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Les Fondements mythiques de l'ethos du travail / The Mythical Foundations of the Ethic of Work - article ; n°1 ; vol.75, pg 153-168

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Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1991 - Volume 75 - Numéro 1 - Pages 153-168
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1991
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Language English
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Exrait

Christian Lalive d'Epinay
Les Fondements mythiques de l'ethos du travail / The Mythical
Foundations of the Ethic of Work
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 75, 1991. pp. 153-168.
Citer ce document / Cite this document :
Lalive d'Epinay Christian. Les Fondements mythiques de l'ethos du travail / The Mythical Foundations of the Ethic of Work. In:
Archives des sciences sociales des religions. N. 75, 1991. pp. 153-168.
doi : 10.3406/assr.1991.1613
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1991_num_75_1_1613Arch..de Sc soc des Rel. 1991 75 juillet-septembre 153-168
Christian LALIVE EPINAY
LES FONDEMENTS MYTHIQUES
DE ETHOS DU TRAVAIL
Contribution une théorie du mythe
dans la société moderne
Modern society in which scientific thinking shapes the form of ordinary
knowledge disillusions the myth and deprives it of its force of persuasion But
at the same time scientific thinking which takes no account of the whys of
matters is incapable of explaining and justifying the foundations Using major
Swiss sociopolitical debates from the period between the two wars the author
takes stock of some of the solutions devised by an industrial society in order
to implant the ethic of work hegemonic to that era in the big classic myths
in spite of the fact that the mythical narrative has become objectively unbe
lievable By means of this operation of implantation in the myth the morality
of work is transformed into civil religion the central link in the social chain
which characterizes industrial society
Il de paradis ni pour la mémoire ni pour oubli
Rien que le travail de une et de autre et des modes
de travail qui ont une histoire Une histoire faire
Détienne invention de la mythologie
Le terme mythe et ses dérivés font hui plus souvent objet
un usage intentionnel que un usage rigoureux effectif emprunte ce dis
tingo Boudon 1968 pp.35-37 Par exemple quand nous titrons un ou
vrage Le mythe du travail en Suisse Lalive Epinay et Garcia 1988)
intention est de pointer il du mythique dans la valorisation extrême
du travail opère la société industrielle valorisation souvent paradoxale et
irrationnelle alors que cette société prétend parler le langage de la raison On
veut ainsi signaler que la morale du travail qui la caractérise est comme nim
bée une aura mythique
Mais un autre côté la recherche menée sur les valeurs et significations
attachées au travail et leur évolution en Suisse au cours du XXème siècle
dont rend compte ouvrage que je viens de citer 1)) cette recherche
conduit constater comment parallèlement la production une vision de
homme et de la société centrée sur le travail la société industrielle enraciné
153 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
cet ethos du travail et du devoir dans un ensemble de mythes sélectionné
parmi ceux que charrie la civilisation occidentale Dès lors ai été amené
étudier les procédures de sélection et de transformation adaptative des mythes
originels bref observer in situ le travail de oubli et de la mémoire Dé
tienne 1981 14 une société opère sur son héritage mythique afin de
dapter aux exigences de son présent Dès lors on passe une mention
intentionnelle du lexeme mythe un usage strict effectif comme dit Bou-
don de ce mot érigé maintenant en concept
objet de cet essai est donc formulé en peu de mots de montrer comment
ce la suite de Weber appelle Veikos de la société industrielle
été enraciné dans un support mythique qui lui apporte son explication et sa
légitimation ultimes
ethos du devoir et du travail
En 1905 alors que notre siècle venait de ouvrir Weber écrivait dans
sa conclusion éthique protestante et esprit du capitalisme Le puritain
voulait être un homme besogneux nous sommes forcés de être Weber
1964 P.245 italiques dans original Notre recherche met en avant la per-
durance au cours de toute la première moitié du siècle une morale du travail
analogue celle décrite par le maître de Heidelberg et dont voici de manière
schématique les principaux traits
être humain est défini comme un être de devoir le devoir devant
être exercé envers soi-même et les siens une part et envers la société de
autre Le travail est le premier des devoirs moyen par excellence du bon
accomplissement des autres devoirs
Travail et devoir sont ainsi les attributs une définition ontologique de
homme
La notion de devoir envers soi et les siens est étroitement associée au
principe de la responsabilité ou liberté individuelle responsabilité envers
soi et les siens dans le présent et dans avenir
La individuelle conduit une forte valorisation de la
rationalité Le comportement rationnel consiste dans effort le travail la pré
vision épargne
exercice de la responsabilité individuelle suppose que individu se
réalise en tant homme en trouvant sa juste place dans la société en
assumant une fonction sociale bref en accomplissant sa part du devoir col
lectif
En synthèse si individu et la société constituent deux réalités bien
différenciées elles ne sont pas de même rang La collectivité est ici le principe
supérieur finalité pour Ce dernier est avant tout défini par des
devoirs le seul droit fondamental étant logiquement son droit au travail La
société en revanche est dotée de droits envers les individus
La subordination de individu la société le sacrifice de soi la col
lectivité trouvent leur justification dans le fait que la société assure indi
vidu sa sécurité et surtout dans idée que transformée en une gigantesque
usine elle est en train de produire une prospérité annoncée pour demain Le
154 LES FONDEMENTS MYTHIQUES DE THOS DU TRAVAIL
progrès est en marche le bien-être et le bonheur sont devant nous les len
demains chanteront De fait cette morale baigne dans un millénarisme im
manent le travail et industrialisation vont conduire engendrement du
royaume des hommes Et sur ce point accordent Smith et Marx
affirmations patronales et revendications syndicales quand bien même un
côté on croît que la Providence est incarnée dans le marché pour en gérer
équilibre alors que de autre on pose une condition supplémentaire la so
cialisation des moyens de production conquise par la lutte des classes
Cette morale qui définit être humain dans sa relation la société est
largement consensuelle et hégémonique Elle est partie intégrante de ce que
homme du début du siècle était forcé être et de croire Mais cette forme
culturelle impose en rien un accord universel Déjà elle laisse ouverte ce
pendant la question de la bonne application des valeurs prônées homme
est par excellence homme au travail la figure de homme déchu incarne
dans oisif Mais qui réalise le modèle du travailleur et qui déchoit en som
brant dans oisiveté Les réponses cette question sont inversées selon la
position que on occupe dans la division sociale du travail bourgeois et tra
vailleurs revendiquant chacun pour eux étiquette positive et la déniant aux
autres cf Lalive Epinay et Garcia 1968 chap Il existe une abondante
iconographie époque sur ce thème!)
Cet ethos impose pas non plus un modèle précis de société il se limite
poser que cette dernière est la condition existence de individu et que
sa bonne marche dépend du sens du travail et du devoir de celui-ci Mais il
implique pas de doctrine politique ou économique précise La nature des
échanges et du marché la place et les fonctions de Etat organisation de
la production restent sujettes débat Libre marché planification étatisme et
même socialisme sont des options compatibles avec la morale du travail et
est autour de ces bannières que les troupes se regroupent et affrontent
lors des luttes sociales dont on sait la violence
En bref au milieu de ce siècle le travail codifié sous la forme de
emploi constitue élément central du lien social qui dans la société indus
trielle unit homme la société Par le travail individu re oit une rétri
bution qui lui permettra de satisfaire ses besoins et ceux des siens et
être même exercer sa responsabilité Mais en sus le travail dote in
dividu un statut social et une identité psycho-sociale
La notion de mythe définition et discussion
Ces rappels faits il convient de interroger maintenant sur la nature et
les fonctions du mythe bref oser une définition entreprise peut paraître
téméraire de la part de un qui ne se prétend pas un spécialiste du
domaine tant ceux qui le sont poursuivent inlassablement cette question Par
la définition que adopterai je ne prétends en rien trancher le débat mais
souhaite me doter un outil méthodologique Admettons il agira au sens
de Durkheim une définition provisoire dont la raison est de me permettre
par comparaison de mieux dégager ce que observe dans ma recherche
Un mythe est un récit dont le contenu est situé origine du temps
ou un temps et porte sur une fondation comment un état de chose est
155 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
devenu ce il est Cet état de chose peut concerner le cosmos la nature
et la nature humaine la culture les institutions sociales etc
En disant comment état de chose est devenu ce il est le mythe lui
donne une signification et par là-même le rend légitime Du point de vue qui
intéresse le sociologue il donne son sens dernier et donc sa légitimation ultime
un ordre social et ses institutions principales
Dans la société ou dans le groupe au sein desquels il est vivant le récit
mythique dans sa forme même est re comme explication indiscutable et
indiscutée de la fondation il relate et cela indépendamment du caractère
objectivement incroyable si je puis le formuler ainsi pour le sens commun
et expérience ordinaire des événements il relate
est là ailleurs le trait le plus étonnant du mythe savoir ce divorce
entre adhésion aux récits en question et leur contenu manifestement fictif
Ene Universalis 1971) ce pouvoir de décret dont le mythe est investi par
sa société car considéré froidement le mythe explique rien il décrète
voilà comment cela est passé cf aussi sur ce point de Rougemont 1972)
Une conséquence intéressante de cette autorité associée au mythe est une
part il est aisé identifier les mythes du passé et de ailleurs justement
parce ils ne imposent pas comme des évidences observateur il
est pas pourrait-on dire subjugué par leur charme mais ils lui apparais
sent bien évidemment comme des fictions Mais autre part et de manière
complémentaire il est extrêmement difficile identifier nos propres
mythes car nous vivons en quelque sorte collés eux et nous les recevons
comme des évidences absolues
ajouterai que si je peux hui esquisser analyse des fondements
mythes de ethos du travail est que cet édifice culturel est hui
fortement lézardé Mais un autre point de vue intérêt de opération réside
dans ce que cette forme culturelle est la frontière de notre temps elle
subsiste encore partiellement et que nous en sommes les héritiers même si
nous renions héritage Ainsi son étude peut-elle dégager certains des pro
cessus typiques uvre hui de la reprise interprétative et de la
production mythiques
Concluons ces quelques notations théoriques par un postulat et par une
hypothèse
La condition humaine ses mystères et tout système social ses lieux
arbitraires ses choix fondamentaux implicites une et autre en appellent
au mythe pour en recevoir le sens et donc la légitimité hypothèse est alors
il pas de raison pour il en aille autrement hui dans les
sociétés modernes
Le mythe dans la société occidentale moderne
Si on part de notre définition il est évident que avènement des temps
modernes va provoquer la crise du mythe ainsi compris Parmi autres Sta-
robinski 1977 et Détienne 1981 signalent le double sens du mot mytho
logie dès le XVIIIeme siècle une part ensemble énoncés de récits de
motifs de autre un savoir qui prétend soumettre le mythe sa raison critique
156 LES FONDEMENTS MYTHIQUES DE THOS DU TRAVAIL
Avec la diffusion de la pensée scientifique sous la forme un savoir de sens
commun savoir ordinaire la fois empirique et pragmatique le mythe énoncé
dans la forme du récit explicatif perd toute crédibilité Le terme as
socie une chaîne sémantique dont la dérive va travers imaginaire vers
fabulé plutôt que fabuleux) irréel mystification mensonger pour entrer
même dans la nosologie psychiatrique avec mythomane En bref le mythique
oppose au réel au vrai historique Est-ce alors la fin du mythe
Peut-être est-il pas inutile de rappeler au sociologue ce qui est familier
helléniste la crise que connaît le mythe dès le XVIIIeme siècle est pas
sans analogie avec celle il déjà subie lors de émergence de la Grèce
classique cette époque la pensée grecque en vint opposer mythos logos
un et autre signifiant parole mais le premier connotant conte fiction bref récit que on peut croire ou ne pas croire alors que le logos est cette
parole sur la base de laquelle on peut argumenter et raisonner
instar du logos la raison dévoile le récit mythique comme affabulation
récit naïf et dépouille ce dernier de son pouvoir de conviction Parlera-t-on
dès lors une démythologisation radicale du monde occidental
Constatons abord bien que ce ne soit pas le propos central de cet article
que la science va servir de fondement une nouvelle mythopoièse En effet
le XIXeme siècle voit émerger une série de nouveaux grands récits explicatifs
centrés sur Homme le Progrès le sens de Histoire la Société et dont le
dénominateur commun est de se présenter comme le produit du travail scien
tifique donc comme des discours en vérité sur la nature des choses
La science la nouvelle philosophie disaient les Encyclopédistes
étant maintenant la source du vrai le nouveau mythe comme récit explicatif
revêt le vêtement de celle-là où les luttes autour du label scientifique
bien illustrées par le courant du socialisme scientifique qui dénonce les Cabet
et autres Proudhon comme des socialistes utopiques La loi du matérialisme
historique celle des trois états Comte) le postulat équilibre Harmonie
du marché de économie libérale etc se présentent comme des produits de
activité scientifique des discours en vérité et sont re us comme tels par
ceux qui trouvent le fondement explicatif de leur activité de leur protesta
tion ou encore de leur espérance 6)
Dans cette même perspective on peut interroger sur le statut de histoire
et de historien dans la société moderne La science historique passe pour
dire le passé en vérité Mais historien a-t-il pas eu pour rôle lors du siècle
des nationalismes de doter chaque nation de son grand récit des origines et
du destin propre Ce que les mythes font pour les sociétés sans écriture
est le rôle que notre civilisation prête histoire Cl Lévi-Strauss 1980
Telle est bien me semble-t-il enjeu de actuelle querelle des anciens et
des nouveaux parmi les historiens 7)
Cette production de nouveaux mythes conserve la forme du récit expli
catif mais fonde ce récit dans un nouveau principe autorité aujour
hui la science plutôt que la divinité parle en vérité est de celle-là que
prétendent émaner les nouveaux mythes
Mais parallèlement la production de nouveaux mythes 8) un travail
opère sur héritage mythique travail par lequel le mythe classique quitte
la forme dévalorisée parce que proie facile de entreprise de démythification
du récit pour en emprunter autres
157 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Du travail de la mémoire et de li oubli
Les exemples qui suivent proviennent rappelons-le de la Suisse cf note
1) Ils datent tous des années vingt et sont extraits du corpus concernant le
débat sur horaire de la semaine de travail la suite de la grève nationale
de 1918 le Conseil fédéral avait proposé un amendement la loi sur les
fabriques qui réduisait horaire 48 heures hebdomadaires Les Chambres
acceptèrent en 1919 malgré opposition des milieux patronaux Ceux-ci
reviennent la charge dans le contexte difficile des années suivantes et
le Conseiller fédéral Schulthess propose en cas de motifs graves ho
raire puisse être remonté 54 heures 1922 Un référendum est lancé
et soumis au peuple le projet du Conseil fédéral est rejeté par le peuple
17 février 1924 on en tiendra horaire de 48 heures
Premier exemple une opération de syncrétisme
homme qui travaille est le seigneur du monde le travail est le moyen
irrempla able de la domination du monde le travail économique le moyen néces
saire de la satisfaction des besoins Voir en note un extrait plus important
de original allemand)
Cette citation est extraite de la publication un discours du président
national des syndicats chrétiens Scherrer Ce dernier oppose al
longement de la semaine de travail De sa part la référence la Bible ne
surprend pas est ici au récit de la création Genèse il est fait allusion
Relevons justement ce premier trait le mythe est pas raconté on réfère
en le supposant connu de tous et en se contentant en exprimer la substan-
tifique moelle homme qui travaille est le seigneur du monde
Mais est-ce bien cela ce que dit le mythe Remontons la source ou
plutôt au premier niveau de source est-à-dire au passage pertinent selon
les traductions usuelles en langue vulgaire
Dieu créa homme son image
image de Dieu il le créa
il le créa homme et femme
Dieu les bénit et leur dit Soyez féconds multipliez emplissez la terre et sou
mettez-la dominez sur les poissons de la mer les oiseaux du ciel et tous les
animaux qui rampent sur la terre Genèse 127s
Ce récit est celui de la fondation un ordre cosmique avec en son sein
un ordre terrestre Celui-ci est con selon une hiérarchie cf les versets sui
vants 29 et 30 de Genèse qui élève des végétaux aux animaux et place
homme au sommet Cet ordre est pas un ordre instaurer les formes
verbales soumettez et dominez ne doivent pas prêter confusion de même
que le dieu créateur place le règne animal au-dessus du règne végétal il place
homme qui est son image au sommet du tout Le créateur de ordre
est Dieu et non homme uvre divine est achevée Ainsi furent achevés
le ciel et la terre avec toute leur armée ch.2 v.l)
Le mythe est mentionné plusieurs reprises dans la Bible et en particulier
une manière développée par le psalmistê ce dernier souligne le caractère
achevé et parfait de la création qui re oit ici la forme un ordre agro-pastoral
immuable
158 LES FONDEMENTS MYTHIQUES DE THOS DU TRAVAIL
... est donc le mortel que tu en gardes mémoire
le fils Adam que tu en prennes souci
peine le fis-tu moindre un dieu
le couronnant de gloire et de splendeur
tu établis sur uvre de tes mains
tout fut mis par toi sous ses pieds
brebis et ufs tous ensemble
les bêtes mêmes sauvages
oiseaux du ciel et poissons de la mer
parcourant les sentiers des eaux
Psaume v.5-9 10)
Les deux fragments évoquent la seigneurie de homme Cette seigneurie
est le fruit une délégation divine non le produit du travail humain dont il
est pas question dans ce mythe Que comme le pense le dirigeant syndical
le travail de homme soit le moyen de assujettissement du monde voilà
qui résulte une lecture suggérée imposée par le contexte de la société
industrielle Ce que le dieu biblique offre en don est maintenant re comme
un objet conquérir 11 ordre établi par le Créateur est transformé en un
grand chantier livré industrie et au travail des hommes Adam est mâtiné
de Prométhee 12)
La démarche qui consiste non raconter le mythe mais faire allusion
est associée quasi-naturellement une large réinterprétation du mythe est-
à-dire la production un écart notable entre ce que le mythe dit et ce on
lui fait dire Et il faut ajouter que cet écart passe inaper des auditeurs et
des lecteurs comme mon avis de orateur lui-même Ce dernier est pas
auteur de la ré interprétation celle-ci fait partie de air du temps pour les
syndicats chrétiens et plus largement pour les milieux de tradition chrétienne
non seulement la référence elle-même mais interprétation est-à-dire la
synthèse proposée du mythe sont indiscutées elles vont de soi Seront objet
de débat non pas le fondement qui fait le consensus mais les conséquences
en tire Scherrer et en particulier sa prise de position non aux 54
heures Voir exemple suivant)
Relevons encore que écart entre ce que dit le mythe et la synthèse qui
en est proposée passe autant mieux inaper que le est pas récité
mais que on fait appel la mémoire donc une tradition orale au ur
une civilisation de écrit
Une dernière question Quel est le statut dévolu cette référence dans
argumentation La Bible fait autorité dans ce groupe Le glissement inter
prétatif qui fait de la seigneurie de homme le fruit de son travail conduit
auteur rappeler un des fondements de la doctrine sociale chrétienne
savoir que homme est pas objet ou outil mais sujet et but de activité
économique Dès lors une limitation raisonnée de temps de travail impose
La référence au mythe biblique est ainsi la pierre angulaire de argument
Deuxième exemple la production du contresens
La durée du travail est un problème propos duquel la pensée sociale ne
doit pas défendre de fa on rigide la semaine de 48 heures Il autres problèmes
auxquels il convient de donner la priorité sans réserve Parmi ceux-ci Assurance
Vieillesse et Invalidité que nous saluons et la prompte réalisation de laquelle
159 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
nous sommes disposés contribuer En rapport avec le temps de travail souve
nons-nous de cette parole de la Bible selon laquelle homme doit travailler six
jours et se reposer le septième et de cette autre il rien de plus précieux
dans une longue vie que le travail et la peine 13
Telle est la conclusion un texte de seize pages par lequel un représentant
du patronat Sulzer-Schmidt membre une célèbre dynastie industriels
suisses et conseiller national défend la semaine de travail de cinquante-quatre
heures La Bible est ici invoquée dans la péroraison Elle donc le mot de
la fin
Avec sa première référence auteur invoque le mythe auquel faisait déjà
allusion Scherrer le récit de la création selon la source dite sacerdotale
Genèse Mais alors que le dirigeant syndical mettait en évi
dence la seigneurie de homme le représentant du patronat en retient or
ganisation temporelle de ouvrage divin celle-ci lui sert aune légitime
horaire de travail de
Observons ici aussi le décalage entre le récit mythique et la référence
dans le premier est Dieu et non homme comme le prétend la
qui est uvre pendant six jours et qui se repose le septième La tradition
juive insistera sur le sabbat mais elle verra abord le couronnement de
uvre créatrice divine bref le jour de la fête de Dieu plutôt elle ne
conclura obligation du travail pendant les six autres jours
La seconde référence une histoire étonnante Elle se veut la citation du
verset 10 du Psaume 90 alors en fait elle en propose un contresens Exa
minons les étapes de sa production Le psaume 90 exprime une vision pes
simiste de la vie des hommes
Tu les emportes un songe au matin
ils sont pareils herbe qui pousse
le matin elle fleurit et pousse
le soir elle se flétrit et sèche
Psaume 90 v.5s
manique Dans luthérien sa célèbre et traduction plus généralement qui est devenue protestant canonique Luther rend dans ainsi le monde le verset ger
10
Unser Leben währet siebensig Jahre
und hoch kommt so achtzig Jahre
und köstlich gewesen ist so Mühe und Arbeit gewesen
denn es fähret schnell dahin als flögen wir davon 14
Le vers mis en italique pose quelques problèmes la traduction il est
composé de trois substantifs et donc pas de verbe 15 Le premier est
un mot unique dans la Thora susceptible être rattaché deux racines
différentes soit agitation orgueil gloire arrogance soit grand nombre mul
titude Luther on le voit choisit la première possibilité mais opte pour un
mot qui donne maintenant un signe positif la connotation négative attachée
au terme original Les deux autres évoquent le travail pénible le premier as
sociant idée de malheur et misère le second celle de mal péché
Tout compte fait même si elle edulcore original la traduction du verset
10 proposée par Luther lue dans son contexte reste fidèle au pessimisme
exprimé par le psaume et ce il eu de précieux été que peine et
travail Mais voici avec le temps ce verset de la Bible du grand réfor-
160 LES FONDEMENTS MYTHIQUES DE THOS DU TRAVAIL
mateur été peu peu détaché de son contexte transformé en une sentence
dotée une vie indépendante cité abondamment lors des cérémonies funèbres
et dont la forme grammaticale correspond pour essentiel celle que reprend
Monsieur Sulzer-Schmidt quatre cents ans plus tard Ce il de plus
précieux dans une longue vie est effort et le travail Le contresens est
maintenant institué tout Allemand ou Suisse-Allemand eduqué avant les an
nées cinquante connaît hui encore cette maxime par ur 16 Encore
un pas et voici scellée la célèbre épitaphe Le travail fut sa vie Qui elle
se répand et impose dans les langues de tous les pays où triomphe la ré
volution industrielle
Ainsi une vision originelle qui exprime un grand détachement contem
platif devant agitation des hommes est transformée en une apologie de ef
fort et du travail sources de toute richesse Voici un éclairant produit de
activité exercée par une société pour remodeler le mythe en investissant
des éléments qui la fondent son projet ses valeurs sa morale
Troisième exemple. oubli
Si le premier chapitre de la Genèse fait objet de fréquentes références
il est peine un plus loin un autre récit porteur un mythe qui
relate un changement fondamental de la condition humaine et qui plus est
parle explicitement du travail Paradoxalement ce mythe pourtant bien connu
est jamais évoqué au sein des divers corpus réunis et concernant la première
moitié du siècle Il agit bien sûr du récit de la Chute avec ses consé
quences
la sueur de ton visage
tu mangeras ton pain
ce que tu retournes au sol
puisque tu en fus tiré
car tu es glaise
et tu retourneras la glaise Genèse chap 19
Que ce récit célèbre soit ainsi oublié 17 explique aisément comment
fonder dans une malédiction le travail comme valeur fondamentale de la so
ciété et dimension ontologique de la réalisation humaine
Curieusement plus un demi-siècle plus tard dans le contexte des
Trente Glorieuses alors que les porteurs une initiative dénoncent alié
nation du travail et placent leurs espoirs émancipation dans les loisirs voici
tout coup que le mythe de la chute est évoqué par les milieux patronaux
dans un article intitulé Le travail ce est pas la santé
Il apparaît tout un coup que le travail est un bienfait un genre de manne
du désert il agirait une richesse dont il faudrait faire un gros tas pour
le répartir entre tous le plus judicieusement possible Alfred Sauvy eu le mérite
et les mots pour remettre église au milieu du village le travail est une malé
diction voir la Bible ce sujet elle est éloquente Ce qui est positif est
argent il permet de gagner enrichissement il représente Stupidement
les choses sont correctes au niveau de individu considère généralement le
travail comme une corvée et le gain il peut en retirer comme une satisfac
tion 18)
Il est plus question maintenant évoquer le travail qui ennoblit
Bulletin commercial et industriel suisse 1919 n.15-16 121 mais de
161