées au coin des rues Kath
mandou des jeunes gens miment la monture du dieu un elephant errant
dans la ville la recherche de son maître emprisonné G.S NEPALI 1965
364)
Au mythe Indra on peut rattacher également la procession qui lieu le
soir de la pleine lune de Bhadau dans la capitale Cette est formée
59 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
de toutes les femmes de la ville qui ont eu un mort dans leur famille au cours
de année Les sont en file indienne chacune tenant la ceinture ou la
blouse de la précédente Elles placent des lampes huile aux croisements des
rues leur tête un homme de caste Jyapu porte le masque une divinité
Une fois le circuit terminé les femmes vont se baigner dans un étang situé
ouest de Kathmandou et appelé Yanki Daha Cette cérémonie ne fait que mettre
en scène la dernière partie de la légende Indra au cours de laquelle la mère
du dieu conduit les âmes des défunts au Paradis Pour beaucoup de Néwar le
Jyapu qui marche en tête de la procession symbolise la mère Indra Dagin
elle-même Un peu plus tard dans la soirée des Presseurs huile font le tour
de la ville en portant un grand nombre de lampes huile ceci dit-on pour
éclairer le chemin des défunts en route vers le Paradis
Mythe et rites correspondent donc étroitement Mais poursuivons analyse
événement le plus important de Indra jâtrâ lieu le jour de la pleine lune
de Bhadau soit le quatrième de la fête Ce jour-là la déesse vivant Kuman
donne de manière solennelle sa bénédiction au roi Elle lui passe une guir
lande de fleurs autour du cou et lui met du vermillon tika sur le front avec
tous les doigts de sa main gauche Le roi est incliné devant elle il lui offre en
échange une pièce or Cette déesse vivante réside en face du palais royal
Basantapur) dans un bâtiment particulier Elle est de caste Bare Sakya On
la remplace dès elle ses premières règles
après nous cette cérémonie est capitale elle contient le sens profond de
la fête Mais précisons tout abord la relation de la Kuman avec le roi La déesse
vivante est ici que le substitut de Taleju divinité tutélaire de la famille royale
néwar dont le temple est situé intérieur même du palais Tous les mythes
qui se rapportent origine du culte de la Kuman sont clairs sur ce point On
en citera deux La version la plus connue rapporte que Taleju avait habitude
de entretenir tous les jours avec le roi dans son palais Le souverain gouvernait
son royaume selon les conseils elle lui donnait Ensemble ils avaient
de jouer aux dés sanskrit tripasd Un jour la reine aper ut la déesse dans la
chambre de son mari Taleju outragée décida de ne plus jamais revenir au
palais Le roi lui demanda il ne pouvait pas la voir sous une autre forme
Elle accepta et lui dit elle reviendrait chaque année sous la forme une
jeune fille de caste Bare
La seconde légende parle du désir charnel eut un jour le roi Jaya Prakaî
Malla pour la déesse alors il jouait comme habitude aux dés avec elle
II existe certaines imprécisions sur la date exacte de cette bénédiction Allen
indique elle lieu le dernier jour de la fête après la procession du char 1975 18)
cf aussi G.S NEPALI 1965 368 MOHAVEN pour sa part rapporte elle lieu bien
avant le deuxième jour de la fête soit le treizième jour de Bhadau 1974 176 En 1970
date laquelle nous avons assisté personnellement la fête la bénédiction eut lieu le qua
torzième jour de Bhadau soit le jour de la pleine lune Rappelons que dans les chroniques
Nârâyan conquit Kathmandou le quatorzième jour de Bhadau et que est ce jour-là
il fut bénit solennellement par la Kumârî WRIGHT 1970 157 Cette bénédiction
est parfois considérée comme un prasad grâce divine que donne la Kuman au roi après
que ce dernier ait vénérée
60 ROYAUT WAR
Taleju devina ce qui se passait en lui et disparut après avoir prédit au roi que
la fin de son règne était proche Le roi se repentit et supplia la déesse de lui
pardonner son grand crime Elle lui demanda alors instaurer une fête en son
honneur et lui promit de manifester sous la forme une petite fille En
échange de quoi le règne du souverain fut prolongé de quelques années 10)
La déesse Kumarî est donc une représentation vivante de Taleju est la
raison pour laquelle la petite fille Bare est mise épreuve au début de sa
carrière devant le temple de Taleju et une fois choisie elle porte le sabre
de cette déesse ALLEN 1975 11 est pourquoi elle va également faire
des offrandes dans ce temple lors des fêtes royales très importantes comme le
Dasai et Indra jâtrâ En outre les prêtres qui entourent sont les mêmes que
ceux de la divinité lignagère des rois Malla
Il est pas impossible il ait un rapport étroit entre le culte de la
déesse vivante et le rite tantrique du sadhana dans lequel le fidèle identifie
soit mentalement soit par intermédiaire un diagramme la divinité il est
choisi 11 Mais cela est un aspect secondaire de la question important
pour notre propos est que la Kuman bénisse le roi et lui mette un tika sur le
front Ce rite point culminant de Indra jâtrâ ne fait selon nous que renouveler
le pouvoir du roi Chaque année la déesse Taleju reconduit la charge royale La
Kuman est ici que aspect visible bahira de la divinité Taleju représentant
la dimension cachée secrète ésotérique guhya La bénédiction publique lors de
Indra jâtrâ ne fait que transposer au grand jour un rite privé auquel seuls le
roi et quelques prêtres ont le droit assister On mesure dès lors le génie de
Prithvi Nârâya/i Shah qui en conquérant Kathmandou le jour même de Indra
jâtrâ 14e jour de Bhadau quinzaine claire exactement) re ut le uka de la
déesse vivante Kuman la place du roi néwar en fuite utilisation des symboles
religieux des fins politiques est ici portée son comble La nouvelle dynastie
Shah abolira ailleurs pas cette vieille fête néwar elle la conservera pour
donner plus de majesté ses souverains La bénédiction solennelle du roi par
la Kuman était suivie par un rite symbolique intronisation Après avoir re
le tika de la déesse vivante le roi asseyait sur son trône de manière solennelle
H.N AGRAWAL 1976 159)
Il est tentant de rapprocher cette cérémonie de ancien rite védique de
10 Cf MOHAVEN 1974 pp 169-170 et ALLEN 1975 pp 2-3 origine de
la Kumarî jâtrâ est attribuée tantôt Trailokya Malla roi de Bhaktapur 1560-1613) tantôt
Jaya Prakas Malla roi de Kathmandou 1736-1769 Selon P.H Bajracarya la première
fête de la Kumarî eut lieu en 1756 soit quelques années seulement avant la chute des
royaumes néwar 1969 427 ALLEN suggère que Jaya Prakai fonda cette fête parce
il était inquiet de la puissance grandissante des Gurhkas et il avait besoin de donner du
lustre son pouvoir 1975 Tout ceci ne concerne que le culte de la Kumarî royale
Il existe autres déesses vivantes Kurnan dans la vallée de Kathmandou de statut plus
modeste et dont les origines sont beaucoup plus anciennes ce sujet voir MOHAVEN
1974 et ALLEN 1975)
11 On sait du reste le rôle joué par les femmes et énergie féminine saktî dans le
tantrisme Tucci signale que des jeunes filles vierges Kumarî symbole de la puissance
divine et du moment créateur participaient certains rituels tantriques indiens 1974 123)
61