Figaro Littéraire du 19-11-2020
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Published 19 November 2020
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jeudi 19 novembre 2020 LE FIGARO - N° 23719 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
MARC LAMBRON HISTOIRE
UN CONTE PHILOSOPHIQUE L’AUTRE VISAGE
SAVOUREUX SUR LES TEMPS DE CICÉRON ET
QUE NOUS VIVONS PAGE 5 DE MARC AURÈLE PAGE 6
La vraie vie des espions
DOSSIER Des biographies d’agents secrets paraissent, aussi passionnantes
que des romans d’espionnage. PAGES 2 ET 3
Contes de la Grand Rue
VOUSRÉVÈLELESDESSOUSDELACULTURE
EAN GIONO était-il bavard ? On ne vers gionesque » ; même si le bourru conteste gues » retrouveront des échos ou des bribes
sait pas ; ce qui est sûr, c’est qu’il maî- l’expression. dans Deux cavaliers de l’orage, dans Jean le CEUXDE14.
trisait à merveille l’art de la conversa- Comme dit Giono : « Tout le monde s’ennuyait, Bleu, dans Ennemonde. LESÉCRIVAINS DANSLAGRANDEGUERRE
tion. Pour preuve, ses entretiens avec il fallait bien qu’on s’institue son petit cinémato- Au-delà de ses récits, où s’anime sous nos JMarguerite Taos Amrouche, enregis- graphe particulier, qu’on ait ses petites distrac- yeux la vieille humanité de Provence, mâtinée
trés en 1955 et qui font suite à ceux qu’il ac- tions personnelles. » d’Italie, l’écrivain revendique dans ce livre le
corda à Taos et son frère Jean Amrouche en Ces distractions, c’est l’histoire des deux fils plein exercice de ses droits : celui d’inventer à
1952. Ils sont publiés aujourd’hui sous le titre de la mère Bijou, Hubert et son cadet : la force sa guise. Les contes qu’il rapporte à Taos
sontassez neutre de Propos et récits. C’est trop peu ils vrais, viennent-ils de Manosque, oui ou
dire, tant l’écrivain se révèle un prodigieux non ? Ou les a-t-il, comme il le prétend tout à
conteur. coup, composés au fur et à mesure ? On ne LA CHRONIQUE
On le voit d’ici : Giono s’installe dans son bu- saurait mieux définir ici le rôle de l’écrivain. d’Étienne
reau de Haute Provence, bourre sa pipe et Dans la conversation, Giono pose la question
de Montetycommence. Son interlocutrice acquiesce, essentielle du statut de l’histoire vraie, il la
s’exclame, le relance. Elle l’appelle affectueu- nomme « document » : aussi passionnant, aussi
sement « Giono », il l’interrompt : « Ne com- poignant soit-il, que pèse-t-il face à la
littéramencez pas à tressaillir avec votre âme de fem- d’Hubert est connue dans toute la région, ture, c’est-à-dire la même histoire malaxée
me ! », mais l’admiration de Taos est un n’a-t-il pas un jour assommé un cheval d’un par l’écrivain et sa formidable capacité à
carburant suffisant pour alimenter la machi- coup de poing ? Mais hélas la vie de deux frè- transformer et réinventer ? « Il faut décrire des
ne à récits. res est marquée depuis la nuit des temps du choses qu’on ne connaît pas », assure-t-il. Et de
Giono a de qui tenir. Son père, confie-t-il, sceau tragique de Caïn. prononcer ce verdict, magnifique, qu’il nous
cordonnier à Manosque, aimait à raconter : C’est encore l’histoire d’une bourgade saisie faut méditer, en ces temps de témoignages
« Je n’avais qu’à fermer les yeux… » Les histoi- par la mort crapuleuse d’un ermite et du bou- spectaculaires : « Si vous placez le document
res venaient d’Italie, par le grand-père car- langer Justinien qui raconte incidemment avant l’œuvre d’art, vous
bonaro, ou de Paris, par le grand-père zouave qu’il a vu « l’assassin du frère ». Comme ça, placez le sténographe avant
de la garde impériale. Il y avait une autre pour se donner une contenance. La suite, on Balzac et avant Stendhal. » ■
€source : la ville de Manosque elle–même où sa l’imagine assez, elle est portée par la rumeur, Actuellementdisponible8,90 chez votremarchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-seriemère était blanchisseuse et son atelier un haut la bêtise, la malveillance.
PROPOS ET RÉCITSlieu des bavardages locaux. Il suffisait d’aller C’est encore celle de Madame Libera, la direc- €
Version digitale disponibleégalement à ,996De Jean Giono, dans la rue, « un ruisseau de passions » où cir- trice du grand bazar, ou du grand-père zouave
Gallimard, culaient des histoires à la vitesse d’une traînée qui joua du trombone pour l’impératrice
Retrouvez Le FigaroHors-Série sur TwitteretFacebook210 p., 20 €.de poudre. C’est là qu’a pris naissance « l’uni- Eugénie, autant d’épisodes dont les «
gionoloEON/COLLECTION CHRISTOPHEL VIA AFP
ULF ANDERSEN/AURIMAGES VIA AFP ; ©DEAGOSTINI/LEEMAGE
Ajeudi 19 novembre 2020 LE FIGARO
2
L’agent Sonya, une
grande amoureuse,
féminineL'ÉVÉNEMENT et maternelle.
PETER BEURTON/Littéraire ÉDITIONS DE FALLOIS
Ursula Kuczynski : une
espionne très bien élevée
ASTRID DE LARMINAT mari, Rudi Hamburger, qu’elle suivit
adelarminat@lefigaro.fr à Shanghaï en 1930, personnage au
destin bouleversant qui passera dix
N 1945, elle s’était installée ans au goulag ; Patra, le marin
lituaavec ses trois enfants dans nien avec lequel Moscou l’envoya en
un village typiquement mission en Mandchourie après
anglais de l’Oxfordshire, qu’elle eut fait un stage de six mois
eE avec un pub du XVIII , une en URSS lorsque son fils aîné avait
église médiévale. « Mrs Burton », 3 ans ; et Len le Britannique, qu’elle
distinguée, réservée mais avenante, engagea lorsqu’elle montait un
réprenait le thé avec ses voisines. Le seau en Suisse et dont elle s’éprit
dimanche, elle emmenait sa famille après avoir contracté avec lui un
au culte. Après l’office, elle invitait mariage blanc pour avoir le droit de
des paroissiens chez elle. Ses scones gagner l’Angleterre en 1940.
étaient réputés. Sa fille, Nina, 8 ans, Ian Fleming (ici en 1963),
L’amour comme moteur le créateur de James voulait devenir nonne et
collectionBond, passait chaque nait les articles sur la famille royale. Quel fut le moteur de son
engageannée deux moisSon fils aîné, Michael, était en pen- ment ? Certes, depuis son
adolession à Eastbourne. Le plus jeune, Pe- cence, Ursula était une communiste en Jamaïque dans
un bungalow baptisé ter, allait à l’école maternelle du vil- fervente, une idéaliste révoltée par
Goldeneye.lage tenue par la femme du pasteur. les injustices. Il est fascinant de voir
©MIRRORPIX/LEEMAGESon mari, Len Burton, travaillait d’ailleurs que les purges de Staline
dans une usine. Aux yeux du voisi- où disparurent les trois-quarts de ses
nage et de ses enfants, elle était une amis espions puis le pacte
germanomère de famille comme soviétique
n’entamèles autres. rent pas sa foi dans le
À ceci près, se sou- Parti. Mais pour qu’elle
AGENT SONYAviendra sa fille, qu’elle entre dans le
renseiDe Ben Macintyre,faisait la sieste l’après- gnement militaire, Agent secret, un métier à haut risque
traduit de l’anglais midi. La nuit, en effet, avec la peur
permapar Henri Bernard,elle sortait de sa ca- nente, la
dissimulaÉditions de Fallois,
chette un puissant tion, les risques pour414 p., 23,40 €.
émetteur branché sur la ses enfants que cela
Richard Sorgefréquence du quartier impliquait, il fallait un
général du renseigne- moteur d’un autre or- (ici, en 1938) a passé
son existence à multiplier ment soviétique. Car dre : l’amour. Celui
les identités pourUrsula Kuczynski, née qu’elle vouait à son
brouiller les pistes.en 1907 à Berlin, fille de père, brillant homme
la grande bourgeoisie de gauche, qu’elle ado- S.M./©SUDDEUTSCHE ZEITUNG/
LEEMAGEjuive lettrée, colonel de rait ; et celui dont elle
l’Armée rouge, nom de brûla pour le séduisant
code Sonya, dirigeait le Richard Sorge (lire
ciplus vaste réseau d’es- dessous), qui la recruta
pions d’Angleterre et à Shanghaï lorsqu’elle
restera dans l’histoire était enceinte et
s’enpour avoir livré à Stali- nuyait dans les dîners
ne les secrets de la bombe atomique. d’expatriés. C’est en emmenant
UrDissimulatrice, la gentille Mrs Bur- sula derrière son dos dans une folle
ton ? Oui et non. Car l’image qu’elle virée à moto que le James Bond
rourenvoyait d’elle n’était pas qu’une ge acheva de la convaincre de
devecouverture trompeuse. Ursula était nir un agent de Moscou. Elle gardera
douée pour l’amitié et se liait avec une photo de lui sur son bureau
justoutes sortes de gens, même ceux qu’à la fin de ses jours.
dont les idées politiques étaient Au fond, Ursula avait besoin de
contraires aux siennes. « Elle avait de faire de sa vie un roman. Très jeune
la classe, de la retenue, de la modestie déjà, elle écrivait des histoires, et,
et le sens de l’initiative. Elle maîtrisait lorsque à son retour en RDA en 1950,
les techniques de diversion, la fabrica- elle prendra sa « retraite » de
l’Artion et l’utilisation des explosifs, la mée rouge, elle deviendra, sous le
théorie et la pratique des communica- nom de Ruth Werner, une
romantions. Mais elle restait féminine et la cière en vue. « L’espionnage est une
plus dévouée des mères », écrira Len, affaire d’imagination, de volonté de se
son second mari. transporter du monde réel à un monde
Beau portrait, mais incomplet, car parallèle, de changer de personnalité
il occulte le fait que notre espionne selon les circonstances, de ne révéler à
était d’abord une grande romanti- personne son véritable soi », écrit
que. Avant de s’assagir, Ursula avait Macintyre dont on retrouve ici le
taété une amoureuse passionnée. lent de portraitiste, le sens de la
draD’ailleurs, ses enfants avaient trois maturgie et la rigueur documentaire
pères différents. Son biographe, Ben qui ont fait le succès de L’Espion et le
Macintyre, souligne qu’elle a aimé Traître, son précédent ouvrage sur
chacun de ces hommes. Son premier un agent double du KGB. ■
Richard Sorge : la vie incandescente d’un aristocrate rouge
PAUL FRANÇOIS PAOLI n’est pas le plus important : voilà un les services secrets soviétiques dont attaque qu’il avait d’ailleurs prévue et criant : « Vive l’Armée rouge ! » et
livre d’histoire qui se lit comme un il fut un agent décisif en Chine et dont il avait informé Staline quelques dont le courage et l’aplomb
impresRICHARD SORGE. UE reste-t-il de l’ac- roman et, comme dans la vraie vie, surtout au Japon tout en étant offi- jours avant le déclenchement de sionneront une justice nippone qui
UN ESPION tion de Richard Sorge l’invraisemblable est parfois plus ciellement journaliste dans un quo- l’opération Barbarossa. le traitera d’ailleurs avec respect,
PARFAITmaintenant que vrai qu’au cinéma. Jamais sans dou- tidien allemand et qui plus est… Le clou du livre est bien sûr son in- viennent peut-être des femmes qui
D’Owen Matthews,
l’URSS à laquelle il te la célèbre formule de Malraux membre du parti nazi ! Et ce sans croyable relation avec Eugen Ott, l’ont aimé. Ainsi de Hanako, une traduit de l’anglais Q avait voué sa vie a volé dans Les Conquérants, qui se passe éveiller les soupçons, tant ce camé- l’ambassadeur d’Allemagne à Tokyo, jeune Japonaise avec qui il eut une par Martine
en éclats ? Peu de cho- en Chine dans les années 1920, en léon très porté sur la boisson mais où Sorge vivra près de dix ans. L’es- longue idylle et qui a souhaité mêler Devillers-Argouarc’h
ses sans doute sur le plan politique, pleine ébullition communiste, n’a aussi sur les femmes était un joueur pion devient ouvertement l’amant ses propres cendres aux siennes Perrin, 480 p., 24 €.
mais il subsiste pourtant l’essentiel été plus adaptée qu’à cet aventurier digne d’une pièce de Shakespeare. de sa femme et lui soutire des rensei- après son décès survenu en l’an
sur un autre plan : le souvenir incan- qui aurait pu inspirer l’écrivain. gnements. Il deviendra aussi l’amant 2000, soit un demi-siècle après la
Un comédien, un artistedescent d’un homme pendu au Ja- « Une vie ne vaut rien mais rien ne d’une musicienne allemande amie mort de l’espion !
pon en 1944 comme espion de Stali- vaut une vie. » Et quelle vie ! Né à Dans ce cadre, il révolutionna l’es- de la famille Ott : Margareta Harich- Laissons à John le Carré le mot de
ne à l’âge de 49 ans, mais dont l’aura Bakou en 1895 d’une mère russe et pionnage en ne se contentant pas Schneider. Les pages consacrées à la fin concernant cet homme dont le
a survécu à l’effondrement du com- d’un père allemand nationaliste, Ri- d’éventer des informations et de les leur idylle dans les jardins de l’am- secret est impénétrable. « C’était un
munisme. Cette vie incandescente, chard Sorge a passé son existence à communiquer à Moscou : il tenta aussi bassade d’Allemagne en plein chaos comédien au sens où l’entendait
Gral’historien et grand reporter Owen multiplier les identités pour de peser sur les événements et y par- mondial sont hallucinantes. « Je suis ham Green et un artiste comme les
Matthews nous l’offre sur un plateau brouiller les pistes. Militant com- vint parfois. Ainsi réussit-il, grâce à un solitaire, lui dit-il. Je n’ai pas voyait Thomas Mann. » Héros
égoà travers ce récit passionnant. muniste allemand dans les années son réseau d’agents au Japon, notam- d’ami, je n’ai personne. Mais ta musi- centrique et fourvoyé du théâtre
L’ouvrage n’est pas sans défaut, il 1920, agent du Komintern capable ment le fameux Hotsumi Ozaki qui que ce soir m’a remonté le moral. » révolutionnaire mondial, Sorge fut
manque une iconographie et des de se mêler à la vie des dockers an- participait aux réunions gouverne- De lui l’artiste allemande dira l’artiste d’une vie plus intéressante
photos de cet homme au charisme glais et même de faire le coup de mentales, d’influer sur la politique de après sa mort : « C’était un véritable que l’idéologie totalitaire à laquelle
puissant, et il y a des longueurs liées poing avec eux, Sorge était tout à la ce pays en le dissuadant d’attaquer aristocrate, pur, intègre, spontané. » il s’est consacré. Cette vie, qui
resaux complexités de l’univers laby- fois un intellectuel et un combattant l’URSS quand celle-ci était écrasée Les plus étonnants hommages ren- semble par moments à une œuvre
rinthique de l’espionnage. Mais là intrépide. Une recrue de choix pour par la Wehrmacht en juin 1941. Une dus à cet homme qui est mort en d’art, continue de nous captiver. ■
ALE FIGARO jeudi 19 novembre 2020
3
À LIRE AUSSI
Spécialiste de la question, Rémi Kauffer publie
Les Maîtres de l’espionnage (Perrin, « Tempus », 751 p.,
10 €), un volume qui recense sept familles : les grands
patrons (Allen Dulles de la CIA, Alexandre de Marenches
et la « Piscine »…), les agents de terrain (Sorge…), les
versatiles (agents doubles tel Philby…), les exécuteurs L'ÉVÉNEMENT
(Barbie, Carlos…), les agents action, les chasseurs
de taupes et les fauteurs de troubles (John le Carré…). Littéraire
Ian Fleming : l’homme
IAN FLEMING
De Christian
Destremau, qui inventa l’agent 007
Perrin,
345 p., 23,50€.
FRANÇOIS RIVIÈRE dans un bungalow baptisé
Goldeneye. Il y a pour voisin le
dramaETER Fleming, né en turge Noël Coward. C’est là qu’à
1907, est le fils d’un l’été 1952, il s’attelle à l’écriture
notable écossais ami d’un roman d’action dont le héros,
intime de Winston un agent secret nommé JamesPChurchill. Passé avec Bond, s’autorise la vie débridée
succès par Eton et Oxford, il pa- que lui-même abandonne alors en
raît promis à un bel avenir. Enga- épousant Ann Charteris. Le
magé comme reporter au Spectator, nuscrit de Casino Royale est
souil part en Amazonie sur la piste du mis à l’éditeur Jonathan Cape qui
célèbre explorateur Fawcett mys- l’accepte en menaçant Fleming car
térieusement disparu et qu’on ne celui qui publie George Bernard
retrouvera jamais. Mais il en rap- Shaw et H.G. Wells n’aime pas les
porte un livre, Un aventurier au thrillers.
Brésil, qui inaugure une belle
carBimbos asiatiquesrière d’écrivain-voyageur.
Comme tant d’autres, il tâte aussi du Dans cette œuvre inaugurale
renseignement, son expérience au d’une série qui fera la fortune de
sein du MI6 lui inspirant un ro- l’éditeur et de l’auteur, ce dernier
man d’espionnage, La Sixième fait la part belle à la tradition du
Colonne. genre policier façon Peter
Mais un autre Fleming ne cesse Cheyney. Mais sous sa plume, les
depuis quelques années de faire femmes fatales des années 1930
parler de lui. Il se prénomme Ian, laissent la place à des bimbos
est d’un an le cadet de Peter et asiatiques et les méchants du
mène une vie de bohème qui, genre Fu Manchu à des
techniaprès un passage à l’école mili- ciens du terrorisme.Agent secret, un métier à haut risque taire de Sandhurst, a fait aussi de À raison d’un volume par an,
lui un journaliste et, dès 1940, les James Bond verront se mêler à
l’assistant de l’amiral Godfrey, leurs intrigues assez
rocamboleschef des services spéciaux de la ques des figures emblématiques
DOSSIER Au service de Moscou Navy. du passé de Fleming dans le
renC’est au cours de ces six années seignement naval. L’érotisme
vécues par lui de manière intense avéré de certaines séquencesou du Mossad, ils ont œuvré
que Ian Fleming accumulera un devra sans doute en partie à la
rematériau plus tard essentiel à son lation sadomasochiste du coupledans les coulisses de l’histoire
activité créatrice. La paix reve- Fleming.
nue, il poursuit une existence Vivement recommandée par leau péril de leur vie. Quelles mondaine, ce coureur de jupons président Kennedy en personne,
tombant sous le charme de la lecture des exploits deétaient leurs motivations ? l’épouse du magnat de la presse l’agent 007 finira par gagner un
Lord Rothermore, née Ann vaste public américain. Avant
Charteris. que par la grâce de leurs
adaptaIl intègre bientôt la rédaction du tions sur grand écran, le reste du
Reproduction d’un timbre israélien réalisé Sunday Times, y publiant de nom- monde ne se laisse charmer par
en hommage à l’espion du Mossad Elie Cohen. breux reportages sur les grandes les James Bond Girls, tandis que le
REUTERS PHOTOGRAPHER/REUTERS métropoles du monde. Mais il ob- romancier comblé mais épuisé
tient le privilège de passer chaque par une vie trépidante
disparaisannée deux mois à la Jamaïque sait à l’âge de 55 ans. ■
Elie Cohen : l’anti-James Bond
MOHAMMED AÏSSAOUI 20 ans, en 1944, Elie Cohen
s’enrômaissaoui@lefigaro.fr le dans les rangs de la jeunesse
juive d’Alexandrie. À partir de ceL’ESPION QUI
VENAIT D’ISRAËL TTENTION : L’Espion jour, il n’a jamais cessé de servir
D’Uri Dan qui venait d’Israël Israël, « un véritable sacerdoce ». Appelaudonet Ben Porat, n’est pas une fiction. Impossible de relater toutes les
Fayard, Et, pourtant, il est péripéties d’une existence dont
348 p., 20 €. Adifficile de croire que chaque jour est extraordinaire. Un
toute cette histoire a bien existé. épisode étonnant est sa difficile
Uri Dan et Ben Porat, journalistes adaptation quand il a fallu
retroud’investigation israéliens, ont en- ver Tel-Aviv (toute sa famille était
quêté sur le parcours d’Elie Co- déjà rentrée en Israël, lui est resté
hen, agent secret israélien, marié six années de plus en Égypte, sans
et père de famille. Leur livre se ré- donner de nouvelles, continuant
vèle être l’un des meilleurs « ro- ses activités clandestines).
mans » d’espionnage. Et, en
pasAdapté en sériesant, il casse de nombreuses idées
reçues sur ce que doit être un À un moment, il est refusé par le
agent efficace – on est très loin de service de recrutement du Mossad,
l’image de 007. Les auteurs le sou- malgré ses talents de polyglotte et
lignent. Ce qui est vrai pour tous d’ingénieur – mais c’est une
périoles agents secrets du monde l’est de qui n’est pas claire. Ensuite, il se
encore plus pour ceux du Mossad : rend à Buenos Aires, où il
commenils sont l’antithèse de James Bond. ce son travail de couverture pour
À tel point que les espions du Mos- « devenir » un marchand arabe
sysad sont des fonctionnaires qui rien sous le nom de Kamal Amin
reçoivent un traitement modique ! Taabes. Il se laisse pousser la
mousLe premier chapitre est consacré tache – et c’est un nouvel homme.
au dernier jour de la vie d’Elie Puis, de retour à Damas, il noue des Participezàl’acquisitiond’uneéditionCohen. Ce mardi 18 mai 1965, à liens privilégiés avec la bonne
soDamas, sur la place Al Marjeh (pla- ciété syrienne – dont un général et
ce des Martyrs), il est condamné à un ministre de la Défense – jusque originaledeDucôtédechezSwann
la pendaison. Il a 40 ans. dans les plus hautes sphères. Si bien
Quelle est l’enfance d’un es- que durant la guerre des Six-Jours
pion ? Pour raconter comment Elie c’est lui qui apporte des renseigne- deMarcelProust
Cohen est devenu cet agent de ments décisifs et permettra à son
renseignement emblématique, les pays de gagner une guerre éclair.
auteurs remontent au choc qu’il a Aujourd’hui, de nombreuses rues
Contactez-nousouenvoyez votredon Bibliothèquenationalede Franceressenti au procès de deux jeunes portent son nom.
avantle31décembre2020Juifs de Palestine, condamnés à L’Espion qui venait d’Israël est un DélégationauMécénat
mort par pendaison eux aussi – et livre fascinant. Même les écrivains Donenlignesurbnf.frou Quai FrançoisMauriac
les deux portaient le prénom d’Eli devraient le lire – il y a une très parchèqueàl’ordrede 75013Paris
(Eliahou). « Il n’est pas étonnant bonne idée de roman à chaque
«AgentcomptableBnF» 0153794660qu’Elie Cohen pût s’identifier à leur chapitre ! Il a eu un tel
retentisseLesdonsdonnentdroit proust@bnf.frcombat et leur condamnation », ment qu’il a inspiré la série The
àuneréductionfiscalede66%écrivent Uri Dan et Ben Porat. Lui Spy, où Sacha Baron Cohen a
donaussi allait combattre pour la libé- né le meilleur. Mais jamais la
ficration de son pays. Dès l’âge de tion n’a dépassé la réalité. ■
Ajeudi 19 novembre 2020 LE FIGARO
4 EN TOUTES la collection « L’Arbalète », un re- L’Amérique de Judith Perrignon
cueil de douze histoires qui s’inti- Après s’être penchée sur les frères Van Gogh etconfidences
tulera Les Orages. Mohamed Ali (L’Insoumis), après avoir collaboré
Selon son éditeur, il y « explo- avec Gérard Garouste (L’Intranquille), Sonia
Sylvain Prudhomme : re ces moments où un être va- Rykiel et Marceline Loridan-Ivens (L’Amour
douze histoires de vacillement cille, où tout à coup il est à nu. après), Judith Perrignon revient aux États-Unis
Lauréat l’an dernier du prix Femina pour Heures de vérité. Bouleverse- en plantant son décor à Detroit. Là où nous
danson superbe récit, Par les routes, Sylvain ments parfois infimes, presque sions, à travers un fait divers sanglant, retrace le
Prudhomme poursuit son œuvre singulière, invisibles du dehors. Tourmentes destin de cette ville déclassée, ex-capitale deCRITIQUE loin des modes et du goût du jour. après lesquelles reviennent le cal- l’automobile, berceau de la soul music, des
SupreLe 7 janvier, il publiera chez Gallimard, dans me, le soleil, la lumière ». mes et des Stooges. Le 6 janvier chez Rivages.Littéraire
AFFAIRES ÉTRANGÈRESLa raison des fous
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefiga
PATRICK
Le fumiste DEWITT
Une Américaine et le ronchonun peu folle,
son fils et leur chat
MA droite, Frank. sur la musique à écouter (Loret-échouent dans
À ma gauche, ta Lynn ou Olivia
Newton-JoStick. Il faut voir hn ?). Un ancien complice deun appartement
ça. L’un vendait Frank leur propose de passer àÀ des voitures d’oc- la vitesse supérieure. Cambrio-parisien rempli
casion ; l’autre les volait. Ils ler le plus grand magasin de
étaient faits pour s’entendre. Detroit devrait être un jeud’excentriques.
« Bosser, c’est pour les caves », d’enfant. On repère les lieux,
résume Frank, qui a choisit le rayon
CHRISTOPHE MERCIER sans cesse le mot jouets, enfile un
uni« cool » à la bouche. forme. Le scénario ne
RANKLIN PRICE est un Stick est bien d’ac- se déroule pas
comavocat impitoyable, re- cord. Leur truc, ce me ça.
tors, et quelque peu vé- sera le braquage de On se trouve comme
reux, de l’Upper East supermarchés. Sur un idiot, avec uneFSide. Il est richissime. Sa des serviettes en pa- poupée dans sa boîte,
femme, Frances, est un sosie de pier, Frank a édicté et deux flics qui vous
Jackie Kennedy. Ils ne s’enten- les dix règles pour menacent d’un
redent plus. Leur fils Malcolm est réussir sa vie. Cela volver. Merci pour le
abandonné de pension en pension. commence par tuyau, Sportree. Ils
Il ne fait réellement connaissance « Rester poli pendant n’auraient pas dû
faiavec sa mère excentrique que le le boulot » et se ter- re confiance à un
jour où, la famille ruinée ayant mine par « Ne jamais dealer qui désigne On se «vendu l’appartement et toutes ses s’associer avec des Stevie Wonder par
trouve collections en liquide, prend un criminels ». son simple prénom.
comme bateau pour Paris, afin d’y dépen- Les deux héros La fin, à l’aéroport,
ser l’argent qui reste. auront du mal à se laisse un goût de cen-un idiot,
Au dernier moment, Franklin tenir à ce program- dres. Partir pour la
avec une risque de rester à quai : il n’a pas me. Leur premier Floride, il vaut mieux
poupée ses papiers. Il est vrai qu’il existe hold-up leur rap- tirer un trait
là-desmaintenant sous forme de chat, porte 6 248 dollars. sus. dans
Small Frank. En effet, Frances l’a C’est du tout cuit. Elmore Leonard
sa boîte,trouvé un jour mort sur son lit - ce Même pas besoin (1925-2013), l’auteur
et deux flics qui ne l’a pas empêchée de partir d’utiliser son arme. de 3 h 10 pour Yuma,
au ski sans prévenir personne - et, Ils s’achètent des ba- Jackie Brown, Getqui vous
à son retour, elle a trouvé Small gnoles et des costu- Shorty, est à son
afmenacent Frank perché sur le corps gonflé de mes à la mode. L’ex- faire. Il décrit des
d’un feu son époux. De là à croire à une périence se banlieues
tentaculairéincarnation… Puis la voilà qui Il y a du Wodehouse chez Patrik deWitt : une verve délirante tempérée par une secrète tendresse. reproduit à interval- res, des centres com-revolver»DANNY PALMERLEEdéfraye la chronique (façon « veu- les réguliers. Ils em- merciaux aux allées
ve joyeuse ») et qui passe quelque ménagent dans un immeuble interminables. Le duo
fonctemps en prison pour dissimula- Frances Price, vient s’y incruster. lief, et on ne sait ce que le roman- avec piscine, cachent le butin tionne, le fumiste et le ronchon.
tion de cadavre. Puis c’est un détective timide cier va sortir de son chapeau, jus- sous l’évier, organisent des L’intrigue de Swag (1976)
reFRENCH EXITchargé de retrouver la voyante du qu’à une fin surprenante qui nous fiestas où les salty dogs (vodka tombe sur ses pieds, avec des
De Patrick deWitt,Boule de neige paquebot, seule susceptible de apprend que l’exil à Paris avait un plus jus de pamplemousse) cou- surprises. L’humour est là entraduit de l’américain
Dès le départ, on le voit, le ton est mettre la main sur le chat en fuite. but, et que Frances n’était pas si lent à flots. Les voisines ne sont permanence. Les dialogues sontpar Emmanuelle
donné : celui d’une cocasserie ab- Puis c’est Susan elle-même, et son excentrique que ça. pas farouches. Elles bronzent à réciter par cœur. Au sommetet Philippe Aronson,
solue et hilarante. Les tribulations nouveau fiancé, un play-boy sans Il y a du Wodehouse chez Pa- en bikini, rêvent d’autre chose, du podium, la blague sur laActes Sud,
parisiennes des Price - Frances de humour. Enfin, c’est l’amie de trick deWitt : le délire, la verve de dire adieu à leur métier de pauvreté de la page 295. Cela265 p., 22 €.
plus en plus élégante et fofolle, Frances, propriétaire en titre de dans le détail, les excès de Wode- secrétaire ou d’infirmière. Le parle de Noël, mais ça n’est pas
Malcolm apathique, qui a dû lais- l’appartement. Tout ce petit mon- house, tempérés par une secrète job de Mona est moins avoua- pour les enfants.
ser sa fiancée Susan à New York, et de boit, joue aux cartes, se cha- tendresse. Car French Exit est aus- ble. Stick n’est pas insensible à
Small Frank qui préfère se trans- maille, et Patrick deWitt n’est ja- si l’histoire de l’amour d’une son charme (cinquante dollars).
former en chat errant plutôt que mais à court d’imagination mère et d’un fils, d’un amour tar- Le lendemain, il change d’avis.
de subir le joug de son ex-femme - lorsqu’il s’agit de trouver à Fran- dif, possessif, castrateur, mais in- « Elle n’avait rien de mystérieux, SWAG
sont imprévisibles et inénarrables. ces des moyens de dilapider le plus tense. Ce quatrième roman de en fait elle était plutôt conne. Elle D’Elmore Leonard,
Le petit appartement de l’île Saint- vite possible le reste de sa fortune. l’auteur canadien confirme hau- mettait du Diet Coke dans le Jack Traduit de l’américain
Louis prêtée à Frances par sa Son comique fait boule de nei- tement les promesses des trois Daniel’s. » Ces gars-là ont des par Elise Robert-Nicoud,
meilleure amie devient vite un ca- ge, chaque situation incongrue en premiers, et témoigne de la diver- principes. Ils se disputent tout Rivages/Noir
ravansérail loufoque : une certaine engendre une plus incongrue en- sité de sa palette : il est aussi à le temps, ne sont pas d’accord 352 p., 18 €.
meM Reynart, veuve américaine core, chaque personnage, même l’aise à Paris que dans l’Oregon de
qui rêve de connaître la célèbre le plus secondaire, prend du re- 1851 des Frères Sisters ! ■
Du sang et des larmes
ELLIOT ACKERMAN Le destin d’un jeune idéaliste happé par la guerre en Syrie.
CHRISTIAN AUTHIER déjeuner, regardaient la télévision passeurs. Dans un campement de mère peut-elle rejoindre Alep
et se reposaient sur des fauteuils réfugiés, il est recueilli par un sous les bombes avec l’espoir
inANS les années 2010, relax La-Z-Boy envoyés des États- couple syrien, Amir et Daphne, sensé de retrouver sa fillette
disnombreux ont été Unis, la sueur imprégnant toujours d’anciens opposants au régime parue depuis des années ?LE PASSAGE
ceux qui se diri- leur uniforme. Ils tuaient quelqu’un d’Assad reconvertis dans Né en 1980, ancien membre desD’Elliot Ackerman,
geaient vers la fron- et, au matin, ils mangeaient des l’humanitaire. Marines et des forces spéciales,traduit de l’américain D tière turco-syrienne corn-flakes tous ensemble. » Le Passage, deuxième roman Elliot Ackerman porte sur ces tra-par Janique
Jouin-de-Laurens, afin de rejoindre la lutte armée d’Elliot Ackerman publié en gédies un regard désenchanté et
Juste causeGallmeister, contre le régime de Bachar el-As- France après En attendant Eden, fraternel. « Ce sont des hommes
320 p., 23 €. sad. Haris Abadi est l’un d’eux, Démobilisé et installé au Michi- impressionne par sa fluidité, sa éduqués, idéalistes qui ont
commais son parcours est des plus gan, alors que sa sœur Samia puissance, son absence d’effets, sa mencé notre révolution, mais
chasinguliers. Auparavant, ce jeune s’apprête à épouser un riche capacité à marier réalisme et que fois que j’examinais le visage
Irakien a obtenu la nationalité Émirien, Haris ne voit d’autre is- souffle romanesque. Articles, re- de cet enfant-soldat et que je
l’enaméricaine pour ses bons et sue à son existence que de servir portages, documentaires, films ou tendais parler arabe en avalant ses
loyaux services d’interprète dans une juste cause et d’effacer peut- séries télévisées : notre imaginaire mots, avec cette cigarette qui
jaules rangs de l’armée US. À Ramadi être ainsi les culpabilités qui le ta- est plus ou moins encombré de nissait ses dents, je savais que ce
ou ailleurs, il a connu les pa- raudent. Des échanges via inter- références autour du conflit sy- serait les hommes sans éducation
trouilles, les bombes artisanales, net avec un membre de l’Armée rien. Ici, nous en redécouvrons qui auraient le dernier mot pour
les interrogatoires musclés au sein syrienne libre le convainquent de certains aspects d’une façon terri- l’avenir de notre pays », tranche
d’un détachement des forces spé- se rendre à Gaziantep, en Turquie, blement incarnée. Comment Amir. Des images d’enfants et
Elliot Ackerman a écrit un roman ciales. Une existence où l’horreur d’où on le transférera vers le l’idéaliste Haris, parti pour épau- d’innocents sont celles qui
acbouleversant qui allie réalismedevient une routine : « Ils par- théâtre des opérations. Mais au ler l’opposition démocratique sy- compagnent le lecteur à la fin de
taient après le dîner. Ils revenaient poste-frontière, il est dépouillé et rienne, est-il prêt à rallier les ce roman bouleversant qui laisse et souffle romanesque.
PETER VAN AGTMAELavant l’aube et prenaient leur petit abandonné par les pseudo- rangs de Daech ? Comment une un goût de sang et de larmes. ■
A
JOEL SAGET/AFPLE FIGARO jeudi 19 novembre 2020
5moins de deux ans après son d’échecs : c’est le titre du pro- l’exactitude de nos raisonne- raconter, autant le faire sous la
torrentueux Solénoïde. Un livre chain ouvrage de Denis Grozda- ments et une précieuse ouver- forme d’un roman ! Avec InsideÇÀ composé de cinq histoires sur novitch. L’auteur de Petit traité ture sur la connaissance de soi- Story, l’ex-enfant terrible des
l’expérience de la séparation, de désinvolture et du Génie de même. » À paraître le 6 janvier lettres britanniques raconte la
depuis la petite enfance jusqu’à la bêtise annonce ainsi la cou- chez Grasset. naissance d’un écrivain, ses ren-&LÀ
l’adolescence, avec la transfor- leur : « J’essaie de montrer dans contres, ses amours. «
ComLa rupture Martin Amis, mation du corps et ses affres. ce livre en quoi la compétition ment un roman
autobiographiselon Mircea Cartarescu 700 pages de roman échiquéenne constitue tout à la que peut-il tenter d’exprimer
Le 16 janvier, les Éditions Noir Grozdanovitch autobiographiquefois une excellente école de cir- l’universel et qui plus est y réus- CRITIQUEsur Blanc publieront Melancolia, et la diagonale du fou conspection dans nos juge- L’écrivain anglais ne fait jamais sir ? » Réponse le 6 janvier, aux
du Roumain Mircea Cartarescu, La Vie rêvée du joueur ments, une pierre de touche de les choses à moitié. Quitte à se Éditions Calmann-Lévy. Littéraire
Mémoires de neige et de brouillard
FANTAISIE PHILIPPE CLAUDEL Une polyphonie de personnages hantés par une culpabilité personnelle et collective.
ALLEMANDE
De Philippe Claudel,
Stock, MAGUELONNE DE GESTAS nazie : « J’ai développé un rapport traversent leur époque. Ils sont un un camp ? Et ce père vieillissant, sonnages qui interrogent notre
169 p., 18 €. mdegestas@lefigaro.fr d’attirance et d’effroi avec ses pay- « grain de sable autour d’un grand qui ne vit qu’à travers le souvenir relation à la culpabilité, au temps
sages, sa culture, sa langue et son tas », incapables de vivre dans leur de ses amours adolescentes, et aussi, celui qui banalement passe,
ERTAINS pays produi- histoire, comme je n’en ai jamais eu temps, fuyant ce qu’ils sont ou im- dont le fils s’appelle Viktor… Figu- et gomme avec lui une partie de
sent un sentiment de avec aucun autre pays au monde. » mobilisés dans leurs souvenirs. re centrale autour de laquelle se notre mémoire. Il nous livre une
proximité et d’apparte- Claudel s’érige en virtuose chef cristallise le roman, Viktor incarne part du mystère humain, celle de
Sobre et poétiquenance que nous ne re- d’orchestre d’un roman désarticu- la spirale infernale du cycle de vie, la mémoire individuelle et col-Ctrouvons pas ailleurs. lé. Alors que les mouvements mu- Il y a Viktor, gardien d’un camp de qui revient inlassablement à son lective, terrible fardeau ou phare
Une relation particulière se tisse sicaux s’ajoutent les uns aux autres concentration. Est-ce le même point de départ. L’homme puis- dans la nuit. Puissant remède
avec certains lieux, l’âme bat à pour former in fine une harmonie Viktor décadent et sénile que l’on sant, qui fut l’un des symboles pour s’extirper de l’insoutenable
l’unisson avec celle du pays. structurée, Fantaisie allemande ne retrouve enfermé dans un corps et d’autorité répressive, redevient un réel, la mémoire selon Claudel
Dans Fantaisie allemande, Phi- suit pas de logique narrative. Les une tête malades, livré aux soins petit enfant vulnérable dont il faut agit « comme un écran de
lippe Claudel incarne sa fascination chapitres sont comme des nouvel- d’une grosse fille qui l’affame, et s’occuper à chaque instant, qui n’a brouillard et un confortable
narpour l’outre-Rhin en déroulant les indépendantes, liées les unes qui chantonne en boucle la même plus ni liberté ni dignité. cotique ». Et repousse
inlassablel’action de son roman en Allema- aux autres par cette même incohé- rengaine nazie ? Est-ce encore lui Sobre et poétique, Claudel ment la frontière entre
l’imagigne, pendant et après l’occupation rence avec laquelle les personnages qui conduit la petite fille juive dans dresse une polyphonie de per- naire et la réalité. ■
Dans le meilleur des mondes
MARC LAMBRON Un conte
philosophique renouant avec
l’ironie de Voltaire et la poésie
de Saint-Exupéry.
La militante écologique ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr Greta Thunberg (ici en
Suède, en novembre
L ÉTAIT une fois Candide au 2018) inspire
à Marc Lambronpays de Saint-Exupéry. Dans
un conte savoureux. le nouveau livre de Marc
Lambron, le Petit Prince n’aIplus rien d’un « petit
bonhomme extraordinaire » et s’est
transformé en princesse
tyrannique aux nattes blondes. Elle mange
du quinoa, elle est écolo-végan et
s’énerve dans un anglais mâtiné de
suédois lorsqu’on n’est pas aussi
responsable qu’elle. Un lecteur
averti l’aura compris, cette
farouche fillette est la militante Greta
Thunberg.
Dans La Princesse et le Pangolin, LA PRINCESSE
Marc Lambron renoue avec l’esprit ET LE PANGOLIN
evoltairien du XVIII siècle. Il se mo- De Marc Lambron,
Équateurs, que avec hardiesse du discours dé- déminéralisée. C’est 100 % propre. » narrateur s’exécute donc et propo- Lambron est à peine une parodie. explique avoir entrepris son
voya92 p., 10 €.lirant, et versant dans le psittacis- Mais, évidemment, même en uto- se, pour transporter l’animal, de lui Certes, le rire est puissant, mais il ge pour apprendre « le secret du
me, de l’enfant reine. Parce que, pie, il y a du trouble in paradise… tracer un fil. La réponse de l’écolo- est aussi amer. Par la grâce d’une bonheur ». C’est ainsi que sur son
oui, Greta est du genre idéaliste- Lorsque l’histoire commence, le giste ne se fait pas attendre : « Est- plume piquante, l’académicien chemin elle apprend la félicité
selleidéologue. Comme M Cunégonde, narrateur est, comme celui du Petit ce que le fil serait tissé en texture de nous prouve en tout cas que l’exer- lon Chaplin, Einstein, Mandela,
qui avait chez Candide « beaucoup Prince, dans le désert. Il fait des commerce équitable ? » cice de la caricature est encore Lagerfeld… Et puis, comme le
rede disposition pour les sciences » et photos d’ergs, quand il entend une possible en littérature. On a à cha- nard du Petit Prince, le pangolin
Profession de foise sentait « remplie du désir d’être voix lui demander : « Dessine-moi que page le sourire aux lèvres. que rencontre Greta lui enseigne
savante », la fillette qui vit seule sur une chauve-souris. » Voilà Greta. Il y a quelque chose de savoureux à Mais attention ! La raillerie n’est une leçon de vie : « On ne voit bien
sa planète est persuadée de détenir La princesse en salopette est venue lire les répliques à chaque fois rigo- jamais gratuite. L’académicien fait qu’avec le cœur. » Une profession
les clés de la vérité. Le meilleur des sur Terre pour obtenir de l’aide. Ses ristes de la princesse. Mais elles se- entendre de la raison dans les se- de foi qu’elle va vertement répéter.
mondes existe, c’est le sien. « La gentils plants de quinoa sont atta- raient d’autant plus comiques si el- monces de Greta. Au-delà du bur- Est-ce pour cela que Greta paraît
couche d’ozone est pure de toute qués par de méchants insectes. Il les n’étaient pas si réalistes… Parce lesque, ce conte est philosophique radoter sur l’écologie ? Mais ne
ditnuisance, le sol exempt d’engrais lui faut un recours naturel : des que ce manque de recul, de nuance parce qu’il permet la critique com- on pas que ce que l’on récite, on l’a
chimiques, la source naturellement chauves-souris insectivores ! Le et d’esprit critique que relate Marc me l’argumentation. La princesse appris « par cœur » ? ■
Ombres et lumières corses
CÉCILIA CASTELLI Des garçons, des filles et des secrets de famille.
ARNAUD DE LA GRANGE prentissage. La grande plage de ques, la poésie noueuse des oli-
Le désespoir adelagrange@lefigaro.fr Cupabia est à eux, rien que le sable viers, les aiguilles des horloges qui «FRÈRES SOLEIL et l’eau turquoise, la liberté. Les courent plus lentement, la surface quand il fait
De Cécilia Castelli,
A LUMIÈRE forte ne dis- criques plus intimes, aussi, au bord soyeuse de la mer lors des bains beau, c’est Le Passage,
sout pas les secrets et le desquelles se nichent des caba- sous la lune. Et quand l’adoles-280 p., 18 €. l’horreursoleil ne gomme pas les nons. On joue, on pêche, on rêve. cence s’avance, les baisers des »
cicatrices. L’incandes- Les adultes, eux, font des siestes filles aux jupes courtes, les peaux CÉCILIA CASTELLILcence du ciel n’a jamais interminables après les canistrelli salées et les lèvres gorgées de
dissipé toutes les ombres, même au vin blanc. L’indolence est à la sève. Il y a aussi la troublante
Macelle des étés corses. Sur l’île ceinte fois plaisir et refuge. On se grise, ria, mi-guérisseuse mi-sorcière,
de jade, on n’échappe jamais à rien, on se grille, et l’on s’évertue à évi- dépositaire de la mémoire des
ni à l’atavisme, ni aux blessures fa- ter les ombres du passé, celle d’un hommes dans la pénombre de sa
miliales, ni à la longue histoire des grand-père assassiné. Ne pas som- maison au figuier. Elle est de ceux
villages. Ici, on sait se souvenir. brer dans les vieux abîmes fami- qui devinent, qui savent.
Chaque année, quand revient la liaux, car « le désespoir quand il fait Dans des pages où se mêlent la
brûlante saison, deux frères re- beau, c’est l’horreur ». sensualité et la superstition, la
doutrouvent leur cousin parti sur le ceur et la violence, Cécilia Castelli
Sensualité et superstitioncontinent. On ne quitte jamais l’île explore avec grâce le venin des
envoûtante qui est l’un des « per- La force de l’écriture de Cécilia non-dits et des secrets, les
blessuCécilia Castelli sonnages » centraux du roman. Castelli est de naviguer entre la res qui ne cicatrisent pas dès lors
explore avec grâce Les trois garçons partagent le lumière et le sombre, entre le so- qu’elles sont niées. Rien n’est
le venin des non-dits même sang, la même terre origi- laire et le tragique. Il y a les odeurs outrancier dans les sentiments
nelle. C’est le temps des retrou- des pins qui tombent dans la mer, qu’elle décrit, mais rien n’est jamais et des secrets.
EDITIONS LE PASSAGEvailles, de l’insouciance, de l’ap- le parfum des herbes aromati- fade en cette terre de caractère. ■
HANNA FRANZEN/AFP
Ajeudi 19 novembre 2020 LE FIGARO
6
Didier Blonde, prix Hennessy du livreON EN
Crise sanitaire oblige, le jury des sy du livre, le choix du jury s’est de littérature. C’est une invitation défend avec conviction, talentparle prix Hennessy, comme les autres, porté sur Didier Blonde, auteur de à voyager dans l’univers d’une et humilité la littérature dans
a dû revoir son dispositif. Au lieu Carnet d’adresses, paru dans la foule d’écrivains, de Maurice Le- les colonnes de l’hebdomadaire
d’être remis à Cognac, siège de la collection « L’arbalète » de Galli- blanc à Modiano, en passant par La Vie. Les lauréats recevront
LE PRIX HENNESSY DU LIVRE A ÉTÉ maison Hennessy, ils l’ont été à mard. Formidable enquête sur les Aragon et Proust. un chèque de 10 000 euros.
DÉCERNÉ À « CARNET D’ADRESSES »
Paris, en petit comité sous l’œil adresses parisiennes de person- Et puis, Marie Chaudey a reçu F. L.DE DIDIER BLONDE. LE PRIX HISTOIRE des caméras du Figaro. Pour la nages littéraires fictifs, Carnet le prix Hennessy du journalisme Retrouvez leur interview DU JOURNALISME LITTÉRAIRE,
À MARIE CHAUDEY, DE « LA VIE ». première édition du prix Hennes- d’adresses est l’œuvre d’un fou littéraire, car, depuis 2008, elle sur lefigaro.fr/culture Littéraire
Cicéron : un lettré face à la dictature
BIOGRAPHIE Avocat
et écrivain, il croyait pouvoir
sauver la république
grâce à la parole.
JACQUES DE SAINT VICTOR
CICÉRON N SON TEMPS, comme
D’Yves Roman, l’écrit saint Augustin
Fayard, 426 p., 24 €.
dans La Cité de Dieu, « la
République (…) honteuse-Ement corrompue (…) est
morte et il n’en reste plus ». César a
été assassiné mais ses héritiers se
déchirent le pouvoir. Cicéron a
tenté de défendre les vieux
principes républicains dans un geste
désespéré contre tous ceux qui lui ont
préféré le pouvoir personnel. Il a
défendu la tradition contre ceux
qui proposaient de « s’adapter ».
Mais cet avocat, qui a laissé une
œuvre colossale, des traités
rhétoriques, philosophiques ou
politiques, ainsi que des plaidoiries et
une immense correspondance, n’a
Cicéron au sénat accuse Catilina de conjuration, peinture murale, Cesare Maccari. PVDE/BRIDGEMAN IMAGESpas su éviter le pire.
L’historien Yves Roman nous
propose une relecture stimulante et politiques aux premières places À lire Yves Roman, on mesure toire romaine, en a fait un portrait la République, un « doctrinaire sans
de la vie de Cicéron en suivant ce de la cité. Malheureusement pour combien la postérité de Cicéron peu flatteur, un « égoïste myope », doctrine » comme il en pullule tant
lui, c’est un des pires moments de reste encore aujourd’hui assez possédé par la « rage d’écrire » : dans les moments où les
Républila République. Partisans du statu controversée. Aussi étrange que « Nature de journaliste dans le pire ques se meurent, nous sommes
héS’il faiblit devant quo et partisans du mouvement se cela puisse paraître pour un per- sens du mot : trop riche en parole… las bien placés pour le savoir. Peut-“ déchirent. Cicéron, adepte d’une sonnage mort en 43 avant J.-C., pauvre en pensées. » Le ministre de on sauver un régime dont on assisteCésar, il ne faiblit pas
sorte de « troisième voie », croit dans des circonstances atroces, la l’Instruction du gouvernement de impuissant à la dérive mortelle ? Ladevant la mort
que la parole suffira à redresser tête décapitée et les mains tran- Vichy, le grand latiniste Jérôme mort de Cicéron enseigne la
moLAMARTINE une situation désespérée. C’est chées par les sbires d’Antoine, il Carcopino, n’a pas une opinion plus destie. Au moins a-t-il fait front,”
probablement sa plus grande er- n’est pas consensuel. Tous les ad- haute de cet avocat dont les actes alors qu’il fut sacrifié par Auguste,
fil conducteur d’un homme nou- reur. Toutefois, il n’en demeure mirateurs de César le détestent, à seraient en contradiction avec les son ancien protecteur, lors de ce
veau (homo nouus), né dans un pe- pas moins, comme l’a bien vu Ste- commencer par l’un des plus paroles, faisant preuve d’une im- sordide marchandage des
prostit village du Latium, ne disposant fan Zweig, l’archétype de l’hom- grands historiens de Rome, Theo- mense vanité mais d’une faible effi- criptions décidé en 43 par les
que de sa rhétorique pour s’élever me de lettres confronté à la dicta- dor Mommsen, le grand Prussien cacité, bref, un être attaché à la triumvirs. Comme l’a écrit
Lamarsocialement, qui va finalement ac- ture. Et, hélas, cela ne finit jamais (1817-1903), un de nos premiers gloire mais incapable de défendre tine, « s’il faiblit devant César, il ne
céder grâce à ses talents juridiques en faveur de l’écrivain. Prix Nobel (sic), qui, dans son His- ce à quoi il se disait le plus attaché, faiblit pas devant la mort ». ■
Marc Aurèle, homme d’action
BIOGRAPHIE Sur les traces de l’empereur philosophe.
présente JEAN-MARC BASTIÈRE Verus, son frère adoptif, il succède
comme empereur à Antonin le
OUR un empereur ro- Pieux, son oncle qui l’a adopté.
main, être diffusé en livre Mais, au-delà des événements,Un coffret littéraire
de poche 1 900 ans après soupesés de près, l’historien nous
sa naissance est un titre guide dans l’épais clair-obscur d’unÀOFFRIR OUÀS’OFFRIR Pde gloire exceptionnel. Si environnement culturel qui n’est
Marc Aurèle reste gravé dans les plus le nôtre. Il rappelle par
exemMARC AURÈLE mémoires, c’est parce qu’il a enco- ple au non-spécialiste ce qu’était
De Benoît Rossignol, re des lecteurs. Le pouvoir passe, la concrètement la condition de la
Perrin, philosophie reste. Mais cet assoiffé femme romaine. Il explique aussi ce
680 p., 29 €. de sagesse qui trônait au sommet de qu’il faut penser des bruits qui
coula société fut aussi un homme d’ac- rent sur l’épouse de Marc Aurèle,
tion, un empereur-soldat qui com- Faustine, que ce dernier disait « si
battit avec acharnement les peuples docile, si affectueuse ».
germaniques aux frontières de
Au point d’inflexionl’empire. Ce qui ne l’empêcha pas
de travailler sans relâche à ses célè- Ou les raisons de
l’incompréhenbres Écrits pour lui-même. Il incar- sion de l’empereur à l’égard des
ne l’idéal, depuis Platon, du philo- chrétiens, qui furent persécutés à
sophe souverain. Ce n’est pas un Lyon sous son règne. Ou celles de
ehasard si, au XVI siècle, la statue de son conservatisme social - à propos
Marc a été choisie pour trôner au de l’esclavage, notamment -, pas
cœur de la place du Capitole. Pour- du tout incompatible, au
demeutant, par-delà une proximité appa- rant, avec ses convictions
stoïcienrente, ce personnage nous est plus nes et polythéistes. Alors que le
rèéloigné et étranger que nous pou- gne précédent avait marqué
vons le penser. C’est ce que tend à l’apogée de Rome, le sien souligne
montrer Benoît Rossignol, maître un point d’inflexion : frontières
de conférences à Paris 1 Panthéon- menacées, irruption de la «
pestiSorbonne, dans une biographie lence » (166-167), changement
cliaussi substantielle que stimulante. matique inquiétant…
À rebours d’un empereur statu- En se confrontant, en conclusionPour l’amour de l’écrit et de la langue française
fié, il évoque un Marc Aurèle en de cet excellent ouvrage, à une
mépartie insaisissable, dont la mémoi- moire historique sans cesse
chanLes 100 romans français Les 100 poèmes Les 100 plus belles lettres re est diffractée par maintes repré- geante et toujours relative, on peut
(Qu’il faut avoir lus) (Qu’il faut absolument de la langue française sentations, projections, récupéra- éprouver quelque vertige. Ce qui
tions. L’auteur, mû par une n’empêche pas - ce qui n’est nulle-connaître)
ambition braudélienne, s’est atta- ment incompatible - que le lecteur
ché à retracer une trajectoire indi- de Marc Aurèle, humble chercheur
viduelle, sociale et politique enraci- de sagesse peut-être, qui avait cru
€ née dans une époque. trouver la compagnie d’un ami enACTUELLEMENT DISPONIBLE21,90 dans tous les points de vente et sur www.figarostore.fr C’est par sa mort suspecte que lisant l’empereur-philosophe,
poss’achève, en 169, le règne de Marc sède aussi ses propres raisons que
Aurèle. En 161, aux côtés de Lucius l’érudition ne connaît point. ■
ALE FIGARO jeudi 19 novembre 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINELes États-Unis étaient
Retrouvez sur internet devenus une sorte la chronique
« Langue française »de « cartoon » lamentable 4et choquant SUR C’est le nombreWWW.LEFIGARO.FR/VIVIAN GORNICK, AUTEUR D’« INÉPUISABLES »
LANGUE-FRANCAISE d’essais de Michel Pastoureau consacrés(RIVAGES), SUR FRANCE CULTURE.
aux couleurs (Bleu, Noir, Vert, Rouge) qui paraissent EN VUE@
en poche avec des couvertures « collectors » aux
Éditions Points. Chaque volume est au prix de 9,90 €. Littéraire
Le crépuscule d’un enquêteur
MICHAEL CONNELLY Dans ce vingt-cinquième volume de la série, le héros, Harry Bosch, à la retraite de
la police, malade, se lance dans une affaire non résolue avec l’aide de la jeune Renée Ballard. Impressionnant.
BRUNO CORTY ce, marche avec difficulté et est de nuit du Los Angeles Police
Debcorty@lefigaro.fr atteint d’une leucémie. Comme ses partment (LAPD), en plus de l’aide
confrères, Michael Connelly est qu’elle apporte au vieux flic
bourUN confinement confronté depuis quelques années ru, enquête sur le meurtre supposé
à l’autre, on re- au dilemme de continuer avec d’un SDF retrouvé carbonisé dans
trouve Michael Bosch ou de le faire disparaître. Le sa tente. Ballard découvre avec ef-INCENDIE
Connelly, maître tuer aurait été le plus simple. Mais farement que Harry, au lieu de seNOCTURNED’du polar améri- Connelly n’est pas idiot. Il se sou- contenter du cold case qu’ils seDe Michael Connelly,
cain, roi du roman de procédure vient que lorsque Conan Doyle partagent, aide également son de-traduit de l’anglais
policière. En mars, dans Nuit som- supprima d’un coup Sherlock Hol- mi-frère avocat, Mickey Haller, àpar Robert Pépin,
bre et sacrée, il orchestrait la ren- Calmann-Lévy, mes ses lecteurs laissèrent éclater laver de tous soupçons un homme
contre de son personnage fétiche, 471 p., 21,90 €. suspecté d’avoir assassiné un juge
Harry Bosch (créé en 1992), et de il y a quelques années.
Connelly n’est pas sa nouvelle héroïne, l’officier de Embarqué sur trois intrigues,“police Renée Ballard, découverte Michael Connelly fait une nouvelle idiot. Il se souvient que
en 2019 dans En attendant le jour. fois preuve de son habileté à dérou-lorsque Conan Doyle
Huit mois plus tard, on retrouve le ler le fil d’une enquête, à montrer la
supprima d’un coup tandem pour une affaire d’enquête façon dont procèdent les policiers,
non résolue. L’homme qui forma pas à pas, suivant leur intuition, Sherlock Holmes
Bosch à ses débuts vient de mourir. resserrant les mailles du filet sur ses lecteurs laissèrent
Il a laissé pour instruction à sa quelques suspects. Avec lui, le
roéclater leur colère femme de remettre à Harry un man de procédure policière est un
dossier qu’il avait dérobé aux scel- au point de le menacer formidable moment de détente.
lées juste avant de partir à la re- C’est aussi un bon instrument de représailles
traite. L’histoire d’un jeune hom- d’analyse de la société américaine. ”me retrouvé mort dans une ruelle Une manière de montrer les
rouade Los Angeles. Parce que son leur colère au point de le menacer ges et les ratés de la justice, de
mentor lui a inculqué de ne jamais de représailles. Plus sérieusement, pointer les dérives sexistes de
cerrenoncer à une affaire, Bosch s’en tant que la série télé connaît du tains policiers, la corruption
empare et demande à Ballard de succès, cela ferait mauvais effet. d’autres. Ce qui nous ramène à
l’aider sur son temps libre. Exit la manière forte. Ce sera donc l’enquête du tandem Bosch-Ballard
Si la série télé Bosch (qui en est à à petit feu. Le cancer du sang est avec cette question : le mentor de
la septième saison aux États-Unis tout de même un signe que la fin Bosch a-t-il dérobé le dossier du
et adapte des volumes anciens) n’est plus très loin. D’où la montée gamin tué dans la ruelle pour
occuMichael Connelly, maître nous montre un Harry fringuant, en puissance de Renée Ballard (fu- per sa retraite ou l’a-t-il fait pour
grâce à l’interprétation juste de du polar américain, roi ture héroïne d’une série télé écrite être certain que personne ne rouvre
du roman de procédure Titus Velliver, le Harry du roman par Connelly). le dossier ? Et, dans ce cas,
pourpolicière. TERRILL LEE est en piteux état. À presque En attendant la disparition de quoi avoir demandé à sa femme de
LANKFORD70 ans, il est à la retraite de la poli- Bosch, celle qui travaille au service le confier à Harry après sa mort ? ■
Le gardien de but coiffé d’une casquette de proloLEV YACHINE.
UN ROMAN
SOVIÉTIQUE LAURENT LASNE Le destin du goal russe de légende Lev Yachine, plus tolstoïen que communiste.De Laurent Lasne,
Éditions Le Tiers
Livre/Éditions
SÉBASTIEN LAPAQUE de 2 à 1. Par là, l’essai romancé à héros un dissident de l’intérieur, et de l’équipe d’Allemagne, consi- deux décennies de carrière. À sonL’Arbre bleu,
slapaque@lefigaro.fr travers lequel l’écrivain retrace la un réfractaire calme et secret, déré comme le meilleur du monde niveau, Yachine est également ce-396 p., 19 €.
vie de « l’Araignée noire » s’impose principalement attaché à rester fi- soixante ans après Lev Yachine, a lui qui a établi le meilleur ratio de
ous les Russes, nous comme un roman de l’âme russe où dèle à son âme d’enfant et à sa su s’en souvenir. Le goût du « clean sheets », comme l’on dit au
avons le cœur enchanté le matérialisme historique se révèle culture ouvrière. À une époque où contact avec les attaquants de pays où l’on inventa le foot :
d’un enfant » : un mot une toute petite chose à la surface l’appareil du Parti communiste pointe de l’équipe adverse n’empê- 270 matchs officiels sans prendre« de Nicolas Berdiaev de l’histoire nationale. « La Russie était pétrifié par l’idéologie, ce na- chait cependant pas « Yachine le de but sur 813 parties disputées. Nsuffit à Laurent Lasne boira le communisme comme le bu- tif de Moscou, qui demeure le seul tolstoïen », qui a perfectionné son Répétition, discipline,
observapour éclairer le destin de Lev Ya- vard boit l’encre », avait prédit gardien de l’histoire à avoir rem- art dans les cages des équipes de tion : tout ce que Yachine savait du
chine (1929-1990), le mythique Charles de Gaulle. porté le Ballon d’Or, révolutionna hockey sur glace du Dynamo de football, il l’avait appris à l’usine
gardien de but du Dynamo de Mos- le jeu à son poste. Sorties aériennes, Moscou et d’URSS, d’être bondis- d’Oulianovsk, où il est entré
comBallons boxéscou et de l’équipe nationale, cham- angles coupés, ballons boxés, re- sant sur sa ligne. Il raconte dans ses me apprenti métallurgiste à l’âge
pion d’URSS à cinq reprises, trois Quand il rappelle que le « D » brodé lances à la main : avec lui, le goal Mémoires qu’il ignorait ce que le de 13 ans. Sa casquette de prolo
visfois vainqueur de la Coupe, mé- de Dynamo de Kiev que portait Ya- est devenu un joueur de champ à prix Nobel de littérature Peter sée sur le crâne sur toutes les
pedaille d’or olympique à Melbourne chine sur son maillot de l’équipe part entière, non seulement le der- Handke a nommé l’« angoisse du louses du monde, il s’est ainsi
imen 1956 et champion d’Europe en nationale était un clin d’œil discret nier défenseur, mais aussi le pre- gardien de but au moment du penal- posé comme l’incarnation à la
1960 à Paris, après avoir battu à un régiment de l’époque tsariste, mier attaquant. Manuel Neuer, le ty ». Les statistiques l’établissent : Sergueï Eisenstein de la noblesse
l’équipe yougoslave sur la marque Laurent Lasne fait presque de son gardien de but du Bayern Munich 150 tirs de réparation arrêtés en populaire. ■
BD POCHE BEAU LIVRE
Quand le cerveau déraille… Voleur de vies Le Hobbit se raconte en dessins
Imaginez un Gaston Lagaffe d’Einstein poursuivis par le FBI. Monsieur Cathrine est un avec le réel empêchent Alan Lee. Peut-être que ce nom son imagination. Parfois il a dû
qui travaillerait non pas dans Dans cet album magnifiquement voleur. D’aucuns jugeraient cet écueil. Ceux qu’il observe ne vous dit rien, mais sans lui, prendre des libertés avec
un journal mais au grand hôpital dessiné, Pierre-Henry Gomont cette allégation fort sont des cobayes mis à Le Seigneur des anneaux le texte original et mettre
de Princeton, New Jersey. Ledit (auteur des très beaux Peirera discourtoise. Il nous faut vous l’épreuve : ont-ils assez et Bilbo le Hobbit en auraient été de sa vie dans ses illustrations.
Stolz a décroché un diplôme de prétend et Malaterre) s’interroge rassurer : c’est joyeusement d’épaisseur pour devenir les bouleversés. C’est à l’illustrateur C’est ainsi qu’on redécouvre des
médecin, mais son peu d’ambition sur le mystère de l’intelligence. que l’auteur plaide coupable, sujets de son fantasme ? que l’on doit, entre autres paysages et des personnages
l’a propulsé dans les sous-sols « Je n’ai été que le spectateur et ce dès les premières lignes Sous la plume d’Arnaud créations, les décors comme Gollum, Radagast le Brun,
de l’établissement où il pratique fortuit d’une pièce miraculeuse de son livre au titre ravissant. Cathrine, le quidam devient des trilogies cinématographiques Elrond… à travers le regard
les autopsies. Entre deux morts, qui s’est jouée sans moi dans un Avec ces soixante-cinq récits, un personnage de fiction dont de Peter Jackson. Dans Le Cahier passionné de leur artiste. C’est
il fait la sieste ou grimpe dans recoin obscur de mon esprit », dit Arnaud Cathrine dresse l’existence mérite un roman de croquis du Hobbit, traduit à la fois beau et touchant.
les étages conter fleurette son Einstein. Le rythme échevelé le portrait bref d’inconnus entier. Plus réjouissant encore, de l’anglais par Vincent Ferré, L’ouvrage sublime offre une
à une jolie neurologue, s’attirant et erratique du récit qui suit les et de familiers, de solitaires ces soixante-cinq histoires c’est une centaine d’ébauches balade fabuleuse aux initiés
les foudres du directeur. Mais montagnes russes émotionnelles et d’amoureux, les uns beaux, forment le portrait au fusain et à l’aquarelle tirées de et néophytes. Sir Ian McKellen,
soudain, son destin - ou son du héros est une superbe les autres bizarres. Carnassier, d’un personnage sans lequel l’univers de Tolkien qui se alias Gandalf, a les mots parfaits
cerveau - sort des rails. 1955, métaphore de l’indomptable l’auteur croque des vies elles n’auraient point vu le jour : dévoilent. pour en parler : « Alan Lee est
Albert Einstein étrangeté du attrapées au vol, l’écrivain. Mais pas maître dans l’art ancien de
meurt. Stolz vole cerveau humain. dévore des seulement. l’aquarelle et de l’esquisse. »CLAIRE CONRUYT
le cerveau du génie scènes prises sur Inspirations, ASTRID ALICE DEVELEY
pour le percer à jour. le vif dans tout ce anecdotes DE LARMINAT
Son jour de gloire qu’elles ont de plus de tournage, J’ENTENDS DES
est presque arrivé ! ordinaire. Tout ceci techniques REGARDS QUE LE CAHIER DE CROQUIS
Commence une folle aurait pu être d’un et choix LA FUITE VOUS CROYEZ DU HOBBIT
course-poursuite à ennui profond ; le artistiques… DU CERVEAU MUETS D’Alan Lee, traduit de
travers les États-Unis regard subtil de Alan Lee De Pierre-Henry D’Arnaud Cathrine, l’anglais par Vincent Ferré,
dans les pas du héros l’auteur et les nous ouvre Gomont, Dargaud, Folio, 192 p., Bourgois,
et du fantôme 192 p., 25 €. libertés qu’il prend 6,90 €. les portes de 192 p., 33 €.
PHILIPPE MATSAS/OPALE
Ajeudi 19 novembre 2020 LE FIGARO
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L’HISTOIRE Pour Luke Rhinehart, les dés sont jetés
de la
sans doute proposé de régler ça Powers Cockcroft le 15 novem- France. Un livre devenu culte,Sur la date de réouverture dessemaine commerces dits « non essen- aux dés. Un choix de vie cocasse bre 1932 aimait répéter que vendu à plus de 2 millions
qui lui a plutôt réussi. Le jour où « l’esprit de sérieux était une d’exemplaires dans le monde.tiels », comme les librairies, les
son cœur balançait entre deux maladie majeure ». C’est en Les Forges de Vulcain l’ont re-ministres ne semblent pas d’ac-L’ÉCRIVAIN AMÉRICAIN
LUKE RHINEHART, AUTEUR jolies infirmières, il sortit ses 1969, à Majorque, qu’il acheva publié en 2019. Luke Rhinehart acord. L’un dit fin novembre, un
DU BEST-SELLER ET LIVRE CULTE autre début décembre, un troi- dés. Et c’est ainsi qu’il épousa la son premier roman, The Dice joué son dernier coup de dé le
« L’HOMME-DÉ », EST MORT EN MARGE femme qui lui donna trois en- Man, L’Homme-dé, publié aux 6 novembre à Canaan, État desième mi-décembre… L’écrivainÀ L’ÂGE DE 87 ANS.
fants ! Celui qui était né George États-Unis en 1971 et en 1973 en New York. BRUNO CORTYaméricain Luke Rhinehart auraitLittéraire
Peter Handke, l’homme aux mille visages
PORTRAIT
Un an après
le Nobel, parution
d’un volume
de ses œuvres
et d’un roman.
THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr
N AN après son Nobel,
Peter Handke voit une
grande partie de ses
écrits accueillie dansUun volume de plus de
mille pages de la collection «
Quarto ». Un événement éditorial pour le
grand écrivain autrichien,
complété par la traduction de son roman La
Voleuse de fruits et la publication de
son discours de Stockholm, où le
lauréat du Nobel 2019 a rendu
hommage à sa mère d’origine slovène et
où il répétera : « La nature est la
seule promesse possible. »
Mille cent quarante pages, donc,
des Frelons jusqu’à La Grande
Peter Handke : Chute, écrit à Great Falls, dans le matiques comme Mon année dans la de distance avec le nouveau roman. gage littéraire. Parmi ses premières On retrouvera dans ce volume La
Montana, et paru en 2011, en pas- baie de Personne. Une année riche pour lui, avec un « Longtemps, j’ai eu lectures marquantes : Knut Hamsun Leçon de la Sainte-Victoire,
hommauvaise conscience sant par La Femme gauchère, Essai Au cours de notre dernière ren- premier séjour aux États-Unis, son (« J’ai pratiquement tout lu de lui », mage à la Provence et à Cézanne.
de ne pas écrire sur le juke-box et La Leçon de la contre, en octobre dernier, chez lui, opposition au nouveau réalisme du confie-t-il), Goethe, Pavese, Ber- On y lit ceci : « Dans le ciel, encore
comme Tchekhov Sainte-Victoire. L’occasion de reve- à Chaville, près de la forêt de Meu- Groupe 47 emmené par Günter nanos, Faulkner. Et parmi les ima- clair de jour, la lune se levait. Je pus
nir sur une œuvre abondante et don, où il s’est installé en 1990, Grass (« On oublie qu’il est possible, ou Flaubert, et ça a ges marquantes : les ruines et les alors me représenter la “mer du
sidisparu après l’écriture multiforme. Douze œuvres au total Handke nous avait confié : « Long- avec le langage, de retourner littéra- décombres de Berlin, où il survivait lence” et “l’apaisement” de Flaubert
des Frelons. » réunies ici, couvrant près d’un de- temps, j’ai eu mauvaise conscience lement chaque chose », dira-t-il) et avec sa mère, Maria, dans l’immé- entra dans mon cœur. Dans le
cheS. SORIANO/LE FIGAROmi-siècle de création, et d’où ont de ne pas écrire comme Tchekhov ou la mise en scène de sa première piè- diat après-guerre. min de terre glaiseux il y avait une
été écartés son répertoire théâtral et Flaubert, et ça a disparu après l’écri- ce, jouant sur les clichés de l’avant- Quatre ans plus tard, au moment odeur rafraîchissante de pluie. Je vis
ses volumineux Carnets. Exit donc ture des Frelons. » Paru en 1966, ce garde : Outrage au public. où il s’installe à Paris, et avant de d’un œil neuf le blanc d’un bouleau.
La Chevauchée sur le lac de Constan- premier roman écrit à la première Le jeune homme, enfant illégiti- repartir pour Düsseldorf puis Kron- Tous les sillons du vignoble étaient
ce, Par les villages ou encore L’His- personne, à 24 ans, après que Peter me né en 1942 en Carinthie, dans le berg, près de Francfort, paraît des chemins qui menaient vers un
toire du crayon, rassemblant ses no- Handke eut abandonné ses études sud de l’Autriche, dans la plaine du L’Angoisse du gardien de but au mo- lointain imprécis. »
tes écrites entre 1976 et 1982. De de droit, est une « plongée dans les Jaunfeld, plus proche géographi- ment du penalty. L’histoire de Jose- Les années 1980 sont également
même, n’ont pas été retenues cer- images de l’enfance », marquée par quement de Ljubljana ou de Trieste LES CABANES ph Bloch, chômeur, ancien footbal- marquées par ses nombreuses
traDU NARRATEUR. taines œuvres majeures ou emblé- l’influence de Faulkner et une prise que de Vienne, a déjà un solide ba- leur, meurtrier d’une caissière de ductions en allemand d’Emmanuel
ŒUVRES CHOISIES cinéma. Le roman est remarqué, Bove (dont Mes amis), Patrick
MoDe Peter Handke, avec un succès confirmé grâce à son diano (Une jeunesse) et des poètes
traduit de l’allemand, adaptation au cinéma par Wim René Char ou Francis Ponge. À la fin
« Quarto », Gallimard, Wenders, en 1972, l’année de La de la décennie, ce grand marcheur,
1 152 p., 26 €. Courte Lettre pour un long adieu, arpenteur infatigable, entame un
«Celivrerestitueàladroitesafiertéetrappellelavérité passionnant road novel américain, vaste tour du monde, qui donnera
desesœuvresetdeseshéros.» absent du « Quarto », et où apparaît naissance à Hier en chemin, et qui
PhilippeTesson pour la première fois le cinéaste s’achèvera en Espagne, où il écrira
John Ford, le temps d’une rencon- deux essais autobiographiques
matre imaginaire. De cette collabora- jeurs, sur le juke-box et sur la fati-«Cepassionnantvoyagedansletempscontribueàrépareruneinjustice.»
tion avec Wenders naîtront égale- gue (ce dernier n’étant, hélas, pas LaCroix
ment Faux mouvement, Les Ailes du repris dans le « Quarto »).
L’Espadésir et Les Beaux Jours d’Aranjuez gne, où il entamera également Par
«Ladroiteenétatdemortcérébrale?
(avec la comédienne Sophie Semin, une nuit obscure je sortis de la maison
Deuxbrillantséditorialistesdu Figaromontrentlecontraire.» compagne de Peter Handke). tranquille, au titre inspiré par saint
Challenges Jean de La Croix.
Tour du monde « À chaque livre son temps »,
Toujours en 1972, il publie ce que comme il aime à le dire. Tous mar-«Unvoyagedansl’histoiredeladroiteincarnéeparvingtetun
beaucoup tiennent pour son qués par son credo : « Espace, tableauxvivantsetautantdecontributions.»
meilleur livre, du moins le plus tou- temps, milieu, forme : il était à la
reParisMatch chant, Le Malheur indifférent, dans cherche des quatre », comme on LA VOLEUSE
lequel il brosse le portrait boulever- peut le lire dans L’Histoire du DE FRUITS
«Unlivrepassionnantrédigépardescollaborateurstalentueux.» De Peter Handke, sant de sa mère, qui s’est suicidée crayon. Puis viendront des temps
traduit de l’allemand LeFigaro l’année précédente, à 51 ans. « Dans plus difficiles, avec une mise au ban
par Pierre Deshusses, son épuisement elle tendait le bras à puis au pilori, suite à ses prises de
relu par l’auteur, côté des objets, les mains lui glis- position pro-serbes durant la
guerGallimard, saient du corps. Elle s’étendait un pe- re de l’ex-Yougoslavie et à son
sou400 p., 23 €. tit peu sur le divan de la cuisine après tien au président Milosevic.
En librairie la vaisselle, l’après-midi, il faisait Il y a une dizaine d’années,
le 26 novembre.
trop froid dans la chambre. La mi- Handke a découvert les charmes de
graine était si violente parfois qu’elle la Picardie, où il a un pied-à-terre,
ne reconnaissait personne. Elle ne près d’un ruisseau. La magie du lieu
voulait plus rien voir. » lui a inspiré La Voleuse de fruits, à
Dans L’Heure de la sensation n’en pas douter son roman le plus
vraie, Handke met en scène Gregor abouti depuis La Perte de l’image ou
Keuschnig, attaché de presse à Par la sierra de Gredos. À la fois le
l’ambassade d’Autriche à Paris, qui portrait d’une fugueuse rebelle
rêve qu’il assassine une vieille fem- d’origine russe et un chant d’amour
me. Dès la première page, on lit : à cette terre, à travers la vallée de la
« D’un seul coup, il ne fit plus partie Viosne, le cours de la Troesne, les
de rien. » Comme l’indique Philippe villages de Lavilletertre,
BoissyLançon dans sa préface : « Peter l’Aillerie, Montgeroult, Ableiges.
Handke met son narrateur dans la Avec l’errance, la solitude, thèmes
danse (…). On entre dans les phrases cardinaux, qui reviennent dans ces
mot à mot, pas à pas, en découvrant pages lumineuses, comme dans
le chemin à mesure qu’on le parcourt, toute son œuvre.
lentement. » C’est particulièrement Handke nous avait quitté sur ces
vrai pour La Femme gauchère mots : « C’est très curieux : en
(1976), l’histoire de Marianne, qui, à vieillissant, on perd le désir des lieux.
30 ans, demande à son mari de par- Moi qui ai en horreur de devoir
tir et de la laisser seule avec son fils. rentrer chez moi, je trouve ça
désoIl l’adaptera lui-même au cinéma, lant, notamment pour la création. Et
avec Edith Clever et le grand Bruno puis, au fil des ans, le lointain s’est
Ganz dans les rôles principaux. rapproché. » ■
A