Figaro Littéraire du 25-06-2020

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Published 25 June 2020
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jeudi 25 juin 2020 LE FIGARO - N° 23594 - Cahier N° 4 - Ne peut être vendu séparément - www.lefigaro.fr
lefigaro.fr/livres littéraire
FRANZ-OLIVIER HISTOIRE
L’AFFAIRE GIESBERT
DE L’ABBESSE DE CASTROUN ROMAN SUR LA DICTATURE QUI INSPIRA STENDHAL BIEN-PENSANTE PAGE 2 PAGE 7
10 polars
pour l’été
DOSSIER Le roman policier est en pleine
forme. Les auteurs français se distinguent.
La preuve avec les thrillers de Jean-Christophe
Grangé et de Franck Thilliez, les romans noirs
de Dominique Manotti et d’Éric Halphen.
PAGES 4 À 6
Manchette, lettres ou le néant
COMPRENDRE1940
UI se souvient de Jean-Patrick est inquiet de ne pas pouvoir tout honorer, l’auteur de Nada comme une béquille. À la
Manchette ? Les lecteurs ébau- et furieux de devoir se justifier d’avoir cédé romancière Nicole Avril qui a innocemment
bis de La Position du tireur cou- ses romans à Alain Delon. La garde rouge du cité une phrase de Fatale, il répond
galamché ou de L’Affaire N’Gustro : polar veille. ment que la phrase est tellement belleQManchette, ce patronyme in- Commentant la situation du genre en France, qu’elle est d’Engels. « Charmante
ignorantisolite désigne une des figures il établit son tiercé gagnant : Siniac, ADG et ne », dira-t-il à un correspondant. Chez
du renouveau du polar français des années lui. À l’auteur de La Divine Surprise, son ca- Manchette, l’emprunt est toujours un jeu
lit1970, ayant pris le relais de Simonin et Léo marade de la rive droite, il tend une main téraire. D’ailleurs, Jean Echenoz, la jeune
Malet, sur un mode plus violent, inspiré par fraternelle, lui reconnaissant « un style assez étoile montante de la littérature du moment,
le grand frère américain. Ses romans cla- intéressant, un mélange de français populaire et n’a de cesse qu’il n’avoue sa dette envers lui,
quent, des détonations dans le ciel éditorial d’argot transformé en un idiome expérimental à lui rendant de discrets hommages dans ses
et littéraire ; on les lit aujourd’hui comme part entière, avec une touche à la Queneau ». romans. Et notre Manchette de jubiler.
des reflets de la France des années Giscard. Ses lettres dessineraient un autoportrait,
Sa correspondance révèle l’homme derrière formeraient une chronique des années 1980,
l’écrivain. Un esprit intarissable, à la plume ce serait déjà passionnant. Mais elles
éclaiLA CHRONIQUEgénéreuse et acérée. Sa prose épistolaire rent encore sur l’homme de l’art. On voit
manie l’emphase, l’argot, les calembours, le une œuvre commentée, disséquée, expli-d’Étienne
franglais avec un brio incontestable. La ma- quée par son auteur au gré d’une confiden-de Montety
chine Manchette ne s’arrête jamais. Il écrit ce ; il révèle ses influences, sa technique, le
pour ne pas mourir. Lettres ou le néant, soin maniaque qu’il apporte à la
construcaurait-on dit dans son milieu. On découvre à Manchette des correspon- tion minutieuse de ses romans. Manchette se
Une personnalité fiévreuse apparaît. dants inattendus : le comédien Michel Du- prévaut des situationnistes mais aussi de
L’homme est agoraphobe, saisi par des cri- chaussoy avec qui il parle adaptation théâ- Huysmans. L’essentiel : la dette qu’il avoue
ses d’angoisse. Ses lettres à la banque ou à la trale, le dessinateur Enki Bilal à qui il écrit, envers Orwell, que ce soit pour son style
comptabilité de son éditeur montrent son mi-timide, mi-absurde : « Écarteriez-vous a limpide ou sa vision du monde. Fait-on PERRINdésarroi devant les contraintes de l’existen- priori l’idée de me rencontrer autour d’une ca- meilleure garantie
littéraice, aggravé par son état psychologique : fetière ou d’un muid afin que nous nous querel- re ? ■
« Chère comptabilité auteurs », écrit-il, ou, lions irrémédiablement ou préféreriez-vous LE MEILLEUR DE L’HISTOIRE
plus menaçant, « Crédit Lyonnais ». que nous rompions d’abord? » LETTRES
Mais il n’en est pas moins « gendelettres » : À Philippe Labro, alors directeur de RTL, DU MAUVAIS TEMPS
De Jean-Patrick Manchette, droits d’auteur, agent, cinéma, il faut bien l’unit une amitié, plus : un lien proprement
Retrouvez-nous sur« croûter ». Accablé de commandes de scé- fraternel, comme si, au-delà d’une collabo- La Table Ronde,
540 p., 27,20 €.narios, de traductions, d’adaptations BD, il ration professionnelle, celui-ci était pour
LOVE THE WIND - STOCK.ADOBE.COM ; FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD/OPALE ; PHOTO JOSSE/LEEMAGE
Ajeudi 25 juin 2020 LE FIGARO
2 Julian Barnes voit rouge Les voyages lièrement apprécié des dames de Jacques Temple (né le 18 août
C’est une plongée au cœur de la la bonne société en tant que 1921), ami de Miller et de de Mendelsohn
Belle Époque que Julian Barnes chirurgien et gynécologue. Intime Cendrars, publiera un nouveau Auteur des Disparus, le New-Vivement
nous propose dans son prochain de Sarah Bernhardt, entre autres, recueil de poèmes, Par le sextant Yorkais Daniel Mendelsohn
reroman, L’Homme en rouge, qui il avait été surnommé « l’Amour du soleil. On y retrouvera, selon trace dans Trois anneaux « uneRentréeLA sera publié au Mercure de France, médecin ». son éditeur : « Le vent dans les autre histoire de la littérature,
le 18 septembre. L’auteur du arbres centenaires, de folles qui relie Homère, Fénelon, Proust
F. J. Temple : Perroquet de Flaubert y fait revi- escapades dans la garrigue, le et W. G. Sebald, création et
un siècle en poésievre la figure de Samuel Pozzi souvenir des compagnons de commentaire, imagination etCRITIQUE (1846-1918), le médecin à la mode Alors qu’il s’apprête à aborder route… ». Parution le 20 août, esprit critique ». À paraître le
esous la III République, particu- le cap du centenaire, Frédéric chez Bruno Doucey. 9 septembre chez Flammarion.Littéraire
En attendant la fin du monde
FRANZ-OLIVIER GIESBERT La satire féroce d’une société déboussolée ressemblant beaucoup à la nôtre.
CHRISTIAN AUTHIER que ne lui échappe. Dans ce futur
Avec Dernier été,proche, les chansons de Michael
Franz-Olivier GiesbertAN 2030, la canicule Jackson et les films de Woody
cause des dizaines de Allen sont interdits, ceux de Po- fait feu sur la
bienpensance totalitaire.milliers de victimes lanski ont été détruits, Louis C.K.
quotidiennement sur la et Bret Easton Ellis sont en prison.’L planète. À côté de cela, Le président français, élu à vie,
le Covid-30 fait figure de grip- s’apprête à prohiber l’alcool et
pette. Il est cependant interdit de termine ses discours par « Allahou
s’embrasser. En Akbar ».
France, sur fond de À Paris, une statue
guerre civile larvée et en bronze d’Edwy
PleDERNIER ÉTÉsous l’égide du Parti nel, financée par
AmaDe Franz-Olivier
unique du Bien, le zon et Facebook, a étéGiesbert,
pouvoir traque les es- érigée. Les Juifs ontGallimard.,
prits déviants et la quitté le pays. Des208 p., 18 €.
Commission Busnel groupes gauchistes
met les écrivains sèment le chaos. Des
sulfureux à l’index : snipers tirent sur les
Aragon, Bernanos, mosquées.
Céline, Handke, Fin- Dernier été force
kielkraut, Houelle- joyeusement dans
becq, Muray… À l’épouvante, mais la
saMarseille, Antoine tire réserve des
moBradsock, écrivain et ments de latence, des
ancien notable du digressions dans
lesmonde médiatico-po- quelles l’écrivain
raslitique, observe le semble ses thèmes de
chaos d’un œil gogue- prédilection, ses
maînard. L’octogénaire, tres, ses rations de
rongé par la maladie, qui s’est survie.
beaucoup compromis au lieu de Entre Marseille et Sisteron, la
fuir son pays en déliquescence, vie peut encore être douce malgré
n’attend rien de son dernier été le peu d’avenir des temps où
à moins que la belle Diane ne lui nous sommes. À un moment, le
offre une dernière histoire double romanesque de Giesbert Les torts de Chamfort
d’amour… est comparé à Clint Eastwood. Cet
homme du « monde d’avant » fait
Feu sur le quartier général JEAN-BAPTISTE BILGER L’auteur ressuscite, dans son premier plutôt songer à Bill Murray pour
CHAMFORT Avec son nouveau roman, Franz- sa mélancolie rieuse, son goût eOU LA livre, la figure du brillant moraliste de la fin du XVIII siècle.Olivier Giesbert fait feu sur le de la farce et une manière de SUBVERSION
quartier général. Aucun des gréga- grâce qui vient du royaume de DE LA MORALE
JACQUES DE SAINT VICTORrismes et des jobardises de l’épo- l’enfance. ■ vaillant pour le prince de Condé, il en vain, et tente alors de se suicider. De Jean-Baptiste
retourne sa veste en 1789, se lançant Il rate son coup mais, malheureuse-Bilger,
N FRANCE, on laisse corps et âme au service de la Ré- ment pour lui, il ne se remet pas Cerf,
230 p., 22 €. en repos ceux qui volution. Malheureusement pour de son suicide manqué. Il va mourir « mettent le feu, et on lui, il offre sa plume à deux abbés de ses blessures en avril 1794,
persécute ceux qui apostats en mal de notoriété, l’abbé n’ayant pu assister à la chute de L’Allemagne E sonnent le tocsin. » de Talleyrand, opportuniste cynique Robespierre.
Rien que pour cette simple maxime qui finira en prince désabusé, après La relecture biographique qu’en
d’une triste et brûlante actualité, le avoir trahi tous ses protecteurs (« de offre Jean-Baptiste Bilger, dont et ses fantômes
nom de Chamfort ne devrait pas être la merde dans un bas de soie », dira c’est le premier livre, n’a pas
l’ameffacé de notre mémoire collective. avec lucidité Napoléon), et l’abbé bition de remplacer le grand travail
CHRISTINE DE MAZIÈRES Pourtant, force est de reconnaître Sieyès, l’un des esprits les plus faux que Claude Arnaud avait consacré à
que ce brillant moraliste de la fin du et les plus influents de la révolution cette figure pâlissante de l’esprit des Une chronique polyphonique et élégante
eXVIII siècle est quelque peu tombé débutante et finissante. Lumières.
dans l’oubli, à l’image de son homo- Ce livre agréable à lire, sans lasur la crise migratoire. Un destin tragiquelogue, le grand Rivarol, qui eut, lui, moindre référence (ce qui n’est pas
l’homme, et qu’entre les migrants et un parcours plus cohérent. Entre ces deux extrêmes, il y eut la toujours un atout), se veut avant ÉTIENNE DE MONTETY
l’asile, il y a les passeurs, engeance Défenseur de la civilité d’Ancien période de la Terreur que Chamfort tout une réflexion personnelle sur
ANS Trois jours à Ber- impitoyable ? Le brave Bernd Gru- Régime, Rivarol eut l’intelligence ne vit pas venir, à l’image de ses un destin tragique. Celui d’un
lin, Christine de Ma- ber, de la brigade des autoroutes du d’abandonner un monde livré aux amis girondins. Il se mit à attaquer « authentique cynique, au sens
antizières racontait par Burgenland se souviendra toute sa rhéteurs et aux esprits géomé- un sanguinaire porte-parole du que, plus philosophe que toute une
une construction ha- vie de sa macabre découverte du triques. Chamfort, lui, n’a pas tou- « peuple » comme Marat, ce qui le légion d’universitaires desséchés », D bile faite de voix di- 27 août 2015, à Parndorf. jours fait les bons choix. Brillant conduisit vite en prison. « Sus- disait à juste titre Friedrich von
verses la chute du Mur. Elle pour- Est-ce ainsi que les hommes vi- plumitif avant la Révolution, tra- pect », il essaye de se disculper, Schlegel. ■
suit sa chronique de l’histoire vent ? La question hante tout
Euroallemande contempo- péen civilisé. Quant à
raine, à sa façon : la la réponse… Un grand
polyphonie narrative. LA ROUTE concert avec Mozart,
DES BALKANSAvec La Route des Bal- Prokoviev et Beetho- LA JEUNE FILLE Une femme de marbre
De Christine kans, on quitte l’his- ven est-ce suffisant AU CHEVREAU
de Mazières, De Jean-François toire pour le temps pour résoudre une
criSabine Wespieser Roseau, JEAN-FRANÇOIS ROSEAU Un homme tombe amoureux présent : le drame des se aussi vaste, qui
enéditeur, Éditions de Fallois, migrants arrivant en gage notre
civilisa182 p., 18 €. d’une statue et part en quête de celle qui en fut le modèle.284 p., 19 €.Europe centrale. Leur tion ? Tout le monde
afflux massif provoque aimerait que la culture
un séisme Outre-Rhin. soit un ciment à prise trouve au milieu du jardin : « Elle loin d’être un modèle, nage dans lesMOHAMMED AÏSSAOUI
Invasion pour les rapide qui aiderait les était là », pense-t-il à plusieurs re- eaux troubles de l’Occupation, s’en
uns, impératif huma- nouveaux arrivés à E ROMAN de Jean-Fran- prises. « C’est la statue d’une nym- sort bien (et l’on croit savoir
comnitaire pour les autres, s’insérer. çois Roseau s’ouvre sur phe agenouillée, regard badin, nour- ment). Mais, malgré les conseils et
l’actualité nous a une fulgurance à propos rissant un chevreau d’un épi de maïs. les prophéties de malheur qui
l’atGrande sobriétéavertis sur ces événe- des contes de fées qui « ne Sculptée en marbre blanc, elle en a la tend, le petit Pygmalion est attiré
ments. Les mots guer- Dans son entreprise, Lnous dévoilent du monde pureté qui d’abord intimide. Son par cette jeune femme déjà mariée
re et réfugiés ont une Christine de Mazières que des reflets choisis ». Il faudrait sourire nous défie. Sa posture nous deux fois, encombrée de rumeurs.
lourde signification en est servie par un style citer tout le prologue pour montrer aguiche. » On ne parlerait pas On ne trahira pas de secret en
Allemagne. Quand il d’une grande sobriété à quelle hauteur se situe le livre. mieux d’une femme vivante, de ses disant que la Libération signe la fin
en est question, même qui la prémunit contre Très haut. L’étonnement grandit courbes, de ses yeux, de ses seins, de M. – la statue fut mutilée en 1944
pour la Syrie contemporaine, des les effets faciles d’émotion ou d’in- quand on compare la maîtrise du de ce qu’elle ressent ou feint… Il ne et « la Battue », au dossier bien trop
images de 1945 et 1989 surgissent dignation. Seule l’intention littérai- style à l’âge de l’auteur – il est né en s’agit que de pierre - c’est La Jeune épais, fut tondue et exécutée. Son
dans l’esprit des anciens. re la guide. Son roman obéit à une 1989, c’est son quatrième ouvrage, Fille au chevreau sculptée par Mar- nom est « voué à l’opprobre et figé
De leur côté, les réfugiés sont tous dramaturgie moins rigoureuse que après notamment le merveilleux cel Courbier – mais pour lui c’est dans l’oubli ». Dans le superbe
chaplein d’un rêve : trouver simple- Trois jours à Berlin où l’unité de récit La Chute d’Icare. « une femme de chair. Une femme de pitre « Outrager la grâce », on voit
ment la paix et la prospérité. Tamir temps, de lieu et d’action donnait au Ça commence à Nîmes, en 1942, sang. Une femme désirable ». le petit Pygmalion espérer un
l’Afghan a du mal à oublier Asma la récit une force imparable. La Route dans les jardins de la Fontaine. Un retournement de situation… Si
Outrager la grâcejeune fille qu’il n’a pas pu rejoindre des Balkans s’étire davantage - jeune homme rêve de devenir pein- M. est sauvée, c’est par le roman.
dans le camion qui l’emmenait vers peut-être parce que le sujet est plus tre, faussaire ou portraitiste dans La statue subjugue le petit Pygma- On ne trouvera pas mieux que les
l’Autriche. Ce camion, le jeune Ra- complexe, plus mouvant. les rues de Montmartre. Le petit lion au point de le rendre fou. Le mots de Jean-François Roseau pour
domir a accepté de le conduire pour Reste que sous l’écriture fine, ce Pygmalion – c’est ainsi que le nar- jeune Nîmois finit par retrouver le parler de son texte, qui laisse « le
s’acquitter de ses dettes. Savait-il drame d’aujourd’hui garde toute sa rateur le désigne - tombe littérale- modèle, elle s’appelle M., les gens la souvenir d’une image obsédante et
que l’homme est un loup pour puissance. ■ ment amoureux d’une statue qui se surnomment « la Battue ». Elle est intime ». Une œuvre forte. ■
A
FRANCESCA MANTOVANI/MANTOVANI/GALLIMARD/OPALELE FIGARO jeudi 25 juin 2020
3
ON EN Que diraient Mauriac, Michelet et de Gaulle ?
À l’automne 1970, trois grands et romancier, publiera, le 27 août, et cela me semblait mériter pas, comme on le croit, une criseparle
hommes sont morts, François un bel essai, brillant et personnel qu’on s’y intéressât - une des technique, morale ou
sociocultuerMauriac, le 1 septembre, Ed- intitulé Demain la France (Cerf). vertus théologales fondatrices relle mais une crise spirituelle
EPOUR LE 50 ANNIVERSAIRE
mond Michelet, le 9 octobre, Il s’interroge sur ce qui s’est pas- du génie français. Mauriac : la foi. qui appelle des réponses spiri-DE LA MORT DE MAURIAC, MICHELET
ET DE GAULLE, XAVIER PATIER Charles de Gaulle, le 9 novembre. sé dans notre pays depuis le dé- De Gaulle : l’espérance. Michelet : tuelles. En relisant Mauriac, il a
PUBLIERA « DEMAIN LA FRANCE », Pour célébrer le cinquantième cès de ces trois figures. « L’idée la charité. » D’après Patier, la cri- trouvé de nombreuses réponses
UN ESSAI SUR LA CRISE SPIRITUELLE CRITIQUEanniversaire de leur disparition, me vint, écrit-il en introduction, se chronique que connaît la Fran- aux interrogations actuelles. QUE TRAVERSE NOTRE PAYS
DEPUIS 1970. Xavier Patier, haut fonctionnaire qu’ils avaient incarné chacun - ce depuis cinquante ans n’est ASTRID DE LARMINAT Littéraire
ET AUSSIDes vies à vau-l’eau
Ouvrage de dames
Comme beaucoup de jeunes
Anglaises, Violet Speedwell a perdu NICOLE FLATTERY
son fiancé en 1917 et, à l’orée
des années 1930, se trouve être Des textes aiguisés sur
une de ces « femmes
excédentaires », comme des destins ordinaires
les qualifie le pays auquel il manque
deux millions d’hommes. de femmes attachantes.
Mais Violet rage de cette étiquette
de vieille fille. Elle quitte la maison
maternelle et rejoint Winchester
pour vivre chichement, THIERRY CLERMONT
tclermont@lefigaro.fr de son salaire de dactylo. Libre.
Un jour, elle découvre le cercle
EST de Galway, à des brodeuses de la cathédrale
l’extrémité finis- et se surprend à vouloir rejoindre
DANS LA JOIE térienne de l’île, cette confrérie de femmes
ET LA BONNE sur la façade qui créent des agenouilloirs
HUMEUR C’ouest, que nous pour adoucir la prière des fidèles.
De Nicole Flattery, arrive la nouvelle révélation de la Tracy Chevalier (La Jeune Fille
traduit de l’anglais littérature irlandaise, plus vivace et à la perle, Prodigieuses créatures)
(Irlande) par plus passionnante que jamais. À excelle dans l’art de conter
Madeleine Nasalik, L’histoire de jeunes femmes à la dérive, aux frontières de la folie et de l’extravagance.30 ans, Nicole Flattery vient de pu- des destins d’héroïnes ordinaires L’Olivier,
blier un époustouflant recueil de s’émancipant par la grâce 304 p., 22,50 €.
récits, Dans la joie et la bonne peignés ou des bureaux sans âme amants toujours sans consistance dans le blanc des yeux et lui deman- d’un univers singulier. La minutie
humeur, dans lequel elle impose un pour des tâches sans importance. ou minables. L’un d’entre eux lâ- der qui il était vraiment. » Tout le que met l’auteur à dépeindre
ton, un toupet, un style et un uni- Flattery s’y fait tour à tour mor- che à la protagoniste de La Bande regard sans concession de Flattery ce monde de brodeuses
vers bien singuliers. Une sorte de dante, frisant l’absurde, dérou- audio : « Tu es un petit fantôme bi- est là. Et quel œil ! On en rede- et de sonneurs de cloches,
polyptyque narratif où huit textes tante ou candide, truculente, in- zarroïde. » Et la roue tourne. mande. Ajoutons donc l’implaca- son attention portée
se répondent, formant écho, à tra- solite et provocatrice, souvent ble appréciation portée sur les pa- aux personnages secondaires
Natasha la fêlée vers une toile de correspondances avec humour. Et ce, tout en don- rents d’une de ses protagonistes, et son humour discret tissent
parfaitement tissées et ciselées. nant de l’importance et du volume On songe, en parcourant sans qui lui inspirent ces mots : « Ils la trame solide d’un récit prenant.
Souvent menées à la première à des détails apparemment ano- un instant de pause cette saraban- avaient croisé l’ennui, ils l’avaient F. D.
personne, ces proses décom- dins, qui vont irriguer, à force de de de destins désunis ou en cul- regardé droit dans les yeux et ils
plexées nous campent des jeunes récurrence, l’ensemble du livre : de-sac, au mot de Sartre sur Dos avaient survécu. »
femmes à la dérive, aux frontières nuées de mouches, sous-vête- Passos, à propos de « l’abondance On connaît et reconnaît les
de la folie et de l’extravagance la ments bon marché, odeurs de bis- triste de ces vies sans tragique », de talents et les audaces des écrivains
plus noire et la plus jouissive. Per- cuits apéritifs ou relents de gin ; ces hommes et de ces femmes qui irlandais de la génération
précésonnages que l’on croise à travers s’attardant sur la coupe d’une auront toujours tort. Dans le long dente : Joseph O’Connor, Colum
la campagne irlandaise (la nouvel- chemise, la bosse d’une cheville, récit en quatre parties L’Avorte- McCann, Kevin Berry ou encore
le Marivaudage) ou à Dublin, à des bonbons ou des sucettes, des ment, une histoire d’amour, où se Mike McCormack. Sa relève est
Paris (Une ville qui ne jurait que par enregistrements audios, une four- lient d’amitié dans un incroyable aujourd’hui assurée, avec
l’émerl’apparence), à New York ou enco- chette… Se succèdent ainsi les délire Natasha la fêlée qui n’aspire gence de jeunes romancières
toure sur le littoral espagnol. Les fiascos en tout genre, les histoires qu’au chaos et l’écrivain clepto- tes nées dans les années 1980 :
lieux : des supermarchés aux bâclées ou les idylles mort-nées, mane Lucy, passionnée par le Nicole Flattery, qui vient de
néons criards, des piscines som- les études avortées, les boulots théâtre de Beckett et d’Artaud, on nous être révélée, rejointe par Lisa LA BRODEUSE DE WINCHESTER
De Tracy Chevalier, bres, des chambres d’hôtel mina- sans issue. Elles s’appellent Ange- soulignera ce passage : « Chacun McInerney, bien connue du public
ble, des cafés borgnes ou cafar- la, Lynn, Natasha, et marchent le traînait en solitaire sa propre dou- français, et Lucy Sweeney Byrne, traduit de l’anglais
deux, des boîtes de nuit long de la vie, toujours du côté des leur, ses propres malheurs, intimes dont on attend avec impatience la par Anouk Neuhoff,
misérables, des gargotes piteuses, « âmes perdues ». Les pères sont et indélébiles, mais il n’y en avait traduction du superbe recueil de La Table ronde,
352 p., 23,50 €.des campus universitaires bien taiseux, absents ou à l’agonie, les pas un pour regarder son voisin nouvelles Paris Syndrome. ■
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Par Éric Neuhoff eneuhoff@lefigaro.fr
Nostalgie d’été
N ne s’en remet tions étaient pleines de mots de L’accident de la princesse Diana
pas. Enfin, on se dit passe. Chacun avait son sur- sonne la fin de la récréation. Le
ça. Et puis le temps nom. Lucy, l’Asiatique, avait cœur brisé ? Beaucoup mieux
passe. Vous savez droit à Numéro 42, comme un que ça : des regrets, un certain Oce que c’est. N’em- plat de menu sourire.
pêche, un premier amour il n’y a chinois. Le narra- À 40 ans, Charlie
évoque ça de vrai. Charlie n’oublie- teur entre dans une que cette saison pas
ra jamais cet été 1997, avec sa troupe de théâtre comme les autres,
rechaleur écrasante. Il avait amateur. Ça n’est trouve les accents de
16 ans, attendait sans illusions pas tant pour jouer l’adolescence. Tout a
les résultats de ses examens. Son Roméo et Juliette l’air sérieux. Tout est
travail dans une station-service que pour voir la important. Il n’y avait
lui permettait d’arrondir ses fins douce, l’irrésistible pas que de
l’insoude mois, surtout qu’il avait une Fran. Shakespeare ciance. Il ne fallait pas
combine pour détourner les devient le sous- négliger ce malaise
gains des jeux à gratter. Ses pa- texte de leur rela- permanent, cette
rents venaient de se séparer. tion. Elle sort d’une sourde inquiétude.
Son père, disquaire en faillite, école plus chic que « Je me suis avancé
déprimait sur le canapé, se ga- la sienne, a des ré- Le vers lui avec cette im-«vait de pilules et de whisky, en férences littéraires romantisme pression de devoir lui
écoutant du jazz. Sa mère avait qui ne se limitent demander un autogra-leur tombe
refait sa vie, comme on dit. Elle pas à Stephen King, phe. » La culture, lesdessus.
organisait des événements au aime Radiohead et sentiments se mélan-Il perd
club de golf local. « Elle était les films de Kies- geaient les pieds. Da-son pucelage
comme quelqu’un qui se réveille lowski. Lui est du vid Nicholls a réussidans une
trop tard pour prendre un avion style à acheter un best-seller qu’oncabane
et qui fourre des vêtements à la Abattoir 5, « choisi n’abandonnera pas
hâte dans sa valise, sans admet- parce qu’il y avait le sur sa serviette de
tre que le vol est déjà parti. » Il mot “abattoir” dans le titre ». plage. C’est bien plus que ça.
retrouve un portrait d’eux à Elle avait ce geste de ramener Une tonne de nostalgie en
cal’époque de leur rencontre. ses cheveux derrière son oreille. ractères d’imprimerie. « Bon
« Tous les couples devraient avoir Le romantisme leur tombe des- sang, personne ne se souvient-il
une photo de ce genre pour illus- sus. Il perd son pucelage dans de rien ? » ■
trer la pochette de leur album une cabane.
imaginaire. » Ils assistent à une fête digne de SUMMER MÉLODIE
L’ennui pesait sur cette petite Fitzgerald et prennent un ecsta- De David Nicholls,
ville qui ne pouvait même pas sy. « J’ai l’impression d’être Dai- traduit de l’anglais
être qualifiée de banlieue londo- sy Buchanan », dit Fran, obligée (Grande-Bretagne)
nienne. Charlie avait une bande d’expliquer de qui il s’agit à son par Virginie Bourgeois,
d’amis avec lesquels il se saou- compagnon. Tout cela est allé si Belfond,
lait à la bière. Leurs conversa- vite. Cela ne pouvait pas durer. 510 p., 22 €.
IIIEVGENIY/STOCK.ADOBE.COM
Ajeudi 25 juin 2020 LE FIGARO LE FIGARO jeudi 25 juin 2020
4 5LE CONTEXTE
La chance du polar, c’est d’être multiple. Quand on Comme chaque année avant l’été, les éditeurs
aime des histoires policières légères, on peut faire alignent leurs meilleurs auteurs de polars.
confiance à l’anglaise Kate Atkinson. Quand on veut Quelques semaines après les romans jouissifs
quelque chose de plus corsé, il y a l’Américaine de Joël Dicker et de Bernard Minier, c’est donc
Rene Denfeld ou l’Islandaise Sigurdardottir. Et puis, au tour des rois du thriller Jean-Christophe Grangé
quand on a terminé sa pile, rien n’interdit de relire et Franck Thilliez de débarquer. Suivis de près
les indémodables, les insurpassables maîtres par des auteurs de roman noir, un peu plus engagé, L'ÉVÉNEMENT L'ÉVÉNEMENT
du genre, Agatha Christie, Simenon ou Conan Doyle.que sont Dominique Manotti ou Éric Halphen. Littéraire Littéraire
Dominique Manotti Peur sur MarseilleMARSEILLE 73
De Dominique
Manotti,
Manotti, qui sait que la mission Le 25 août, tout commence par monter la peur sur la ville en dé- SÉBASTIEN LAPAQUE« Equinox »/
slapaque@lefigaro.fr d’un écrivain est d’empêcher ses l’assassinat d’Émile Gerlache, un nonçant « l’immigration sauvage ». Les Arènes,
385 p., 20 €. contemporains de dormir en paix, traminot marseillais égorgé par Sa- Si les péripéties de cette suite de
AMBIANCE était ressort le dossier enfoui des raton- lah Bougrine, un déséquilibré ratonnades sont vraies, la sociologie
tendue, à Marseille, nades qui ont ensanglanté Mar- algérien. Au lendemain de ce crime du milieu pied-noir et des activistes
durant l’été 1973. seille entre août et octobre 1973. inexplicable, Daquin pressent qu’il de l’OAS esquissée par Dominique
Champion de Fran- Avertissement à ceux qui juge- va assister à « la grande fête de la Manotti est moins précise que celle L’ce en 1971 et 1972 ront que la romancière a l’imagi- mort version soleil et aïoli ». Les édi- qu’a proposée Francis Zamponi
avec un attaquant virevoltant nation fertile : tout est vrai dans toriaux du Méridional, pourtant pro- dans In nomine patris (Babel noir,
nommé Josip Skoblar, l’OM avait cette histoire. Dominique Manotti priété du maire socialiste de Gaston 2000). La romancière évoque les
terminé troisième au classement s’est contentée de mettre en scène Defferre, ne font rien pour calmer protestations du président Houari
après une défaite à domicile contre cette suite de meurtres racistes les passions. Cent mille pieds-noirs, Boumédiène et l’action des comités
Sedan. Mais le pire restait à venir dans la Cité phocéenne à travers c’est une armée de réserve électora- de défense de la Palestine, mais
BRUNO CORTY ses, quel que soit leur niveau, à se sur le Vieux-Port. Comme Didier l’enquête d’une équipe de flics au le à laquelle il faut savoir parler… oublie l’importance, en
arrièrebcorty@lefigaro.fr jeter à l’eau pour rejoindre un ra- Daeninckx a raconté le massacre grand cœur du service régional de plan, de la politique d’arabisation
Agiter les rapatriésdeau au milieu du lac et revenir d’Algériens au métro Charonne, police judiciaire (SRPJ). Parmi eux, menée à Alger qui a provoqué le
N ATTENDANT l’arrivée sans aucune aide. Le problème est à Paris, en février 1962, dans Meur- le commissaire Daquin, que l’on Lectrice des maîtres américains – à départ des derniers Européens nés
en août du Sud-Africain que Joey, 8 ans, ne sait vraiment tres pour mémoire, Dominique retrouve après L’Or noir, où il en- commencer par Ed McBain et James au bled – ils étaient encore 200 000
Deon Meyer, recrue de pas nager. Alex Mason ne veut rien quêtait sur les réseaux de blanchi- Ellroy – et adepte du police proce- sur 800 000 fin 1962. Et surtout les
choc pour la « Série noi- entendre des protestations du ga- ment d’argent et de trafic de dro- dural, le roman de procédure poli- tensions au Proche-Orient qui ont Ere », on conseille aux min, le pousse dans l’eau puis, de- gue de la French Connection. Et ses cière, Dominique Manotti restitue débouché, en octobre 1973, sur
fans de la collection mythique un vant sa peur panique, le hisse sur acolytes les inspecteurs Grimbert admirablement les détails de l’en- le déclenchement de la guerre du
auteur américain traduit pour la le radeau et l’abandonne à son et Delmas. Ces trois-là subodorent quête de Daquin, Grimbert et Del- Kippour. Deux, trois, de
nombreupremière fois. Sur ce J. P. Smith que triste sort, persuadé que cette qu’il y a quelque chose de pourri mas pour tenter de comprendre qui ses autres raisons de faire de la
nous a déniché la redoutable Ma- méthode forte fera ses preuves. du côté de l’Évêché, le siège de la cherche à agiter les rapatriés d’Al- Méditerranée une mer tragique,
NOYADE rie-Caroline Aubert, on ne sait pas Comme Joey n’est pas là le soir au Police nationale. gérie dans les coulisses et à faire rouge sang, cette année-là. ■
De J.P. Smith, grand-chose. Ce New-Yorkais a réfectoire, on s’interroge, on
s’intraduit de l’anglais longtemps vécu à Londres, où il a quiète, on enquête, on sonde le
(États-Unis) publié son premier roman, The Man lac, on ratisse les environs, mais
par Philippe from Marseille. Cinq autres suivront malgré les recherches Joey est
inLoubat-Delranc, avant The Drowning en 2019, logi- trouvable.
Série Noire,
quement traduit par Noyade. serré avec une créature envoyé à Éric Halphen L’art 370 p., 20 €.
Cela commence lors d’une sa femme, un système d’alarme
veillée au coin du feu. Dans un ultraperfectionné qui d’un seulEn bon scénariste, de la guerre humainecamp de vacances au milieu des coup ne fonctionne plus… Comme“J. P. Smith a mitonné
bois, des moniteurs racontent aux si des eaux sombres d’un lac duun suspense gamins dont ils ont la charge la lé- passé venait de surgir la silhouette dans l’épaisseur des personnagesMOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.frgende de John Otis, une sorte de des plus retors tremblante du jeune Joey Proctor. décrits avec une rare finesse
psycroque-mitaine qui enleva, en C’est impossible, et pourtant Alex chologique. En premier lieu, Gus-”
1937, un enfant du camp qu’on ne Vingt et un ans plus tard, Alex Mason commence à s’interroger. N HOMME ou une tave, le jeune homme qui fait
parretrouva jamais. La légende veut Mason est devenu une célébrité de La paranoïa le gagne. femme politique, c’est tie du premier cercle du Boss. Il
que tous les sept ans, un autre en- l’immobilier. Il est riche, marié à En bon scénariste, J. P. Smith a comme un personnage reçoit sur son téléphone portable
fant disparaisse… une jolie femme et père de deux mitonné un suspense des plus re- de roman. Il lui faut un message menaçant, non
identiLe temps a fait son œuvre et si ce filles. Tout va bien pour lui. Son tors. Ici et là, il lâche quelques in- U des caractéristiques fiable. Il ne sait pas vraiment si
genre d’histoire peut encore ef- équipe lui est dévouée corps et dices troublants, exhume un sque- identifiables, repérables entre mil- c’est lui qui est visé ou l’avenir de
frayer les plus sensibles des ga- âme et le promoteur a des projets lette dans les bois, montre une le », écrit Éric Hal- son chef. Il a d’autres
mins, les autres, habitués sans en pagaille. Pourtant, d’un seul poupée mutilée pendue à un arbre phen dans son nou- préoccupations. Son
doute aux films d’horreur, en ri- coup, sa vie pleine de certitudes et qui, de loin, a l’apparence d’un veau titre, donnant LA FAIBLESSE couple avec Olivia,
golent en se bourrant les côtes de d’assurance va devenir un enfer. À enfant, met en scène des person- ainsi une clé de son DU MAILLON commissaire à l’Office
D’Éric Halphen, coups de coude. Pourtant, à la fin croire que quelqu’un veut sa perte. nages frustes tout droit sortis du travail. Pourtant, il va central de répression
Rivages/Noir,du séjour en question, le moniteur Une inscription au fond de sa pis- film Délivrance. On ne se mouillera bien au-delà de ces du trafic de
stupé446 p., 20,90 €.de natation décide de finir en cine dont l’eau a été colorée de pas trop en disant que Noyade est caractéristiques « re- fiants, bat de l’aile.
beauté en obligeant tous les gos- sang, un film le montrant collé- une excellente surprise ! ■ pérables entre mille ». Cette dernière
apLa plupart de ses per- prend qu’elle est
ensonnages sont à ceinte. Elle se retrouve
« double face », le ro- dans une situation
mancier plongeant inextricable. Plus tard,Franck Thilliez Le gendarme et les poupées tristesIL ÉTAIT DEUX FOIS ainsi sa plume dans on rencontre le «
cuDe Franck Thilliez, cette zone grise qu’est rieux » (c’est ainsi
Fleuve noir,
la complexité des qu’en argot on désigne510 p., 22,90 €.
N NE PRÉSENTE voie. Le héros est le lieutenant de s’aperçoit avec horreur qu’il est en ment. Gabriel perd connaissance vieille mère qui vit toujours dans le êtres et des relations le juge) Barth et Bizek,
plus Franck Thilliez, gendarmerie Gabriel Moscato, 2020 sans avoir le moindre souve- peu après. À partir de là, le thriller nord de la France. Elle lui rappelle qu’ils nouent entre limier à la Police des
auteur depuis quinze dont la fille a disparu après une ba- nir de cette période. de Thilliez s’emballe et bien malin qu’elle n’a toujours pas compris eux. On comprend polices.
ans d’une quinzaine lade à vélo. Depuis, cet homme so- qui pourrait imaginer le dixième de pourquoi, avant de partir pour la vite que l’on ne se Éric Halphen aurait
Les ravages du tempsOde thrillers efficaces lide se démène pour retrouver sa ce qui va se passer par la suite. Ga- Savoie, il a fait installer un coffre- trouve pas dans un pu aussi écrire que
qui l’ont propulsé, en 2019, parmi trace. Une piste le mène à un hôtel Dans le miroir de sa chambre, il briel Moscato doit combler les trous fort chez elle. Il est urgent de pren- polar où les bons cou- c’est mystérieux, un
les dix romanciers les plus vendus où Julie avait travaillé un été. Épui- constate les ravages du temps et dans la chronologie. Qui est cet dre la route et de continuer l’en- rent après les méchants. La Fai- roman, on ne sait pas ce qui peut
en France. L’an dernier, avec Luca, sé, le gendarme s’endort et se re- une coupe de cheveux étrange. Son Obama président des États-Unis ? quête pour retrouver Julie… blesse du maillon est placé sous séduire : le sujet, le style, les
peril a prouvé que publier un livre par trouve le lendemain dans une autre costume de gendarme a disparu. À quoi servent Uber et Deliveroo ? Franck Thilliez réussit à tenir le l’égide de Sun Tzu et son Art de la sonnages ? La Faiblesse du maillon
an ne nuit pas à l’inspiration. Et ce chambre de l’hôtel alors qu’une Refusant de croire à cette aberra- Gabriel ignore tout des attentats rythme sur 500 pages et à nous em- guerre ainsi que de Machiavel. Le est un grand roman noir, en ce
n’est certainement pas Il était deux pluie d’oiseaux morts s’écrase tion, il laisse un message à son ad- survenus à Paris cinq ans plus tôt et barquer, de la Savoie à la Pologne, décor est à l’avenant : nous voici sens qu’il dévoile la nature des
fois qui va remettre en cause son contre sa fenêtre. joint Paul. Sur la route, il aperçoit dont parle la presse. Il découvre en passant par la Belgique, sur les en pleine campagne présidentielle. êtres. Comme chez Henning
Manstatut de dauphin de Grangé. Cet horrible phénomène n’est plusieurs voitures de la gendarme- que sa femme l’a quitté pour vivre traces d’un auteur de thrillers à C’est la dernière ligne droite. « Le kell, le plus important n’est pas
Comme dans Avalanche Hôtel, de que le début d’une longue nuit rie et se rend sur les lieux. Un corps avec Paul, son adjoint. La fille de succès pervers, d’un peintre ama- Boss », un jeune qui a cassé les co- l’intrigue – même si dans ce livre
son ami Niko Tackian (avec qui il a pour Gabriel, qui découvre que de femme gît sous un drap. Et si Paul, Louise, qui était copine avec teur de sensations fortes, d’une des politiques, a un boulevard de- tout sonne juste, pas besoin de
décréé la série Alex Hugo pour la douze années se sont écoulées en c’était Julie ? Julie, n’est plus une ado mais une maison labyrinthique. On ressort vant lui. Inutile de dire que cette rouler le pedigree de l’auteur qui
télé), Thilliez imagine l’histoire l’espace de quelques heures. Il Quand il voit débarquer Moscato, jeune femme engagée dans le mé- de l’expérience quelque peu ébran- ascension fulgurante nous renvoie sait de quoi il cause –, non,
l’essend’un amnésique. L’action se dé- croyait être dans l’enquête sur la fantôme perdu de vue depuis douze tier de gendarme. Le seul appui de lé mais épaté par le savoir-faire à une autre, bien réelle, en 2017. tiel ici est cet extraordinaire
déroule dans une petite ville de Sa- disparition de sa fille en 2008 et il ans, Paul le chasse sans ménage- Gabriel dans ce cauchemar, c’est sa diabolique de l’auteur ! ■ B. C. Mais le plus intéressant est ailleurs, cryptage de la comédie humaine. ■
Jean-Christophe Grangé Le sang des vignes Pedro Garcia Rosado La mort aux troussesLE JOUR LE CLUB
DES CENDRES DE MACAO
De De Pedro Garcia
Grangé, epuis 1998 et Les Riviè- quêtes inédites du commissaire scénarios. Il réécrit une histoire à la douceur ! La violence, il en fait lent gewurztraminer. L’intrusion N 1985, cela faisait moins retour des caravelles avait sonné. agents de la Policia de Segurança de Li Huei, une Chinoise qui rêve milieux politiques, économiques etRosado,
Albin Michel, res pourpres, le thriller Niémans, héros des Rivières pour- partir d’un fil rouge mais opère des son affaire. Un an après, le tandem d’un Niémans aux méthodes mus- traduit du portugais de dix ans que le prési- Les Portugais allaient devoir faire Publica (PSP), un médecin aux dos- d’Europe. Li Huei est alors exécu- médiatiques ont tous été
éclabous366 p., 21,90 €. français n’est plus tout pres. Il a été le scénariste de la pre- changements. Il faut se sortir de la qui relève de l’Office central clées les dérange. Infiltrée dans par M. Benarroch dent Mao était mort à leurs valises. siers bien renseignés et un présen- tée et Vasques doit fuir au Portugal. sés. Le procureur général ne tient
et N. Meyroune, à fait le même. Désor- mière saison diffusée en 2018 sur tête Olivier Marchal, formidable contre les crimes de sang, « avant- leurs rangs, Ivana mène son en- Pékin. Sur la péninsule tateur de télévision promis à une Deux décennies plus tard, les pas à ce que le lien soit fait avec le
Chandeigne, Nostalgie de la mère patrieDmais, il y aura un avant France 2 avant de laisser la place Niémans de la série télé. Le per- poste des enfers », se retrouve à quête. Le crime est-il imputable à Ede Macao, les Portugais longue carrière. Ils sont cinq et non ambitieux qui se sont rencontrés en Club de Macao et s’inquiète d’être
430 p., 22 €.et un après Jean-Christophe Gran- pour la seconde diffusée en 2020. sonnage de Grangé ne lui ressem- nouveau en Alsace. Une région des pilleurs d’églises ? Les fresques comptaient fébrilement les années Dans les premières pages du Club pas treize, comme dans ce grand Asie n’ont pas renoncé à parcourir sans nouvelles de l’ancien agent
gé. Douze autres titres ont suivi Cette expérience a été payante ble pas au physique même si son que connaît bien Niémans. Cette écroulées n’avaient, semble-t-il, de douceur de vivre qui leur res- de Macao, le second roman de roman noir qu’est Ferragus. Mais le monde de bas en haut. Après la Carlos Vasques. Un autre
persondans lesquels l’ancien journaliste pour l’auteur, qui a pu étoffer un caractère volcanique est bien là. Et fois, un religieux est mort dans pas de valeur. Les anabaptistes re- taient à passer dans le sud de la mer l’écrivain portugais Pedro Garcia comme les créatures de Balzac, défection d’un second agent de la nage exprime sa crainte. « Nous
n’a cessé de creuser l’idée du mal personnage créé vingt ans plus tôt, puis son adjointe, Camille (déli- une église, écrasé par des pierres fusent de toute façon toute repré- de Chine. La mémoire portugaise Rosado traduit en français, on ne ils n’admettent aucune des idées PSP, les anciens membres du Club sommes dans un petit pays, où tout
sans avoir recours à un personnage et pour le lecteur, qui a retrouvé cieuse Erika Sainte), n’a plus rien à entraînées par la chute d’échafau- sentation religieuse. Suivant son est longue. Tous les Joao, les Luis et sent pas les protagonistes de cette du monde et n’en reconnaissent de Macao ne sont plus que trois, se sait. Où tout le monde couche avec
récurrent comme le font la plupart Niémans en 2019 dans le roman La voir avec l’Ivana du roman. Bien dages. Un triste accident pour les instinct, Niémans sait que cette les Miguel de Macao se souvenaient ténébreuse affaire tenaillés par la aucune loi. Sam Wah, le chef d’une mais leur volonté de puissance a tout le monde. Où l’information
cirdes auteurs du genre. Grangé a pu- Terre des morts. sûr, ce sont deux poids plumes. Messagers ou Émissaires, mem- communauté sans histoires cache que l’ouverture de la route mariti- nostalgie de la mère patrie. Autour triade de Macao et Hongkong, a décuplé : devenu procureur géné- cule à grande vitesse. Et où les
inviblié à son rythme, loin du livre par Bien sûr, elles ont toutes les deux bres d’une communauté religieuse quelque chose de grave. D’autres me des Indes par Vasco de Gama du juge Carlos de Sousa Ribeiro mis à leur disposition des maisons ral, Carlos de Sousa Ribeiro prétend tations, les sollicitations, les
presean de ses confrères. Et puis, vingt un passé chargé. Ivana, « 43 kilos en marge du christianisme. Ces meurtres ne tardent pas à surve- à la fin du XV siècle avait permis s’est organisé un petit groupe vides dans lesquelles ils organisent désormais se faire élire président sions, les propositions… laissent des
« Avant-poste ans après ses débuts (comme Ber- de force hostile », a tué le père anabaptistes vivent en circuit fer- nir. Et Ivana est en danger… à leurs ancêtres d’aboutir sur d’ambitieux, de jouisseurs et de des petites fêtes en compagnie de de la République. Son problème est traces. » Un roman noir glaçant,
des enfers »nard Minier avant lui avec la série de son fils, dangereux dealer. mé, ne dépendent de personne. Grangé ne déçoit pas, assumant ce petit morceau de terre. Mais la mystificateurs bien décidés à pro- jeunes Chinoises peu farouches. que le « procès de Bienfaisance », inspiré d’une affaire
contemporaiGlacé, sur M6, en 2017), il a cédé Le Jour des cendres est un deuxiè- Assassinat couvert par Niémans, Chaque année, le moment fort, sans mal son statut de parrain pour patience chinoise est sans limites. fiter jusqu’au bout de la douceur Une organisation impeccable, jus- une monstrueuse affaire d’abus ne, le réseau de notables
pédophiaux sirènes de la télévision et ac- me volet de même saveur. Grangé l’homme sans femme, sans enfant, pour eux, ce sont les vendanges la famille des auteurs de thriller. ■ Après quatre cent vingt-cinq ans câline des nuits de Chine : un ins- qu’à ce que l’un des cinq, le policier sexuels à caractère pédocriminel, les de la Casa Pia. ■
cepté de porter à l’écran des en- ne fait pas de la novélisation de ses qui n’a peur que d’une chose : tardives qui produisent un excel- B. C de présence en Asie, l’heure du pecteur de la police judiciaire, deux Carlos Vasques, tombe amoureux vient d’ébranler le Portugal. Les S. L.
Ajeudi 25 juin 2020 LE FIGARO
Barbara Abel, ont disserté. D’une occulte composite. Faux-semblants, apparences 6 REGARDS NOIRS
boîte libertine londonienne où le corps trompeuses, hallucinations… Regarder le
En 2019, les Éditions Belfond meurtri d’un homme est retrouvé noir propose de riches portraits
publiaient Écouter le noir, un recueil au marché labyrinthique de Dakha de personnages étonnants surpris
de nouvelles écrites par treize auteurs où le petit Sabbir, aveuglé par par leur propre aveuglement, attirés
de thrillers ayant eu pour seule ses ravisseurs, est contraint de mendier, par de terrifiants fantasmes et qui,
consigne la suivante : élaborer un récit en passant par l’appartement d’un auteur pour certains, ne cillent pas devant leur
en convoquant le sens tout particulier épouvanté par un point noir grossissant discrète perversité. CLAIRE CONRUYT
de l’ouïe. Cette fois, c’est sur le regard sur un mur blanc, le lecteur savoure, non L'ÉVÉNEMENT
« Regarder le noir », sous la direction que les romanciers, parmi lesquels sans inquiétude, les histoires sombres
d’Yvan Fauth, Belfond, 288 p., 19,50 €.R.J. Ellory, Olivier Norek ou encore et singulières de cette anthologie Littéraire
R. J. Ellory Et si JFK avait vécu…
L’auteur imagine que l’attentat du 22 novembre 1963 a échoué.
au quatrième étage du fameux dé- leurs grands projets pour l’Améri- morte. Un suicide, disent les L’introspection n’est pas le fortASTRID DE LARMINAT
adelarminat@lefigaro.fr pôt de livres donnant sur la Dealey que. Ellory, comme dans nombre autorités. Jean était une journalis- d’Ellory. Son héros et les
personPlaza - d’où le vrai Lee Harvey de ses précédents romans, met en te brillante qui enquêtait sur Ken- nages secondaires manquent deLE JOUR
T SI JFK n’était pas mort Oswald a tiré sur le couple prési- OÙ KENNEDY scène deux frères soudés par le nedy. Mitch, qui n’a jamais cessé consistance. L’intrigue tire en
lonN’EST PAS MORTle 22 novembre 1963 à dentiel. destin et aussi différents que de l’aimer, ne croit pas qu’elle ait gueur et lorsque enfin elle se
racDe R. J. Ellory, Dallas ? Voilà l’hypothè- Le récit reprend six mois plus Dr Jekyll et Mr Hyde… pu se donner la mort. Il va enquê- croche à l’autre volet du roman,
traduit de l’anglais se astucieuse sur laquel- tard et se déroule sur deux scènes. ter. La jeune femme se trouvait à c’est par une torsion peu
convainpar Fabrice Pointeau, Calibré comme E le est bâti le nouveau En toile de fond, il y a un tableau Dallas le 22 novembre 1963. Que cante. Si la révélation finale sur les
Sonatine, une série téléviséeroman de R. J. Ellory, qui explore à des coulisses de la Maison-Blan- cherchait-elle ? Qu’avait-elle causes de la mort de Jean est
insuf428 p., 22 €.
son tour le mythe Kennedy et ses che où Robert Kennedy prépare Mais l’action principale se déroule trouvé ? fisamment exploitée, l’ultime coup
sombres revers – R. J. Ellory, à ne les primaires démocrates avec les loin de ce nouvel Olympe qu’est la Les passages sur les Kennedy, de théâtre concernant les Kennedy
pas confondre avec le grand James conseillers du président. John Maison-Blanche des Kennedy. Le calibrés comme des scènes de série est excellent. Il nous renvoie à la
Ellroy, qui avait brossé dans Ame- Fitzgerald Kennedy sera-t-il réé- héros du roman est un journaliste télévisée, elliptiques et percu- grande énigme jamais vraiment
ricain Tabloid un tableau magistral lu ? Obtiendra-t-il même l’inves- free-lance, Mitch, 35 ans, qui noie tantes, sont très réussis. En revan- élucidée : qui avait intérêt à
supdes arrière-cours putrides de l’ère titure de son parti ? Sa garde rap- son sentiment d’échec dans beau- che, le récit de l’enquête de Mitch primer JFK ? ■
Kennedy. prochée commence à en douter. coup de whisky. Dès les premiè- se disperse et s’enlise, avec de
lonLe roman d’Ellroy s’achevait le Les turpitudes et les maladies de res pages, un coup de fil le sort de gues digressions mélodramatiques
jour de l’assassinat du président. JFK, son addiction aux médica- sa torpeur et le ramène à l’époque sur son amour perdu pour Jean.
Celui d’Ellory commence le lende- ments et aux femmes sont de plus de sa jeunesse, quand il rêvait
main : le voyage du président et de en plus difficiles à cacher. Et les d’être un grand reporter célèbre.
la première dame à Dallas s’est rumeurs sur le trucage des élec- La mère éplorée de sa fiancée
achevé sans incident et ils sont tions de 1960 vont bon train. Le d’alors lui apprend que sa fille est
repartis à Washington. Pourtant, preux Robert s’inquiète : les
KenEllory nous fait comprendre qu’un nedy ont besoin d’un second
certain Harvey se trouvait la veille mandat pour mettre en œuvre
Kate Atkinson Le détective a du cœurTROIS PETITS
TOURS ET PUIS
mer du Nord, dans une ville du avaient terminé en prison. UnREVIENNENT ALEXANDRE FILLON
De Kate Atkinson, Yorkshire pas si paisible que ça. probable troisième homme était
traduit de l’anglais Rene Denfeld L EST toujours bon de re- Depuis sa séparation avec sa der- sans doute impliqué mais il n’a
japar Sophie Aslanides, trouver ce cher Brodie. En nière compagne, il s’occupe de son mais été identifié. Brodie va
égaleJC Lattès, parallèle à ses romans, com- fils de 13 ans et de son labrador ment devoir se pencher sur
l’acti457 p., 22,90 €.L’effet papillon me Dans les coulisses du mu- jaune vieillissant. L’enquêteur ne vité de certains membres duI sée ou Une vie après l’autre, lit plus beaucoup : aucune littéra- Belvedere Golf Club…
Alors que Naomi mène son enquê- la romancière anglaise Kate Atkin- ture, juste parfois quelques romans Trois petits tours et puis revien-ALICE DEVELEY
adeveley@lefigaro.fr0 te, ses pas croisent ceux d’une certai- son reprend régulièrement les policiers « joyeusement irréalis- nent est porté par son humour
ne Celia, 12 ans. La fillette fait partie aventures de Jackson Brodie. On tes ». Le gros de son travail consis- grinçant, la manière avec laquelle
HABITUDE, les de ces gosses qui arpentent le quartier suit l’ancien membre de la police te à suivre des époux infidèles où Atkinson peint les désillusions de
monstres sont assez « des laissés pour compte ». Là-bas, la du Cambridgeshire devenu un dé- des épouses persuadées, elles, l’existence et la bassesse des
homreconnaissables. prostitution, la drogue et les lapida- tective privé avec licence dirigeant qu’on les suit. Il lui arrive de se mes. L’auteur préfère privilégier
Avec leur gueule de tions sont une ritournelle. Celia doit Brodie Investigations depuis son ronger les sangs quand il voit une l’ambiance à l’action tout en soi-D’ Frankenstein et piller les poubelles et jouer à cache- apparition dans La Souris bleue, gamine faire du stop et d’empê- gnant les seconds rôles, comme les
leur sourire sanglant à la Dracula, il cache avec les pervers. Parfois, elle immanquablement séduits par le cher un type en bout de course de inspecteurs Ronnie Dibick et
Regest impossible de les rater. Oui, sauf déteste tellement la vie que pour s’en côté bourru de celui qui a eu une sauter du haut de la falaise. Ou de gie Chase.
que chez Rene Denfeld, ils prémunir, elle se réfu- enfance dure, a failli y passer s’intéresser à une sale affaire de La palme revenant pourtant une
sont comme vous et moi. gie dans son monde de maintes fois et dont la femme maltraitance qui refait surface. fois encore à Jackson Brodie. Un
Ce sont des étudiants, des papillons et de lucioles. idéale a longtemps ressemblé à cœur pur dont « l’idée de ce quiLA FILLE
Un humour grinçantpères de famille ou des di- Pourtant, il y a quelques Françoise Hardy. était juste et injuste n’était pas tou-AUX PAPILLONS
rigeants. Parce que la mi- De Rene Denfeld, mois de cela, l’enfant Brodie habite désormais une À l’époque des faits, Bassani et jours conforme à la norme légale
traduit de l'anglais sère nous a rendus aveu- avait encore un toit, maison à trois cents mètres de la Carmody, deux élus locaux, communément acceptée ». ■
par Pierre Bondil, gles à une certaine forme une mère et une sœur.
Rivages, de monstruosité, les per- Que s’est-il passé ?
284 p., 21,50 €.vers, criminels et autres
La loi détraqués peuvent sévir
ne protège pas Sigurdardottir Loin de la carte postalesous notre nez, en toute
impunité. Enfin presque. Doucement, Denfeld
Car l’auteur n’est pas du démêle le nœud de son FRANÇOISE DARGENT des détails fort prosaïques dans leur de viol sur mineur, un terroriste est
fdargent@lefigaro.frgenre à laisser filer les histoire. « Les enquê- récit pour les rendre, disons, plus sur le point de financer le chantier de
coupables. tes, c’est comme des pe- proches du lecteur. la nouvelle route du sud. La
corrupComme dans son pré- lotes. On tire sur un fil, AIE PAS peur tion n’épargne pas ce pays réputé
Femmes puissantescédent roman, Rene puis sur un autre (…) Et de l’utiliser calme, et la romancière, à l’instar de
TRAHISONDenfeld a pour person- à l’intérieur, toujours, il « en toute oc- Ainsi, Ursula, qui vient d’être nom- son confrère Arnaldur Indridason,
De Lilja nage principal Naomi y a un enfant perdu, les casion. Du- mée ministre, refuse d’abord le n’hésite pas à teinter de noir la carte
Sigurdardottir,
Cottle, alias « la femme bras tendus, qui appelle N’ rant le mois chauffeur qu’on lui octroie au pré- postale du pays des volcans et des traduit de l’islandais
qui retrouve les enfants ». au secours. » On ne crie qui vient tu vas serrer plus de mains texte qu’elle peut conduire seule. sources chaudes. Elle sait y faire. Elle par Jean-Christophe
La trentenaire n’a tou- pas beaucoup dans ce que tu ne l’as fait de toute ta vie. Et la Mais lorsqu’un sans-abri est retrou- brouille les pistes en introduisant les Salaün, Métailié,
jours pas retrouvé sa sœur disparue roman, mais les voix sont fortes. On grippe vient de faire sa réappari- vé enfermé dans son coffre, après lui personnages par de courts chapitres 330 p., 22 €.
alors qu’elle n’avait que 6 ans. Quand cherche la justice comme on cher- tion. » Le lecteur n’aurait sans doute avoir écrit des messages étranges, qui peuvent sembler n’avoir aucun
elle y repense, c’est à peine si elle s’en che l’humanité. Car la loi ne protège pas retenu ce passage il y a encore elle accepte que Gunnar, chauffeur rapport entre eux. La pelote est
souvient. Un champ de fraises, une pas, elle condamne. Et encore, elle le quelques mois. Celui où le chef de mais aussi garde du corps, l’accom- lancée ; au lecteur d’en tirer les fils.
vallée au milieu des bois, un abri ato- fait mal. Denfeld sait que ceux qui cabinet présente le flacon de gel pagne. « Les femmes puissantes ré- Puis Sigurdardottir débride l’intrigue
mique… Les souvenirs sont flous. n’ont pas de nom n’existent pas. hydroalcoolique comme l’accessoi- vèlent les pires instincts chez cer- très efficacement.
Confus. Mais elle ne l’a pas oubliée. Alors, l’auteur, qui se souvient avoir re indispensable à la nouvelle minis- tains », souligne son nouvel ange Entre-temps, elle aura abordé
Après des recherches vaines, Naomi été une enfant sans abri, donne à en- tre de l’Intérieur. Cette remarque gardien. Il ne croit pas si bien dire. quelques maux récurrents de son
se rend à Portland (Oregon). Des ca- tendre le récit d’invisibles. Les fan- témoigne qu’en Islande les règles Le nouveau roman de Lilja Sigur- pays comme son rapport particulier à
davres de filles ont été repêchés des tômes, comme les monstres exis- d’hygiène pleines de bon sens dardottir a pour titre Trahison, et la l’argent ou à l’immigration. Il y a aussi
eaux de la rivière. Se pourrait-il que tent. Il faut les voir pour y croire. étaient la norme bien avant l’appa- capitale islandaise se révèle être un dans ce livre des pulls tricotés main,
sa cadette en fasse partie ? La vérité Malgré des maladresses dans la tra- rition du Covid-19. Elle montre éga- véritable panier de crabes. des talons qui s’enfoncent dans la
neisur leur passé va-t-elle enfin remon- duction, La Fille aux papillons est un lement cette capacité qu’ont les Un sans-abri délire sur ses liens ge et quelques croyances nordiques.
ter à la surface ? roman prenant. ■ auteurs de polars nordiques à glisser avec le diable, un policier est accusé Bienvenue dans l’Islande noire. ■
A
À LIRELEMAGAZINE
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LESEXTRAITSDELA
RENTRÉELITTÉRAIRE
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LE FIGARO jeudi 25 juin 2020
7LE CHIFFRE DE LA SEMAINEJ’aimerais bien écrire
Retrouvez sur internet encore un livre la chronique
« Langue française »EDNA O’BRIEN (90 ANS) eAU QUOTIDIEN « IRISH TIMES », 12À L’OCCASION DE LA RÉÉDITION SUR du Top 20 GfK/Livres HebdoDE SON ESSAI BIOGRAPHIQUE WWW.LEFIGARO.FR/
LANGUE-FRANCAISESUR JAMES ET NORA JOYCE (« JAMES & NORA. Le premier roman d’Anne Pauly,
A PORTRAIT OF A MARRIAGE »). Avant que j’oublie (Verdier), Prix du livre Inter 2020, HISTOIRE@
GARY DOAK/© WRITER PICTURES/LEEMAGE entre dans le classement des meilleures ventes Littéraire
ET AUSSIStendhal et la mère abbesse
Passion Moyen Age
Les amateurs de Game
of Thrones n’ont qu’à bien se ESSAI Une enquête littéraire
tenir : certes, la lecture de La Vie
dans un village médiéval et historique sur le mystérieux
est d’une approche plus austère
que la plongée dans la série manuscrit d’un procès
télévisée culte, mais ô combien
e enrichissante. D’ailleurs, George qui fit scandale au XVI siècle.
R. R. Martin, le créateur de la saga
médiévalo-fantastique, ne cache
JACQUES DE SAINT VICTOR pas qu’il a puisé une bonne partie
de ses connaissances
L FUT un temps béni où, à dans les travaux de Frances
Paris, la passion des manus- et Joseph Gies. Mari et femme,
crits anciens était aussi des- les deux écrivains et historiens
tructrice que celle du jeu ou de américains ont consacré
L’abbesse de Castro Ila boisson. Elle pouvait une vingtaine d’ouvrages
a pu, par sa relationconduire son homme dans les asiles au Moyen Âge : traduit pour
avec l’évêque de fou ou sur les bancs des tribu- la première fois en français,
naux, comme le propriétaire d’un Francesco, vouloir leur étude sur le village d’Elton
eexprimer son oppositionmanuscrit sur l’affaire de l’abbesse – Aylington au XIII siècle –
à une vie de recluse.de Castro, accusé d’avoir dérobé ce fait découvrir tous les ressorts
Ci-contre, Le Chœur,texte aux archives vaticanes. Selon d’une communauté à un moment
la légende, ce texte aurait inspiré d’Odoardo Borrani. où la civilisation occidentale
Stendhal dans la rédaction de sa est en pleine gestation. L’argent,
célèbre nouvelle L’Abbesse de Cas- inférieure à celle des Farnèse. Mais roger sur ces allers-retours entre que, et leur relation est donc néces- la religion, l’ordre social ou encore
tro. L’historienne Lisa Roscioni, est l’abbesse meurt avant la cérémonie. histoire et littérature. Envoyée au sairement prohibée. le système juridique sont passés
partie à la recherche des vicissitu- couvent dès l’âge de 12 ans, l’abbesse En 1859, à travers la maison de au crible, à travers des notes
L’extravagance des de ce manuscrit fameux pour se a pu, par sa relation avec l’évêque, vente Sotheby, le manuscrit du très précises et une série
des sentimentslivrer à une sorte d’enquête à la fois vouloir exprimer son opposition à procès de l’abbesse de Castro de de figures emblématiques.
historique et littéraire où se mêlent Tout ressurgit, un siècle après, alors une vie de recluse condamnée à ne 253 feuillets intitulé Inquisitionis pro- On pourrait croire
l’esprit de la Renaissance et celui du que la petite ville est détruite pierre jamais pouvoir s’opposer aux logi- cessus contra Elenam Orsini abbatis- cet environnement sommaire,
Risorgimento italien. L’ABBESSE par pierre à l’instigation du pape ques familiales. L’histoire se déroule sam de Castro, pro fornicatione cum il n’en est rien : même au Moyen
DE CASTROChacun connaît plus ou moins Innocent X. Des manuscrits circu- peu de temps après le concile de episcopo Castrensi, est vendu par un Âge, la complexité est partout.
De Lisia Roscioni,l’histoire de l’abbesse de Castro lent alors pour évoquer ce scandale Trente qui avait pourtant rappelé la patriote italien qui prétend que F. M.
traduit de l’italien avec laquelle Stendhal a pris beau- de Castro. En 1833, Stendhal en supériorité de la liberté (notamment Stendhal avait vu ce manuscrit avant
par Vincent Jolivet,coup de liberté. Nous sommes à la aurait entendu parler lors d’un de matrimoniale) sur les préoccupa- de rédiger sa célèbre nouvelle. La
Tallandier, efin du XVI siècle. Hélène des Ursins ses séjours à Rome. Fasciné par la tions et les stratégies dynastiques. littérature entre au service de
l’his288 p., 20,90 €.
est l’abbesse de la petite ville portée de ce récit évoquant à la per- Contrairement à ce que croit la vul- toire pour renforcer le poids
marde Castro, près de Rome, et elle a fection ce que l’auteur de La Char- gate contemporaine, c’est l’Église chand d’un document. Beaucoup de
une relation clandestine avec son treuse de Parme aimait en Italie, qui s’opposait ainsi ouvertement aux spécialistes avaient cru qu’en
évoévêque, Francesco, dont naît un en- l’extravagance des sentiments, la grandes familles, en affirmant (ce qui quant ce procès Stendhal avait
simfant. C’est alors que le scandale force de l’instinct de liberté (contre n’était le cas ni dans l’islam ni dans le plement usé d’un procédé littéraire
éclate et que les deux amants sont l’enfermement des couvents), qui judaïsme) la supériorité de l’amour (assez fréquent depuis Horace
Walarrêtés. Les seigneurs du lieu, les ri- ne va pas à l’encontre du sentiment sur toute autre considération. Encore pole), celui du « manuscrit
retrouchissimes Farnèse, cousins de l’ab- religieux, comme en France (qu’on fallait-il que cet amour reste inscrit vé ». Il semble qu’il n’en soit rien :
LA VIE DANS besse, essayent d’étouffer l’affaire songe à La Religieuse de Diderot), dans le cadre de relations tolérées l’historienne a bien retrouvé ce
maqui fait du duché de Castro un lieu mais le sublime ; il décide de rédiger entre deux célibataires de sexe oppo- nuscrit à la Bristish Library. Peut-on UN VILLAGE MÉDIÉVAL
de perdition. Ils proposent à l’ab- une de ses plus célèbres nouvelles. sé. L’abbesse a fait (volontairement être sûr pour autant que c’est bien ce De Frances et Joseph Gies,
besse d’épouser le frère de l’évêque, Cette tragique péripétie est l’occa- ou non, et là est toute la question) manuscrit qui inspira Stendhal ? Le Les Belles Lettres,
304 p., 16,90 €. même s’il est d’une condition très sion, pour l’historienne, de s’inter- vœu de chasteté, comme son évê- mystère demeure. ■
La fin de l’hégémonie française
LAPASSIONESSAI Conséquences de la guerre de Succession d’Espagne.
DESLIVRES
La France sort exsangue deÉDOUARD DE MARESCHAL
edemareschal@lefigaro.fr cet affrontement titanesque qui ETDESÉCRIVAINS
marque la fin de sa domination
N 1701 éclate la guerre de exclusive sur l’Europe. L’armée
Succession d’Espagne, française a cumulé les défaites
déun conflit européen qui sastreuses : Blenheim en 1704, où
oppose la France, alors au les troupes du maréchal de Tallard chezvotremarchanddejournauxNOUVEA UEsommet de sa puissance, sont détruites par celles de
Marlboà une coalition emmenée par l’An- rough, l’aïeul de Winston
Churgleterre, la Hollande et l’empereur chill, qui lui consacra une
biograLéopold, chef de la maison de Habs- phie panégyrique. Suivent celles de
bourg. En jeu, la succession au trône Ramille et de Turin en 1706, LA GUERRE
DE SUCCESSION d’Espagne après la mort sans des- d’Audenarde en 1708 ou de
MalplaD’ESPAGNE cendance de Charles II, souverain quet en 1709, bien que cette
dernièDe Clément Oury, d’un immense empire sur lequel le re passe presque pour une bonne
Tallandier, soleil ne se couche jamais. Il s’étend nouvelle puisque les troupes
fran518 p., 25,90 €. sur l’Espagne, une partie de l’Italie, çaises ont évité par leur repli une
les Pays-Bas méridionaux (l’actuel- invasion de la France. Et pourtant,
le Belgique), une grande partie de Clément Oury souligne que les
trail’Amérique latine, et va jusque dans tés de paix d’Utrecht signés en 1713
l’océan Pacifique. Le roi défunt a aboutissent à une solution plutôt
choisi le jeune Philippe, duc d’An- équilibrée.
jou et petit-fils de Louis XIV pour lui
La Grande-Bretagne succéder, aux dépens de ses cousins
victorieusedirects de Vienne, les Habsbourg.
Dans cette guerre complexe, où La couronne d’Espagne est
finalel’Europe entière devient un champ ment bien reprise par Philippe V,
de bataille, s’installe un nouvel chassé de la capitale en 1706 avant
équilibre des puissances qui perdu- d’y revenir triomphalement
quelrera jusqu’à la Première Guerre ques mois plus tard. Mais
l’intémondiale, explique Clément Oury, grité territoriale du royaume
diplômé de l’École des chartres et n’a pu être conservée, malgré les
docteur de l’université de Paris- efforts de Louis XIV. La
GrandeSorbonne, qui signe La Guerre de Bretagne, en revanche, sort
claiSuccession d’Espagne. La fin tragi- rement victorieuse. Au détriment
que du Grand Siècle. de la Hollande, de l’Espagne et du
Clément Oury présente son ouvra- Portugal, elle affirme sa puissance
ge, issu de sa thèse de doctorat, com- sur les mers comme sur le
contime « une tentative d’histoire globale nent ; mais au regard des guerres
de la guerre de Succession ». Il exami- qui, par la suite, vont l’opposer à
ne le conflit dans tous ses aspects di- la France jusqu’en 1815, Clément
plomatique et stratégique, militaire, Oury s’interroge : a-t-elle
mancivil… Jusqu’à plonger parfois le lec- qué en 1713 l’occasion d’abaisser
teur dans des détails qui pourront durablement son plus redoutable
perdre les amateurs les moins avertis. ennemi ? ■
DEAGOSTINI/LEEMAGE
Ajeudi 25 juin 2020 LE FIGARO
8 ■ Premières impressions ■ Son coup de cœurmanque, mais pas à ce que cela pour chacune de nos enseignes
« Un mois après le confinement, dure. Inconsciemment, (sept à Paris). On a égale- J’ai beaucoup lu durant le confi-Paroles
nous avons décidé de jouer la les lecteurs font-ils ment prouvé que l’on nement ! Et, du coup, j’ai dévoré
carte du “click & collect” avec un des réserves ? Tou- savait vendre en ligne les 1 500 pages de la biographie libraire test pour deux de nos librairies, jours est-il qu’ils re- (mais il faut rénover le de Kessel par Yves CourrièreDE Passy et Villiers ; cela a été un partent avec une pile site !). Même avant le (Joseph Kessel ou Sur la piste du
succès phénoménal. Le 11 mai, de livres. Il y a un atta- confinement, j’étais lion, en poche chez L’Abeille/
SYLVIE MAILLET j’étais heureuse de reprendre, chement à la librairie confiante en l’avenir, Plon). Un grand coup de cœur.
Librairies Fontaine mon équipe aussi. Cette fois, ça de quartier, qui sait cette période a simple- Ensuite, j’ai plongé dans ses
roe e) EN MARGE Paris (16 et 17 a été fulgurant. Je m’y attendais, accueillir, conseiller, ment démontré que le mans publiés dans la “Pléiade”. »
et Apt (Vaucluse). tant les clients exprimaient un servir, on le remarque livre est essentiel. MOHAMMED AÏSSAOUILittéraire
PROPOS RECUEILLIS PAR
â NOTRE AVISMOHAMMED AÏSSAOUI
maissaoui@lefigaro.fr Quand une main effrayante saisit
Enki Bilal par le col et le propulse
au Musée Picasso, on n’est pas très ENKI BILAL
LE FIGARO. - Comment est né rassuré pour lui. Puis, l’artiste
quaNu avec Picasso, qui mêle du texte drille petit à petit chaque
centimèà des dessins ? Est-ce un livre à part tre carré du lieu : l’exercice relève
dans votre œuvre ? de la quête quasi mystique. Il finit « J’aime
Enki BILAL. - Contrairement à mes par écrire « ce musée est mon
refuautres ouvrages, c’est un livre qui ge ». D’abord, un paradoxe : on
apn’est pas prémédité, c’est-à-dire prend que l’homme, réputé pour sa
que je ne l’ai pas porté comme j’ai peinture, qui a révolutionné la la musique pu porter mes albums, mes autres bande dessinée pour lui donner ses
récits ou quand j’écris un film. Dans lettres de noblesse, possède une
ces cas, il y a un projet, une matura- mémoire olfactive bien supérieure
tion… Là, c’est Alina Gurdiel (direc- à sa mémoire visuelle. Ensuite, des mots »trice de la collection « Ma nuit au mu- Enki Bilal se transforme en
fabusée » chez Stock, NDLR) qui me leux conteur, usant de mots ou de
propose de rester enfermé une nuit dessins avec un pur bonheur. On
au Musée Picasso et d’écrire ensuite sent qu’il a pris du plaisir à mettre ENTRETIEN
sur cette expérience. Je lui demande en scène ses personnages – Picasso,
ce qu’il y a en ce moment, elle me qui « devait aimer faire pleurer les L’artiste a passé une nuit
répond Guernica. J’accepte pour femmes », Dora Maar, Goya, mais
différentes raisons, mais surtout aussi Charlotte Corday et Marat !au Musée Picasso.
parce que l’idée d’écrire un livre en « Picasso est là, et il me voit. » On
étant totalement libre me fait plai- a le sentiment de vivre avec eux, deIl en a tiré un livre
sir. Au début, je ne pense pas au les entendre, de les voir. Bilal use
dessin, c’est Alina Gurdiel qui m’en de toute sa liberté d’écrivain, et passionnant
parle. Je réfléchis et, finalement, le c’est dense, jouissif, drôle,
prepremier « mot » du livre est un nant, ça frappe ! Une mise à nu to-sur la création.
dessin : une main qui me saisit par le tale, puisque tous se retrouvent
col et me propulse au Musée Picasso. nus. Le livre prend une tournure
d’une rare inventivité, un bijou de
On a le sentiment de se retrouver littérature. Est-ce un roman, un
dans un roman. Avez-vous récit, un tableau ? Tout cela, et un
voulu écrire une fiction ? grand manifeste pour la création.
C’est un choix, car je ne voulais pas Et la liberté. ■
devenir un pédagogue du musée. Je
me dis que je vais vivre une
expéEnki Bilal : rience. Donc oui, c’est une fiction. nouveau que cela. Quand j’ai publié la fabrication des dessins. Parfois, essayant de la rendre visible. Et mologie, c’est terrifiant : on ne peut
Totalement ! Il s’est passé quelque Le Sommeil du Monstre, en 1997, et deux lignes de texte valent mieux « À chaque fois claire ! Tout comme j’aime la légè- pas l’imaginer. Pour la première
que j’écris en français, chose d’étonnant : quand j’imagine tout ce que j’ai fait par la suite, jus- qu’un grand dessin. Parfois c’était reté, mais je pense que le devoir fois, je comprends qu’un écrivain
c’est avec ce sentiment Picasso, Dora Maar, Goya et moi que dans ma façon de travailler, l’inverse, bien sûr. Je crois que l’on d’une langue est d’exprimer cette et des mots peuvent m’influencer
de rendre hommage nus… Eh bien, j’ai vraiment l’im- m’a, de fait, éloigné de la bande retrouve cette façon de travailler complexité tout en restant accessi- graphiquement. C’était une prise
pression de revoir cette situation dessinée. D’ailleurs, à cette épo- dans Nu avec Picasso. à cette langue. » ble. Cela vient de loin : j’ai le senti- de conscience incroyable. Quand je
FRANÇOIS BOUCHON/comme si je l’avais vécue. J’ai que-là, j’étais considéré comme un ment de rendre hommage à la lan- lis Lovecraft, c’est comme si j’allais
LE FIGAROavancé à tâtons. L’histoire s’inven- traître – la BD est un milieu conser- Justement, la complexité des êtres gue française, parce que je l’ai dans un musée me nourrir
te et, petit à petit, je réalise que des vateur, et même parmi les critiques et des situations semble au cœur rencontrée et aimée sur le tard d’images. Cela a beaucoup compté
dessins peuvent trouver leur place certains affirmaient que j’étais pré- de votre démarche… – j’avais 10 ans à mon arrivée pour moi, y compris dans
l’utilisadans le livre. tentieux, etc., parce que j’avais pris Oui, absolument. C’est quelque en France. J’aurais pu ne pas tion des couleurs. Mon rapport à la
des libertés avec le genre. Dans Le chose qui me tient à cœur. Je ne di- l’aimer, mais non, ma passion pour littérature vient de là : j’aime
N’est-ce pas un livre original Sommeil du Monstre, la complexité rais pas que c’est un devoir, mais je la narration s’est révélée, pour le beaucoup les stylistes, la musique
dans votre œuvre ? venait du texte, c’est à partir de ce ne suis pas satisfait si je n’ai pas ce rêve, pour l’imaginaire. Chaque des mots. Il y a des œuvres deNU AVEC PICASSO
Depuis que le livre est sorti, je me moment-là que mon style s’est sentiment de creuser, d’essayer de D’Enki Bilal, fois que j’écris en français, c’est science-fiction qui dépassent la
coll. « Ma nuit pose, en effet, la question. Mais je façonné parce que mon écriture est montrer, oui, une complexité. avec ce sentiment de lui rendre littérature classique.
au musée », Stock,crois que, finalement, ce n’est pas si à la fois parallèle et imbriquée dans J’aime me coltiner à cette idée en hommage. Je crois qu’il existe en
94 p., 16 €. moi une reconnaissance de manier Votre livre n’est-il pas un manifeste
cette langue, de jouer avec elle, sa pour la création et ne pose-t-il pas
musicalité. Je retravaille souvent la question de l’engagement ?
mon texte, notamment au niveau Cela s’est imposé naturellement.
de la musique. C’est très musical Pourquoi je me retrouve au musée ?
pour moi, l’écriture. Très vite, je comprends que je vais
être mis à l’épreuve en tant
qu’arComment s’est manifestée tiste par un autre artiste – et quel
arcette passion pour la langue ? tiste ! Je n’ai pas voulu lire de
C’est superbe, comme expérience, biographie ou d’essais sur Picasso.
un cadeau. Trouver un refuge dans Goya va être là, aussi, comme Dora
une langue, c’est magnifique. Vous Maar. Finalement, nous sommes
savez, pour les enfants, cela va vite. tous nus face à l’art. Qu’est-ce qu’il
J’ai d’abord découvert, grâce à un y a de plus beau ? Pour moi, c’est
ami, Spirou, Tintin, Pilote… Je me l’humain, le corps débarrassé de
dis que je vis dans un pays où mes toute anecdote – comme le
vêtepassions pour le dessin et la langue ment, la coiffure. J’allais vivre une
se rejoignent. Je dévore tout. Le expérience au niveau de la création.
Club des 5, Bob Morane… Et le choc L’écriture de ce livre a constitué un
quand je tombe sur Baudelaire : grand moment de plaisir. J’ai
évidemment, je ne comprends pas raconté une histoire que j’auraisJEAN
tout, mais ce qui me plaisait déjà, aimé vivre et que j’ai finalement eu
c’était le décalage avec le réel, le l’impression d’avoir vécue ! La
côté transgressif. Au lycée, je dé- question de l’engagement est
natucouvre les classiques français relle quand on observe Picasso – et
– Balzac, Hugo – et, en parallèle, la Guernica. Pour ma part, je crois que
littérature de science-fiction – Ju- l’engagement est total, mais je ne
les Verne, Barjavel… Très vite, je me suis jamais engagé au sein d’unRASPAIL passe chez les Anglo-Saxons. Leur parti ni d’une religion - mon père
vision du monde, du futur, me pas- était musulman bosniaque non
praVoilà l’épitaphe que j’aimerais que l’ongrave sionne. Bradbury, Asimov, les Rus- tiquant, ma mère était catholique
ses, Philip K. Dick… Lovecraft a sur tchèque non pratiquante. La reli-sur la tombedeJean Raspail : Je suis allévoir là-bas
moi un effet aussi détonant que gion me passionne, mais je ne veuxsi mes rêvesyétaient. Sylvain Tesson Baudelaire, il y a dans sa langue, pas m’engager. Je suis très inquiet
dans son style, quelque chose qui de la communautarisation des
vous saisit. Un mot m’a totalement idées : on perd de la liberté, de
marqué : « indicible ». Pendant l’autonomie, on est en phase de
longtemps ce mot m’a accompa- régression. On ne peut pas penser
gné. Dans son univers, dans sa cos- tous la même chose. ■
Une exposition dès le 18 juillet à Landerneau
« Exposer ses œuvres, de son univers si singulier. depuis ses débuts dans la BD,
c’est exhiber un peu Son œuvre est protéiforme, dès les années 1970, jusqu’à
de sa mémoire cachée », comme l’exposition, dont le ses œuvres les plus récentes
dit Enki Bilal. Du 18 juillet 2020 commissaire en chef est Serge et, pour certaines, inédites,
au 4 janvier 2021, Lemoine, ancien président réalisées pour Landerneau.
à Landerneau, au Fonds Hélène du Musée d’Orsay. Elle Bilal prépare une série en écho
& Édouard Leclerc, Bilal s’ouvrira autour de ses grands avec le célèbre tableau
s’exposera donc et nous thèmes de prédilection, avec de Picasso Guernica. Projet qui Albin Michel
emmènera à la découverte dessins, peintures, films, livres, résonne avec Nu avec Picasso.
A
Photo auteur : © Ludovic Carême Droits cédés 11/2005