Figaro Littéraire du 15-10-2020
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Figaro Littéraire du 15-10-2020

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Published 15 October 2020
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jeudi 15 octobre 2020 LE FIGARO - N° 23689 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
JEAN ROLIN WARESQUIEL
UN CAPTIVANT CARNET LES SEPT JOURS
DE ROUTE ENTRE VILLE QUI BOULEVERSÈRENT L’HISTOIRE
ET CAMPAGNE PAGE 4 DE FRANCE PAGE 6
La place du gouvernement,
avec la mosquée
de la Pêcherie,
et la statue équestre
de Ferdinand-Philippe
d’Orléans, à Alger, en 1900.
Algérie, Maroc,
un lien jamais rompu
DOSSIER Quatre romanciers français évoquent l’histoire
qui les attache à ces deux pays. PAGES 2 ET 3
Elle s’appelait Denise
LLE était l’une de ces femmes Cette biographie d’Antoine de Meaux, écri- barie des hommes. Son père ne lui
enjoide Ravensbrück chantées par vain aimanté par les âmes de feu - il a signé gnait-il pas : « Relis toujours Montaigne et La
Malraux, l’honneur de la Résis- une monographie de l’explorateur Michel Fontaine à l’occasion. Sur l’homme et la vie
hutance française. Elle s’appelait Vieuchange -, s’appuie sur les écrits sou- maine, il n’y a pas mieux » ?E Denise mais pendant neuf mois vent inédits de la famille Jacob : André, le Antoine de Meaux a bien connu Denise
elle fut le numéro 46 889. N’était son destin père, était un architecte fantasque, poète et Vernay, et il l’a aimée. Mais il serait injuste de
poignant, l’histoire de la vie de Denise Ver- profond ; Simone (la future Simone Veil) est croire que la réussite de son livre ne tient qu’à
nay pourrait s’intituler Denise s’en va en la sœur cadette de Denise, toutes deux en- la vie et à la personnalité exceptionnelles de
guerre. Elle est une adolescente quand la tretenant une correspondance riche tradui- cette femme (comment passer à côté d’un tel
guerre éclate. Sa famille, les Jacob, se terre à sant les états d’esprit de jeunes filles parta- portrait ?).
Nice pour échapper aux rafles antisémites. gées entre la légèreté de leur âge tendre et la Son art de composer, entre narration,
citaÉperdue d’action, elle s’engage dans le gravité des temps qu’elles vivent. tions et considérations personnelles, est très
mouvement Franc-Tireur. minutieux. Il fait merveille. Ses pages sur la
Elle est ravissante, incroyablement intré- vie à Lyon pendant l’Occupation, sa
restitupide, et fait merveille comme agent de tion du quotidien de Ravensbrück sont d’un
LA CHRONIQUEliaison. Jusqu’à son arrestation en posses- homme rompu au cinématographe. L’état
sion de postes radio pour le maquis ; le d’esprit des déportés dans les années d’Étienne
18 juin 1944, le sort peut prendre des échos d’après-guerre est exprimé par un écrivain de Montety
lugubres. Elle entre alors dans une longue habile à rendre la psychologie d’une époque.
nuit : au fort de Montluc, elle subit le sup- Miarka était le pseudonyme de Denise Jacob
plice de la baignoire. Elle est déportée à Ra- Elles lisent Autant en emporte le vent et en résistance. Un nom tiré d’un conte pour
vensbrück et endure son lot d’horreurs, la s’inquiètent du climat de terreur régnant sur enfants, est-ce assez touchant ? Il dit tout
perversité des blockovas, les gardiennes du le pays. Avec leur sœur Madeleine, « Mi- d’une jeune fille qui accepta de risquer sa part
camp, les appels interminables sur la La- lou », qui mourra dans un accident de voitu- d’innocence dans une aventure dangereuse,
gerstrasse, dans le froid. re en 1952, elles réchapperont de la tragédie. parce que s’y jouaient
L’ancienne Éclaireuse de France découvre Comment ne pas penser qu’elles doivent l’avenir et l’honneur de son
aussi les solidarités clandestines du camp, leur salut à leur force de caractère certes, pays. ■
celles des mouvements scouts catholiques mais aussi à leur culture, héritée de leur
faou laïcs, comme celle des jeunes communis- mille ? En camp, Denise se souvient de la vie MIARKA
D’Antoine de Meaux, tes. Du groupe de ses amies de détention, d’avant, des lumières de la Méditerranée.
Marie-Anne, Hélène, Mag, Frédérique, elle Elle noircit des carnets, elle se récite des Phébus,
252 p., 18 €.sera en avril 1945 l’unique survivante. vers : Verlaine est son rempart contre la
barLUX-IN-FINE/LEEMAGEES ; HELENE BAMBERGER/ OPALE VIA LEEMAGE ; HANNAH ASSOULINE/OPALE VIA LEEMAGE
Ajeudi 15 octobre 2020 LE FIGARO
2
L'ÉVÉNEMENT
Littéraire
Maël
Renouard :
Paris
au miroir Écrire de Rabat
ASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr entre
L ÉTAIT une fois un jeune
homme de naissance obscure,
de milieu modeste, dirait-on
de nos jours, que son excel- deux rivesIlence scolaire et le hasard
Maël Renouard. propulsèrent parmi les élites de son
pays. Cette fortune inattendue
futelle une grâce ou une disgrâce, dif- Trois de ces romans
ficile à dire, car à vivre dans
l’ombre d’un prince, en ces lieux de retracent le destin des
pouvoir exposés à tous les
fantasmes et convoitises, on est plus sou- Européens et Juifs d’Algérie.
vent esclave que maître de soi. Cela
est valable en deçà de la Méditerra- Le quatrième imagine la vie née comme au-delà.
Maël Renouard nous transporte de l’historiographe dans un royaume proche et
lointain sur lequel règne une très
ancienne dynastie, le Maroc. Son de la cour de Hassan II.
narrateur est un petit provincial
choisi pour intégrer le Collège
royal où étudie le futur Hassan II,
auquel le sultan, son père, veut
donner des condisciples
remarquables par leur intelligence et non
par leur rang. Abderrahmane
Eljarib apprend ainsi dès sa
jeunesse les subtilités et les feintes
qu’exige la fréquentation des puissants
qui détestent ceux qui leur tiennent
tête – même sans l’exprimer à
haute voix - autant qu’ils méprisent les
flatteurs.
Très vite, il comprendra aussi les
ressorts de la tyrannie qu’exerce
un homme de pouvoir. « Il paraît
que j’inspire la crainte ; et pourtant,
c’est moi qui tremble », dira
Hassan II qui sait quelle est la pièce la
plus fragile du plateau d’échecs
Sarah Chiche. auquel il jouait avec le narrateur.
« Ô joueur ! Aie pitié du calife qui te
plie à son vouloir,/ Car entre les
doigts du puissant maître des
mondes,/ Il est docile et vulnérable com- Saint-Louis avec une étudiante. certaine étrangement apaisante :
me la plus faible des pièces, celle que Contrairement à Saint-Simon qui oui, le sens des événements nous Sarah Chiche : deuil du pays et du pèreSATURNE
les sages ont appelée roi. » affirme que ce qu’il rapporte dans échappe, oui, les motivations des De Sarah Chiche,
ses Mémoires est parfaitement vrai uns et des autres plongent leurs ra- Éditions du Seuil,
et qu’il n’a rien travesti, le vieil cines dans des terreaux insonda- LAURENCE CARACALLA aime les étoiles et le cinéma, se208 p., 18 €.Son écriture, Eljarib serait lui-même « bien en bles, et la clarté géométrique des sent prisonnier des siens. Lorsqu’il
un régal musical, peine de distinguer ce qui est vrai et certitudes n’est pas de ce monde. N PEUT vivre avec ses rencontre la sublime Ève, il sait
ce qui n’est pas vrai » dans tout ce à Qu’importe, semble-t-il dire, à la morts. Être inconso- déjà qu’elle sera un détonateur : latoute en litotes
quoi il a été mêlé au cours de sa vie lumière du soleil, tout paraît res- lable mais vivre fille légère, hors norme, ne plairaet amortis, crée une
passée à la cour de Hassan II : plendissant, mais c’est dans le quand même. Sarah pas à ses parents, tant mieux.
atmosphère incertaine « C’est un pays où la rumeur était clair-obscur qu’on discerne ce qui OChiche, dans ce nou- Sarah Chiche raconte leur histoire
reine si bien que même le roi était est vraiment beau. L’Historiogra- veau roman largement autobio- d’amour, brûlante, chaotique etétrangement apaisante
son sujet. » phe du royaume est construit com- graphique, aborde un sujet à la fois un peu folle, qui prendra fin à la
Si l’on en doutait encore, me un jeu de piste et de miroirs. Les intime et universel : le deuil. Tout mort de Harry.
Eljarib s’en va ensuite étudier à l’auteur nous donne alors un indice anecdotes empruntées à l’histoire commence par la bouleversante
Il suffira d’une révélation la Sorbonne. C’est le début des an- que le royaume alaouite - tel qu’il de l’Antiquité et les citations de description de l’agonie d’un
homnées 1950. Il fréquente les milieux nous l’a décrit par la voix de ce grandes œuvres, Les Mille et Une me bien trop jeune pour mourir. Comment grandir dans une telle
indépendantistes, des cercles de narrateur qui lui ressemble comme Nuits notamment, avec son jeu de Harry a 34 ans et, sur son lit d’hô- famille ? Quand ses membres se
gauche où l’on refait le monde en un jumeau - est un miroir de la mise en abyme, offrent d’infinies pital, entouré des siens, il pense à déchirent, que des clans se
foreécoutant Sartre, mais sympathise V République. Un petit monde clés de lecture au récit sans que ce bébé de quinze mois qu’il laisse ment, quand une gamine doit
aussi avec de jeunes aristocrates qu’il a connu de près, notamment cela nuise au plaisir du texte. Au derrière lui. Il ne la connaîtra pas, choisir son camp ? Quand
personfrançais monarchistes. Il perçoit lorsqu’il était l’une des plumes de contraire, ce réseau de références pire, elle ne le connaîtra pas. ne ne semble se soucier ni de son
déjà que tout combat politique François Fillon à Matignon. Le vieil ouvre sur un labyrinthe de sens Trente ans plus tard, la narratri- chagrin, ni de ses interrogations ?
porte en germe des luttes fratri- Eljarib, donc, attrape un exem- dans lequel on s’engage comme ce rencontre une femme qui a La romancière retrace le long
cides et que les ligues de vertu plaire du Canard enchaîné sur sa dans une aventure. connu son père disparu. « Vous parcours d’une fillette broyée par
masquent parfois de brutales en- pile de journaux et, souriant, assu- Il y a quelque chose de proustien avez son sourire », lui dit-elle, et une mère instable, par un oncle
vies de pouvoir. C’est un étrange re à son interlocutrice que, dans dans ce personnage aliéné par sa ça, elle ne veut plus l’entendre, ne vengeur. Et par l’absence de ce
personnage, détaché, attachant, ces pages aussi, Dieu seul peut dis- fascination pour le roi et qui ne dé- veut plus se souvenir, et pourtant, père dont on ne lui dit rien ou pas
une sorte d’homme sans qualités tinguer ce qui est vrai ou faux. sire plus rien que d’être dans ses elle revient sur ce que fut sa vie, grand-chose. À la mort de sa
comme le héros de Musil, trop lu- Maël Renouard ne manque pas faveurs. Comment s’émanciper de son combat plutôt. Son arrière- grand-mère, dont elle a soudain
cide pour être exalté par quelque d’humour. Certaines scènes, no- ses maîtres sans les trahir ? La grand-père Joseph est un notable refusé l’affection, la narratrice de-L’HISTORIOGRAPHE
cause mondaine. Seule la littératu- tamment celle du premier coup question vaut aussi pour un écri- DU ROYAUME de l’Algérie française. Le patriar- venue jeune femme va sombrer.
De Maël Renouard, re le fait rêver. Il veut être écrivain. d’État manqué pendant une gar- vain que son admiration pour les che est riche, puissant, c’est un Une dépression intense qui durera
Grasset, Son premier recueil de poèmes est den-party, une révolution de pa- grands auteurs écrase. À la fin du grand médecin. Ses deux fils, Ar- trois ans. Sarah Chiche retrace la
336 p., 22€.remarqué. Pourtant, lorsque le roi lais sanglante qui tourne à la farce roman, ayant relu Proust, le nar- mand et Harry, prendront sa suite, descente aux enfers, la vie hors du
du Maroc lui propose un poste dans avec son cortège de courtisans qui rateur aura compris que « la ce n’est pas un vœu, c’est un fait. monde, la sensation de ne plus être
un cabinet ministériel, il sent redoublent d’obséquiosité pour meilleure manière de “refaire” les Comment pourrait-il en être soi, de ne plus aimer personne, pas
qu’obscurément il attendait cet masquer leur trahison, sont œuvres qu’on aime consiste à re- autrement ? Mais Joseph et sa fem- même cette mère exaltée, qui
appel. Mystérieux replis de l’âme. d’autant plus drôles qu’il manie le noncer à les refaire : il faut non pas me Louise doivent bientôt fuir le pourtant la sauvera du pire. Car la
C’est ainsi, plus tard, qu’il devien- burlesque sans se départir de son chercher à les imiter, mais trouver pays. Ce sera leur premier deuil. narratrice va se relever d’un coup.
dra historiographe du royaume, style feutré et de ses manières allu- loin d’elles son propre chemine- Ils s’installent en France, démunis. Il suffira d’une révélation : Harry
chargé de rédiger les discours et les sives. Quelques passages du roman ment, le suivre avec labeur et obsti- Pas pour longtemps, Joseph bâtit à et sa fille s’aimaient, on ne le lui
livres du souverain. Pour ce rôle de font même penser à la BD Quai nation, et c’est alors seulement, au nouveau un empire, reconstruit avait jamais dit. Tout est là.
l’ombre, il sacrifie sa vocation d’Orsay (écrite d’ailleurs par l’un bout de l’effort créateur, par une plus grand, plus beau, pour oublier Être une enfant malheureuse,
d’écrivain. de ses anciens condisciples d’Ulm). sorte de grâce, que l’on rejoindra peut-être les parfums algérois. une jeune femme dépressive, n’est
Dans l’épilogue du roman, on le L’écriture de Maël Renouard, un peut-être ses modèles et, qui sait, Armand, son aîné, suit les pas de pas forcément une tragédie, cela
retrouve au crépuscule de sa vie, régal musical, toute en litotes et que l’on s’égalera à eux ». Maël Re- son père, il est armé pour cela. peut être un ressort : «puisque tout
conversant dans un café de l’île amortis, crée une atmosphère in- nouard a eu cette grâce. ■ Harry est un timide, un rêveur, il est déjà perdu, il n’y a désormais
ALE FIGARO jeudi 15 octobre 2020
3
LE MAROC DE PIERRE LOTI
Au printemps 1889, Pierre Loti est au Maroc. L’auteur à succès
de Pêcheur d’Islande parcourt le pays et en tire un carnet de voyage,
qui vient d’être réédité. Choses vues, rencontres (caïds, pachas,
mendiants et brigands, esclaves vendus au marché…), impressions,
anecdotes : Loti nous emmène du côté de « Tanger la Blanche, la pointe
d’Europe », de Ksar-el-Kébir, de Fez, de Meknès, de la plaine du Sebou… L'ÉVÉNEMENT
Au Maroc de Pierre Loti, « Omnia Poche », Bartillat, 314 p., 12 €. Littéraire
Béatrice Commengé :
Alger, ce paradis de tristesse
SÉBASTIEN LAPAQUE D’une délicatesse infinie et mer- interdit, sorti en salles ce mois d’oc- personne ne lui parlait jamais à
slapaque@lefigaro.fr veilleusement écrit, Alger, rue des tobre. L’histoire d’Alger, rue des Ba- l’école Au Soleil, au bout de la rue
ALGER, RUE Bananiers de Béatrice Commengé naniers, c’est l’histoire d’une petite des Bananiers, même quand une
DES BANANIERS
HILOSOPHE enclin à en- restitue les bonheurs intenses et la fille entrée dans le monde dans les bombe a fait trois morts et soixante De Béatrice
visager la condition hu- lumineuse candeur d’une enfance dernières années de l’Algérie fran- blessés au Milk-Bar, le 30 septembre Commengé
maine comme une condi- passée entre le soleil et la mer. Et çaise et demeurée absolument 1956, la veille de la rentrée des clas-Verdier,
tion tragique, Paul rappelle à quel point l’arrachement à étrangère à tout le tragique et à toute ses. Deux ombres féminines glissent 126 p., 14 €.
Olivia Elkaim. P Ricœur, dans Le Conflit des la terre africaine fut une tragédie la violence de l’Histoire en train de dans son livre pour évoquer ce
tragiinterprétations, définit le tragique pour la plupart des 800 000 Euro- se dérouler à portée de voix de son que occulté : une femme « jeune et
comme la rivalité de deux vérités péens - « Français (pour moitié), Es- royaume enfantin du quartier de jolie », Zohra, et Nicole, une petite
contraires, une discussion sans fin ni pagnols, Portugais, Italiens, Maltais, Mustapha supérieur, installé sur les fille de 10 ans dont le bras s’est
sépaBéatrice Commengé. réconciliation possible. On revient Belges, Allemands, Polonais, Suisses, hauteurs, au sud de la Ville blanche. ré de son corps au moment de la
désans cesse à cette définition, qui Grecs » - qui peuplaient la colonie Plus d’un demi-siècle plus tard, flagration. Béatrice Commengé ne
n’évacue ni le sujet ni les corps de fondée en 1830, accompagnés dans c’est l’exploration de la vaste biblio- juge pas, elle raconte. Et comprend,
l’histoire des hommes, en pensant à leur voyage vers la métropole d’une thèque de son père consacrée à l’Al- en découvrant l’histoire profonde de
la période de l’Algérie française et à grande partie des 130 000 juifs d’Al- gérie française qui permet à Béatrice l’Algérie grâce aux trésors de la
bila songerie désordonnée qui a ac- gérie, dont certains choisirent la Commengé de mesurer à quel point bliothèque paternelle, que les
équicompagné la création de trois dé- vraie Terre promise, ainsi que le rap- les douze premières années de sa vie voques de la conquête et de « l’œuvre
partements à Oran, Alger et pelle Jean-Pierre Lledo dans les qua- ont été marquées par la confronta- civilisatrice de la France » rendaient
Constantine. tre volets de son film Israël, le voyage tion de deux vérités contraires dont vain le rêve d’une fraternisation, à
son apogée en 1930 lors des
célébrations du centenaire de la
colonisation française par le président
Gaston Doumergue.
Béatrice Commengé
comprend, en
découvrant l’histoire
profonde de l’Algérie
grâce aux trésors de la
bibliothèque paternelle,
que les équivoques
de la conquête et de
« l’œuvre civilisatrice
de la France »
rendaient vain le rêve
d’une fraternisation.
Dans les montagnes de Kabylie, la
mémoire l’avait emporté sur l’oubli GALLIMARD
et certains se souvenaient de
l’écrasement de l’insurrection de 1871 par
le vice-amiral Louis de Gueydon.
La plupart des Européens
d’Algérie étaient cependant étrangers à la
volonté de puissance. Leurs rêves de
bonheur étaient innocents et
parfumés. En 1957, Germaine Tillion a
évalué à 12 000 personnes le nombre
de « vrais colons », « dont 300 riches
et une dizaine excessivement riches »,
au sein du million d’êtres humains Sarah Chiche : deuil du pays et du père
que les moudjahidins du FLN
voulaient chasser du pays.
plus rien à perdre ». Devenue psy- Le livre de Béatrice Commengé
chanalyste, le métier que rêvait de nous invite à nous glisser dans la vie
faire son père, c’est elle à présent quotidienne des autres « colons »,
qui soigne… une vocation fami- qui n’en étaient pas, employés,
cheliale. Elle n’est pas à l’abri de souf- minots, chauffeurs de bus,
infirmièfrir encore, un détail, une lettre res, instituteurs, comme le héros de
peut la faire trébucher mais elle la nouvelle L’Hôte d’Albert Camus,
est prête. Et puis, il y a l’écriture, ou professeurs de lettres, comme
une autre planète, un endroit où Louis, le père de la romancière. Les
tout est possible, où tout est bien. dernières pages font entendre un air
Sarah Chiche s’y engouffre avec de chaâbi, une mélodie déchirante et
force pour nous envelopper de ses belle comme une chanson de Lili
Bomots éblouissants, tristes et durs, niche : « Alger, Alger, jamais je ne
libérateurs. ■ t’oublierai. » ■
Olivia Elkaim : rêver au bleu azuréen de Relizane
ALICE DEVELEY Olivia Elkaim est née en 1976 non-dits. Les souvenirs sont parfois Mais ce silence est un aveu : il ne la langue, d’un nom, d’un test ADN,
adeveley@lefigaro.fr dans une clinique de la banlieue fragmentés, mais c’est ainsi que pourra plus vivre comme avant sans d’une carte d’identité, qu’on le
deLE TAILLEUR parisienne. Pendant dix ans, la ro- l’auteur redouble leur intensité dra- choisir un camp. vient ? Arrivée en France, la famille
DE RELIZANE L EST minuit passé. Dans l’ap- mancière a « fait taire la voix tami- matique. Au fil des pages, les mots À l’hiver 1961, l’histoire devient ne trouve pas sa place. « Rien n’est
D’Olivia Elkaim, partement du 39, boulevard sée de son grand-père, les criailleries prennent corps. La peau frissonne. trop grande pour la famille Elkaim. prévu pour les gens comme vous. »
Stock,
eVictor-Hugo, au 3 étage, un tristes de sa grand-mère, l’accent L’auteur nous arrache des larmes et Au référendum portant sur l’auto- Après le temps de la peur vient donc
352 p., 20,90 €.
couple et leurs deux garçons pied-noir de son père », persuadée de la colère, signe des meilleurs détermination des populations algé- celui de la honte. Mais de quel côté Idorment. Quand un cri perce que l’Algérie était le pays d’une romans. riennes, Marcel vote oui, Viviane, devrait-elle être alors que les Elkaim
le silence. « Sors, Marcel ! » Des- autre. Mais l’histoire ne s’écrit pas non. Les frères de Marcel l’accusent doivent vivre dans une cave ?
De quel camp est-il ?hommes - ils sont cinq, six - cognent avec une gomme. Et, comme dans de fricoter avec le FLN. Des Arabes Le destin hors norme de ces
percontre la porte vitrée. Ils ont des fu- ses précédents livres, quand la mé- Pierre a 6 ans quand son père est en- sont pendus dans la rue. Le jour de la sonnages permet à Olivia Elkaim de
sils de chasse et des dagues. « Tu ne moire revient, elle le fait avec la levé. C’est son plus vieux souvenir. rentrée des classes, Pierre est touché retracer la petite et la grande
histoivas pas leur ouvrir », répète Viviane. souffrance. Alors qu’elle subit son Qu’a-t-il fait ? Personne ne le sait. par une balle des fellaghas. « Tout re d’un monde révolté et révoltant.
Mais Marcel est prêt. Il a enfilé un divorce, l’auteur dit un jour à son Pas même Viviane. Mais une chose fout le camp », se dit Marcel. « Il faut Son livre contient des phrases
catapantalon en lin beige, une chemiset- père : « Je voudrais que tu me parles est certaine : « Ceux qu’on emportait s’en aller », répète Viviane. Mais où ? pultes. Des mots qui blessent et
déte rayée et des espadrilles. Il connaît de l’Algérie ». ne revenaient jamais. » Alors quand La France, ce pays qui les a aban- chirent le ventre, comme ceux du
ses ravisseurs. Il les attendait. Marcel Cette histoire que Pierre lui ra- Marcel est de retour trois jours plus donnés ? À travers ce récit patrili- petit Pierre qui voudrait inventer un
tremble mais dit seulement : « Reste conte, c’est l’histoire qu’on lit : celle tard, c’est l’incompréhension. On néaire, qui se déroule comme une aspirateur à nuages et retrouver le
tranquille là-haut avec les enfants, de sa famille. D’une plume éminem- lui reprocherait presque d’être ren- fresque sur cinquante ans, Olivia El- bleu azuréen de Relizane. Avec ce
bouge pas, je reviens. » Cette nuit ment littéraire, sensible et délicate, tré vivant. Pourquoi lui, le tailleur kaim interroge la notion d’identité. roman des origines, la nostalgie
d’octobre 1958, à Relizane, en pleine Olivia Elkaim recolle les morceaux juif de Relizane ? Qu’a-t-il promis « Ça veut dire quoi, être français, être trouve son pays. Une terre
univerguerre d’Algérie, « la peur est entrée du passé de ses ancêtres. Elle pioche aux fellaghas ? De quel camp est-il ? algérien ? », se demande Marcel. selle où la pluie laisse toujours place
dans la vie de mes grands-parents ». parmi les archives, les flashs et les Le FLN, l’OAS ? Marcel ne dit rien. Est-ce par la grâce de l’Histoire, de aux beaux jours. ■
COLLECTION SIROT-ANGEL/LEEMAGE
NORMAND/LEEXTRA VIA LEEMAGE, PATRICE NORMAND/EDITIONS STOCK, MULLER/OPALE VIA LEEMAGE, COLLECTION PERSONNELLE/EDITIONS VERDIER
Ajeudi 15 octobre 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES décor, Le Double Rimbaud (publié en 1906), Leïla Slimani en images
Les Immémoriaux (« récit allégorique, Après Nicolas Mathieu et Gaël Faye, c’est au tourconfidences
détaillé et dramatisé d’un heurt entre de Leïla Slimani de se lancer dans la jeunesse. Elle
l’opulence de la nature et l’effondre- publie Reiko et l’ourson sur des illustrations de
Victor Segalen dans la « Pléiade » ment d’une histoire », selon Doumet), Charles Dutertre chez Michel Lafon. Une jolie
colC’est le 12 novembre, cent un ans après sa Briques et tuiles, Stèles (un des trois laboration qui donne vie à des arbres et à de
gimort, que Victor Segalen fera enfin son entrée textes publiés de son vivant) et les gantesques champignons ! L’album est attendu le
dans la « Pléiade », avec deux volumes totali- Odes. Le second tome accueillera Équi- 22 octobre. La Prix Goncourt 2016 fera aussi des
sant 2 500 pages pilotés par Christian Doumet. pée, Peintures, René Leys, Essai sur soi- bulles dans les librairies le 4 novembre. Elle pu-CRITIQUE On retrouvera dans le premier tome le trop mé- même, Le Fils du ciel, Hommage à Gauguin bliera À mains nues aux Arènes, une bande
dessiconnu Journal des îles, Gauguin dans son dernier et son tonitruant Essai sur l’exotisme. née cosignée avec l’illustrateur Clément Oubrerie.Littéraire
Interdit de dessiner !TÉRÉBENTHINE
De Carole Fives,
Gallimard, CAROLE FIVES Trois étudiants de l’École des beaux-arts confrontés à des professeurs qui haïssent la peinture.
172 p., 16,50 €.
Trois jeunes gens, croient, eux, à C’est sous la schlague de ces des- tenir un diplôme, par dérision, Ce que cherche la narratrice,
PAR PATRICK GRAINVILLE
la peinture et sont dévorés par potes que les trois élèves vont se l’héroïne installe des poupées gon- c’est à peindre son désir. Ne plusde l’Académie française
l’envie de peindre. Luc s’efforce de retrouver bloqués dans les caves flables, rhabillées, lisant Kant, être l’objet de la peinture comme
EST FINI, la peindre des paysages sur toile de de l’école, seul endroit où la auteur, justement, du fameux ju- ces femmes nues d’Yves Klein,
« peinture, mes jute et la narratrice s’intéresse aux peinture est tolérée, comme une gement esthétique qui est « sans projetées dans le fameux bleu,
potes, c’est corps, passionnée par Nan Goldin, régression ! concept » ! mais elle veut passer à la liberté de
mort ! » lance Cindy Sherman et Marlene Dumas Lors d’un voyage en Amérique, sujet. Elle fait un exposé toniqueC’ Lucie à ses ca- dont elle voudrait poursuivre les trois peintres visitent le MoMA sur toutes les femmes oubliées par
L’art authentique ne marades, Luc et la narratrice, de l’aventure dans le champ de la et tombent en arrêt devant les ta- l’histoire de la peinture dont
l’École des beaux-arts de Lille. peinture. L’autrice, Carole Fives, bleaux de Rothko. Alors, les dik- Agnès Martin, qui participa avecse réduit pas à un parti
Déjà, en 1932, Pierre Bonnard diplômée des Beaux-Arts, connaît tats des petits chefs sont déboutés. Pollock au mouvement des ex-pris, une intention, une
écrivait : « De plus en plus enfoncé la question ! L’art authentique ne se réduit pas à pressionnistes abstraits. Luc et son
sentence péremptoiredans cette passion périmée de la Les profs de l’école, Urius et un parti pris, une intention, une engagement total fascinent la
jeupeinture. Peut-être en suis-je avec Véra Mornay, sont les apparat- sentence péremptoire, il déborde ne femme qui est amoureuse aussi
quelques-uns l’un des derniers chiks de la mort de la peinture. La technologie, la vidéo ont les concepts, il se ramifie en pro- de sa peau diaphane. Il la rejette
survivants.» L’alarme était don- Véra Mornay explique que la pein- banni l’enseignement du dessin. fondeur. La narratrice se sent mue pour des raisons qu’on
comprennée, ça ne s’est pas arrangé depuis. ture, c’est anal, c’est de la merde Peindre est grotesque, obsolète. par l’émotion plutôt que par l’idée. dra trop tard. Elle se met à peindre
Au début des années 2000, au et c’est ainsi qu’elle qualifie les Bacon, archaïque. Les trois élèves Par la sensibilité ! Notion abomina- des mots sur ses toiles, des
phrafronton de l’École des beaux-arts, œuvres de la narratrice. Elle exige continuent de peindre en cachette, ble pour le quarteron de tyrans ses, puis commence un roman à
on peut lire : « Peinture et Ripolin des concepts, un discours, une au fil de trois années passées dans institutionnels, castrateurs ligués défaut de pouvoir s’exprimer dans
interdits. » théorie ! la chiourme des cuistres. Pour ob- contre la subjectivité. la peinture. ■
Dans les coulisses de la Seine
Céline, « ce paillasson devant la villeJEAN ROLIN Un reportage où chacun s’essuie les pieds ».
Selon sa guise, il s’éloigne duoriginal le long du fleuve, cours du fleuve ou de ses affluents
(Marne, Yerres, Orge…), pour allerdans les banlieues du côté des fast-foods, des bars, des
baraques à frites sur roues, des iné-d’Île-de-France. vitables ronds-points, des églises,
des salons de coiffure. Ailleurs, c’est
un centre sportif, une boulangerie
halal à Villeneuve-Saint-Georges,
THIERRY CLERMONT un parking, ou encore le petit
châtclermont@lefigaro.fr teau de Sainte-Assise (en Seine-et-LE PONT
Marne).DE BEZONS
EUREUX celui qui a Alors qu’il est du côté de Corbeil-De Jean Rolin, « vu le jour se lever Essonnes, il note : « Inévitablement,P.O.L,
sur le pont de en marchant le long des berges de la240 p., 19 €.
Bezons. Pour être Seine, outre qu’il est très rare queHtémoin de ce phé- survienne un événement quelconque,
nomène, j’ai moi-même été passer la ou même une simple rencontre, à
nuit du 4 au 5 juillet 2019 à l’hôtel le moins de l’avoir suscitée, on retombe
plus proche du pont, et dans une de loin en loin sur des spectacles
idenchambre située de telle sorte, par tiques à quelques détails près. »
rapport à ce dernier, que je pouvais La lecture se fait au fil de vignettes
de ma fenêtre le couvrir dans toute sa et d’instantanés, de saynètes,
d’imlongueur. » Ainsi débute le nouvel pressions, ponctuées de quelques
opus de Jean Rolin, captivant repor- retours en arrière ou de rappels
histage le long de la Seine, au nord- toriques, présentés comme des
eVue sur la collégiale Notre-Dame, église gothique du XII siècle de Mantes-la-Jolie, depuis les berges de la Seine. ouest de Paris, de l’amont vers pointes sèches. Les paysages se
doul’aval. Un baguenaudage chemin blent de personnages rencontrés : la
faisant, sous forme de quasi-enquê- l’Afrique australe (La Ligne de front, lieues bousculées, parcourant des gnes de restaurants bon marché, patronne d’un bistroquet, des exilés
te, et toujours à pied. prix Albert-Londres en 1988), Paris, espaces fracassés, des friches et des palissades, rares landes de bruyè- kurdes ou moldaves, un athlète
Une nouvelle destination pour sa proche banlieue et ses quartiers zones industrielles ». re, peupliers, platanes reverdis, si- sexagénaire.
Rolin, dont on connaît le goût, de- déshérités ou transformés (Zones), los à céréales. Et pour ce qui est du Ajoutons à cela quelques touches
Récit méandreuxpuis quarante ans, pour les vaga- le Proche-Orient, sur les traces de bestiaire, plutôt rare : quelques plus personnelles à propos de
Carbondages et les flâneries. Un périple Lawrence d’Arabie (Crac, qui vient Ici, tout n’est que berges et rives, mouettes, des poules d’eau, un rières-sous-Bois où vécut la famille
séquanais, donc, après Sarajevo d’être réédité en « Folio »)… chemins, ponts, sentiers, canaux, couple de pics-verts et sa couvée. de son père, ou d’une cousine
habi(Campagnes), la France des chemins Dans ce carnet de route qui se lit amonts et avals, contrebas, péni- Rolin, dans ce récit méandreux, tant Villeneuve-le-Roi. À placer aux
de halage et des canaux (Chemins d’une traite, l’écrivain nous balade ches, centrales électriques ou usi- nous renvoie également à la Seine côtés de La France fugitive de Michel
d’eau, salué en 1980 par Jacques entre Melun et Mantes, en passant nes, stations-service, voies fer- des peintres impressionnistes, de Chaillou, de Chemin faisant de
JacLacarrière), le Journal de Gand aux par Corbeil, Choisy-le-Roi, Ivry, rées, terrains vagues, îlots, Caillebotte, de Maupassant, qu’il ques Lacarrière et de Remonter la
Aléoutiennes, la Géorgie (Savannah), Épinay et Poissy, « au cœur de ban- pylônes, jardins ouvriers, ensei- cite, nous renvoie à la banlieue de Marne de Jean-Paul Kauffmann. ■
Rêver à d’autres vies que la sienne
FABRICE CARO Un courrier de l’Assurance-maladie plonge un homme sans histoires dans une anxiété folle. Drôle et touchant.
d’arriver à en garder longtemps un die qui n’en est pas seulement une fils Tristan. Lequel Tristan, élève d’avouer aux charmants amis deALEXANDRE FILLON
seul exemplaire dans sa bibliothè- a « quarante-six ans bientôt cin- en classe de troisième, s’est amusé Madame son épouse qu’il déteste la
BROADWAYRÔLES et mordantes, que tant on a envie de les offrir quante ». Monsieur a une femme, à réaliser un dessin « anatomique » plage et n’a pas la moindre envie
De Fabrice Caro,
les bandes dessinées autour de soi. Il en est de même deux enfants de 18 et 14 ans. Une des plus explicites mettant en de découvrir les joies du paddle. Le Gallimard,
de Fab Caro sont un avec ses romans, signés Fabrice maison dans un lotissement avec scène deux de ses professeurs en quotidien d’Axel manque cruelle- 194 p., 18 €.
pur régal. Le plaisir Caro. Après Figurec et Le Discours, une piscine et un grillage à 1,15 m pleine action. N’oublions pas de ment d’oxygène et de fantaisie. IlDpris à la lecture de le revoici en forme olympique avec alors que la norme exige 1,22 m. mentionner, afin de couronner le est bien loin le temps où il jouait de
Zaï, Zaï, Zaï, Zaï ou de Moins Broadway, sa meilleure réussite Un travail avec des collègues. Tout tout, la détresse de sa fille Jade, la batterie et sévissait dans un
qu’hier (plus que demain) est hau- littéraire à ce jour. va donc bien dans le meilleur des dévastée par un chagrin d’amour. groupe baptisé Nevrotic.
tement communicatif. Difficile Le protagoniste de cette comé- mondes ? En fait, non, pas vrai- Une Jade lui demandant régulière- Fabrice Caro appuie là où ça fait
ment. Il suffit d’un rien pour que ment d’aller allumer des cierges à mal en affinant le portrait d’un
l’édifice commence à se fissurer. l’église Notre-Dame d’Espérance. homme qui aimerait s’évaporer
Pour la plus grande joie du lec- « sans préavis, sans laisser la
Un antihéros teur, Axel n’a heureusement rien moindre nouvelle, partir, prendre
Un matin, Axel reçoit par la poste d’un superhéros capable d’arran- congé, démissionner de la vie, dé-LA une enveloppe bleue. Un courrier ger le moindre problème en un missionner de la réalité ». Être por-DU LUNDI AU JEUDI
DE 15HÀ16H de l’Assurance-maladie, du pro- éclair ou d’un coup de baguette té par le vent, être libre. En atten-COMPAGNIE Matthieu gramme national de dépistage du magique. Notre antihéros est du dant, Axel s’évade comme il peut.
Garrigou-Lagrange
cancer colorectal ! Ce qui provo- genre coincé et taiseux. Il n’arrive Ferme les yeux et s’imagine êtreDES ŒUVRES que chez lui une bonne dose d’an- pas à dire à son voisin qu’il déteste un cador à Buenos Aires, jouer
xiété et un questionnement de plus le whisky et que l’apéritif de ri- avec Benjamin Biolay. Avant
L’esprit
En partenariat d’ouver- en plus incessant. Rien ne s’arran- gueur toutes les trois semaines d’être ramené au sol, au bureau ou
avec ture. ge lorsqu’il se trouve également l’insupporte au plus haut point. Il chez lui. Le lecteur, lui, savoure et
convoqué par le proviseur de son semble encore moins capable en redemande. ■
A
©RadioFrance/Ch. Abramowitz
ROGER-VIOLLET
GREBOVAL/ANDIA.FRLE FIGARO jeudi 15 octobre 2020
5ouvrage consacré à la vie de Ian cendre sur Terre et de prendre passions d’André Malraux, privi- William R. Burnett, maître du
Fleming (1908-1964), le père de possession de lui pour rendre le légiant les approches artistiques roman noir américain, Marie-ÇÀ James Bond, apparu pour la pre- monde meilleur. Jésus-Christ et géographiques. Malraux, Caroline Aubert, en charge de la
mière fois en 1953, avec Casino président (Aux forges de Vul- histoire d’un regard paraîtra le fiction étrangère à la « Série
noiRoyale. Ian Fleming. À paraître le cain), une pochade géniale de 12 novembre chez Gallimard. re », nous offre deux nouvelles&LÀ
5 novembre chez Perrin. l’auteur de L’Homme-dé. salves : Little Caesar, son
preLa vie du père de Bond Deux William R. Burnett mier polar et chef-d’œuvre paru
Luke Rhinehart et Bush Jr Malraux par TadiéSpécialiste de la Seconde Guerre Un an après un « Quarto » re- en 1929, et Good-Bye, Chicago
mondiale, biographe remarqué À force de parler de Dieu dans Familier de Proust et de Debus- mettant au goût du jour, dans 1928, son ultime, paru en 1981. CRITIQUEde Lawrence d’Arabie, Christian ses discours, George W. Bush a sy, Jean-Yves Tadié s’est cette des traductions révisées par ses Le tout avec des préfaces
inédiDestremau vient d’achever un irrité son fils, qui décide de des- fois-ci penché sur la vie et les soins, les grands romans de tes de Benoît Tadié. Littéraire
ET AUSSIPar-delà le bien et le mal Monstrueuse litanie
Paru en 2019 sous le titre Ducks JEROEN BROUWERS L’histoire d’un moine témoin des mauvais traitements infligés
Newburyport, Les Lionnes est un
olni (objet littéraire non identifié) aux élèves d’un pensionnat catholique dans la Hollande de 1950. Dérangeant et décapant.
comme on en voit peu, arrivé
dans la rentrée littéraire précédé
de louanges incroyables.
BRUNO CORTY barbares, Bonaventura s’interro- De quoi s’agit-il ? D’un immense
bcorty@lefigaro.fr ge : « Qu’a fait ce moine il y a dix monologue de plus de
LE BOIS ans, à l’époque du Troisième Reich ? 1 100 pages. Tout se passe
De Jeroen Brouwers,
ÉTAIT en 1995. Portait-il une casquette ornée d’un dans la tête d’une mère au foyer traduit du néerlandais
Rouge décanté, le faisceau d’éclairs ? D’une tête de américaine. Cette femme, qui a par Bertrand
premier livre tra- mort surmontant deux tibias entre- survécu au cancer, raconte sa vie Abraham,
duit d’un Néerlan- croisés ? » Mais il y a pire : les élè- quotidienne, ses problèmes Gallimard, C’dais inconnu, Je- ves qui attirent le regard lubrique de mère, de consommatrice, 343 p., 22 €.
roen Brouwers, nous frappait par du Sanglier (et d’autres frères), les se penche sur son passé,
sa puissance et sa beauté. Le roman petits blonds aryens, subissent convoque ses souvenirs mais
était sorti en 1981 aux Pays-Bas. d’autres traitements. La dispari- donne aussi son point de vue
L’auteur venait de perdre sa mère tion soudaine de l’un d’entre eux sur les problèmes de la planète
et remontait à la surface le souve- est au cœur de l’histoire. Tout (les pandémies !) et des
Étatsnir brûlant des deux années pas- comme le destin de frère Bonaven- Unis comme la violence, liée à la
sées avec elle dans un camp à Bata- tura, qui n’a pas toujours porté la prolifération des armes à feu.
via suite à l’invasion par les robe de bure. Sa foi est aussi ébran- Son récit, scandé par des phrases
Japonais des Indes néerlandaises lée par la rencontre fortuite d’une qui commencent par « Le fait
où ils vivaient. Rouge décanté ra- femme de son âge, belle, libre, vi- que », est celui d’un cerveau en
contait l’horreur vue par un gamin vant à deux pas du pensionnat. permanente ébullition, qui dresse
et l’immense amour pour cette des listes, s’emballe, s’emmêle
Obéir à Dieumère belle et forte. À la fin des an- les pinceaux, l’épuise et épuise
nées 1940, Jeroen Brouwers et ses Comme nombre d’Européens du- le lecteur pris dans un maelström
parents gagnèrent les Pays-Bas. rant la Seconde Guerre qui passè- d’informations pas toutes
Pour mater le tempérament exces- rent au travers des mailles du filet capitales, loin de là. On peut
sif du gamin incapable de se plier vert-de-gris, Bonaventura assiste, le voir comme un génial tour
aux règles d’une société néerlan- sans y prendre part, au dérègle- de force (on l’a comparé à Joyce)
daise plus stricte que l’indonésien- ment des valeurs, au reniement du ou une outrance prétentieuse.
ne où il vit le jour et grandit, on le troisième principe de l’ordre de B. C.
plaça dans différents pensionnats Saint-François : la chasteté.
Ticatholiques. Une expérience que raillé entre devoir d’assistance aux
l’écrivain finit par graver dans Le élèves maltraités et peur des
reBois, livre encensé à sa sortie aux présailles, il tergiverse,
s’immobiPays-Bas en 2014. lise, culpabilise. « Ils t’ont lavé le
L’auteur décrit un univers qui ressemble davantage à un bagne Pourquoi Brouwers a-t-il atten- cerveau jusqu’à te rendre fou »,
du si longtemps pour publier cette qu’à un lieu où l’on dispense le savoir. JAKUB KRECHOWICZ/STOCK.ADOBE.COM s’insurge Patricia, la femme refuge
histoire ? Peut-être parce que son du dehors qui l’adjure de tout
quitcontenu sentait le soufre. Le pen- Celle d’un garçon gentil mais faible recteur, Mansuetus, dit le Sanglier, ter pour la rejoindre. Un quart de
sionnat franciscain qui sert de dé- qui ne s’est toujours pas remis de la sorte de masse de chair surmontée siècle après Rouge décanté, Jeroen
cor au roman ressemble davantage disparition de son père, arraché d’un crâne chauve éructant en al- Brouwers nous offre, avec Le Bois,
à un bagne, à un camp d’interne- aux siens par les nazis et jamais re- lemand. Un homme qui pratique un autre roman puissant sur la
ment qu’à un lieu où l’on dispense venu de leur enfer. les châtiments corporels sur les cruauté humaine, incarnée par une
le savoir. En 1950, les effluves du Bonaventura décrit le pension- élèves qui ne se plient pas à ses rè- armée qui n’est plus celle du Japon
LES LIONNES De Lucy Ellmann, nazisme ne sont pas dissipés. La nat, les aléas de la vie en commu- gles. La baguette (la fameuse schla- cette fois, mais celle de démons qui
traduit de l’anglais par Claro, frontière avec l’Allemagne est à nauté, les traitements sadiques in- gue) qu’il manie avec dextérité, prétendent obéir à Dieu pour
Seuil, deux pas. Le narrateur, frère Bona- fligés aux gamins. Cette discipline plus souple qu’un archet, lacère les mieux asseoir leur pouvoir et
as1 144 p., 27 €.ventura, confesse son histoire. toute allemande imposée par le di- chairs. Écœuré par ses méthodes souvir leurs misérables pulsions. ■
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
MATHIASENARDLes adieux de Shepard
L EST trop tôt pour se réveiller. Allongé regarde bizarrement. La demoiselle qui
l’acsur son lit, un homme fixe le plafond. compagne ne sait pas qui est Kurosawa. On
Cinq heures du matin. Pourtant, il avait vit dans un monde où plus personne ne sait
pris « une bonne dose de Xanax en antici- qui est Kurosawa. Sam Shepard livre parIpation de démons mineurs, genre chevaux éclairs des bribes de son autobiographie. Ces
à tête humaine ». Les souvenirs galopent dans fragments ont une beauté crépusculaire,
sa tête. On devine qu’il est acteur. Il rêve quelque chose de doux et d’inquiétant, de
de son père mort, du coupé Mer- métallique. C’est un adieu tapé sur
cury 1949 dans lequel on lui avait une machine Olympia bleu ciel.
amené ses restes. Il n’était jamais Il est y question de Bruno Schulz, du
là, sa jeune maîtresse de 14 ans ve- suicide de Kleist, de Pour une poignée
nait l’attendre, un verre de thé sur de dollars (« Terriblement,
ouverteles genoux, son sac à main de cuir ment ringard, avec la pire musique
noir posé à ses pieds. Un jour, le que j’aie jamais entendue »), d’un
infils avait couché avec Felicity. firme navajo, d’un couple qui
C’était du propre. Est-ce que Papa s’achète un écran géant et un lecteur
était au courant ? Trop tard pour le DVD rien que pour voir l’intégrale de
lui demander. Le narrateur regret- Breaking Bad.
te aussi d’avoir perdu son épouse. La fin est proche. Sam Shepard le
Il se console avec la « maîtresse sent. Les mots lui servent de
… cette chanteuse » qui a enregistré toutes béquilles. L’Amérique est un pla-«
leurs conversations et menace de teau de cinéma déserté. Dans sasorte de
les publier. Ces épisodes baignent préface, Patti Smith parle de « cettevoyage où “Un roman gargantuesque. Mathias Enarda,d’emblée, l’artdans une lumière d’insomnie, très sorte de voyage où l’on n’a pas
bel’on n’a pas courtes scènes, dialogues hachés, soin de passeport : seulement de son d’embarquer son lecteur avec une irrésistible drôlerie.“
interrogatoires de police. On a là véhicule, de son script et de sesbesoin de
affaire à quelqu’un qui fait un cau- chiens lâchés sur la piste de la nos- GrégoireLeménager, L’Obspasseport :
chemar chaque nuit à 4 h 22. De- talgie ». Shepard a tiré sa
révérenseulement hors, des coyotes hurlent. Son ce en 2017. Il a laissé cette longue “Onenrevienttoujoursàl’amour,àlamort,
corps ne tient plus la route. Des épitaphe : « Est-ce que le seul fait dede son etàcequecesdeux-làpeuventgénérer…Et,danslecassaignements de nez le conduisent à naître obligeait à s’enrôler dans unvéhicule,
l’hôpital où une infirmière le destin ? » deMathiasEnard,celan’empêchepasladrôlerie.
de son scriptconsidère comme « une
catastroFrèreshumains,trinquonsaveclui!”phe ». Il a fallu traverser des villes et de ses
et des villes. « Albuquerque sem- Baptiste Liger, Lire-Le Magazine littérairechiens
blait plus barbant que jamais, diffi- CE QUI EST AU-DEDANS
lâchés sur cile de croire que c’était devenu la De Sam Shepard,
capitale du meurtre aux USA. Sans traduit de l’anglais (États-Unis) la piste de la
doute parce qu’il n’y a rien d’autre à par Bernard Cohen, nostalgie
y faire. » » Robert Laffont,
PATTI SMITHÇa, il a vieilli. Sur le plateau, on le 229 p., 21 €.
© Maggie Taylor
Ajeudi 15 octobre 2020 LE FIGARO
6
Alexis Jenni célèbre John Muir à DijonON EN
Nature cette année : Linda Cottino (Ici El- veau Western, Paulsen) et Capu- d’être vagabond (Paulsen), for-parle Alexis Jenni, lauréat du prix Gon- vira, vous m’entendez ?, Éditions cine Trochet (Tara Tari, Arthaud). midable essai biographique sur
Le prix sera décerné samedi.court 2011, présidera ce week- du Mont-Blanc), Roland et Sabri- John Muir (1838-1914), figure
end le jury de la Toison d’or du li- na Michaud (La Dernière Carava- La veille, au cours d’un café lit- mythique aux États-Unis, qui
PRÉSIDENT DU JURY DE LA TOISON vre d’aventure lors de la ne. Pamir afghan. 1967-1971, Édi- téraire, Alexis Jenni répondra raconta dans ses essais sa vie
D’OR DU LIVRE D’AVENTURE e29 édition du festival Les tions Nevicata), Linda Bortoletto aux questions de Bruno Corty dans la nature la plus sauvage,
CE WEEK-END À DIJON, ALEXIS JENNI HISTOIRE sur son dernier livre, J’aurais puÉcrans de l’aventure de Dijon. (Ma traversée d’Israël à pied, notamment dans la sierra Neva-ÉVOQUERA LA FIGURE CENTRALE
DE SON DERNIER LIVRE, JOHN MUIR. Cinq auteurs sont sélectionnés Payot), Marc Fernandez (Le Nou- devenir millionnaire, j’ai choisi da en Californie. F. L.Littéraire
Il était une fois la Révolution
ESSAI Emmanuel de Waresquiel
donne une chronique haletante
de la semaine décisive qui bouleversa
l’histoire de France.
JEAN-MARC BASTIÈRE héritées de la féodalité. Un
tsunami historique…
N amour, il n’y a que les Parce qu’on a des clichés dans la« commencements qui tête, on croit tout connaître de ces
soient charmants. » Ci- événements… Illusion d’optique !
tant le prince de Ligne, Ils ont été bien plus délaissés qu’onEc’est une toute premiè- imagine. L’auteur a découvert des
re fois que raconte Emmanuel de archives mal exploitées ou
Waresquiel ; dans son dernier li- oubliées. Il a fouillé, exhumé,
dévre, mais une première fois pas poussiéré, déconstruit, pris de la
comme les autres : celle, en effet, hauteur, remis en perspective.
des débuts de la Révolution fran- Conteur et même metteur en
scèçaise. Commencements teintés ne, il évoque ce qui a été si peu
rad’un rougeoiement inquiétant - et conté. Sa caméra balaye large, pas
peut-être déjà douloureux -, se seulement Paris et Versailles, ou
dit-on d’ailleurs en lisant cette cette semaine décisive. On aperçoit
chronique haletante des sept jours les émeutes, les élections, les
so– et des cinq décrets – qui, du 17 ciétés de pensée, les journaux, les
au 23 juin, ont bouleversé le cours pamphlets, et toujours, en
arrièrede l’histoire de France. En sept fond, « l’opinion », cette nouvelle
jours, la Révolution fut créée. puissance d’autant plus redoutable
Le Serment Tout s’est joué après l’ouverture qu’elle est insaisissable. Les acteurs jamais été qu’une équivoque
tragides états généraux, le 5 mai 1789, des événements – qui le sont si peu que. Louis XVI n’est pas un roi du Jeu de paume Le Directoire,
(1791-1792), et avant la prise de la Bastille, le – se grisent de mots, en éludant la constitutionnel, à l’anglaise ; il n’a
de David. LUISA 14 juillet. Brutale accélération du résistance des choses et des hom- jamais voulu l’être. Et puis,
derrièRICCIARINI/LEEMAGEtemps lorsque, le 17 juin, les dépu- mes, des intérêts et des situations re les promesses de bonheur, se un régime
tés du tiers état se constituent en acquises. La France d’alors res- découvrent, éternelle humanité,
Assemblée nationale ; le 20 juin, semble à un paysage d’orage. les ambitions, les soupçons,
l’intodans la salle du Jeu de paume de lérance, les peurs, les fantasmes, sans charisme
Équivoque tragiqueVersailles, ils jurent de ne point se les haines. Les principes de la
Déséparer avant d’avoir donné une Waresquiel, à travers ces événe- claration des droits de l’homme SEPT JOURS. ESSAI Cette étude met en lumière Constitution à la France ; le ments qu’il creuse et revisite, in- sont rapidement reniés. La rue 17-23 JUIN 1789.
LA FRANCE ENTRE 23 juin, ils franchissent le Rubicon terroge cette révolution qui se n’est jamais loin de la tribune. une période méconnue, en sortant
EN RÉVOLUTIONà travers l’apostrophe de Mira- veut à la fois politique, sociale, Comme la première fois peut
D’Emmanuel beau, qui a fait céder sur un coup égalitaire, exclusive, totale. contenir déjà la rupture, les débuts des lieux communs.
de Waresquiel, de bluff la digue de mille ans de Sceptique, il s’inscrit en faux de la Révolution contiennent déjà en
Tallandier, monarchie : « Nous sommes ici par contre l’unanimisme révolution- germe la guerre civile. Waresquiel JACQUES DE SAINT VICTOR Convention thermidorienne puis le
480 p., 22,90 €.
la volonté du peuple et nous n’en naire. Car il y a des résistances, de donne raison à Clemenceau, qui af- Directoire avaient la possibilité de
sortirons que par la force des la part de la cour, des Parlements, firmait : « La Révolution est un bloc. » UTANT le début de la conquérir les esprits. Pourtant, cette
baïonnettes. » Passage de la souve- de la noblesse et du haut clergé, du Pour lui, elle s’est enfermée dans le Révolution a été étudié « révolution du centre » ne
parvienraineté du roi à la nation, effon- roi et de la plupart des ministres. mythe de ses origines. Débuts trom- jusqu’à plus soif, autant dra pas à s’imposer. La raison ? D’une
drement des structures sociales L’alliance du roi et du tiers état n’a peurs, romance tragique. ■ la « fin » de la séquence, part, elle n’avait rien de modéré, Ac’est-à-dire la période restant très brutale dans ses moyens,
« thermidorienne », plus longue que utilisant en les renversant la logique
l’autre (1794-1799), reste méconnue. et les instruments de la Terreur. Mais
Elle est la mal-aimée de l’historio- surtout, elle ne réussit pas à
s’incargraphie sur la Révolution. Cette ner. « Le Directoire n’a pas de grand
République bourgeoise paraît bien homme », souligne Loris Chavanette.
triste, voire le symbole de la trahison Ce que confirme Alan Forrest dans
des grands « principes de 1793 ». Et une belle introduction à ce livre, où il
s’il est vrai que les Thermidoriens ont revient sur cette notion centrale :
contribué à rejeter sur Robespierre comment sortir d’une révolution ?
toute la responsabilité de la Terreur, Autant la Terreur a su forger l’image
s’exonérant par là même de de Robespierre, autant le Directoire
beaucoup de leurs forfaits, ne peut- n’a que la triste figure de Barras à
on pas dire, en sens inverse, que la proposer à la postérité. C’est-à-dire
LE DIRECTOIRE. mauvaise réputation du Directoire a un intrigant sans scrupule, épuisé
FORGER permis de « revaloriser » la sanglante par les plaisirs, qui accepta de guerre
LA RÉPUBLIQUE période terroriste ? lasse en 1799 de céder la place à
BoSous la direction Cette étude, dirigée par Loris Cha- naparte. La boucle était bouclée : la
de Loris Chavanette, vanette, tombe donc à pic pour rap- Révolution devait accoucher d’un
CNRS Éditions, peler à tous ceux qui sont nostalgiques despote armé, comme l’avaient
an332 p., 25 €. de 1793 (et ils sont en nombre crois- noncé dès 1790 des penseurs
contresant aujourd’hui en France) ce que les révolutionnaires comme Burke.
Français pensaient de la Terreur
lorsBrigandage politiquequ’ils en sortirent. « Les révolutions
vieillissent vite », a écrit pudiquement Ce volume collectif propose
cepenBronislaw Baczko dans son magnifi- dant de sortir des lieux communs sur
que Comment sortir de la Terreur. cette période controversée et de reli-
En juillet 1794, la grande majorité re certains épisodes cruciaux,
nodes Français sont épuisés et dépri- tamment ceux qui en font sa « mo-Pascal Quignard
més. Ils n’en peuvent plus de la ver- dernité ». Ainsi Laurent Constantini
tu, des Jacobins, des sans-culottes, revient-il sur les contours de cette fragments d’une écriture de cette politique injuste menée par « voie moyenne entre la royauté et la
un homme certes intègre, Robes- démagogie » qui annonce l’ère des
epierre, mais qui laisse agir, voire en- notables du XIX siècle. Valérie
Sotcourage localement, des bandes tocasa décrypte cette nouvelle
offend’individus sans scrupule, des « pa- sive de « brigandage politique »
triotes » avides qui profitent de la si- (d’essence royaliste) qui s’abattit sur
tuation pour s’enrichir et persécuter la France à cette époque. Maxime
leurs ennemis. On pourrait appliquer Hermant revient sur les échecs de la
Exposition à l’Incorruptible le mot fameux de liberté des cultes, qui favorisa la
 SEPTEMBRE Victor Hugo au sujet de Guizot : « Il contre-offensive concordataire de
me fait penser à une femme honnête Bonaparte en 1801. Enfin, c’est peut- NOVEMBRE 
qui tiendrait un bordel. » être l’article de Laura Mason sur
C’est cette confusion qui explique Babeuf qui est le plus instructif. Elle
la facilité avec laquelle les Thermido- montre que le pauvre « feudiste »
riens ont pu s’imposer sur le plan po- n’était un danger pour personne,
litique et neutraliser toute forme de mais que sa conspiration mal
préparésistance. Les Français de province rée a servi au Directoire pour
renforen veulent beaucoup à Paris, et les cer son coup de barre à droite. « Le
Parisiens sont las de ces simagrées au premier communiste moderne »,
littéraire nom du « Salut public ». Les ardents comme le dira Marx, n’aura été au François-Mitterrand
eParis 13 I bnf.fr I des sections patriotes n’ont plus la fond que l’idiot utile d’une Républi-Photo:«PascalQuignard,Paris août 1987»©Despatin&Gobeli
force de défendre une révolution qui, que bourgeoise bien plus habile que
même à leurs yeux, a failli. La l’image laissée dans l’histoire. ■
ALE FIGARO jeudi 15 octobre 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEJe ne vais, en amitié
Retrouvez sur Internet et en amour, que vers les la chronique
« Langue française »êtres qui ne m’empêchent 20pas d’écrire » SUR
WWW.LEFIGARO.FR/ C’est le nombreANNE SERRE, LAURÉATE DU PRIX GONCOURT
LANGUE-FRANCAISE
DE LA NOUVELLE, DANS LE NUMÉRO de textes réunis par Charles Dantzig
pour l’ouvrage collectif Les Vingt Premières Années EN VUED’OCTOBRE DE « LA NOUVELLE REVUE @
edu XXI siècle vues par vingt écrivains,FRANÇAISE ».
à paraître chez Grasset le 21 octobre.CELINE NIESZAWER/LEEXTRA VIA LEEMAGE Littéraire
ET AUSSI
Histoire de langueRemords d’un
C’est encore un coup de ces
« monstères d’Angliches ! ». Voilà
ce qu’aurait dit la grand-mère de
Jean Pruvost en voyant la langue honnête homme française se faire envahir
d’anglicismes. Pas un jour ne
passe sans que nous parlions GWENAËLE ROBERT Le destin d’un héros ce newspeak américano-saxon.
« Manager », « forwarder », chouan qui projetait d’assassiner Bonaparte. « business », « open space »…
Mais pourquoi cédons-nous à
cette anglomanie ? « Qu’ont de si
surnommé Tape-dur ou Tape-à- vilain les équivalents français ? », ISABELLE SPAAK
mort pour son courage, est para- s’interroge avec raison
UE Saint-Nicaise. Veille lysé. Son bras ne se lève pas pour le linguiste Jean Pruvost. Dans un
de Noël, le 24 décembre donner le signal d’allumer la mè- livre passionnant, le lexicographe
1800 (3 nivôse de che d’amadou. Saint Réjean l’allu- nous raconte l’histoire
l’an IX). Il est 8 heures me quand même. Trop tard. La de la langue française et de ces R et 3 minutes. Le citoyen « machine infernale » explose. échanges avec les Anglais depuis
premier consul se rend à l’Opéra L’attentat balaye plus d’une quin- la conquête de l’Angleterre par
avec Joséphine accompagnée de zaine de maisons à la ronde et le Guillaume de Normandie. On y
sa fille Hortense et Louis, frère de peuple innocent de la rue. Mais croise des Francs, des Arabes,
Bonaparte. La calèche du prince elle épargne le tyran. Une centai- des Italiens, des académiciens…
Murat et de sa femme Caroline les ne de blessés, vingt-deux morts Mais aussi un Diderot, un Voltaire
NEVER MIND suit. L’escorte de grenadiers à che- dont la petite Marianne, pulvéri- ou encore un Chateaubriand
De Gwenaële Robert, val les précède. Joséphine a mis tout sée. Bonaparte, persuadé qu’il friands de mots anglais. Chaque
Robert Laffont/
le monde en retard en réclamant s’agit d’un complot jacobin, char- page mêle la petite à la grande « Les
passeses gants au dernier moment. Bo- ge Fouché de s’en occuper. histoire. À travers des exemples murailles »,
naparte déteste attendre. et anecdotes fascinants, 354 p., 20 €. Un côté roman Mais, cette fois, ces quelques le lecteur redécouvre cette
de cape et d’épéepetites minutes lui ont sauvé la vie. langue qu’il aime tant écorcher.
Et celle de sa famille. À moins que Voilà pour les faits. Maintenant ALICE DEVELEY
ce ne soient les dix secondes d’hé- place au talent romanesque de
sitation de Joseph de Limoëlan. Car Gwenaële Robert. Dans Le Dernier
depuis son poste de guet, l’irré- Bain, elle avait fait revivre la
ductible combattant chouan a meurtrière de Marat, Charlotte
aperçu une fillette à côté de la Corday. Avec pareille minutie, elle
vieille carne attelée à la charrette s’attache aux pas de Joseph Picot
bourrée d’explosifs censée voler en de Limoëlan qui tente de se
suiciéclats au passage de Bonaparte. Et der dans la Seine, se terre dans les
mettre un terme à « l’imposture de souterrains de Paris avant de
miGwenaële Robert excelle à mettre en scène des personnages historiques ce général corse qui se verrait bien raculeusement s’échapper au
Casecondaires et leurs états d’âme. ASTRID DI CROLLALANZA/ROBERT LAFFONTmonarque à la place du vrai ». nada et d’embrasser la carrière
La petite Marianne Peusol ne fait ecclésiastique. Ordonné prêtre,
pas partie du dispositif mortel mis aimé et respecté, il ne peut qu’op- vain excelle à mettre en scène ces sacrifié, mais aussi les modestes,
au point avec Carbon et Robinet de poser un « never mind » (ce n’est personnages historiques secon- les oubliés. Un imprimeur exilé du
Saint Réjean sur ordre du général rien) aux péchés qu’on lui confie. daires et leurs états d’âme. Mais jour au lendemain aux Caraïbes
LA STORY DE LA LANGUE de l’armée catholique et royale de Le sien le dévore. Pour ceux qui se elle s’attache avec la même fer- avec 133 proscrits jacobins, la
FRANÇAISE Bretagne, le charismatique Georges souviennent de la saga du Mouron veur aux seconds couteaux de sa mère de Marianne, les blessés, les
De Jean Pruvost, Cadoudal. Sacrifier une enfant ? rouge, il y a un petit côté roman de mise en abyme. Bien sûr, Joséphi- proches des morts. Son travail
Tallandier, Limoëlan ne l’imagine pas. Le cape et d’épée façon baronne Orc- ne, surnommée « la vieille », Fou- d’enquête remarquable les
ramè368 p., 20,90 €.gentilhomme breton de 23 ans, zy chez Gwenaële Robert. L’écri- ché, le fourbe, le duc d’Enghien ne chacun à la vie. ■
Debout, les ombres !
DANSLADEUXIÈMESÉLECTIONDU
LAURENT GAUDÉ Une déambulation vertigineuse
dans Paris, dont l’auteur convoque les fantômes. PRIXFEMINA
MOHAMMED AÏSSAOUI trechoque. La capitale est emplie
maissaoui@lefigaro.fr d’ombres - celle du père mort
n’est pas loin. Le narrateur les «CemagnifiquepremierromandelaBritanniqueN a souvent glosé sur interpelle. Il semble leur lancer :
le fait que le Gon- « Allez ! Debout ! » Il s’écrie : « Que KiranMillwoodHargrave,àl’écriturepuissante,estportéPARIS, MILLE VIES
court, une fois décro- j’entame le chant des mille vies ! »De Laurent Gaudé,
ché, pouvait empê- Et l’on croise Villon et Hugo ; on parlapoésiedecetteîle,territoiredestrollsetdesfées.»Actes Sud, Ocher d’écrire. Laurent aperçoit Artaud, Breton, Soupault,94 p., 11,80 €.
Gaudé illustre à merveille l’in- Darwich, Louise Michel… « Cha- Télérama
verse, avec ce récit d’une intensité que pas que je fais soulève des
exceptionnelle : moins de cent passés. »
«Dansdesdécorsspectaculaires,lefroidpénètrelelecteur,pages, mais que de vertiges à
chaVies de riencune d’elles ! réchaufféparl’intimitédepersonnagesfortsdontlaprésenceLa nuit, à Paris, du côté de la Il y a ces fantômes tutélaires, mais
gare Montparnasse, un homme, l’auteur prend soin de ne pas vigoureuseperdurelongtempsaprèslespagesrefermées.»
torse nu, avec une veste en cuir oublier les invisibles, les guerres
sale, la démarche traînante, apos- cachées, les douleurs intimes : « Je LaCroix
trophe le narrateur : « Qui es-tu, les vois toutes, ces vies qui seront
toi ?… » On aurait passé notre che- boniches, nounous, petits vendeurs
min sans prêter garde à cette in- ou mendiants. » Quand un événe- «Onestsaisiparl’épaisseurdurécit,
vective, mais, pour le narrateur, ment n’a pas eu la lumière qu’il
parsagravitétrèsdistanciée.»cette question résonne profondé- méritait, il le souligne, comme le
ment. C’est le début d’une déam- premier Congrès des écrivains et
SudOuestbulation fiévreuse dans un Paris artistes noirs, ce jour où Paris
renocturne et fantasmé. On retrou- çoit la visite des plus grands
esve tout le sel de ce qui compose le prits africains, américains et
caristyle Gaudé, qui mêle poésie et béens, dont Césaire, Baldwin, «C’estunlivrequiselit
fantastique, lyrisme et réalisme. Il Alexis, Depestre, Fanon, Glissant,
d’unetraite,vousallezl’adorer!»y a tout cela dans Paris, mille vies. Senghor…
« Je crois que je suis le veilleur de la Le narrateur ne choisit jamais la
Télématinville », écrit l’auteur du Soleil des voix la plus forte mais celle « avec
Scorta. Et d’ajouter : « Je n’ai rien la fêlure la plus étrange ». Sa quête
d’autre à faire que déambuler dans est épuisante : « Il y a trop
d’omses rues comme un gardien attentif. bres et d’histoires. Paris est un
Paris veut sa bouche. Elle a faim de amoncellement de tout : tristes
démots. Trop de vies s’entassent en faites, destins heurtés, héroïsme
elle. Il faut les dire. » Et il les dit, en anonyme et vies de rien. » Alors,
convoquant dans une errance au qui es-tu, toi ? « J’ai passé ma vie à
pas de course des fantômes illus- chercher qui je suis, à convoquer
tres et des inconnus. L’écrivain mille personnages lointains pour
est un fabuleux guide. Il plonge me montrer à travers eux »,
rédans ses souvenirs et dans le pond le narrateur. À moins que ce
passé. L’histoire de France s’en- ne soit Laurent Gaudé. ■
Ajeudi 15 octobre 2020 LE FIGARO
8
L’HISTOIRE Des écrivains américains contre Trump
de la
Élection mobilisent pour empêcher la fondateurs du mouvement et ment mobilisé pour mettre ensemaine Une dizaine d’écrivains, parmi réélection d’un président dont le adressent via leurs comptes garde contre l’intimidation des
lesquels Paul Auster, sa femme régime est selon eux « raciste, Twitter, Facebook ou Instagram électeurs et la fraude électorale.
Siri Hustvedt et leur fille Sophie destructeur, incompétent, cor- des vidéos pour inciter les gens On reconnaît dans cette petite
PLUS DE 1 800 ÉCRIVAINS AMÉRICAINS ont lancé en août dernier un col- rompu et fasciste ». Plus de à aller voter, notamment dans armée de lettrés les noms de
ONT REJOINT LE COLLECTIF lectif d’écrivains baptisé « Wri- 1 800 auteurs ont rejoint les les États clés (Caroline du Nord, Russell Banks, Vivian Gornick,« WRITERS AGAINST TRUMP », FONDÉ EN MARGE ters Against Trump ». Ces hom- Texas, Wisconsin, Pennsylvanie, David Gates ou encore JayneEN AOÛT DERNIER PAR SIRI HUSTVEDT
ET SON MARI, PAUL AUSTER. mes et ces femmes de plume se Floride). Le collectif est égale- Anne Phillips. BRUNO CORTYLittéraire
La guerre froide
en 90 minutes de jeu
BANDE DESSINÉE Le match de football RDA-RFA
en 1974 fut beaucoup plus qu’une rencontre sportive.
Il symbolisait la rivalité entre l’Est et l’Ouest.
ASTRID DE LARMINAT L’excellent premier album de
adelarminat@lefigaro.fr Philippe Collin, le voyage de
Marcel Grob, était inspiré de l’histoire
ÉTAIT un simple de son grand-oncle, un jeune
Almatch de foot, mais sacien incorporé de force dans la
ces quatre-vingt- Waffen SS en 1944. Cette fois,
dix minutes de jeu c’est le destin d’une autre jeu-C’dans le stade de nesse prise en otage par le
totaliHambourg, pendant la Coupe du tarisme qu’il raconte, en
imagimonde de 1974, concentraient toute nant la vie de deux jeunes
la guerre froide : la grande équipe de Allemands adoptés et recrutés
la RFA (République fédérale d’Alle- de force par la Stasi. Konrad et
magne) affrontait l’équipe autrement Andreas font partie de ces deux
moins aguerrie de la RDA (Républi- millions d’orphelins qui, livrés
que démocratique allemande). Bre- à eux-mêmes dans une
Allejnev regardait le match. Nixon aussi. magne en ruine, errèrent
penQui allait l’emporter, du foot ouvrier dant des mois, et parfois des
ou du foot bourgeois ? Du monde de années. Les deux frères sont
l’égalité ou du monde de la liberté ? L’histoire que raconte Philippe tout l’un pour l’autre et
Le contexte politique était ten- Collin dans cette BD commence en n’auront plus d’autre famille
du. Deux mois avant, Willy 1945 dans Berlin dévasté, et que la Stasi.
Brandt, premier chancelier so- converge ensuite vers ce match
« Comme cial-démocrate depuis l’après- tragique où s’affrontèrent des
frèà Stalingrad »guerre, qui mit en œuvre une po- res séparés par le grand schisme
litique d’ouverture vers le bloc de qui a structuré et fracturé le Au début des années 1960, ils
el’Est (la fameuse Ostpolitik), avait XX siècle entre l’Ouest et l’Est. sont séparés. Konrad est
enété contraint à la démission lors- « On peut retracer tous les conflits, voyé comme espion en RFA
qu’on avait découvert que l’un de les convulsions, les rêves du où il fondera une famille et
eses plus proches conseillers était XX siècle en racontant l’histoire du vivra confortablement ;
Anun agent de la Stasi (services se- football depuis sa naissance au dreas doit suivre une
forecrets est-allemands). Quant à XIX siècle dans les universités an- mation de kinésithérapeute
l’URSS, elle avait refusé de parti- glaises puis sa diffusion de masse en afin de s’introduire auprès des
ciper à cette Coupe du monde par- Europe par les soldats revenus des équipes de sport amenées à voyager à
Philippe Collin ce que le tirage au sort, lors des tranchées », explique l’auteur, féru l’Ouest lors des championnats. fan du ballon rond, décide
qualifications, l’avait désignée d’histoire et conteur passionnant, Philippe Collin intègre ses person- (ci-contre) : « On peut de réformer le football est-allemand. À travers les
retracer tous les pour jouer un match contre le animateur sur France Inter d’une nages dans la grande histoire en res- L’équipe ouest-allemande vient de tactiques de jeu de chaque équipe,
conflits, les convulsions, Chili dans le stade où Pinochet émission culturelle sur le sport, pectant scrupuleusement les faits. gagner pour la première fois la Cou- deux visions du monde s’affrontent.
eles rêves du XX siècle avait torturé ses opposants. L’Œil du tigre. En 1954, le patron de la Stasi, grand pe du monde. Tous les Allemands vi- L’entraîneur de la RFA incarne
l’Alen racontant l’histoire brent. « Wir sind wieder wer » lemagne entrepreneuriale avec un
du football. » (« Nous sommes de retour »), cla- système de jeu offensif. La vedette,
(Ci-dessus, une planche me-t-on à travers le pays. Le jeune c’est le buteur. L’entraîneur de la
de Sébastien Goethals.) Helmut Kohl racontera que c’était la RDA, lui, est un pur Homo sovieticus.
première fois depuis la guerre qu’il se Les héros de son équipe, ce sont les
sentait fier d’être allemand. Les jeu- défenseurs - comme les bons
comnes Allemands de l’Est ne sont pas en munistes qui défendent le paysan et
reste et sont subjugués par les clubs l’ouvrier. Sa consigne était de tenir la
eet les joueurs de la RFA. Les élites de ligne jusqu’à la 75 minute et de ten-Un premier roman délicat,
la RDA s’en inquiètent. Il est urgent ter ensuite une incursion. « Comme à
d’allumer un contre-feu. Le patron Stalingrad. On tient, on tient et on sort
de la Stasi crée alors un championnat un sniper », explique Collin.véritable odeàlanature
de foot - avant même que celui de la Ses deux héros, séparés depuis
RFA ne voie le jour, en 1963, soit douze ans par le rideau de fer, se
retrente ans après la naissance du trouvent clandestinement à Ham-etàl’immensitéducosmos
championnat français. bourg. Konrad qui vit à l’occidentale,
Le football avait mis longtemps à veut dissuader son frère de passer à
s’introduire en Allemagne, pour l’Ouest, et le rappelle à ses devoirs…et de l’amour.
deux raisons, explique Fabien Ar- La fraternité, la trahison, le conflit
chambault dans le dossier historique de loyauté, la dualité, sont au cœur
qui clôt l’album. Le sport allemand de cet album comme du précédent.
LA PATRIE DES par excellence, c’était la gymnasti- Des thèmes qui travaillent Philippe
FRÈRES WERNER que, vouée à faire des corps de sol- Collin. Ce quadragénaire est
préocDe Philippe Collin, dats sains et disciplinés au service de cupé par la scission qui se rouvre
endessiné par la patrie. Pour les Allemands, le sport tre Europe de l’Ouest et Europe de
Sébastien Goethals, est une affaire sérieuse et pas un jeu. l’Est. « Après la chute du Mur, on a
Futuropolis, Ils n’avaient que dédain pour le foot échoué à ressouder l’Europe. On est
150 p., 23€.«U« Unnp prreemimier romamanni innttimimis iste,te, qui s’était très vite professionnalisé parti du principe que les pays de l’Est
en Angleterre. À leurs yeux, un devaient s’intégrer à notre modèle. Ontouttout en frémémis issemseme ents.nts. »
sportif payé est un mercenaire et n’a pas pris en compte leurs
particuc’est immoral. C’est pour cette rai- larités. Pour qu’il y ait réconciliation, ThierrThierrThierryCyy Clermont,Clermont,lermont, Le Figarolittéraire
son qu’en 1974, comme on le voit l’Ouest doit faire l’effort de
comprendans la BD, lorsque le joueur vedette dre l’histoire de l’Est. »
de la RFA, Paul Breitner, réclame Le récit s’achève sur un mot deve-«U«« UnUnnl liliivvrvrreee énénénigmigmaigma attitiiqquequeue etetet sisimsimmpl pleple e une prime de victoire, cela fait nu rare et qui est cher à l’auteur, le
scandale. mot « pardon ». Son album précé-àlà laaf foisoisq quuii cherche et trouve
Le match de 1974 est sous haute dent était une façon de demander
surveillance de la Stasi, qui interdit à pardon à son grand-oncle, avec le-une fafaççonon d’hababiiterter le mondemonde..» »
ses joueurs de fraterniser avec leurs quel il avait rompu à l’âge de 20 ans,
Camille Laurens, Le Monde homologues de l’Ouest ou de sortir pensant qu’il s’était engagé
volontaien ville le soir. Elle redoute que cer- rement dans la Waffen SS. Lorsqu’il
tains ne soient tentés de s’enfuir. apprit des années après qu’il y avait
Dans la BD, Konrad, l’espion infiltré eu des « malgré nous » dans la Waf-«U« Unnp prreemimier romaman n
à l’Ouest, surveille discrètement fen SS, il était trop tard. Son
grandl’équipe de la RFA et sympathise oncle était mort. « Pour être capable sesensen nsiblesiblesiblee etettp pénépénéénéttrtrraantantnt... »»»
avec Paul Breitner, hédoniste et de pardonner, il faut prendre
CamilCamille-Camille- le-ÉliseChuquet,LireMagazine littéraire marxiste tendance Mao qui rue dans conscience de ses propres noirceurs et
les brancards. Quant à Andreas, sur connaître l’histoire de l’autre », dit
ordre de la Stasi, il emmène Jürgen Philippe Collin. Il cite Marc Bloch :
Sparwasser, l’attaquant vedette de la « L’histoire, c’est faire un effort pour le
RDA qui marquera le but décisif, mieux connaître, pour être sensible à la
dans une escapade nocturne interdi- poésie des destinées humaines,
prente pour avoir ensuite un moyen de dre conscience du tragique et du
comipression sur lui. que qu’il y a en chaque homme. » ■
PHILIPPE COLLIN-SÉBASTIEN GOETHALS/FUTUROPOLISPHILIPPE COLLIN-SÉBASTIEN GOETHALS/FUTUROPOLIS, JEAN-LUC BERTINI/FUTUROPOLIS
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