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Un polythéisme récrit. Entre Dionysos et Apollon: Mort et vie d'Orphée / Rewritten Polytheism. Between Dionysus and Apollo: the Life and Death of Orpheus. - article ; n°1 ; vol.59, pg 65-75

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1985 - Volume 59 - Numéro 1 - Pages 65-75
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Published 01 January 1985
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Language English
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Marcel Detienne
Un polythéisme récrit. Entre Dionysos et Apollon: Mort et vie
d'Orphée / Rewritten Polytheism. Between Dionysus and Apollo:
the Life and Death of Orpheus.
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 59/1, 1985. pp. 65-75.
Citer ce document / Cite this document :
Detienne Marcel. Un polythéisme récrit. Entre Dionysos et Apollon: Mort et vie d'Orphée / Rewritten Polytheism. Between
Dionysus and Apollo: the Life and Death of Orpheus. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 59/1, 1985. pp. 65-75.
doi : 10.3406/assr.1985.2346
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1985_num_59_1_2346Arch Sc soc äes Rel. 1985 59/1 janvier-mars) 65 75
Marcel DETIENNE
UN POLYTH ISME CRIT
Entre Dionysos et Apollon Mort et vie Orphée
During the Vlth century B.C in Greece the Orphies were conside
red to be abnegators Their life style food habits purification ri
tes etc. led to an intense scriptural activity in cosmology and
theogony They were the intellectuals of mysticism preoccupied
with the rethinking of polytheism i.e the multiplicity of gods es
sential to the politico-religious system of the Greek city but which
signified the proliferation of différenciation and the triumph of fa
tal separation to the disciples of Orpheus Inherent to polytheism
is an implicit negation of primordial unity The multiplicity of
gods aggravated by their sexual activity represented an obstacle
to the orphie quest for salvation for return to time of non-
fferenciation Therein resides the importance of the couple
Apollo-Dionysus their complicity complementarity alternating
exchanges induced the disciples dj Orpheus to think differently
about both the system of divine powers and the unforgettable story
of Orpheus
lire intitulé qui lui est proposéun lecteur distrait si aventure il en
est éprouverait abord le sentiment justifié peut-être que le ton descriptif et le
style factuel de énoncé ne sont pas de meilleur augure pour amener réfléchir
sur quelque principe essentiel de appareil polythéiste Je veux parler de ce type
de construction monumentale où les Grecs se sont fait une réputation habileté
Mais déjà en appréhendant la déception il ne peut manquer éprouver le
même lecteur verrait son attention assurément flottante se poser sur entrecroi
sement du titre sur le chiasme qui fait se croiser la mort et la vie Orphée et les
couples contrastés de Dionysos et Apollon
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Soit graphiquement
MORT VIE
II serait alors dans la meilleure position pour découvrir un coup il
par la croisée dOrphée une manière de regarder le polythéisme grec une fa on
de concevoir autrement tes puissances divines dans leurs relations internes et
non moins dans leur rapport avec espèce humaine
Autre regard essentiel la vision Orphée et de ceux qui se réclament en
tièrement de son genre de vie les renon ants surgis dans le VIe siècle avant no
tre ère en Grèce et qui ont un si grand souci de refaire le polythéisme de penser
neuf le système de pensée et action étroitement chevillé ensemble des rap
ports sociaux et politiques appelés cité Repenser qui de fait procède en ré
criture mais en retenant dans le panthéon et la foule de ses dieux deux acteurs
privilégiés autant par leur haute stature que évidence par leurs complicités
leurs interférences et les singuliers échanges auxquels ils aiment se livrer un peu
partout compris Delphes haut lieu panhellénique depuis le VIIIe siècle
De ce tracé chiasmatique injonction souhaitée serait effacer intrigue
que spontanément nous suggèrent la figure Orphée et sa destinée entre un et
autre dieux affrontés ainsi que les peintres et les imagiers les représentent en
écho la narration Ovide en ses Métamorphoses intrigue toute biographique
où Dionysos capté par le pôle nocturne abandonne Apollon le bénéfice entier
de sa ressemblance si frappante avec un Orphée citharéde Tandis que la mort
dans le démembrement si violente refouler la voix et le chant dans la
tête arrachée son tronc semble revenir de droit au culte fanatique un dieu
thrace alloglosse ce Dionysos du Pangée que pas encore purifié comme
dit Erwin Rohde la lumière de humanité grecque Partage dichotomique qui
trouverait ailleurs appui en certains détails des images céramographiques par
exemple que Orphée enchanteur de son auditoire thrace le chef couronné de
laurier il est habillé la grecque et semble si apollinien que seule la vêture ba
riolée de son entourage guerrier permet de ne pas le confondre avec son père
Parallèlement dans les mises en scène de sa mort on voit parfois au recto de tel
vase Dionysos agiter au milieu de ses ménades faisant terriblement écho la
frénésie ouverte des meurtrières autour un Orphée aussi beau Apollon
Comment en effet ne pas rendre ace dieu ce qui semble lui revenir si natu
rellement dans les manières Orphée et des siens la musique et son incanta-
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tion extrême recherche de la pureté sinon même la ferveur végétarienne
est là une vision que les Modernes jusque dans les années quarante ont par
tagée et largement entérinée Les uns insérant un écart chronologique entre or-
phisme apollinien et Orphée affronté ou aux prises avec Dionysos les autres
préférant emblée un apollinisé qui serait venu prêcher une religion ré
formée de Dionysos 4)
Il est vrai que interprétation est pas étroit entre le premier Orphée
musicien et les ultimes retombées néoplatoniciennes de écriture produite dans
les milieux orphiques herméneutique fort faire entre la fin du VIe siècle de
notre ère est-à-dire Alexandrie Olympiodore et les commencements aux
environs de 570 avant notre ère quand apparaît comme encadré par deux Sirè
nes grands oiseaux irrités tête de femme Orphée cheminant un pas décidé
Première silhouette du maître du chant armée de sa lyre qui sur lécythe fi
gures noires Heidelberg 5) se fraye un chemin entre les puissances la voix
de mort les hybrides dont la sexualité vagabonde entre le virginal la double
identité et le masculin barbe Depuis une vingtaine années des découvertes
importantes permettent de cerner plus nettement certaines dimensions Orphée
et de orphisme en tant que système de représentations discours théologique et
ensemble de pratiques et de conduites Car il dans orphisme au sens le plus
général trois plans relativement autonomes abord une tradition sur Orphée
naissance vie descente aux enfers les incantations parmi les Thraces la fin
tragique quand la meute des femmes le met en pièces Domaine où iconogra
phie abondante tout au long des Ve et IVe siècles découvre des traits inédits Par
exemple telle amphore apulienne publiée en 1976 avec un Orphée aux enfers
jouant de la lyre qui se tient en face un mort isé assis dans un édicule et
le défunt dont le visage est peint comme il portait un masque serre dans la
main gauche un rouleau de papyrus un livre Orphée comme celui qui été re
trouvé très matériellement en 1962 près une tombe de Dervéni aux environs
de Thessalonique
Il ensuite écriture et la voix Orphée produisant une bibliothèque ce
que Platon hargneux appelle un tumulte de livres Une voix un chant dépose
des signes écrits sur des tablettes thraces et la librairie Orphée raconte la nais
sance du monde et la genèse des dieux Ce sont les Théogonies Tandis que
autres livres prescrivent un régime alimentaire invitent des sacrifices purs
de fumées odorantes ordonnancés dans ouvrage intitulé Thuépolikon quoi
Platon fait fort directement allusion un passage de la République Dans
la même boîte livres celle que montre un miroir étrusque de Boston aux pieds
un Orphée rassemblant les animaux du silence il écrit appelé Initia
tion la Télete récitée incantée et racontant comment enfant Dionysos séduit
par les Titans est mis mort au cours un sacrifice très horrible De cette litté
rature tressée de fragments et de citations souvent entrelacées aux exégèses néo
platoniciennes la découverte du Papyrus de Dervéni en 1962 nous donné un
long texte philosophico-religieux du début du IVe siècle le plus ancien livre
grec Discours sur les mots et sur les choses fondé sur une cosmo-théogonie
Orphée dont le principe est la Nuit Tandis que le commentaire philosophique
en référence stricte la philosophie Anaxagore et aux opérations de sépara
tion et de différenciation vise montrer Orphée pense et dit toujours ce qui
est correct que le sens des mots suivi consciemment par le fondateur bien
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existé depuis le temps où les choses se sont séparées en formant le monde et ses
parties Les mots chantés par Orphée lourds de vérités cosmiques 9)
Troisième volet celui des pratiques suivies par ceux qui vivent la ma
nière Orphée Les fidèles du bios orphikos selon les règles strictes rappelées
dans les Lois de Platon abstenir de viande ne pas goûter du uf offrir aux
dieux que des gâteaux ou des fruits trempés dans le miel dans idée il est im
pie et impur de manger carné et de souiller de sang les autels réservés aux dieux
De ces dévots Orphée se désignant eux-mêmes du nom Orphiques nous
avons hui le témoignage écrit au début du Ve siècle de trois tablettes en
os découvertes en 1978 sur les bords de la Mer Noire Olbia dans un espace
voisin de Vagora au milieu autels et proximité dangereusement près du
sanctuaire Apollon Delphinien 10 Est-ce le mirage de exotisme et de inso
lite produit par des fouilleurs soviétiques déchiffrant les graffiti des vieux-
croyants Orphée dans une ville grecque de la Propontide Mais sur chacune
de ces tablettes en son recto les Orphiques exhumés de la nuit en même temps
que Apollon Delphinien ont tracé le nom de Dionysos Au verso de la
deuxième surface un eux même dessiné un rectangle divisé en sept par une
droite sans doute afin inciter les plus imaginatifs de ses lecteurs croire que le
Dionysos évoqué là bien été partagé selon le nombre apollinien Des mem
bres de enfant les Titans firent sept parts ainsi que le dit le fragment 210 de
Kern
Apollon ou Dionysos Dionysos et Apollon Les Orphiques de la Mer
Noire inclineraient en faveur de la conjonction entre un Orphée apollinien et les
puissances de Dionysos Que la coprésence prenne la forme que lui donne Héro
dote en Egypte avec sa formule orphique et bacchique 11 quant interdit
ensevelir les morts dans un suaire de laine ou que la même association em
prunte le masque de Hippolyte mis en scène par Euripide 12) ré
gime végétarien pureté frémissante mais un jeune homme qui fait le bac-
chant avec les écrits Orphée Le même Orphée sans doute qui institue les
mystères de Dionysos selon une tradition qui rien de frivole
Mais il faut venir Ces gens qui se font mettre en terre avec un rouleau de
papyrus dans la main ces hommes qui ont horreur du sang qui rédigent des
cosmogonies qui imaginent des récits étranges sur la naissance des dieux et
même qui se donnent une anthropogonie depuis les corps suplicies de Dionysos
et de ses meurtriers qui sont-ils que veulent-ils avec leur Orphée et ses incanta
tions muettes Au vrai une seule chose essentielle le salut Ils désirent se sau
ver et de la seule manière possible en se sauvant du monde Les Orphiques
sont des renon ants Ils exercent la sainteté ils cultivent des techniques de
purification afin de se séparer des autres de ceux qui sont assujettis aux meur
tres et la souillure En faisant retour vers âge or vers le temps des commen
cements le genre de vie orphique se veut refus et absolu du sang versé sur les
autels rejet radical du manger carné ensemble et inséparablement des valeurs
de la cité de son système religieux avec des puissances divines distinctes avec
des dieux différenciés avec la séparation nécessaire entre les dieux et espèce
humaine Refus sans compromis et qui se dit sans détour par la condamnation
du repas sanglant et du lien social instituent dans la cité le sacrifice une
victime animale sur autel et la commensalité qui ensuit dans un banquet de
viandes
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la différence une forme voisine du mysticisme comme le genre de vie et
les manières de penser des disciples de Pythagore orphisme ne connaît au
cun moment de son histoire la tentation de réformer le politique ou imaginer
autrement la cité et son cérémonial Pour les fidèles Orphée qui font choix de
écriture et du livre en signe efficace altérité renoncer la mondanité de la
cité ce est pas seulement trouver dans le végétarisme un avant-goût de la vie
avec les dieux les dieux avant ce monde et leurs autels ensanglantés est
aussi pour ce mysticisme intellectuels et de théologiens refaire grands frais
la genèse du monde et récrire histoire entière des dieux Car il en va des dieux
comme du sacrifice un même appareil où le politique le social et le religieux
sont parfaitement ajustés De même que abstenir de viande équivaut se met
tre hors cité exercice du sacrifice sanglant appartenant la trame même du
politique renoncer aux dieux des autres conduit mettre en cause édifice en
tier de la vie en cité Le polythéisme grec est ainsi fait il noyaute le social et
fait partie intégrante du politique Dans organisation de espace public pour
le dire en bref les relations entre les puissances divines définissent une dimen
sion symbolique fondatrice mais active et une efficace sûre travers un ré
seau de gestes de pratiques de cérémonies qui mobilisent des pouvoirs divins
font jouer les antagonismes entre dieux différenciés selon des lieux des sanctuai
res et des espaces
Le polythéisme des autres orphisme ne peut se contenter de le soup on
ner Mais il ne lui est pas non plus possible de le récuser tout de go sans se cou
per entièrement un langage commun celui-là même qui permet la secte de se
dire pour soi aveuglement criminel des autres et aberrante dévotion qui les
enferme dans la répétition du meurtre Les Orphiques sont donc amenés pen
ser autrement les dieux inéluctables réinventer ordre des puissances divines
faire une autre théorie généalogique des pouvoirs Plus radicalement les Or
phiques sont contraints de repenser la multiplicité du divin Tel est semble-t-il
horizon sur lequel se pose la question Apollon et/ou Dionysos dans or
phisme et pour Orphée
Question que de manière cursive il convient de formuler abord sur le
plan cosmo-théogonique où se raconte le devenir des dieux en une série de poè
mes dont les manières raffinées réapparaissent mesure que se déchiffrent de
nouveaux palimpsestes Les dieux orphiques sont bizarres 13 commencer
par ce Premier Né Premier Géniteur et Première Génitrice le nommé Phanès-
Métis Protogonos dans le livre de Dervéni et encore Erikepaios avec ses insul
tes répétées la forme du corps humain deux paires yeux des ailes or la
voix du lion et du taureau et deux sexes dont un décore le dessus de ses fesses
Mais il aussi le Zeus du cinquième règne qui va passer le pouvoir son fils
et qui au lieu être le souverain jamais assuré de régner sur les dieux remet
sur le conseil de Nuit le Premier Né bien au creux de son ventre se faisant ainsi
matrice coquille uf aux dimensions du Tout Le même dieu ailleurs ag
grave son cas en devenant époux de sa mère et en engrossant sa fille épousée
qui est encore sa mère double inceste Les Pères de glise voyeurs obstinés de
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tant accouplements virent du cramoisi au verdâtre Il comme une débau
che de divinités baroques de monstres polymorphes dans cette cosmo
théogonie Mais la luxuriance de ces dieux multiformes est ni gratuite ni insi
gnifiante Elle donne un sens au devenir origine au commencement une to
talité unité du Tout la complétude de Phanès-Métis dans orbe parfait de la
Nuit primordiale Au long des cinq règnes la belle unité va connaître épreuve
de la séparation et du morcellement par les chemins de la différenciation Cinq
règnes depuis Phanès Zeus en passant par Nuit si proche de Phanès
Ouranos et Gaia Cronos et Rhéa et Zeus enfin né de Rhéa-Déméter épousant
Demeter deux avant être nouveau époux de Demeter trois la
Déméter-Coré où va naître enfant Dionysos Un Dionysos déjà présent dans
le Premier Né et qui inaugure la sixième et dernière génération des dieux
Moteur du devenir généalogique la différenciation procède par activité
sexuelle abord ensuite par le mariage qui travaille la séparation des puis
sances divines Il faut le préciser la première union conjugale dans le monde
des dieux apparaît au cours du troisième règne il pas de gamos avant ce
lui Ouranos et de Gaia Cependant Phanès prélève sur Nuit en fait la
deuxième Nuit appelée sa fille la fleur de son corps en sa jouvence Première fi
gure de la sexualité mais sans il ait mariage pour autant Proclus qui est
bon exégète Orphée en témoigne pour ceux qui sont le plus dans unité il
pas union conjugale La sexualité amorce la différence tandis que la re
lation conjugale institue et la fonde en consommant la séparation qui fait son
uvre au règne de Zeus le cinquième Avec ses deux faces côté dégéné
rescence son double mariage incestueux le fils et sa mère le père et sa fille
tandis que sur son autre face celle de la regénération Zeus écoute de Nuit
inaugure la création seconde du monde engloutissant le Premier Né dans ses
entrailles Il est le dieu enceint réalisant en lui unité de toutes choses et la dis
tinction de chacune Procès de différenciation que le livre orphique de Dervéni
confirme cette fois dans la genèse des mots et des choses quand il agit des
noms multiples donnés un même dieu Le vocabulaire en est philosophique
celui Anaxagore et de la séparation de la diakrisis En particulier dans la co
lonne 17 où il est dit que toutes les choses existaient déjà avance mais elles
re urent leur nom quand elles se séparèrent la dénomination venant redoubler
dans ordre des mots une activité sexuelle qui sépare et distingue Dans ce con
texte précis est Aphrodite et son père Zeus Dans le livre de Dervéni où exé
gèse exerce déployer la vérité des paroles Orphée le discours linguistique
apparaît comme une manière redondante de penser Unité dans le jeu des figu
res de la séparation et grâce la justesse des noms donnés par Orphée
Dès lors en est-il de Dionysos et Apollon dans ce discours foisonnant
sur la multiplicité des dieux abord Car il est le dernier souverain
autant que le premier Le dernier est enfant qui Zeus remet la royauté un
enfant qualifié de gourmand eilapinastès est-à-dire qui aime les banquets
14 Epithète peu commune pour un dieu mais que on trouve Chypre appli
quée Apollon un dieu aimant lui aussi faire bonne chère mais avec une voca
tion plus marquée de boucher et de sacrificateur Donc enfant Dionysos avec
en lui une envie comme un désir pour le sacrificiel encore venir Il les
jouets dont se servent les Titans pour attirer le petit dieu la toupie le rhombe
qui est un diable les pommes et le miroir enfin il les Titans ces brutes qui
le déchirent égorgent le font bouillir et puis rôtir Traitement une cruauté ré-
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fléchie qui mime avec de savantes distorsions le meurtre implicite en tout sacri
fice sanglant Dont espèce humaine plongée dans oubli et dans ignorance
ne sait pas encore elle est née là sur les lieux du crime commis par les Titans
qui ont goûté des chairs de enfant avant être foudroyés par Zeus humanité
des autels et des cités commence germer quelque part au milieu des restes de
sacrificateurs criminels
Voilà un premier Dionysos la limite de extrême dispersion emblème de
la dereliction humaine et du régime carcéral imposé un fragment du divin en
foui en chaque individu Une dispersion dont enfant-dieu porte les marques
dans sa chair lui qui est découpé en sept morceaux tandis que son ur laissé
pour compte est sauvé de la destruction Promesse une autre vie renouvelée
dont de manière anatomique il est la fois ultime et le premier réceptacle
est ainsi que le dernier roi des dieux en est également le Même si cer
tains détails de intrigue restent obscurs Dionysos en tant que Premier Né mé
tamorphosé en bambin gourmand porte en lui la plénitude des origines Celle-là
même qui déjà mûrit en Zeus accueillant sous la forme un ur de organe
tout entier formé un sang condensé La souveraineté de âge or commence
en un ventre masculin une matrice étrangère au féminin selon la même logique
qui en sens inverse assignait au mariage et la sexualité les méfaits de la diffé
renciation
Dans ce grand drame dont Dionysos est assurément le protagoniste Apol
lon pourrait sembler un simple comparse tellement ses apparitions sont discrè
tes et mesurées Trois en tout mais deux fois il est vrai en des points stratégi
ques et qui se recoupent Delphes dans le sanctuaire panhellénique le plus for
tement marqué par la double souveraineté Apollon et de Dionysos La pre
mière se fait sur le mode une présence lointaine mais fondamentale Plutarque
toujours plus apollinien que les Delphiens en est scandalisé il la met au
compte une étourderie Orphée une mauvaise information de enchanteur
thrace descendu aux Enfers est que oracle de Delphes serait une mantique
commune Apollon et la Nuit 15 Tradition que le théologien Plutarque
empresse de réfuter mais qui est pas pour autant inédite dans les traditions
de Delphes déjà on parle une souveraineté de Nuit aux commencements de
oracle avant que apparaissent Themis Dionysos et après Apollon 16 De
plus dans la pensée orphique la grande puissance oraculaire et pour tous les
dieux venir est Nuit fille de Phanès-Métis recevant sa naissance avec le
sceptre et autorité législatrice le savoir mantique le plus haut En se présentant
comme le coadjuteur de Nuit dans le paysage de Delphes retouché par Orphée
Apollon en son plus éclatant sanctuaire obtient la caution de la divinité primor
diale incarnant le véritable savoir oraculaire pour les Orphiques
La deuxième intervention prend alors tout son sens Apollon est mêlé la
tragédie de Dionysos Il entre en scène immédiatement après la mise mort
Deux versions Dans celle de Callimaque 17) Apollon re oit les membres de
Dionysos des mains de ses meurtriers parce il est le frère de la victime Il lui
revient donc de recueillir les restes du supplicié et de les déposer dans un chau
dron selon un mode de sépulture ancienne et héroïsante Chaudron Apollon
installe côté du trépied prophétique au centre de sa demeure Tandis que dans
le récit de Clément Alexandrin 18) est Zeus qui confie Apollon le soin
enterrer les morceaux de Dionysos Apollon sans lui désobéir emporte le
corps déchiqueté et le dépose au pied du Parnasse dans le même sanctuaire où
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la tradition la mieux établie gnale la présence un tombeau de Dionysos Plus
philosophiques les gloses néoplatoniciennes vont mettre en avant un Apollon
recomposant unifiant le corps dispersé de Dionysos découvrant même les ver
tus de hebdomade en dénombrant les parts découpées par les Titans 19 Exé
gèse qui va dans le sens de la problématique de un et du multiple mais sans
oblitérer la solidarité des deux divinités fraternelles au pied du Parnasse et dans
le temps fondateur pour espèce humaine de la mort de Dionysos
La troisième apparition Apollon vient alors énoncer son rôle de puis
sance tutélaire une cosmogonie toute orientée vers Dionysos et vers son re
tour Au moment inaugurer le chant de la création du monde Orphée invoque
le fils de Léto le puissant Phoibos Apollon le dieu qui voit tout Apollon
Orphée appelle dieu Soleil Helios est maintenant la douzième fois que
ai entendu ta voix prophétique est toi qui as parlé est toi-même dont in
voque le témoignage 20 est-pas la preuve Orphée met sa théologie en
tière sous le signe un dieu premier comme Nuit est primordial et dont il est
lui-même si proche par la naissance autre polythéisme qui écrit ici en tis
sant son discours sur les dieux autour de Dionysos et Apollon innove inté
rieur un espace religieux où déjà dans une tradition panhellénique essentiel
du panthéon est tenté de se dire en un seul couple fascinant Dionysos et Apol
lon figures affines puissances harmonisées dans architecture théogonique au
point que la conjonction semblerait cette fois triompher sans appel Si pré
cisément dans la logique du mysticisme ne surgissait la question une dévo
tion singulière une relation privilégiée avec un dieu qui se tient comme
écart des autres Ainsi il en va dans expérience de la possession et du
thiase où le bacchant initié de Dionysos se définit par un statut qui lui est
commun avec son dieu Celui qui voit face face et dès lors le dieu
lui est autre en ses liturgies civiques devient bacchos comme Dionysos lui-
même en ses mystères quand il est qualifié de de baccheios ou encore
de baccheus Parallèlement et sur un mode légèrement démarqué Orphée
homme en quête de la pureté absolue con oit le salut dans la même relation
entière et possessive avec un dieu dont élection lui offre abord de mettre
distance très visiblement un panthéon aussi différencié
Un choix aussi abrupt se fait en termes biographiques histoire vive Or
phée en est habitée Dans sa première tétralogie construite sur les histoires de
Dionysos Eschyle met en scène un Orphée saisi par amour dévot un dieu
plus grand que les autres 21 Dévotion excessive qui entraîne sa perte Tel est
argument des Bassarai aube chaque jour Orphée escalade les roches du
Pangée la montagne la plus élevée de la Thrace Il veut saluer le Soleil son le
ver Etre le premier le voir lui rendre hommage Car Soleil est pour Orphée
le plus grand des dieux et il lui donne aussi le nom Apollon Dionysos dit-
on en éprouve du ressentiment Il lui dépêche des femmes au nom barbare
comme leurs manières les Bassares Elles le traquent en saisissent et aussitôt
le déchirent le démembrent Le corps Orphée est fragmenté dispersé dissé
miné au moment où les Muses endeuillées se rendent sur le Pangée ras
semblent les lambeaux du supplicié et vont ensevelir au lieu-dit Leibethra Le
plus immédiat et dans évidence du titre décerné au dieu Orphée est la dé
votion de type mystérique Le plus grand des dieux pareille épithéte on
noté est pas usage ni dans le culte ni dans les rituels politiques Elle semble
réservée des puissances honorées en des mystères anciens comme les grands
72 UN POLYTH ISME CRIT
dieux Andarne ou les grandes déesses Arcadie 22 De plus le Soleil He
lios est en Grèce un dieu hors cadre très ancien en même temps absent des
autels familiers de espace public Et Orphée afin de se approprier davantage
lui confère un autre nom il appelle Apollon Non pas inverse comme le fait
la tradition pythagoricienne dont il aime se distinguer jusque dans la dévotion
apollinienne
Cette fois le choix ressemble fort une exclusive est ainsi du moins
que Dionysos affecte de le prendre Car est incontestable il du ressenti
ment ici comme chaque fois un dieu négligé ou privé de sa part hon
neur Réaction qui est en rien psychologique mais comme structurale et pro
pre au polythéisme comme ensemble de pouvoirs ajustés appareil du pan
théon est directement atteint par la décision de faiire une puissance le plus
grand des dieux Et si la réponse est ici donnée par Dionysos est que affaire
lieu sur son terrain dans son domaine du Pangée Cette montagne sur laquelle
Lycurgue le roi des Edoniens homme la hache son ennemi son bourreau
thrace connaît le supplice que lui vaut sa folie méconnaître Dionysos il est
déchiré par les mâchoires des chevaux sauvages Mais Dionysos en occur
rence est davantage une vague divinité poliade dont le territoire appellerait
la Pangée homme en prière au sommet de la montagne est le théologien dans
la pensée duquel Dionysos est si haut placé Comment la polarité cultivée
le discours théologique ne effacerait-elle pas devant un antagonisme cette fois
déclaré Même si Apollon est il est vrai un surnom du Soleil même si les
Bassares sont plutôt des femmes thraces lâchées par le dieu du Pangée que des
Ménades possédées par le dieu qui rend fou Et cependant la mort infligée ce
fidèle du Soleil et Apollon le fait ressembler étrangement enfant de la théo
gonie même corps mutilé autant de morceaux dispersés et les Muses au lieu
Apollon pour les ramasser et les ensevelir Il plus si le ur de un est
sauvé est la tête de autre qui échappe la violence Conférant Orphée une
sorte autre vie Tête vive elle roule la mer et les flots la déposent sur
un rivage où elle continue de chanter est Orphée transfiguré devenu tel
en lui-même une voix sans ombre incorporelle qui incante et vaticine Plu
sieurs images céramographiques découvrent Apollon avec son laurier la main
surveillant la mise par écrit des paroles Orphée devant la tête la bouche ou
verte un disciple tenant la tablette et le stylet
est ici que dans certaines versions Dionysos réapparaît mais en dieu
protecteur Orphée accueillant la tête sur île de Lesbos et la faisant enterrer
dans son propre Baccheion 23 Avec les mêmes attentions que montre pour
son frère Apollon de Delphes Lequel ailleurs tient un sanctuaire ouvert
côté de celui de Dionysos partageant avec lui les dépouilles Orphée Apol
lon lesbien re oit la lyre de son chantre Ou bien encore en Thrace même au
sommet de Hémon un sanctuaire de Dionysos abrite les tablettes conser
ve écriture de sa voix 24 Un qui est pas sans affinités avec le dieu
oraculaire prenant soin depuis la Thrace de la sépulture Orphée et avertissant
les gens de Leibethra que la ville serait dévastée si les ossements nus du supplicié
offensaient le regard du Soleil 25 Même en Thrace Dionysos est pas en
nemi acharné Orphée ce est pas non plus un adversaire univoque Dans les
Métamorphoses Ovide 26) il se lamente il pleure la mort de son fidèle de
homme qui inventé ses mystères Les Bassares sont abord des femmes thra
ces sauvages féroces autant que leurs homologues masculins évoqués dans le
73