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Maures et chrétiens à Villajoyosa : une ville, sa fête, son saint / Moors and Christians in Villajoyosa : a City, Its Festival, Its Saint - article ; n°1 ; vol.91, pg 5-19

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Description

Archives des sciences sociales des religions - Année 1995 - Volume 91 - Numéro 1 - Pages 5-19
The festivals of Christians and Moors are known in every part of the Hispanic world, but they are celebrated with particular enthusiasm in the towns of the province of Alicante where every year, on the day of the celebration of the town's patron saint, hundreds of townsfolk stage the capture of the city by the Moors and its later reconquest by the Christians. This cannot be accounted for by the persistance of an archaic ideology calling for a catholic and national reconquest. On the contrary, the Moor as it appears in the festivals, far from being the Other who should be rejected to promote one's true identity, is highly positive figure. In fact, as the ethnographical study of the festival of the town of Villajoyosa shows, the Other from which one should distinguish oneself is rather the nearby town. Every town strives to assert its identity through the particularities-whether they be actual or ficticious-of its festivities. This does not imply that the latter have lost their religious character: the local identity is embodied by the figure of the patron saint, whose singularity is enhanced by the celebration and legends attached to him.
Présentes dans tout le monde hispanique, les fêtes de Maures et Chrétiens ont pris aujourd'hui une ampleur exceptionnelle dans les villes de la province d'Alicante : des centaines d'habitants y mettent en scène chaque année, à l'occasion de la fête patronale, la conquête de la cité par les Maures puis sa reprise par les Chrétiens. On peut difficilement expliquer le succès de ces célébrations par la persistance d'une idéologie archaïsante de reconquête catholique et nationale : loin d'être la figure d'un Autre qu'il faudrait rejeter pour être soi, le Maure apparaît partout comme un personnage hautement valorisé. De fait, comme le montre l'ethnographie des fêtes de la ville de Villajoyosa, l'Autre dont il faut se distinguer n'est pas le Maure mais la cité voisine : chacune s'attache avant tout à manifester son identité à travers les singularités (réelles ou supposées) de ses festivités. Cela ne signifie pas que celles-ci ont perdu tout sens religieux : l'identité locale est incarnée par la figure du saint patron, un saint patron dont la fête et les légendes qui la fondent contribuent à produire la singularité.
Existen en todo el mundo hispánico «fiestas de Moros y Cristianos» pero en las ultimas décadas, se han desarollado de manera extraordinaria en la provincia de Alicante : cada años, con motivo de la fiesta del santo patrono del pueblo, centenares de habitantes salen representar la conquista de la ciudad por los Moros y su reconquista por los Cristianos. Resulta muy difícil explicar el éxito de dichas celebraciones por la persistencia de una ideologia arcaica de «reconquista» católica y nacional : el Moro, pués, no aparece en las fiestas como Otro que uno debe rechazar para ser sí mismo, sino como un personaje sumamente valorizado. En realidad como lo muestra el estudio ethnográfico de las fiestas de la ciudad de Villajoyosa, el Otro de quién uno quiere distinguirse no es el Moro sino el pueblo vecino : cada uno intenta manifestar su identidad a través de las singularidades (reales o imaginarias) de su fiesta. Esto no significa que aquella haya perdido su sentido religioso : la identidad del pueblo se encarna en la imágen de su santo patrono, un santo cuya singularidad está producida por el ritual festivo y las leyendas que lo fundan.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1995
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Language English
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Exrait

Mme Marlène Albert-Llorca
Maures et chrétiens à Villajoyosa : une ville, sa fête, son saint /
Moors and Christians in Villajoyosa : a City, Its Festival, Its Saint
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 91, 1995. pp. 5-19.
Citer ce document / Cite this document :
Albert-Llorca Marlène. Maures et chrétiens à Villajoyosa : une ville, sa fête, son saint / Moors and Christians in Villajoyosa : a
City, Its Festival, Its Saint. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 91, 1995. pp. 5-19.
doi : 10.3406/assr.1995.992
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1995_num_91_1_992Abstract
The "festivals of Christians and Moors" are known in every part of the Hispanic world, but they are
celebrated with particular enthusiasm in the towns of the province of Alicante where every year, on the
day of the celebration of the town's patron saint, hundreds of townsfolk stage the capture of the city by
the Moors and its later reconquest by the Christians. This cannot be accounted for by the persistance of
an archaic ideology calling for a catholic and national reconquest. On the contrary, the Moor as it
appears in the festivals, far from being the "Other" who should be rejected to promote one's true
identity, is highly positive figure. In fact, as the ethnographical study of the festival of the town of
Villajoyosa shows, the "Other" from which one should distinguish oneself is rather the nearby town.
Every town strives to assert its identity through the particularities-whether they be actual or ficticious-of
its festivities. This does not imply that the latter have lost their religious character: the local identity is
embodied by the figure of the patron saint, whose singularity is enhanced by the celebration and
legends attached to him.
Résumé
Présentes dans tout le monde hispanique, les "fêtes de Maures et Chrétiens" ont pris aujourd'hui une
ampleur exceptionnelle dans les villes de la province d'Alicante : des centaines d'habitants y mettent en
scène chaque année, à l'occasion de la fête patronale, la conquête de la cité par les Maures puis sa
reprise par les Chrétiens. On peut difficilement expliquer le succès de ces célébrations par la
persistance d'une idéologie archaïsante de "reconquête" catholique et nationale : loin d'être la figure
d'un Autre qu'il faudrait rejeter pour être soi, le Maure apparaît partout comme un personnage
hautement valorisé. De fait, comme le montre l'ethnographie des fêtes de la ville de Villajoyosa, l'Autre
dont il faut se distinguer n'est pas le Maure mais la cité voisine : chacune s'attache avant tout à
manifester son identité à travers les singularités (réelles ou supposées) de ses festivités. Cela ne
signifie pas que celles-ci ont perdu tout sens religieux : l'identité locale est incarnée par la figure du
saint patron, un saint patron dont la fête et les légendes qui la fondent contribuent à produire la
singularité.
Resumen
Existen en todo el mundo hispánico «fiestas de Moros y Cristianos» pero en las ultimas décadas, se
han desarollado de manera extraordinaria en la provincia de Alicante : cada años, con motivo de la
fiesta del santo patrono del pueblo, centenares de habitantes salen representar la conquista de la
ciudad por los Moros y su reconquista por los Cristianos. Resulta muy difícil explicar el éxito de dichas
celebraciones por la persistencia de una ideologia arcaica de «reconquista» católica y nacional : el
Moro, pués, no aparece en las fiestas como Otro que uno debe rechazar para ser sí mismo, sino como
un personaje sumamente valorizado. En realidad como lo muestra el estudio ethnográfico de las fiestas
de la ciudad de Villajoyosa, el Otro de quién uno quiere distinguirse no es el Moro sino el pueblo vecino
: cada uno intenta manifestar su identidad a través de las singularidades (reales o imaginarias) de su
fiesta. Esto no significa que aquella haya perdido su sentido religioso : la identidad del pueblo se
encarna en la imágen de su santo patrono, un santo cuya singularidad está producida por el ritual
festivo y las leyendas que lo fundan.Arch de Sc soc des Rel. 1995 91 juillet-septembre 5-19
Marlene ALBERT-LLORCA
MAURES ET CHRETIENS VILLAJOYOSA
UNE VILLE SA TE SON SAINT
un port Le 29 de juillet pêche 1538 situé une une flotille trentaine de pirates de kilomètres barbaresques au nord attaqua Alleante Villajoyosa Es
pagne Une intervention miraculeuse de sainte Marthe la sainte du jour sauva
la cité Pour la remercier les habitants placèrent leur localité sous son patro
nage et pour commémorer événement ils célèbrent tous les ans du 25 au
29 juillet une fête dite de Maures et Chrétiens qui inspire autant de la
geste de la Reconquête que de la chronique locale elle représente la prise
de la cité par les troupes du croissant onze compagnies singularisées par leur
costume et leur nom Touaregs Bédouins Maures du Riff etc.) puis
sa reconquête par armée du roi chrétien également divisée en Catalans
Chasseurs Marins etc Le spectacle ouvre sur les Entrées des deux
armées pendant des heures des centaines habitants revêtus du costume
caractéristique de leur compagnie défilent le long du front de mer au son
des marches jouées par les musiques venues des villes voisines Le 28 aube
les Maures débarquent et après un simulacre de bataille ils prennent la ville
figurée par un château de bois après-midi la reconquête lieu sur le même
modèle Le 29 est consacré aux cérémonies religieuses le matin les rois et
les capitaines des différentes compagnies assistent la messe solennelle cé
lébrée en honneur de sainte Marthe dans la soirée ils accompagnent sa
statue en procession dans les rues de la vieille ville
Villajoyosa est pas la seule ville Espagne fêter son saint patron
travers une célébration de ce type les fêtes de Maures et Chrétiens existent
aussi en Andalousie et de fa on plus sporadique dans la Manche en Aragon
et en Galice Mais elles prennent dans la province Alleante une ampleur
et un éclat particuliers Actuellement elles existent dans une centaine de villes
et mobilisent presque partout une part importante de la population Ainsi en
1986 1600 des 23000 habitants de Villajoyosa étaient membres de une des
compagnies qui composent les camps maure et chrétien Ce chiffre sous-estime
certainement le nombre réel des festers les acteurs costumés bien souvent
le chef de famille est le seul être officiellement inscrit alors que sa femme
et ses enfants participent également aux défilés et fortiori aux réjouissances ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
qui se déroulent dans le local de la compagnie le cuartel La participation
la fête est plus impressionnante encore dans les villes situées au sud-ouest
de la province Villena par exemple plus de 9000 personnes sur une po
pulation de 30000 habitants sont inscrits une compagnie Leurs adhé
rents bien entendu ne sont pas seuls participer la fête une grande partie
des habitants de la ville et des autochtones exilés pour des raisons diverses
assistent tous les ans quiconque des attaches dans la localité est tenu de
avoir vue une fois au moins et on comprendrait mal il émette son
sujet la moindre réserve Maures et Chrétiens sont devenus en effet les
fêtes emblématiques des villes de la région chacune se glorifie de la sienne
et les municipalités investissent des sommes considérables 600000 francs
Villajoyosa en 1989 Les particuliers aussi surtout quand ils sont/esters
outre achat ou la location un costume qui peut coûter plus de 10000
francs il faut débourser de 000 000 francs par personne pour participer
aux frais engagés par sa compagnie pour les quatre ou cinq jours de la fête
beaucoup lui sacrifient leurs vacances Alors que nombre de fêtes populaires
étiolent ou se folklorisent les représentations de Maures et Chrétiens mani
festent au contraire une étonnante vitalité beaucoup de villes dans la pro
vince Alleante ont créé leur fête dans les dernières décennies le nombre
de participants dans chaque localité est considérablement accru depuis les
années 1945 Comment comprendre ce succès
On peut être tenté de expliquer par la place que tient dans histoire et
la mythologie de Espagne la geste de la Reconquête on considère encore
bien souvent que la prise de Grenade en 1492 est aussi acte de naissance
de la nation espagnole travers ces fêtes Espagne célébrerait donc la puis
sance de ses hommes et de son Dieu Cette motivation certainement joué
un rôle déterminant dans le passé pendant le Siècle Or le théâtre met
volontiers en scène des profanations hosties ou images saintes perpétrées
par des Morisques et leur châtiment miraculeux dès le XVe siècle les entrées
royales ou les cérémonies religieuses accompagnent parfois de spectacles
somptueux évoquant la lutte victorieuse des espagnols contre les arabes ou
les Turcs Les fêtes actuelles inscrivent en partie dans la continuité de
ces célébrations le faste des défilés des armées rappelle beaucoup les Entrées
royales dans certaines villes on joue une scène appelée La conversion du
Maure au christianisme dont le texte diffusé par la littérature de colportage
pratiquement pas changé depuis le Siècle Or Peut-on penser pour
autant que le sens de ces festivités pas varié une idéologie archaïsante
de reconquête catholique et nationale trouve nouvelle jeunesse dans
cette région Espagne connue surtout pour son dynamisme économique et
son engagement massif dans le camp des Républicains lors de la guerre civile
On ne peut répondre la question sans examiner précisément les fêtes et plus
particulièrement la place occupe le religieux
LE MAURE UN AUTRE QUE SOI
Le scénario de la fête semble en fixer sans équivoque la signification
rejouer acte par lequel la cité est reconquise elle-même en chassant agres
seur maure est lui permettre affirmer son identité définie par une double MAURES ET CHRETIENS VILLAJOYOSA
appartenance une nation 5) Espagne une religion le christianisme
Dénotée par le nom même de la fête aux Maures opposent non des espa
gnols mais des chrétiens toujours rassemblés derrière une bannière où figure
la Croix- importance de la dimension religieuse apparaît également dans
les ambassades mises en scène avant chaque bataille le représentant du camp
maure puis avant la reconquête celui du camp chrétien propose la ville
de se rendre sans combat offre évidemment refusée avant de lancer ses
troupes assaut Les textes récités généralement écrits par des érudits locaux
la fin du siècle dernier présentent toujours compris Villajoyosa les
combats autour de la ville comme un épisode de la conquête arabe puis de
la Reconquête explicitement définie comme une guerre sainte les Maures
partent au combat au nom Allah ou au nom du Prophète les Chrétiens
se battent Pour la patrie et notre Dieu
Un Dieu qui assurera leur victoire travers intercession du saint patron
ambassadeur chrétien invoque toujours son aide avant appeler les siens
au combat Le fait que la fête est célébrée en son honneur trouve ainsi une
justification on peut juger il est vrai assez artificielle il existe que
deux villes Villajoyosa et Alcoy où la légende locale relie le choix du
saint patron une intervention miraculeuse lors un affrontement avec les
Maures dans les autres localités son élection est expliquée par un événement
tout fait extérieur la Reconquête ou même aux agressions perpétrées par
les pirates barbaresques Agullent par exemple aurait décidé de se placer
sous le patronage de saint Vincent Ferrier et de célébrer une fête en son hon
neur la suite une épidémie de peste survenue en 1410 une date donc
où la Reconquête de la région était achevée depuis plus de cent cinquante
ans ambassadeur chrétien fait cependant appel sa protection Que
saint Vincent Ferrier nous porte secours et nous verrons alors ce que fait
votre Allah suggérant ainsi comme on le fait aussi dans les autres villes
que la victoire chrétienne manifeste la supériorité du vrai Dieu Allah
est évidemment révélé incapable de battre saint Vincent lequel du reste
était pas encore né époque supposée des faits
On comprend dès lors que le régime franquiste ait encouragé dès la fin
de la guerre civile les villes alicantines renouer avec leurs traditions alors
il interdisait le Carnaval et autres manifestations païennes le nouveau
pouvoir voyait sans doute dans les fêtes de Maures et Chrétiens un moyen
de réactiver le sentiment national et religieux est pas certain pourtant
que idéologie explicite de ces commémorations livre le sens que les ha
bitants de la région leur donnent hui elle est en effet contredite par
certains aspects du rituel ou par la manière dont il est accompli
Cette prise de distance peut être relativement récente Ainsi Villajoyosa
la fête manifestement changé en 1945 En 1901 et 1926 dernières dates
où elle fut célébrée avant la guerre civile) trois actes ceremoniels manifes
taient extériorité des Maures par rapport au monde chrétien et leur infériorité
Ainsi les chrétiens juraient être fidèles leur drapeau les Maures non
ils ne sont pas ils ne peuvent pas jurer devant le drapeau iné
galité morale des deux camps était également soulignée pendant la procession
du 29 juillet Lorsque les compagnies arrivaient devant le Portalet une an
cienne porte de la cité où sainte Marthe serait apparue pour donner la victoire
aux siens et où figure une de ses images tous les fusils tiraient en même
temps Bon les maures non Ils avaient pas droit sainte Marthe Les ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
maures passaient abord puis venait la croix portée par enfant de ch ur
puis les chrétiens La veille après avoir reconquis le château ces derniers
avaient pourchassé leurs ennemis au pont qui marquait alors la frontière
de la ville hui ces trois rituels ont tous disparu la victoire des
chrétiens est seulement marquée par la substitution de leur drapeau la ban
nière maure sur le château aussitôt après les festers se dirigent ensemble
vers église où lieu une cérémonie action de grâces en honneur de sainte
Marthe les chrétiens ne procèdent plus au serment du drapeau et aucun
signe dans la procession religieuse ne dénote que les maures seraient des
infidèles les membres des deux camps participent égalité de droits
et de devoirs Cette égalité est également marquée dans les rituels pro
fanes les deux armées ont le même nombre de compagnies chacune son
Entrée son roi son ambassadeur
Tout se passe par ailleurs comme si les acteurs attachaient supprimer
dans la mise en scène des batailles tout signe agressivité égard de leur
ennemi supposé Villajoyosa comme dans bien des villes les combats ne
comportent aucun corps corps les festers se contentent avancer vers le
château en tirant en air Castalia ils le font en marchant au rythme de
la musique jouée par leur banda ce qui suffit évidemment öter tout caractère
guerrier leurs évolutions Biar et Muro del Alcoy en revanche les
capitaines des deux camps affrontent arme blanche lors de la prise du
château mais ces duels durent une ou deux minutes peine leur brève ex
hibition terminée les acteurs se donnent ostensiblement accolade Dans plu
sieurs villes les festers marquent de fa on plus nette encore leur distance
égard de la dimension agonistique du rituel Muro del Alcoy par exem
ple 9) le matin du jour où se déroulent les ambassades et les batailles
lieu une scène appelée Ambaixada del tonêli Ambassade du tonneau un
représentant du camp maure juché sur un âne et non sur un cheval comme
ambassadeur en titre) vient réclamer du vin son homologue chrétien de
bout sur un tonneau Cette requête ouvre sur un dialogue burlesque où chacun
se moque gentiment de autre et de ses amis mais cette confrontation
chève non sur une bataille mais sur une réconciliation spectaculaire le Chré
tien promet de donner son vin condition que le Maure apporte manger
et celui-ci ayant accepté le marché ils partent tous deux sur le même âne
pour célébrer de fraternelles agapes On ne saurait imaginer subversion plus
complète de esprit de croisade qui anime les ambassades
La plupart des habitants des villes de la région Alleante considèrent
certainement leur appartenance religieuse comme une dimension constitutive
de leur identité Mais leurs fêtes ne semblent pas ou plus destinées essen
tiellement manifester la supériorité de leur religion sur celle des autres
Aussi les maures apparaissent-ils jamais comme des figures effrayantes ou
ridicules la différence des Diables présents dans autres fêtes traditionnelles
Le maure est pas une incarnation du Mal 10 et vrai dire il est même un
personnage hautement valorisé dans beaucoup de villes le camp maure
compte officiellement ou non beaucoup plus de membres que son homologue
chrétien et Alcoy dans les années 1950 il fallut même payer des figurants
pour avoir suffisamment de chrétiens pour les entrées 11 Fait encore plus
significatif les habitants de la région désignent bien souvent leurs fêtes par
expression festes de Moros en oubliant les chrétiens en cours de route
Comment comprendre ce renversement en apparence tout fait paradoxal MAURES ET CHRETIENS VILLAJOYOSA
LE TEMPS DU MAURE
La fête de Maures et Chrétiens ceci de commun avec le Carnaval
elle implique comme lui le déguisement celui-ci connotant entrée dans
le temps de la fête Or cette rupture avec le quotidien est assurée au mieux
par identification au Maure faire la fête est toujours en ce sens passer
dans son camp Il est significatif cet égard que la première musique compo
sée spécialement pour les fêtes ait été une marche maure écrite Alcoy en
1882 12 significatif encore Villajoyosa comme Biar plusieurs festers
aient dit après la reconquête du château par les Chrétiens La fête est
finie Le lendemain ont lieu les cérémonies religieuses en
honneur de sainte Marthe Biar la Virgen de Gracia patronne de la ville
qui avait été transportée église paroissiale au début du cycle festif est
ramenée son ermitage Les membres des compagnies participent ces pro
cessions en costume mais la fête est finie les Maures ont cessé pour un
an de régner sur la ville
Les vaincus de Histoire ont eu une revanche inattendue le Maure est
devenu emblème de la fête Est-ce parce elle trouve toute sa raison être
dans une logique de inversion des valeurs elle est un carnaval au
sens vulgaire du terme Et faut-il penser par conséquent que la mise en
scène de affrontement entre Maures et Chrétiens est hui un
prétexte faire la fête Le cas de Villajoyosa invite tout particulièrement
se poser la question les rituels commémoratifs sont loin avoir le sérieux
requis pour une reconstitution historique et ils se doublent une fête po
pulaire apparemment débridée Or ce dernier aspect semble
valorisé par les festers bon nombre entre eux aiment dire que la fête
ce ne sont pas les défilés est la burrera
Cette expression qui signifie littéralement ânerie et on peut tra
duire par le fait de faire âne désigne Villajoyosa elle est jamais
utilisée en ce sens dans les autres localités de la région 13) tous les compor
tements suscités par ivresse réelle et métaphorique engendrée par la fête
Ainsi un des deux camps fait son Entrée es festers de autre camp
assistent au spectacle mais en affalant par terre devant les chaises installées
par la municipalité pour les spectateurs ordinaires Ils passent leur temps
boire plaisanter et interpeler les amis et connaissances qui défilent
lesquels leur répondent généralement en arrêtant un instant devant eux et
en faisant tourner leur arme avec une emphase exagérée Pendant le débar
quement des Maures pourtant considéré comme le clou du spectacle) il est
pas rare assister au naufrage une barque que ses occupants ont renversée
volontairement en se balan ant Mais le lieu expression privilégié de la bur
rera est la fête de rue Pendant quatre jours en-dehors des célébrations of
ficielles la ville vit dans un état effervescence presque permanent Une
bonne partie de la journée et surtout de la nuit on voit des groupes dépenaillés
le plus souvent des jeunes parcourir les rues en dansant au rythme de la
musique jouée par leur fanfare autrefois ils le faisaient en scandant la chan
son des fêtes le plus souvent réduite ce couplet indéfiniment répété Fill
de un bou fill de un bou fill de una vaca Fils un uf fils un uf
fils une vache La plupart entre eux portent une calebasse ou un bidon ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
de matière plastique contenant une boisson alcoolisée qui circule en perma
nence de un autre et est souvent proposé aux passants un groupe
arrive sur la route nationale qui traverse la ville les voitures sont sommées
de arrêter et si un conducteur continue avancer es festers se livrent par
fois un simulacre de corrida Il leur arrive également de mimer sur la chaus
sée le rituel musulman de la prière bloquant ainsi la circulation pendant un
bon moment
Ce va-et-vient continuel et la présence obsédante de la musique peuvent
donner impression que la fête est un gigantesque désordre une seule loi
règne celle du plaisir En réalité chacun soumet son comportement des
règles qui pour être implicites en sont pas moins rigoureuses Ainsi les
festers boivent beaucoup et le font ostensiblement mais quiconque succombe
ivresse au point de ne plus pouvoir se contrôler fait objet de la répro
bation générale De même la moindre manifestation agressivité égard
des autochtones ou des étrangers est condamnée avec la plus extrême sévérité
en 1993 par exemple toute la ville était en émoi parce un jeune homme
avait blessé involontairement un autre gar on en jetant une bouteille de bière
vide On aper oit peu peu par ailleurs que les comportements des festers
ont toujours une dimension théâtrale Leur ivresse notamment est en partie
simulée De même leurs jeux sont extrêmement ritualisés Aussi assiste-t-on
chaque année aux mêmes scènes burlesques les uns traînent un minuscule
canon au bout une corde autres brandissent une bouteille comme ils bran
dissent leur sabre pendant les Entrées autres encore se déguisent en blessés
en se bardant de force pansements et réclament sans arrêt boire un compa
gnon revêtu un costume infirmier
Lorsque les festers animent dans les rues ces scènes carnavalesques ils
le font certainement parce que cela les amuse mais ils obéissent également
une obligation tacite ils doivent faire la fête ils doivent aussi et sur
tout montrer ils la font et pas seulement pour eux De ce point de vue
on ne saurait opposer totalement la fête de rue la fête officielle Les
vileros 14 sont visiblement fiers appartenir au groupe des villes qui font
Maures et Chrétiens et ils tiennent ce que leurs célébrations historiques
soient aussi belles ailleurs La fête est un tout ne se résume pas
boire La veille du défilé tout le monde est tendu et le reste On défile
saoul mais on défile Mais cette obligation -remplir son rôle de manière
offrir aux siens et aux autres un spectacle dont la légitimité est garantie
par existence une longue tradition régionale- ne arrête pas la fin du
défilé La burrera est encore une fa on affirmer sa capacité de faire une
belle fête
La place donnée au burlesque est pas bien entendu un phénomène pro
pre Villajoyosa elle inscrit en effet dans les stratégies de distanciation
déjà rencontrées avec ambassade du tonneau de Muro del Alcoy En même
temps elle permet aux fêtes de Maures et Chrétiens être réellement des
fêtes et pas des spectacles de son et lumière ou des représentations théâ
trales Or aux yeux de tous les vileros une fête incarne ce risque celle
Alcoy Elle est non seulement la plus ancienne mais aussi la plus connue
des fêtes de la région Tous sont allés la voir au moins une fois et soulignent
la magnificence de ses défilés et le sérieux avec lequel les festers assument
leur rôle Mais ils ajoutent aussitôt que ce sérieux est excessif 15 Là-bas
tout est soumis une discipline de fer tout est fait pour le spectacle
10 MAURES ET CHRETIENS VILLAJOYOSA
personne ne amuse Tous tort ou raison affirment également que là-
bas ce sont seulement les millionnaires qui font la fête alors que chez eux
même les moins argentés participeraient aux réjouissances Tous enfin sou
lignent la fermeture des fêtes Alcoy le droit de festoyer dans les locaux
des compagnies est strictement réservé leurs seuls adhérents qui re
trouvent après les célébrations officielles Villajoyosa en revanche les cuar-
tels sont ouverts tous au moins en dehors des heures des repas les membres
des compagnies restent entre eux ils mangent mais ensuite chacun
peut venir danser et boire sans avoir débourser un sou
La burrera ne prend tout son sens que si on la situe dans ce contexte
en mettant en scène un savoir faire la fête ils refusent aux alcoyans
les habitants de Villajoyosa se donnent le moyen affirmer leur supériorité
sur eux Leur fête est donc pas soumise une logique purement hédoniste
Aussi la place il faut accorder la burrera et les formes sous lesquelles
elle peut légitimement se manifester font-elles objet un débat permanent
qui exprime en particulier dans une question tout fait significative de ses
enjeux Faut-il alcoyaniser la fête Le seul fait on se la pose montre
que la volonté de Villajoyosa de se distinguer de ses voisins exclut pas
existence de valeurs partagées les vileros ne pourraient songer alcoya
niser leur fête si elle était pour eux occasion de valoriser la ville ses
propres yeux et ceux des autres par le faste des défilés ampleur des il
luminations la richesse des feux artifice Aussi condamnent-ils toutes les
manifestations de la burrera qui risquent de discréditer leur fête en nuisant
la qualité du spectacle Mais la ville en même temps ne saurait la supprimer
sans renoncer être elle-même Les hommes de La Vila ont toujours été
molt animals affirme-t-on volontiers sur un ton admiratif
La voie est étroite et on comprend que le débat renaisse sans arrêt Lors
il est engagé il se trouve toujours un pour rappeler le souvenir
une compagnie qui savait dit-on fer burrera sans pour autant gâter la
fête els pollosos Les pouilleux officiellement appellent los Beduinos
les Bédouins mais une date récente personne ne les désignait au
trement que par leur surnom valencien et non espagnol Celui-ci était justifié
par leur costume une djellaba souvent taillée dans une toile matelas ou
un vieux drap et leur comportement pendant les Entrées
Alors que les autres défilaient au rythme de leur musique eux ils mar
chaient en frappant des bâtons un sur autre et en criant Pou pou pou
Et puis tout un coup ils se mettaient courir et tout aussi brusquement
un cri du chef de file ils se jetaient par terre et se mettaient se gratter
La burrera des pouilleux ne exprimait pas seulement au cours des
défilés mais il est significatif que la mémoire collective en ait principalement
retenu cet aspect Lorsque les habitants des villes de la région parlent des
fêtes de Maures et Chrétiens un qui ne les jamais vues ils
évoquent abord la beauté des Entrées une beauté qui tient surtout leurs
yeux au luxe des costumes De même ils se rendent en spectateurs
autre fête de la région et est là une pratique très habituelle) ils se
contentent généralement de suivre une Entrée En figurant en pouilleux
dans les défilés les Bédouins de Villajoyosa marquaient donc au mieux leur
refus de réduire la fête une parade fastueuse tel serait leurs yeux le
triste destin des fêtes Alcoy Et cette rupture avait autant plus de sens
que les pouilleux étaient a-t-on dit les gens bien de la ville en se
11 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
revêtant de guenilles alors ils auraient pu exhiber les costumes les plus
somptueux ils manifestaient cet esprit démocratique auquel les vileros
manifestent par ailleurs leur attachement en ouvrant largement les locaux des
compagnies Or les pouilleux ont poussé cette volonté ouverture son
point extrême importe qui pouvait participer Entrée avec eux condi
tion avoir enfilé une djellaba même il était pas inscrit la compagnie
Aussi la ville se remplissait-elle de pouilleux pendant les quatre jours du
cycle festif époque des poliosos le temps des fêtes Villajoyosa était
vraiment le temps des Maures
La participation grandissante aux fêtes obligea la compagnie en 1976
se donner un règlement et un costume plus stricts elle ne pouvait plus ouvrir
sa table tous ceux qui se contentaient de revêtir une djellaba sans participer
au financement des réjouissances Mais on comprend que les pouilleux
soient restés la compagnie emblématique de la ville ils ont incarné un en
semble de valeurs simplicité humour souci égalité par lequel la cité
définit son ethos et elle continue sous autres formes imposer ses
festers Ceux-ci doivent renvoyer la communauté une image dans laquelle
elle puisse se reconnaître
La burrera est pas le seul facteur qui permet assurer la conformité
de la fête la nature de la ville On ne peut non plus participer dignement
sans boire le nardo un mélange de café glacé et absinthe qui était autrefois
la seule boisson des fêtes elle ressemble beaucoup au café-licor que on
boit Alcoy mais personne bien entendu ne songe marquer leur proximité
Plus spécifique encore la nourriture consommée dans les locaux des compa
gnies qui comporte toujours du poisson séché et des plats traditionnels pré
parés par des cuisiniers de bateau Toutes les compagnies essaient en avoir
un ils ont toujours eu la réputation de faire une excellente cuisine Aucune
discontinuité là encore entre les divers aspects de la fête Dans presque toutes
les villes il existe une compagnie de Laboureurs chargée incarner dans
le défilé les valeurs du terroir vêtus du costume traditionnel de la région 16)
ils portent de grandes corbeilles où figurent les produits emblématiques du
pays valencien oranges poivrons raisins etc Mais Villajoyosa les La
boureurs ne sont pas seuls représenter la troisième fonction le camp
chrétien comprend aussi une compagnie de Pêcheurs qui offrent aux spec
tateurs les fruits de la mer
Port de pêche relativement important Villajoyosa ne vivait pas seulement
de la vente du poisson mais ses autres ressources étaient elles aussi marquées
par sa situation côtière Ainsi jusque dans les années quarante elle expédiait
dans toute Espagne les cordes et les filets de pêche confectionnés dans ses
ateliers Elle est également connue encore hui pour ses industries
chocolatières installées dans la ville au début du XIXe siècle ses matières
premières arrivaient évidemment par la mer Ce produit venu du Nouveau
Monde est également présent dans la fête quand les voiles des bateaux
maures commencent apparaître sur la mer le jour du débarquement les
maîtresses de maison préparent un chocolat chaud que la famille déguste après
le spectacle On comprend donc que le débarquement des Maures soit toujours
présenté comme le plus beau moment de la fête épisode qui la rend unique
et inimitable 17 toutes les villes qui célèbrent Maures et Chrétiens de
puis une date relativement ancienne et Alcoy en fait évidemment partie
sont situées intérieur des terres
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